philosophes. Ils s’étaient mis sur les yeux une taie pour ne jamais
voir les maux inhérents à une troupe quand il s’y trouve un corps de
ballet mêlé à des acteurs et des actrices, l’une des plus affreuses
combinaisons que les nécessités de la recette aient créées pour le
tourment des directeurs, des auteurs et des musiciens. Un grand
respect des autres et de lui-même avait valu l’estime générale au bon
et modeste Pons. D’ailleurs, dans toute sphère, une vie limpide, une
honnêteté sans tache commandent une sorte d’admiration aux cœurs les
plus mauvais. A Paris une belle vertu a le succès d’un gros diamant,
d’une curiosité rare. Pas un acteur, pas un auteur, pas une danseuse,
quelque effrontée qu’elle pût être, ne se serait permis la moindre
mystification ou quelque mauvaise plaisanterie contre Pons ou contre
son ami. Pons se montrait quelquefois au foyer; mais Schmucke ne
connaissait que le chemin souterrain qui menait de l’extérieur du
théâtre à l’orchestre. Dans les entr’actes, quand il assistait à une
représentation, le bon vieux Allemand se hasardait à regarder la
salle et questionnait parfois la première flûte, un jeune homme né
à Strasbourg d’une famille allemande de Kehl, sur les personnages
excentriques dont sont presque toujours garnies les Avant-scènes. Peu
à peu l’imagination enfantine de Schmucke, dont l’éducation sociale
fut entreprise par cette flûte, admit l’existence fabuleuse de la
Lorette, la possibilité des mariages au Treizième Arrondissement,
les prodigalités d’un premier sujet, et le commerce interlope des
ouvreuses. Les innocences du vice parurent à ce digne homme le dernier
mot des dépravations babyloniennes, et il y souriait comme à des
arabesques chinoises. Les gens habiles doivent comprendre que Pons et
Schmucke étaient exploités, pour se servir d’un mot à la mode; mais ce
qu’ils perdirent en argent, ils le gagnèrent en considération, en bons
procédés.
Après le succès d’un ballet qui commença la rapide fortune de la
compagnie Gaudissard, les directeurs envoyèrent à Pons un groupe en
argent attribué à Benvenuto Cellini, dont le prix effrayant avait été
l’objet d’une conversation au foyer. Il s’agissait de douze cents
francs! Le pauvre honnête homme voulut rendre ce cadeau! Gaudissard
eut mille peines à le lui faire accepter.--«Ah! si nous pouvions,
dit-il à son associé, trouver des acteurs de cet échantillon-là!»
Cette double vie, si calme en apparence, était troublée uniquement
par le vice auquel sacrifiait Pons, ce besoin féroce de dîner en
ville. Aussi toutes les fois que Schmucke se trouvait au logis
quand Pons s’habillait, le bon Allemand déplorait-il cette funeste
habitude.--«_Engore si ça t’encraissait!_» s’écriait-il souvent. Et
Schmucke rêvait au moyen de guérir son ami de ce vice dégradant, car
les amis véritables jouissent, dans l’ordre moral, de la perfection
dont est doué l’odorat des chiens; ils flairent les chagrins de leurs
amis, ils en devinent les causes, ils s’en préoccupent.
Pons, qui portait toujours, au petit doigt de la main droite, une bague
à diamant tolérée sous l’Empire, et devenue ridicule aujourd’hui,
Pons, beaucoup trop troubadour et trop Français, n’offrait pas dans sa
physionomie la sérénité divine qui tempérait l’effroyable laideur de
Schmucke. L’Allemand avait reconnu dans l’expression mélancolique de la
figure de son ami, les difficultés croissantes qui rendaient ce métier
de parasite de plus en plus pénible. En effet, en octobre 1844, le
nombre des maisons où dînait Pons était naturellement très-restreint.
Le pauvre chef d’orchestre, réduit à parcourir le cercle de la famille,
avait, comme on va le voir, beaucoup trop étendu la signification du
mot famille.
L’ancien lauréat était le cousin germain de la première femme de
monsieur Camusot, le riche marchand de soieries de la rue des
Bourdonnais, une demoiselle Pons, unique héritière d’un des fameux
Pons frères, les brodeurs de la cour, maison où le père et la mère
du musicien étaient commanditaires après l’avoir fondée avant la
Révolution de 1789, et qui fut achetée par monsieur Rivet, en 1815, du
père de la première madame Camusot. Ce Camusot, retiré des affaires
depuis dix ans, se trouvait en 1844 membre du conseil général des
manufactures, député, etc. Pris en amitié par la tribu des Camusot,
le bonhomme Pons se considéra comme étant cousin des enfants que le
marchand de soieries eut de son second lit, quoiqu’ils ne fussent rien,
pas même alliés.
La deuxième madame Camusot étant une demoiselle Cardot, Pons
s’introduisit à titre de parent des Camusot dans la nombreuse famille
des Cardot, deuxième tribu bourgeoise, qui par ses alliances formait
toute une société non moins puissante que celle des Camusot. Cardot
le notaire, frère de la seconde madame Camusot, avait épousé une
demoiselle Chiffreville. La célèbre famille des Chiffreville, la reine
des produits chimiques, était liée avec la grosse droguerie dont le
coq fut pendant long-temps monsieur Anselme Popinot que la révolution
de juillet avait lancé, comme on sait, au cœur de la politique la plus
dynastique. Et Pons de venir à la queue des Camusot et des Cardot chez
les Chiffreville; et, de là chez les Popinot, toujours en qualité de
cousin des cousins.
Ce simple aperçu des dernières relations du vieux musicien fait
comprendre comment il pouvait être encore reçu familièrement en 1844:
1º Chez monsieur le comte Popinot, pair de France, ancien ministre de
l’agriculture et du commerce; 2º Chez monsieur Cardot, ancien notaire,
maire et député d’un arrondissement de Paris; 3º Chez le vieux monsieur
Camusot, député, membre du conseil municipal de Paris et du conseil
général des manufactures, en route vers la pairie; 4º Chez monsieur
Camusot de Marville, fils du premier lit, et partant le vrai, le seul
cousin réel de Pons, quoique petit-cousin.
Ce Camusot, qui, pour se distinguer de son père et de son frère du
second lit, avait ajouté à son nom celui de la terre de Marville,
était, en 1844, président de chambre à la cour royale de Paris.
L’ancien notaire Cardot, ayant marié sa fille à son successeur, nommé
Berthier, Pons, faisant partie de la charge, sut garder ce dîner,
par-devant notaire, disait-il.
Voilà le firmament bourgeois que Pons appelait sa famille, et où il
avait si péniblement conservé droit de fourchette.
De ces dix maisons, celle où l’artiste devait être le mieux accueilli,
la maison du président Camusot, était l’objet de ses plus grands soins.
Mais, hélas! la présidente, fille du feu sieur Thirion, huissier du
cabinet des rois Louis XVIII et Charles X, n’avait jamais bien traité
le petit-cousin de son mari. A tâcher d’adoucir cette terrible parente,
Pons avait perdu son temps, car après avoir donné gratuitement des
leçons à mademoiselle Camusot, il lui avait été impossible de faire une
musicienne de cette fille un peu rousse. Or, Pons, la main sur l’objet
précieux, se dirigeait en ce moment chez son cousin le président, où il
croyait en entrant, être aux Tuileries, tant les solennelles draperies
vertes, les tentures couleur carmélite et les tapis en moquette,
les meubles graves de cet appartement où respirait la plus sévère
magistrature, agissaient sur son moral. Chose étrange! il se sentait à
l’aise à l’hôtel Popinot, rue Basse-du-Rempart, sans doute à cause des
objets d’art qui s’y trouvaient; car l’ancien ministre avait, depuis
son avénement en politique, contracté la manie de collectionner les
belles choses, sans doute pour faire opposition à la politique qui
collectionne secrètement les actions les plus laides.
Le président de Marville demeurait rue de Hanovre, dans une maison
achetée depuis dix ans par la présidente, après la mort de son père
et de sa mère, les sieur et dame Thirion, qui lui laissèrent environ
cent cinquante mille francs d’économies. Cette maison, d’un aspect
assez sombre sur la rue où la façade est à l’exposition du nord, jouit
de l’exposition du midi sur la cour, ensuite de laquelle se trouve un
assez beau jardin. Le magistrat occupe tout le premier étage qui, sous
Louis XV, avait logé l’un des plus puissants financiers de ce temps. Le
second étant loué à une riche et vieille dame, cette demeure présente
un aspect tranquille et honorable qui sied à la magistrature. Les
restes de la magnifique terre de Marville, à l’acquisition desquels
le magistrat avait employé ses économies de vingt ans ainsi que
l’héritage de sa mère, se composent du château, splendide monument
comme il s’en rencontre encore en Normandie, et d’une bonne ferme de
douze mille francs. Un parc de cent hectares entoure le château. Ce
luxe, aujourd’hui princier, coûte un millier d’écus au président, en
sorte que la terre ne rapporte guère que neuf mille francs _en sac_,
comme on dit. Ces neuf mille francs et son traitement donnaient alors
au président une fortune d’environ vingt mille francs de rente, en
apparence suffisante, surtout en attendant la moitié qui devait lui
revenir dans la succession de son père, où il représentait à lui
seul le premier lit; mais la vie de Paris et les convenances de leur
position avaient obligé monsieur et madame de Marville à dépenser la
presque totalité de leurs revenus. Jusqu’en 1834, ils s’étaient trouvés
gênés.
Cet inventaire explique pourquoi mademoiselle de Marville, jeune fille
âgée de vingt-trois ans, n’était pas encore mariée, malgré cent mille
francs de dot, et malgré l’appât de ses espérances, habilement et
souvent, mais vainement, présenté. Depuis cinq ans, le cousin Pons
écoutait les doléances de la présidente qui voyait tous les substituts
mariés, les nouveaux juges au tribunal déjà pères, après avoir
inutilement fait briller les espérances de mademoiselle de Marville
aux yeux peu charmés du jeune vicomte Popinot, fils aîné du coq de
la droguerie, au profit de qui, selon les envieux du quartier des
Lombards, la révolution de juillet avait été faite, au moins autant
qu’à celui de la branche cadette.
Arrivé rue Choiseul et sur le point de tourner la rue de Hanovre, Pons
éprouva cette inexplicable émotion qui tourmente les consciences pures,
qui leur inflige les supplices ressentis par les plus grands scélérats
à l’aspect d’un gendarme, et causée uniquement par la question de
savoir comment le recevrait la présidente. Ce grain de sable, qui lui
déchirait les fibres du cœur, ne s’était jamais arrondi; les angles
en devenaient de plus en plus aigus, et les gens de cette maison en
ravivaient incessamment les arêtes. En effet, le peu de cas que les
Camusot faisaient de leur cousin Pons, sa démonétisation au sein de la
famille, agissait sur les domestiques qui, sans manquer d’égards envers
lui, le considéraient comme une variété du Pauvre.
L’ennemi capital de Pons était une certaine Madeleine Vivet, vieille
fille sèche et mince, la femme de chambre de madame C. de Marville
et de sa fille. Cette Madeleine, malgré la couperose de son teint,
et peut-être à cause de cette couperose et de sa longueur vipérine,
s’était mis en tête de devenir madame Pons. Madeleine étala vainement
vingt mille francs d’économies aux yeux du vieux célibataire, Pons
avait refusé ce bonheur par trop couperosé. Aussi cette Didon
d’antichambre, qui voulait devenir la cousine de ses maîtres,
jouait-elle les plus méchants tours au pauvre musicien. Madeleine
s’écriait très-bien: «--Ah! voilà le pique-assiette!» en entendant le
bonhomme dans l’escalier et en tâchant d’être entendue par lui. Si elle
servait à table, en l’absence du valet de chambre, elle versait peu de
vin et beaucoup d’eau dans le verre de sa victime, en lui donnant la
tâche difficile de conduire à sa bouche, sans en rien verser, un verre
près de déborder. Elle oubliait de servir le bonhomme, et se le faisait
dire par la présidente (de quel ton?... le cousin en rougissait), ou
elle lui renversait de la sauce sur ses habits. C’était enfin la guerre
de l’inférieur qui se sait impuni, contre un supérieur malheureux. A
la fois femme de charge et femme de chambre, Madeleine avait suivi
monsieur et madame Camusot depuis leur mariage. Elle avait vu ses
maîtres dans la pénurie de leurs commencements, en province, quand
monsieur était juge au tribunal d’Alençon; elle les avait aidés à vivre
lorsque, président au tribunal de Mantes, monsieur Camusot vint à Paris
en 1828, où il fut nommé juge d’instruction. Elle appartenait donc trop
à la famille pour ne pas avoir des raisons de s’en venger. Ce désir
de jouer à l’orgueilleuse et ambitieuse présidente le tour d’être la
cousine de monsieur, devait cacher une de ces haines sourdes, engendrée
par un de ces graviers qui font les avalanches.
--Madame, voilà votre monsieur Pons, et en spencer encore! vint dire
Madeleine à la présidente, il devrait bien me dire par quel procédé il
le conserve depuis vingt-cinq ans!
En entendant un pas d’homme dans le petit salon, qui se trouvait entre
son grand salon et sa chambre à coucher, madame Camusot regarda sa
fille et haussa les épaules.
--Vous me prévenez toujours avec tant d’intelligence, Madeleine, que je
n’ai plus le temps de prendre un parti, dit la présidente.
--Madame, Jean est sorti, j’étais seule, monsieur Pons a sonné, je
lui ai ouvert la porte, et, comme il est presque de la maison, je ne
pouvais pas l’empêcher de me suivre; il est là qui se débarrasse de son
spencer.
--Ma pauvre Minette, dit la présidente à sa fille, nous sommes prises,
nous devons maintenant dîner ici.
--Voyons, reprit-elle, en voyant à sa chère Minette une figure piteuse,
faut-il nous débarrasser de lui pour toujours?
--Oh! pauvre homme! répondit mademoiselle Camusot, le priver d’un de
ses dîners!
Le petit salon retentit de la fausse tousserie d’un homme qui voulait
dire ainsi: Je vous entends.
--Eh bien! qu’il entre! dit madame Camusot à Madeleine en faisant un
geste d’épaules.
--Vous êtes venu de si bonne heure, mon cousin, dit Cécile Camusot en
prenant un petit air câlin, que vous nous avez surprises au moment où
ma mère allait s’habiller.
Le cousin Pons, à qui le mouvement d’épaules de la présidente n’avait
pas échappé, fut si cruellement atteint, qu’il ne trouva pas un
compliment à dire, et il se contenta de ce mot profond:--Vous êtes
toujours charmante, ma petite cousine! Puis se tournant vers la mère
et la saluant:--Chère cousine, reprit-il, vous ne sauriez m’en vouloir
de venir un peu plus tôt que de coutume, je vous apporte ce que vous
m’avez fait le plaisir de me demander...
Et le pauvre Pons, qui sciait en deux le président, la présidente et
Cécile chaque fois qu’il les appelait _cousin_ ou _cousine_, tira de la
poche de côté de son habit une ravissante petite boîte oblongue en bois
de Sainte-Lucie, divinement sculptée.
--Ah! je l’avais oublié! dit sèchement la présidente.
Cette exclamation n’était-elle pas atroce? n’ôtait-elle pas tout mérite
au soin du parent, dont le seul tort était d’être un parent pauvre?
--Mais, reprit-elle, vous êtes bien bon, mon cousin. Vous dois-je
beaucoup d’argent pour cette petite bêtise?
Cette demande causa comme un tressaillement intérieur au cousin, il
avait la prétention de solder tous ses dîners par l’offrande de ce
bijou.
--J’ai cru que vous me permettiez de vous l’offrir, dit-il d’une voix
émue.
--Comment! comment! reprit la présidente; mais, entre nous, pas
de cérémonies, nous nous connaissons assez pour laver notre linge
ensemble. Je sais que vous n’êtes pas assez riche pour faire la guerre
à vos dépens. N’est-ce pas déjà beaucoup que vous ayez pris la peine
de perdre votre temps à courir chez les marchands?...
--Vous ne voudriez pas de cet éventail, ma chère cousine, si vous
deviez en donner la valeur, répliqua le pauvre homme offensé, car c’est
un chef-d’œuvre de Watteau qui l’a peint des deux côtés; mais soyez
tranquille, ma cousine, je n’ai pas payé la centième partie du prix
d’art.
Dire à un riche: «Vous êtes pauvre!» c’est dire à l’archevêque de
Grenade que ses homélies ne valent rien. Madame la présidente était
beaucoup trop orgueilleuse de la position de son mari, de la possession
de la terre de Marville, et de ses invitations aux bals de la cour,
pour ne pas être atteinte au vif par une semblable observation, surtout
partant d’un misérable musicien vis-à-vis de qui elle se posait en
bienfaitrice.
--Ils sont donc bien bêtes les gens à qui vous achetez ces
choses-là?... dit vivement la présidente.
--On ne connaît pas à Paris de marchands bêtes, répliqua Pons presque
sèchement.
--C’est alors vous qui avez beaucoup d’esprit, dit Cécile pour calmer
le débat.
--Ma petite cousine, j’ai l’esprit de connaître Lancret, Pater,
Watteau, Greuze; mais j’avais surtout le désir de plaire à votre chère
maman.
Ignorante et vaniteuse, madame de Marville ne voulait pas avoir
l’air de recevoir la moindre chose de son pique-assiette, et son
ignorance la servait admirablement, elle ne connaissait pas le nom de
Watteau. Si quelque chose peut exprimer jusqu’où va l’amour-propre des
collectionneurs, qui, certes, est un des plus vifs, car il rivalise
avec l’amour-propre d’auteur, c’est l’audace que Pons venait d’avoir
en tenant tête à sa cousine, pour la première fois depuis vingt ans.
Stupéfait de sa hardiesse, Pons reprit une contenance pacifique en
détaillant à Cécile les beautés de la fine sculpture des branches de
ce merveilleux éventail. Mais, pour être dans tout le secret de la
trépidation cordiale à laquelle le bonhomme était en proie, il est
nécessaire de donner une légère esquisse de la présidente.
A quarante-six ans, madame de Marville, autrefois petite, blonde,
grasse et fraîche, toujours petite, était devenue sèche. Son front
busqué, sa bouche rentrée, que la jeunesse décorait jadis de teintes
fines, changeaient alors son air, naturellement dédaigneux, en un
air rechigné. L’habitude d’une domination absolue au logis avait
rendu sa physionomie dure et désagréable. Avec le temps, le blond de
la chevelure avait tourné au châtain aigre. Les yeux, encore vifs et
caustiques, exprimaient une morgue judiciaire chargée d’une envie
contenue. En effet, la présidente se trouvait presque pauvre au milieu
de la société de bourgeois parvenus où dînait Pons. Elle ne pardonnait
pas au riche marchand droguiste, ancien président du tribunal de
commerce, d’être devenu successivement député, ministre, comte et
pair. Elle ne pardonnait pas à son beau-père de s’être fait nommer,
au détriment de son fils aîné, député de son arrondissement, lors de
la promotion de Popinot à la pairie. Après dix-huit ans de services à
Paris, elle attendait encore pour Camusot la place de conseiller à la
Cour de cassation, d’où l’excluait d’ailleurs une incapacité connue
au Palais. Le ministre de la justice de 1844 regrettait la nomination
de Camusot à la présidence, obtenue en 1834; mais on l’avait placé à
la chambre des mises en accusation où, grâce à sa routine d’ancien
juge d’instruction, il rendait des services en rendant des arrêts. Ces
mécomptes, après avoir usé la présidente de Marville, qui ne s’abusait
pas d’ailleurs sur la valeur de son mari, la rendaient terrible. Son
caractère, déjà cassant, s’était aigri. Plus vieillie que vieille,
elle se faisait âpre et sèche comme une brosse pour obtenir, par
la crainte, tout ce que le monde se sentait disposé à lui refuser.
Mordante à l’excès, elle avait peu d’amies. Elle imposait beaucoup, car
elle s’était entourée de quelques vieilles dévotes de son acabit qui
la soutenaient à charge de revanche. Aussi les rapports du pauvre Pons
avec ce diable en jupons étaient-ils ceux d’un écolier avec un maître
qui ne parle que par férules. La présidente ne s’expliquait donc pas la
subite audace de son cousin, elle ignorait la valeur du cadeau.
--Où donc avez-vous trouvé cela? demanda Cécile en examinant le bijou.
--Rue de Lappe, chez un brocanteur qui venait de le rapporter d’un
château qu’on a dépecé près de Dreux. Aulnay, un château que madame
de Pompadour habitait quelquefois, avant de bâtir Ménars; on en a
sauvé les plus splendides boiseries que l’on connaisse; elles sont
si belles que Liénard, notre célèbre sculpteur en bois, en a gardé,
comme _nec plus ultra_ de l’art, deux cadres ovales pour modèles... Il
y avait là des trésors. Mon brocanteur a trouvé cet éventail dans un
_bonheur-du-jour_ en marqueterie que j’aurais acheté, si je faisais
collection de ces œuvres-là; mais c’est inabordable! un meuble de
Reisener vaut de trois à quatre mille francs! On commence à reconnaître
à Paris que les fameux marqueteurs allemands et français des seizième,
dix-septième et dix-huitième siècles ont composé de véritables tableaux
en bois. Le mérite du collectionneur est de devancer la mode. Tenez!
d’ici à cinq ans, on payera à Paris les porcelaines de Frankenthal,
que je collectionne depuis vingt ans, deux fois plus cher que la pâte
tendre de Sèvres.
--Qu’est-ce que le Frankenthal? dit Cécile.
--C’est le nom de la fabrique de porcelaines de l’Électeur Palatin;
elle est plus ancienne que notre manufacture de Sèvres, comme
les fameux jardins de Heidelberg, ruinés par Turenne, ont eu le
malheur d’exister avant ceux de Versailles. Sèvres a beaucoup copié
Frankenthal... Les Allemands, il faut leur rendre cette justice, ont
fait, avant nous, d’admirables choses en Saxe et dans le Palatinat.
La mère et la fille se regardaient comme si Pons leur eût parlé
chinois, car on ne peut se figurer combien les Parisiens sont ignorants
et exclusifs; ils ne savent que ce qu’on leur apprend, quand ils
veulent l’apprendre.
--Et à quoi reconnaissez-vous le Frankenthal?
--Et la signature! dit Pons avec feu. Tous ces ravissants chefs-d’œuvre
sont signés. Le Frankenthal porte un C et un T (Charles-Théodore)
entrelacés et surmontés d’une couronne de prince. Le vieux Saxe a ses
deux épées et le numéro d’ordre en or. Vincennes signait avec un cor.
Vienne a un V fermé et barré. Berlin a deux barres. Mayence a la roue.
Sèvres les deux L L, et la porcelaine à la reine un A qui veut dire
Antoinette, surmonté de la couronne royale. Au dix-huitième siècle,
tous les souverains de l’Europe ont rivalisé dans la fabrication de la
porcelaine. On s’arrachait les ouvriers. Watteau dessinait des services
pour la manufacture de Dresde, et ses œuvres ont acquis des prix fous.
(Il faut s’y bien connaître, car, aujourd’hui, Dresde les répète et les
recopie.) Alors on a fabriqué des choses admirables et qu’on ne refera
plus...
--Ah bah!
--Oui, cousine! on ne refera plus certaines marqueteries, certaines
porcelaines, comme on ne refera plus des Raphaël, des Titien, ni des
Rembrandt, ni des Van Eyck, ni des Cranach!... Tenez! les Chinois sont
bien habiles, bien adroits, eh bien! ils recopient aujourd’hui les
belles œuvres de leur porcelaine dite _Grand-Mandarin_... Eh bien! deux
vases de _Grand-Mandarin_ ancien, du plus grand format, valent six,
huit, dix mille francs, et on a la copie moderne pour deux cents francs!
--Vous plaisantez!
--Cousine, ces prix vous étonnent, mais ce n’est rien. Non-seulement
un service complet pour un dîner de douze personnes en pâte tendre de
Sèvres, qui n’est pas de la porcelaine, vaut cent mille francs, mais
c’est le prix de facture. Un pareil service se payait cinquante mille
livres, à Sèvres, en 1750. J’ai vu des factures originales.
--Revenons à cet éventail, dit Cécile à qui le bijou paraissait trop
vieux.
--Vous comprenez que je me suis mis en chasse, dès que votre chère
maman m’a fait l’honneur de me demander un éventail, reprit Pons.
J’ai vu tous les marchands de Paris sans y rien trouver de beau;
car, pour la chère présidente, je voulais un chef d’œuvre, et je
pensais à lui donner l’éventail de Marie-Antoinette, le plus beau de
tous les éventails célèbres. Mais hier, je fus ébloui par ce divin
chef-d’œuvre, que Louis XV a bien certainement commandé. Pourquoi
suis-je allé chercher un éventail, rue de Lappe! chez un Auvergnat! qui
vend des cuivres, des ferrailles, des meubles dorés? Moi, je crois à
l’intelligence des objets d’art, ils connaissent les amateurs, ils les
appellent, ils leur font: Chit! chit!...
La présidente haussa les épaules en regardant sa fille, sans que Pons
pût voir cette mimique rapide.