Les deux vieux artistes, excessivement aimés au théâtre, y vivaient en

philosophes. Ils s’étaient mis sur les yeux une taie pour ne jamais

voir les maux inhérents à une troupe quand il s’y trouve un corps de

ballet mêlé à des acteurs et des actrices, l’une des plus affreuses

combinaisons que les nécessités de la recette aient créées pour le

tourment des directeurs, des auteurs et des musiciens. Un grand

respect des autres et de lui-même avait valu l’estime générale au bon

et modeste Pons. D’ailleurs, dans toute sphère, une vie limpide, une

honnêteté sans tache commandent une sorte d’admiration aux cœurs les

plus mauvais. A Paris une belle vertu a le succès d’un gros diamant,

d’une curiosité rare. Pas un acteur, pas un auteur, pas une danseuse,

quelque effrontée qu’elle pût être, ne se serait permis la moindre

mystification ou quelque mauvaise plaisanterie contre Pons ou contre

son ami. Pons se montrait quelquefois au foyer; mais Schmucke ne

connaissait que le chemin souterrain qui menait de l’extérieur du

théâtre à l’orchestre. Dans les entr’actes, quand il assistait à une

représentation, le bon vieux Allemand se hasardait à regarder la

salle et questionnait parfois la première flûte, un jeune homme né

à Strasbourg d’une famille allemande de Kehl, sur les personnages

excentriques dont sont presque toujours garnies les Avant-scènes. Peu

à peu l’imagination enfantine de Schmucke, dont l’éducation sociale

fut entreprise par cette flûte, admit l’existence fabuleuse de la

Lorette, la possibilité des mariages au Treizième Arrondissement,

les prodigalités d’un premier sujet, et le commerce interlope des

ouvreuses. Les innocences du vice parurent à ce digne homme le dernier

mot des dépravations babyloniennes, et il y souriait comme à des

arabesques chinoises. Les gens habiles doivent comprendre que Pons et

Schmucke étaient exploités, pour se servir d’un mot à la mode; mais ce

qu’ils perdirent en argent, ils le gagnèrent en considération, en bons

procédés.

Après le succès d’un ballet qui commença la rapide fortune de la

compagnie Gaudissard, les directeurs envoyèrent à Pons un groupe en

argent attribué à Benvenuto Cellini, dont le prix effrayant avait été

l’objet d’une conversation au foyer. Il s’agissait de douze cents

francs! Le pauvre honnête homme voulut rendre ce cadeau! Gaudissard

eut mille peines à le lui faire accepter.--«Ah! si nous pouvions,

dit-il à son associé, trouver des acteurs de cet échantillon-là!»

Cette double vie, si calme en apparence, était troublée uniquement

par le vice auquel sacrifiait Pons, ce besoin féroce de dîner en

ville. Aussi toutes les fois que Schmucke se trouvait au logis

quand Pons s’habillait, le bon Allemand déplorait-il cette funeste

habitude.--«_Engore si ça t’encraissait!_» s’écriait-il souvent. Et

Schmucke rêvait au moyen de guérir son ami de ce vice dégradant, car

les amis véritables jouissent, dans l’ordre moral, de la perfection

dont est doué l’odorat des chiens; ils flairent les chagrins de leurs

amis, ils en devinent les causes, ils s’en préoccupent.

Pons, qui portait toujours, au petit doigt de la main droite, une bague

à diamant tolérée sous l’Empire, et devenue ridicule aujourd’hui,

Pons, beaucoup trop troubadour et trop Français, n’offrait pas dans sa

physionomie la sérénité divine qui tempérait l’effroyable laideur de

Schmucke. L’Allemand avait reconnu dans l’expression mélancolique de la

figure de son ami, les difficultés croissantes qui rendaient ce métier

de parasite de plus en plus pénible. En effet, en octobre 1844, le

nombre des maisons où dînait Pons était naturellement très-restreint.

Le pauvre chef d’orchestre, réduit à parcourir le cercle de la famille,

avait, comme on va le voir, beaucoup trop étendu la signification du

mot famille.

L’ancien lauréat était le cousin germain de la première femme de

monsieur Camusot, le riche marchand de soieries de la rue des

Bourdonnais, une demoiselle Pons, unique héritière d’un des fameux

Pons frères, les brodeurs de la cour, maison où le père et la mère

du musicien étaient commanditaires après l’avoir fondée avant la

Révolution de 1789, et qui fut achetée par monsieur Rivet, en 1815, du

père de la première madame Camusot. Ce Camusot, retiré des affaires

depuis dix ans, se trouvait en 1844 membre du conseil général des

manufactures, député, etc. Pris en amitié par la tribu des Camusot,

le bonhomme Pons se considéra comme étant cousin des enfants que le

marchand de soieries eut de son second lit, quoiqu’ils ne fussent rien,

pas même alliés.

La deuxième madame Camusot étant une demoiselle Cardot, Pons

s’introduisit à titre de parent des Camusot dans la nombreuse famille

des Cardot, deuxième tribu bourgeoise, qui par ses alliances formait

toute une société non moins puissante que celle des Camusot. Cardot

le notaire, frère de la seconde madame Camusot, avait épousé une

demoiselle Chiffreville. La célèbre famille des Chiffreville, la reine

des produits chimiques, était liée avec la grosse droguerie dont le

coq fut pendant long-temps monsieur Anselme Popinot que la révolution

de juillet avait lancé, comme on sait, au cœur de la politique la plus

dynastique. Et Pons de venir à la queue des Camusot et des Cardot chez

les Chiffreville; et, de là chez les Popinot, toujours en qualité de

cousin des cousins.

Ce simple aperçu des dernières relations du vieux musicien fait

comprendre comment il pouvait être encore reçu familièrement en 1844:

1º Chez monsieur le comte Popinot, pair de France, ancien ministre de

l’agriculture et du commerce; 2º Chez monsieur Cardot, ancien notaire,

maire et député d’un arrondissement de Paris; 3º Chez le vieux monsieur

Camusot, député, membre du conseil municipal de Paris et du conseil

général des manufactures, en route vers la pairie; 4º Chez monsieur

Camusot de Marville, fils du premier lit, et partant le vrai, le seul

cousin réel de Pons, quoique petit-cousin.

Ce Camusot, qui, pour se distinguer de son père et de son frère du

second lit, avait ajouté à son nom celui de la terre de Marville,

était, en 1844, président de chambre à la cour royale de Paris.

L’ancien notaire Cardot, ayant marié sa fille à son successeur, nommé

Berthier, Pons, faisant partie de la charge, sut garder ce dîner,

par-devant notaire, disait-il.

Voilà le firmament bourgeois que Pons appelait sa famille, et où il

avait si péniblement conservé droit de fourchette.

De ces dix maisons, celle où l’artiste devait être le mieux accueilli,

la maison du président Camusot, était l’objet de ses plus grands soins.

Mais, hélas! la présidente, fille du feu sieur Thirion, huissier du

cabinet des rois Louis XVIII et Charles X, n’avait jamais bien traité

le petit-cousin de son mari. A tâcher d’adoucir cette terrible parente,

Pons avait perdu son temps, car après avoir donné gratuitement des

leçons à mademoiselle Camusot, il lui avait été impossible de faire une

musicienne de cette fille un peu rousse. Or, Pons, la main sur l’objet

précieux, se dirigeait en ce moment chez son cousin le président, où il

croyait en entrant, être aux Tuileries, tant les solennelles draperies

vertes, les tentures couleur carmélite et les tapis en moquette,

les meubles graves de cet appartement où respirait la plus sévère

magistrature, agissaient sur son moral. Chose étrange! il se sentait à

l’aise à l’hôtel Popinot, rue Basse-du-Rempart, sans doute à cause des

objets d’art qui s’y trouvaient; car l’ancien ministre avait, depuis

son avénement en politique, contracté la manie de collectionner les

belles choses, sans doute pour faire opposition à la politique qui

collectionne secrètement les actions les plus laides.

Le président de Marville demeurait rue de Hanovre, dans une maison

achetée depuis dix ans par la présidente, après la mort de son père

et de sa mère, les sieur et dame Thirion, qui lui laissèrent environ

cent cinquante mille francs d’économies. Cette maison, d’un aspect

assez sombre sur la rue où la façade est à l’exposition du nord, jouit

de l’exposition du midi sur la cour, ensuite de laquelle se trouve un

assez beau jardin. Le magistrat occupe tout le premier étage qui, sous

Louis XV, avait logé l’un des plus puissants financiers de ce temps. Le

second étant loué à une riche et vieille dame, cette demeure présente

un aspect tranquille et honorable qui sied à la magistrature. Les

restes de la magnifique terre de Marville, à l’acquisition desquels

le magistrat avait employé ses économies de vingt ans ainsi que

l’héritage de sa mère, se composent du château, splendide monument

comme il s’en rencontre encore en Normandie, et d’une bonne ferme de

douze mille francs. Un parc de cent hectares entoure le château. Ce

luxe, aujourd’hui princier, coûte un millier d’écus au président, en

sorte que la terre ne rapporte guère que neuf mille francs _en sac_,

comme on dit. Ces neuf mille francs et son traitement donnaient alors

au président une fortune d’environ vingt mille francs de rente, en

apparence suffisante, surtout en attendant la moitié qui devait lui

revenir dans la succession de son père, où il représentait à lui

seul le premier lit; mais la vie de Paris et les convenances de leur

position avaient obligé monsieur et madame de Marville à dépenser la

presque totalité de leurs revenus. Jusqu’en 1834, ils s’étaient trouvés

gênés.

Cet inventaire explique pourquoi mademoiselle de Marville, jeune fille

âgée de vingt-trois ans, n’était pas encore mariée, malgré cent mille

francs de dot, et malgré l’appât de ses espérances, habilement et

souvent, mais vainement, présenté. Depuis cinq ans, le cousin Pons

écoutait les doléances de la présidente qui voyait tous les substituts

mariés, les nouveaux juges au tribunal déjà pères, après avoir

inutilement fait briller les espérances de mademoiselle de Marville

aux yeux peu charmés du jeune vicomte Popinot, fils aîné du coq de

la droguerie, au profit de qui, selon les envieux du quartier des

Lombards, la révolution de juillet avait été faite, au moins autant

qu’à celui de la branche cadette.

Arrivé rue Choiseul et sur le point de tourner la rue de Hanovre, Pons

éprouva cette inexplicable émotion qui tourmente les consciences pures,

qui leur inflige les supplices ressentis par les plus grands scélérats

à l’aspect d’un gendarme, et causée uniquement par la question de

savoir comment le recevrait la présidente. Ce grain de sable, qui lui

déchirait les fibres du cœur, ne s’était jamais arrondi; les angles

en devenaient de plus en plus aigus, et les gens de cette maison en

ravivaient incessamment les arêtes. En effet, le peu de cas que les

Camusot faisaient de leur cousin Pons, sa démonétisation au sein de la

famille, agissait sur les domestiques qui, sans manquer d’égards envers

lui, le considéraient comme une variété du Pauvre.

L’ennemi capital de Pons était une certaine Madeleine Vivet, vieille

fille sèche et mince, la femme de chambre de madame C. de Marville

et de sa fille. Cette Madeleine, malgré la couperose de son teint,

et peut-être à cause de cette couperose et de sa longueur vipérine,

s’était mis en tête de devenir madame Pons. Madeleine étala vainement

vingt mille francs d’économies aux yeux du vieux célibataire, Pons

avait refusé ce bonheur par trop couperosé. Aussi cette Didon

d’antichambre, qui voulait devenir la cousine de ses maîtres,

jouait-elle les plus méchants tours au pauvre musicien. Madeleine

s’écriait très-bien: «--Ah! voilà le pique-assiette!» en entendant le

bonhomme dans l’escalier et en tâchant d’être entendue par lui. Si elle

servait à table, en l’absence du valet de chambre, elle versait peu de

vin et beaucoup d’eau dans le verre de sa victime, en lui donnant la

tâche difficile de conduire à sa bouche, sans en rien verser, un verre

près de déborder. Elle oubliait de servir le bonhomme, et se le faisait

dire par la présidente (de quel ton?... le cousin en rougissait), ou

elle lui renversait de la sauce sur ses habits. C’était enfin la guerre

de l’inférieur qui se sait impuni, contre un supérieur malheureux. A

la fois femme de charge et femme de chambre, Madeleine avait suivi

monsieur et madame Camusot depuis leur mariage. Elle avait vu ses

maîtres dans la pénurie de leurs commencements, en province, quand

monsieur était juge au tribunal d’Alençon; elle les avait aidés à vivre

lorsque, président au tribunal de Mantes, monsieur Camusot vint à Paris

en 1828, où il fut nommé juge d’instruction. Elle appartenait donc trop

à la famille pour ne pas avoir des raisons de s’en venger. Ce désir

de jouer à l’orgueilleuse et ambitieuse présidente le tour d’être la

cousine de monsieur, devait cacher une de ces haines sourdes, engendrée

par un de ces graviers qui font les avalanches.

--Madame, voilà votre monsieur Pons, et en spencer encore! vint dire

Madeleine à la présidente, il devrait bien me dire par quel procédé il

le conserve depuis vingt-cinq ans!

En entendant un pas d’homme dans le petit salon, qui se trouvait entre

son grand salon et sa chambre à coucher, madame Camusot regarda sa

fille et haussa les épaules.

--Vous me prévenez toujours avec tant d’intelligence, Madeleine, que je

n’ai plus le temps de prendre un parti, dit la présidente.

--Madame, Jean est sorti, j’étais seule, monsieur Pons a sonné, je

lui ai ouvert la porte, et, comme il est presque de la maison, je ne

pouvais pas l’empêcher de me suivre; il est là qui se débarrasse de son

spencer.

--Ma pauvre Minette, dit la présidente à sa fille, nous sommes prises,

nous devons maintenant dîner ici.

--Voyons, reprit-elle, en voyant à sa chère Minette une figure piteuse,

faut-il nous débarrasser de lui pour toujours?

--Oh! pauvre homme! répondit mademoiselle Camusot, le priver d’un de

ses dîners!

Le petit salon retentit de la fausse tousserie d’un homme qui voulait

dire ainsi: Je vous entends.

--Eh bien! qu’il entre! dit madame Camusot à Madeleine en faisant un

geste d’épaules.

--Vous êtes venu de si bonne heure, mon cousin, dit Cécile Camusot en

prenant un petit air câlin, que vous nous avez surprises au moment où

ma mère allait s’habiller.

Le cousin Pons, à qui le mouvement d’épaules de la présidente n’avait

pas échappé, fut si cruellement atteint, qu’il ne trouva pas un

compliment à dire, et il se contenta de ce mot profond:--Vous êtes

toujours charmante, ma petite cousine! Puis se tournant vers la mère

et la saluant:--Chère cousine, reprit-il, vous ne sauriez m’en vouloir

de venir un peu plus tôt que de coutume, je vous apporte ce que vous

m’avez fait le plaisir de me demander...

Et le pauvre Pons, qui sciait en deux le président, la présidente et

Cécile chaque fois qu’il les appelait _cousin_ ou _cousine_, tira de la

poche de côté de son habit une ravissante petite boîte oblongue en bois

de Sainte-Lucie, divinement sculptée.

--Ah! je l’avais oublié! dit sèchement la présidente.

Cette exclamation n’était-elle pas atroce? n’ôtait-elle pas tout mérite

au soin du parent, dont le seul tort était d’être un parent pauvre?

--Mais, reprit-elle, vous êtes bien bon, mon cousin. Vous dois-je

beaucoup d’argent pour cette petite bêtise?

Cette demande causa comme un tressaillement intérieur au cousin, il

avait la prétention de solder tous ses dîners par l’offrande de ce

bijou.

--J’ai cru que vous me permettiez de vous l’offrir, dit-il d’une voix

émue.

--Comment! comment! reprit la présidente; mais, entre nous, pas

de cérémonies, nous nous connaissons assez pour laver notre linge

ensemble. Je sais que vous n’êtes pas assez riche pour faire la guerre

à vos dépens. N’est-ce pas déjà beaucoup que vous ayez pris la peine

de perdre votre temps à courir chez les marchands?...

--Vous ne voudriez pas de cet éventail, ma chère cousine, si vous

deviez en donner la valeur, répliqua le pauvre homme offensé, car c’est

un chef-d’œuvre de Watteau qui l’a peint des deux côtés; mais soyez

tranquille, ma cousine, je n’ai pas payé la centième partie du prix

d’art.

Dire à un riche: «Vous êtes pauvre!» c’est dire à l’archevêque de

Grenade que ses homélies ne valent rien. Madame la présidente était

beaucoup trop orgueilleuse de la position de son mari, de la possession

de la terre de Marville, et de ses invitations aux bals de la cour,

pour ne pas être atteinte au vif par une semblable observation, surtout

partant d’un misérable musicien vis-à-vis de qui elle se posait en

bienfaitrice.

--Ils sont donc bien bêtes les gens à qui vous achetez ces

choses-là?... dit vivement la présidente.

--On ne connaît pas à Paris de marchands bêtes, répliqua Pons presque

sèchement.

--C’est alors vous qui avez beaucoup d’esprit, dit Cécile pour calmer

le débat.

--Ma petite cousine, j’ai l’esprit de connaître Lancret, Pater,

Watteau, Greuze; mais j’avais surtout le désir de plaire à votre chère

maman.

Ignorante et vaniteuse, madame de Marville ne voulait pas avoir

l’air de recevoir la moindre chose de son pique-assiette, et son

ignorance la servait admirablement, elle ne connaissait pas le nom de

Watteau. Si quelque chose peut exprimer jusqu’où va l’amour-propre des

collectionneurs, qui, certes, est un des plus vifs, car il rivalise

avec l’amour-propre d’auteur, c’est l’audace que Pons venait d’avoir

en tenant tête à sa cousine, pour la première fois depuis vingt ans.

Stupéfait de sa hardiesse, Pons reprit une contenance pacifique en

détaillant à Cécile les beautés de la fine sculpture des branches de

ce merveilleux éventail. Mais, pour être dans tout le secret de la

trépidation cordiale à laquelle le bonhomme était en proie, il est

nécessaire de donner une légère esquisse de la présidente.

A quarante-six ans, madame de Marville, autrefois petite, blonde,

grasse et fraîche, toujours petite, était devenue sèche. Son front

busqué, sa bouche rentrée, que la jeunesse décorait jadis de teintes

fines, changeaient alors son air, naturellement dédaigneux, en un

air rechigné. L’habitude d’une domination absolue au logis avait

rendu sa physionomie dure et désagréable. Avec le temps, le blond de

la chevelure avait tourné au châtain aigre. Les yeux, encore vifs et

caustiques, exprimaient une morgue judiciaire chargée d’une envie

contenue. En effet, la présidente se trouvait presque pauvre au milieu

de la société de bourgeois parvenus où dînait Pons. Elle ne pardonnait

pas au riche marchand droguiste, ancien président du tribunal de

commerce, d’être devenu successivement député, ministre, comte et

pair. Elle ne pardonnait pas à son beau-père de s’être fait nommer,

au détriment de son fils aîné, député de son arrondissement, lors de

la promotion de Popinot à la pairie. Après dix-huit ans de services à

Paris, elle attendait encore pour Camusot la place de conseiller à la

Cour de cassation, d’où l’excluait d’ailleurs une incapacité connue

au Palais. Le ministre de la justice de 1844 regrettait la nomination

de Camusot à la présidence, obtenue en 1834; mais on l’avait placé à

la chambre des mises en accusation où, grâce à sa routine d’ancien

juge d’instruction, il rendait des services en rendant des arrêts. Ces

mécomptes, après avoir usé la présidente de Marville, qui ne s’abusait

pas d’ailleurs sur la valeur de son mari, la rendaient terrible. Son

caractère, déjà cassant, s’était aigri. Plus vieillie que vieille,

elle se faisait âpre et sèche comme une brosse pour obtenir, par

la crainte, tout ce que le monde se sentait disposé à lui refuser.

Mordante à l’excès, elle avait peu d’amies. Elle imposait beaucoup, car

elle s’était entourée de quelques vieilles dévotes de son acabit qui

la soutenaient à charge de revanche. Aussi les rapports du pauvre Pons

avec ce diable en jupons étaient-ils ceux d’un écolier avec un maître

qui ne parle que par férules. La présidente ne s’expliquait donc pas la

subite audace de son cousin, elle ignorait la valeur du cadeau.

--Où donc avez-vous trouvé cela? demanda Cécile en examinant le bijou.

--Rue de Lappe, chez un brocanteur qui venait de le rapporter d’un

château qu’on a dépecé près de Dreux. Aulnay, un château que madame

de Pompadour habitait quelquefois, avant de bâtir Ménars; on en a

sauvé les plus splendides boiseries que l’on connaisse; elles sont

si belles que Liénard, notre célèbre sculpteur en bois, en a gardé,

comme _nec plus ultra_ de l’art, deux cadres ovales pour modèles... Il

y avait là des trésors. Mon brocanteur a trouvé cet éventail dans un

_bonheur-du-jour_ en marqueterie que j’aurais acheté, si je faisais

collection de ces œuvres-là; mais c’est inabordable! un meuble de

Reisener vaut de trois à quatre mille francs! On commence à reconnaître

à Paris que les fameux marqueteurs allemands et français des seizième,

dix-septième et dix-huitième siècles ont composé de véritables tableaux

en bois. Le mérite du collectionneur est de devancer la mode. Tenez!

d’ici à cinq ans, on payera à Paris les porcelaines de Frankenthal,

que je collectionne depuis vingt ans, deux fois plus cher que la pâte

tendre de Sèvres.

--Qu’est-ce que le Frankenthal? dit Cécile.

--C’est le nom de la fabrique de porcelaines de l’Électeur Palatin;

elle est plus ancienne que notre manufacture de Sèvres, comme

les fameux jardins de Heidelberg, ruinés par Turenne, ont eu le

malheur d’exister avant ceux de Versailles. Sèvres a beaucoup copié

Frankenthal... Les Allemands, il faut leur rendre cette justice, ont

fait, avant nous, d’admirables choses en Saxe et dans le Palatinat.

La mère et la fille se regardaient comme si Pons leur eût parlé

chinois, car on ne peut se figurer combien les Parisiens sont ignorants

et exclusifs; ils ne savent que ce qu’on leur apprend, quand ils

veulent l’apprendre.

--Et à quoi reconnaissez-vous le Frankenthal?

--Et la signature! dit Pons avec feu. Tous ces ravissants chefs-d’œuvre

sont signés. Le Frankenthal porte un C et un T (Charles-Théodore)

entrelacés et surmontés d’une couronne de prince. Le vieux Saxe a ses

deux épées et le numéro d’ordre en or. Vincennes signait avec un cor.

Vienne a un V fermé et barré. Berlin a deux barres. Mayence a la roue.

Sèvres les deux L L, et la porcelaine à la reine un A qui veut dire

Antoinette, surmonté de la couronne royale. Au dix-huitième siècle,

tous les souverains de l’Europe ont rivalisé dans la fabrication de la

porcelaine. On s’arrachait les ouvriers. Watteau dessinait des services

pour la manufacture de Dresde, et ses œuvres ont acquis des prix fous.

(Il faut s’y bien connaître, car, aujourd’hui, Dresde les répète et les

recopie.) Alors on a fabriqué des choses admirables et qu’on ne refera

plus...

--Ah bah!

--Oui, cousine! on ne refera plus certaines marqueteries, certaines

porcelaines, comme on ne refera plus des Raphaël, des Titien, ni des

Rembrandt, ni des Van Eyck, ni des Cranach!... Tenez! les Chinois sont

bien habiles, bien adroits, eh bien! ils recopient aujourd’hui les

belles œuvres de leur porcelaine dite _Grand-Mandarin_... Eh bien! deux

vases de _Grand-Mandarin_ ancien, du plus grand format, valent six,

huit, dix mille francs, et on a la copie moderne pour deux cents francs!

--Vous plaisantez!

--Cousine, ces prix vous étonnent, mais ce n’est rien. Non-seulement

un service complet pour un dîner de douze personnes en pâte tendre de

Sèvres, qui n’est pas de la porcelaine, vaut cent mille francs, mais

c’est le prix de facture. Un pareil service se payait cinquante mille

livres, à Sèvres, en 1750. J’ai vu des factures originales.

--Revenons à cet éventail, dit Cécile à qui le bijou paraissait trop

vieux.

--Vous comprenez que je me suis mis en chasse, dès que votre chère

maman m’a fait l’honneur de me demander un éventail, reprit Pons.

J’ai vu tous les marchands de Paris sans y rien trouver de beau;

car, pour la chère présidente, je voulais un chef d’œuvre, et je

pensais à lui donner l’éventail de Marie-Antoinette, le plus beau de

tous les éventails célèbres. Mais hier, je fus ébloui par ce divin

chef-d’œuvre, que Louis XV a bien certainement commandé. Pourquoi

suis-je allé chercher un éventail, rue de Lappe! chez un Auvergnat! qui

vend des cuivres, des ferrailles, des meubles dorés? Moi, je crois à

l’intelligence des objets d’art, ils connaissent les amateurs, ils les

appellent, ils leur font: Chit! chit!...

La présidente haussa les épaules en regardant sa fille, sans que Pons

pût voir cette mimique rapide.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 38 / 62 段