contracta la funeste habitude de bien dîner, de voir les personnes qui
l’invitaient se mettant en frais, se procurant des primeurs, débouchant
leurs meilleurs vins, soignant le dessert, le café, les liqueurs, et le
traitant de leur mieux, comme on traitait sous l’Empire, où beaucoup de
maisons imitaient les splendeurs des rois, des reines, des princes dont
regorgeait Paris. On jouait beaucoup alors à la royauté, comme on joue
aujourd’hui à la Chambre en créant une foule de Sociétés à présidents,
vice-présidents et secrétaires; Société linière, vinicole, séricicole,
agricole, de l’industrie, etc. On est arrivé jusqu’à chercher des
plaies sociales pour constituer les guérisseurs en société! Un estomac
dont l’éducation se fait ainsi, réagit nécessairement sur le moral et
le corrompt en raison de la haute sapience culinaire qu’il acquiert.
La Volupté, tapie dans tous les plis du cœur, y parle en souveraine,
elle bat en brèche la volonté, l’honneur, elle veut à tout prix sa
satisfaction. On n’a jamais peint les exigences de la Gueule, elles
échappent à la critique littéraire par la nécessité de vivre; mais
on ne se figure pas le nombre des gens que la Table a ruinés. La
Table est, à Paris, sous ce rapport, l’émule de la courtisane; c’est,
d’ailleurs, la Recette dont celle-ci est la Dépense. Lorsque, d’invité
perpétuel, Pons arriva, par sa décadence comme artiste, à l’état de
pique-assiette, il lui fut impossible de passer de ces tables si
bien servies au brouet lacédémonien d’un restaurant à quarante sous.
Hélas! il lui prit des frissons en pensant que son indépendance tenait
à de si grands sacrifices, et il se sentit capable des plus grandes
lâchetés pour continuer à bien vivre, à savourer toutes les primeurs
à leur date, enfin à _gobichonner_ (mot populaire, mais expressif)
de bons petits plats soignés. Oiseau picoreur, s’enfuyant le gosier
plein, et gazouillant un air pour tout remercîment, Pons éprouvait
d’ailleurs un certain plaisir à bien vivre aux dépens de la société
qui lui demandait, quoi? de la monnaie de singe. Habitué, comme tous
les célibataires qui ont le chez soi en horreur et qui vivent chez
les autres, à ces formules, à ces grimaces sociales par lesquelles on
remplace les sentiments dans le monde, il se servait des compliments
comme de menue monnaie; et, à l’égard des personnes, il se contentait
des étiquettes sans plonger une main curieuse dans les sacs.
Cette phase assez supportable dura dix autres années; mais quelles
années! Ce fut un automne pluvieux. Pendant tout ce temps, Pons se
maintint gratuitement à table, en se rendant nécessaire dans toutes les
maisons où il allait. Il entra dans une voie fatale en s’acquittant
d’une multitude de commissions, en remplaçant les portiers et les
domestiques dans mainte et mainte occasion. Préposé de bien des achats,
il devint l’espion honnête et innocent détaché d’une famille dans une
autre; mais on ne lui sut aucun gré de tant de courses et de tant de
lâchetés.--Pons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son
temps, il est trop heureux de trotter pour nous... Que deviendrait-il?
Bientôt se déclara la froideur que le vieillard répand autour de lui.
Cette bise se communique, elle produit son effet dans la température
morale, surtout lorsque le vieillard est laid et pauvre. N’est-ce pas
être trois fois vieillard? Ce fut l’hiver de la vie, l’hiver au nez
rouge, aux joues hâves, avec toutes sortes d’onglées!
De 1836 à 1843, Pons se vit invité rarement. Loin de rechercher le
parasite, chaque famille l’acceptait comme on accepte un impôt; on
ne lui tenait plus compte de rien, pas même de ses services réels.
Les familles où le bonhomme accomplissait ses évolutions, toutes
sans respect pour les arts, en adoration devant les résultats, ne
prisaient que ce qu’elles avaient conquis depuis 1830: des fortunes
ou des positions sociales éminentes. Or, Pons n’ayant pas assez de
hauteur dans l’esprit ni dans les manières pour imprimer la crainte
que l’esprit ou le génie cause au bourgeois, avait naturellement fini
par devenir moins que rien, sans être néanmoins tout à fait méprisé.
Quoiqu’il éprouvât dans ce monde de vives souffrances, comme tous les
gens timides, il les taisait. Puis, il s’était habitué par degrés à
comprimer ses sentiments, à se faire de son cœur un sanctuaire où il se
retirait. Ce phénomène, beaucoup de gens superficiels le traduisent par
le mot égoïsme. La ressemblance est assez grande entre le solitaire et
l’égoïste pour que les médisants paraissent avoir raison contre l’homme
de cœur, surtout à Paris, où personne dans le monde n’observe, où tout
est rapide comme le flot, où tout passe comme un ministère!
Le cousin Pons succomba donc sous un acte d’accusation d’égoïsme porté
en arrière contre lui, car le monde finit toujours par condamner ceux
qu’il accuse. Sait-on combien une défaveur imméritée accable les
gens timides? Qui peindra jamais les malheurs de la Timidité! Cette
situation, qui s’aggravait de jour en jour davantage, explique la
tristesse empreinte sur le visage de ce pauvre musicien, qui vivait
de capitulations infâmes. Mais les lâchetés que toute passion exige
sont autant de liens; plus la passion en demande, plus elle vous
attache; elle fait de tous les sacrifices comme un idéal trésor négatif
où l’homme voit d’immenses richesses. Après avoir reçu le regard
insolemment protecteur d’un bourgeois roide de bêtise, Pons dégustait
comme une vengeance le verre de vin de Porto, la caille au gratin qu’il
avait commencé de savourer, se disant à lui-même:--Ce n’est pas trop
payé!
Aux yeux du moraliste, il se rencontrait cependant en cette vie des
circonstances atténuantes. En effet, l’homme n’existe que par une
satisfaction quelconque. Un homme sans passion, le juste parfait, est
un monstre, un demi-ange qui n’a pas encore ses ailes. Les anges n’ont
que des têtes dans la mythologie catholique. Sur terre, le juste, c’est
l’ennuyeux Grandisson, pour qui la Vénus des carrefours elle-même se
trouverait sans sexe. Or, excepté les rares et vulgaires aventures
de son voyage en Italie, où le climat fut sans doute la raison de ses
succès, Pons n’avait jamais vu de femmes lui sourire. Beaucoup d’hommes
ont cette fatale destinée. Pons était monstre-né; son père et sa mère
l’avaient obtenu dans leur vieillesse, et il portait les stigmates de
cette naissance hors de saison sur son teint cadavéreux qui semblait
avoir été contracté dans le bocal d’esprit-de-vin où la science
conserve certains fœtus extraordinaires. Cet artiste, doué d’une âme
tendre, rêveuse, délicate, forcé d’accepter le caractère que lui
imposait sa figure, désespéra d’être jamais aimé. Le célibat fut donc
chez lui moins un goût qu’une nécessité. La gourmandise, le péché des
moines vertueux, lui tendit les bras; il s’y précipita comme il s’était
précipité dans l’adoration des œuvres d’art et dans son culte pour la
musique. La bonne chère et le Bric-à-Brac furent pour lui la monnaie
d’une femme; car la musique était son état, et trouvez un homme qui
aime l’état dont il vit? A la longue, il en est d’une profession comme
du mariage, on n’en sent plus que les inconvénients.
Brillat-Savarin a justifié par parti pris les goûts des gastronomes;
mais peut-être n’a-t-il pas assez insisté sur le plaisir réel que
l’homme trouve à table. La digestion, en employant les forces humaines,
constitue un combat intérieur qui, chez les gastrolâtres, équivaut aux
plus hautes jouissances de l’amour. On sent un si vaste déploiement
de la capacité vitale, que le cerveau s’annule au profit du second
cerveau, placé dans le diaphragme, et l’ivresse arrive par l’inertie
même de toutes les facultés. Les boas gorgés d’un taureau sont si bien
ivres qu’ils se laissent tuer. Passé quarante ans, quel homme ose
travailler après son dîner?... Aussi tous les grands hommes ont-ils été
sobres. Les malades en convalescence d’une maladie grave, à qui l’on
mesure si chichement une nourriture choisie, ont pu souvent observer
l’espèce de griserie gastrique causée par une seule aile de poulet.
Le sage Pons, dont toutes les jouissances étaient concentrées dans
le jeu de son estomac, se trouvait toujours dans la situation de ces
convalescents: il demandait à la bonne chère toutes les sensations
qu’elle peut donner, et il les avait jusqu’alors obtenues tous les
jours. Personne n’ose dire adieu à une habitude. Beaucoup de suicides
se sont arrêtés sur le seuil de la Mort par le souvenir du café où ils
vont jouer tous les soirs leur partie de dominos.
En 1835, le hasard vengea Pons de l’indifférence du beau sexe, il lui
donna ce qu’on appelle, en style familier, un bâton de vieillesse. Ce
vieillard de naissance trouva dans l’amitié un soutien pour sa vie, il
contracta le seul mariage que la société lui permît de faire, il épousa
un homme, un vieillard, un musicien comme lui. Sans la divine fable
de La Fontaine, cette esquisse aurait eu pour titre LES DEUX AMIS.
Mais n’eût-ce pas été comme un attentat littéraire, une profanation
devant laquelle tout véritable écrivain reculera? Le chef-d’œuvre de
notre fabuliste, à la fois la confidence de son âme et l’histoire de
ses rêves, doit avoir le privilége éternel de ce titre. Cette page, au
fronton de laquelle le poète a gravé ces trois mots: LES DEUX AMIS,
est une de ces propriétés sacrées, un temple où chaque génération
entrera respectueusement et que l’univers visitera, tant que durera la
typographie.
L’ami de Pons était un professeur de piano, dont la vie et les mœurs
sympathisaient si bien avec les siennes, qu’il disait l’avoir connu
trop tard pour son bonheur; car leur connaissance, ébauchée à une
distribution de prix, dans un pensionnat, ne datait que de 1834. Jamais
peut-être deux âmes ne se trouvèrent si pareilles dans l’océan humain
qui prit sa source au paradis terrestre contre la volonté de Dieu.
Ces deux musiciens devinrent en peu de temps l’un pour l’autre une
nécessité. Réciproquement confidents l’un de l’autre, ils furent en
huit jours comme deux frères. Enfin Schmucke ne croyait pas plus qu’il
pût exister un Pons, que Pons ne se doutait qu’il existât un Schmucke.
Déjà, ceci suffirait à peindre ces deux braves gens, mais toutes les
intelligences ne goûtent pas les brièvetés de la synthèse. Une légère
démonstration est nécessaire pour les incrédules.
Ce pianiste, comme tous les pianistes, était un Allemand, Allemand
comme le grand Liszt et le grand Mendelssohn, Allemand comme Steibelt,
Allemand comme Mozart et Dusseck, Allemand comme Meyer, Allemand comme
Dœlher, Allemand comme Thalberg, comme Dreschok, comme Hiller, comme
Léopold Mayer, comme Crammer, comme Zimmerman et Kalkbrenner, comme
Herz, Woëtz, Karr, Wolff, Pixis, Clara Wieck, et particulièrement tous
les Allemands. Quoique grand compositeur, Schmucke ne pouvait être que
démonstrateur, tant son caractère se refusait à l’audace nécessaire à
l’homme de génie pour se manifester en musique. La naïveté de beaucoup
d’Allemands n’est pas continue, elle a cessé; celle qui leur est
restée à un certain âge, est prise, comme on prend l’eau d’un canal,
à la source de leur jeunesse, et ils s’en servent pour fertiliser
leur succès en toute chose, science, art ou argent, en écartant d’eux
la défiance. En France, quelques gens fins remplacent cette naïveté
d’Allemagne par la bêtise de l’épicier parisien. Mais Schmucke avait
gardé toute sa naïveté d’enfant, comme Pons gardait sur lui les
reliques de l’Empire, sans s’en douter. Ce véritable et noble Allemand
était à la fois le spectacle et les spectateurs, il se faisait de la
musique à lui-même. Il habitait Paris, comme un rossignol habite sa
forêt, et il y chantait seul de son espèce, depuis vingt ans, jusqu’au
moment où il rencontra dans Pons un autre lui-même. (Voir UNE FILLE
D’ÈVE[*].)
[*] Disponible dans le volume II de cette collection,
https://www.gutenberg.org/ebooks/43851 (Note de transcription.)
Pons et Schmucke avaient en abondance, l’un comme l’autre, dans
le cœur et dans le caractère, ces enfantillages de sentimentalité
qui distinguent les Allemands: comme la passion des fleurs, comme
l’adoration des effets naturels, qui les porte à planter de grosses
bouteilles dans leurs jardins pour voir en petit le paysage qu’ils
ont en grand sous les yeux; comme cette prédisposition aux recherches
qui fait faire à un savant germanique cent lieues dans ses guêtres
pour trouver une vérité qui le regarde en riant, assise à la marge du
puits sous le jasmin de la cour; comme enfin ce besoin de prêter une
signifiance psychique aux riens de la création, qui produit les œuvres
inexplicables de Jean-Paul Richter, les griseries imprimées d’Hoffmann
et les garde-fous in-folio que l’Allemagne met autour des questions
les plus simples, creusées en manière d’abîmes, au fond desquels il
ne se trouve qu’un Allemand. Catholiques tous deux, allant à la messe
ensemble, ils accomplissaient leurs devoirs religieux, comme des
enfants n’ayant jamais rien à dire à leurs confesseurs. Ils croyaient
fermement que la musique, la langue du ciel, était aux idées et aux
sentiments, ce que les idées et les sentiments sont à la parole, et ils
conversaient à l’infini sur ce système, en se répondant l’un à l’autre
par des orgies de musique pour se démontrer à eux-mêmes leurs propres
convictions, à la manière des amants. Schmucke était aussi distrait
que Pons était attentif. Si Pons était collectionneur, Schmucke était
rêveur; celui-ci étudiait les belles choses morales, comme l’autre
sauvait les belles choses matérielles. Pons voyait et achetait une
tasse de porcelaine pendant le temps que Schmucke mettait à se moucher,
en pensant à quelque motif de Rossini, de Bellini, de Beethoven, de
Mozart, et cherchant dans le monde des sentiments où pouvait se
trouver l’origine ou la réplique de cette phrase musicale. Schmucke,
dont les économies étaient administrées par la distraction, Pons,
prodigue par passion, arrivaient l’un et l’autre au même résultat: zéro
dans la bourse à la Saint-Sylvestre de chaque année.
Sans cette amitié, Pons eût succombé peut-être à ses chagrins; mais
dès qu’il eut un cœur où décharger le sien, la vie devint supportable
pour lui. La première fois qu’il exhala ses peines dans le cœur de
Schmucke, le bon Allemand lui conseilla de vivre comme lui, de pain
et de fromage, chez lui, plutôt que d’aller manger des dîners qu’on
lui faisait payer si cher. Hélas! Pons n’osa pas avouer à Schmucke
que, chez lui, le cœur et l’estomac étaient ennemis, que l’estomac
s’accommodait de ce qui faisait souffrir le cœur, et qu’il lui fallait
à tout prix un bon dîner à déguster, comme à un homme galant une
maîtresse à... lutiner. Avec le temps, Schmucke finit par comprendre
Pons, car il était trop Allemand pour avoir la rapidité d’observation
dont jouissent les Français, et il n’en aima que mieux le pauvre
Pons. Rien ne fortifie l’amitié comme lorsque, de deux amis, l’un se
croit supérieur à l’autre. Un ange n’aurait eu rien à dire en voyant
Schmucke, quand il se frotta les mains au moment où il découvrit
dans son ami l’intensité qu’avait prise la gourmandise. En effet,
le lendemain le bon Allemand orna le déjeuner de friandises qu’il
alla chercher lui-même, et il eut soin d’en avoir tous les jours de
nouvelles pour son ami; car depuis leur réunion ils déjeunaient tous
les jours ensemble au logis.
Il ne faudrait pas connaître Paris pour imaginer que les deux amis
eussent échappé à la raillerie parisienne, qui n’a jamais rien
respecté. Schmucke et Pons, en mariant leurs richesses et leurs
misères, avaient eu l’idée économique de loger ensemble, et ils
supportaient également le loyer d’un appartement fort inégalement
partagé, situé dans une tranquille maison de la tranquille rue de
Normandie, au Marais. Comme ils sortaient souvent ensemble, qu’ils
faisaient souvent les mêmes boulevards côte à côte, les flâneurs du
quartier les avaient surnommés _les deux casse-noisettes_. Ce sobriquet
dispense de donner ici le portrait de Schmucke, qui était à Pons ce que
la nourrice de Niobé, la fameuse statue du Vatican, est à la Vénus de
la Tribune.
[Illustration: SCHMUCKE. PONS.
Les flâneurs du quartier les avaient surnommés les deux
_casse-noisettes_.
(LE COUSIN PONS.)]
Madame Cibot, la portière de cette maison, était le pivot sur lequel
roulait le ménage des deux casse-noisettes; mais elle joue un si
grand rôle dans le drame qui dénoua cette double existence, qu’il
convient de réserver son portrait au moment de son entrée dans cette
Scène.
Ce qui reste à dire sur le moral de ces deux êtres en est précisément
le plus difficile à faire comprendre aux quatre-vingt-dix-neuf
centièmes des lecteurs dans la quarante-septième année du dix-neuvième
siècle, probablement à cause du prodigieux développement financier
produit par l’établissement des chemins de fer. C’est peu de chose
et c’est beaucoup. En effet, il s’agit de donner une idée de la
délicatesse excessive de ces deux cœurs. Empruntons une image aux
rails-ways, ne fût-ce que par façon de remboursement des emprunts
qu’ils nous font. Aujourd’hui les convois en brûlant leurs rails y
broient d’imperceptibles grains de sable. Introduisez ce grain de sable
invisible pour les voyageurs dans leurs reins, ils ressentiront les
douleurs de la plus affreuse maladie, la gravelle; on en meurt. Eh
bien! ce qui, pour notre société lancée dans sa voie métallique avec
une vitesse de locomotive, est le grain de sable invisible dont elle ne
prend nul souci, ce grain incessamment jeté dans les fibres de ces deux
êtres, et à tout propos, leur causait comme une gravelle au cœur. D’une
excessive tendresse aux douleurs d’autrui, chacun d’eux pleurait de
son impuissance; et, pour leurs propres sensations, ils étaient d’une
finesse de sensitive qui arrivait à la maladie. La vieillesse, les
spectacles continuels du drame parisien, rien n’avait endurci ces deux
âmes fraîches, enfantines et pures. Plus ces deux êtres allaient, plus
vives étaient leurs souffrances intimes. Hélas! il en est ainsi chez
les natures chastes, chez les penseurs tranquilles et chez les vrais
poètes qui ne sont tombés dans aucun excès.
Depuis la réunion de ces deux vieillards, leurs occupations, à peu
près semblables, avaient pris cette allure fraternelle qui distingue
à Paris les chevaux de fiacre. Levés vers les sept heures du matin
en été comme en hiver, après leur déjeuner ils allaient donner leurs
leçons dans les pensionnats où ils se suppléaient au besoin. Vers midi,
Pons se rendait à son théâtre quand une répétition l’y appelait, et il
donnait à la flânerie tous ses instants de liberté. Puis les deux amis
se retrouvaient le soir au théâtre où Pons avait placé Schmucke. Voici
comment.
Au moment où Pons rencontra Schmucke, il venait d’obtenir, sans l’avoir
demandé, le bâton de maréchal des compositeurs inconnus, un bâton de
chef d’orchestre! Grâce au comte Popinot, alors ministre, cette place
fut stipulée pour le pauvre musicien, au moment où ce héros bourgeois
de la révolution de Juillet fit donner un privilége de théâtre à l’un
de ces amis dont rougit un parvenu, quand, roulant en voiture, il
aperçoit dans Paris un ancien camarade de jeunesse, triste-à-patte,
sans sous-pieds, vêtu d’une redingote à teintes invraisemblables,
et le nez à des affaires trop élevées pour des capitaux fuyards.
Ancien commis-voyageur, cet ami, nommé Gaudissard, avait été jadis
fort utile au succès de la grande maison Popinot. Popinot, devenu
comte, devenu pair de France après avoir été deux fois ministre, ne
renia point L’ILLUSTRE GAUDISSARD![*] Bien plus, il voulut mettre le
voyageur en position de renouveler sa garde-robe et de remplir sa
bourse; car la politique, les vanités de la cour citoyenne n’avaient
point gâté le cœur de cet ancien droguiste. Gaudissard, toujours fou
des femmes, demanda le privilége d’un théâtre alors en faillite, et
le ministre, en le lui donnant, eut soin de lui envoyer quelques
vieux amateurs du beau sexe, assez riches pour créer une puissante
commandite amoureuse de ce que cachent les maillots. Pons, parasite de
l’hôtel Popinot, fut un appoint du privilége. La compagnie Gaudissard,
qui fit d’ailleurs fortune, eut en 1834 l’intention de réaliser au
Boulevard cette grande idée: un opéra pour le peuple. La musique des
ballets et des pièces féeries exigeait un chef d’orchestre passable
et quelque peu compositeur. L’administration à laquelle succédait la
compagnie Gaudissard était depuis trop long-temps en faillite pour
posséder un copiste. Pons introduisit donc Schmucke au théâtre en
qualité d’entrepreneur des copies, métier obscur qui veut de sérieuses
connaissances musicales. Schmucke, par le conseil de Pons, s’entendit
avec le chef de ce service à l’Opéra-Comique, et n’en eut point les
soins mécaniques. L’association de Schmucke et de Pons produisit un
résultat merveilleux. Schmucke, très-fort comme tous les Allemands sur
l’harmonie, soigna l’instrumentation dans les partitions dont le chant
fut fait par Pons. Quand les connaisseurs admirèrent quelques fraîches
compositions qui servirent d’accompagnement à deux ou trois grandes
pièces à succès, ils les expliquèrent par le mot _progrès_, sans en
chercher les auteurs. Pons et Schmucke s’éclipsèrent dans la gloire,
comme certaines personnes se noient dans leur baignoire. A Paris,
surtout depuis 1830, personne n’arrive sans pousser, _quibuscumque
viis_, et très-fort, une masse effrayante de concurrents; il faut
alors beaucoup trop de force dans les reins, et les deux amis avaient
cette gravelle au cœur, qui gêne tous les mouvements ambitieux.
[*] Disponible dans le volume VI de cette collection,
https://www.gutenberg.org/ebooks/51381 (Note de transcription.)
Ordinairement Pons se rendait à l’orchestre de son théâtre vers huit
heures, heure à laquelle se donnent les pièces en faveur, et dont les
ouvertures et les accompagnements exigeaient la tyrannie du bâton.
Cette tolérance existe dans la plupart des petits théâtres; mais Pons
était à cet égard d’autant plus à l’aise, qu’il mettait dans ses
rapports avec l’administration un grand désintéressement. Schmucke
suppléait d’ailleurs Pons au besoin. Avec le temps, la position de
Schmucke à l’orchestre s’était consolidée. L’illustre Gaudissard avait
reconnu, sans en rien dire, et la valeur et l’utilité du collaborateur
de Pons. On avait été obligé d’introduire à l’orchestre un piano comme
aux grands théâtres. Le piano, touché gratis par Schmucke, fut établi
auprès du pupitre du chef d’orchestre, où se plaçait le surnuméraire
volontaire. Quand on connut ce bon Allemand, sans ambition ni
prétention, il fut accepté par tous les musiciens. L’administration,
pour un modique traitement, chargea Schmucke des instruments qui ne
sont pas représentés dans l’orchestre des théâtres du Boulevard, et
qui sont souvent nécessaires, comme le piano, la viole d’amour, le cor
anglais, le violoncelle, la harpe, les castagnettes de la cachucha,
les sonnettes et les inventions de Sax, etc. Les Allemands, s’ils ne
savent pas jouer des grands instruments de la Liberté, savent jouer
naturellement de tous les instruments de musique.