d’ailleurs aux leçons de Lisbeth, cette maison énorme, avait été
forcée de prendre un cuisinier. Le cuisinier rendit nécessaire
une fille de cuisine. Les filles de cuisine sont aujourd’hui des
créatures ambitieuses, occupées à surprendre les secrets du chef,
et qui deviennent des cuisinières dès qu’elles savent faire tourner
les sauces. Donc on change très-souvent de filles de cuisine. Au
commencement du mois de décembre 1845, Célestine prit pour fille de
cuisine, une grosse Normande d’Isigny, à taille courte, à bons bras
rouges, munie d’un visage commun, bête comme une pièce de circonstance,
et qui se décida difficilement à quitter le bonnet de coton classique
dont se coiffent les filles de la Basse-Normandie. Cette fille,
douée d’un embonpoint de nourrice, semblait près de faire éclater
la cotonnade dont elle entourait son corsage. On eût dit que sa
figure rougeaude avait été taillée dans du caillou, tant les jaunes
contours en étaient fermes. On ne fit naturellement aucune attention
dans la maison, à l’entrée de cette fille appelée Agathe, la vraie
fille délurée que la province envoie journellement à Paris. Agathe
tenta médiocrement le cuisinier, tant elle était grossière dans son
langage, car elle avait servi les rouliers, elle sortait d’une auberge
de faubourg, et au lieu de faire la conquête du chef et d’obtenir de
lui qu’il lui montrât le grand art de la cuisine, elle fut l’objet
de son mépris. Le cuisinier courtisait Louise, la femme de chambre de
la comtesse Steinbock. Aussi la Normande, se voyant maltraitée, se
plaignit-elle de son sort; elle était toujours envoyée dehors, sous un
prétexte quelconque, quand le chef finissait un plat ou parachevait une
sauce.--Décidément, je n’ai pas de chance, disait-elle, j’irai dans une
autre maison. Néanmoins, elle resta, quoiqu’elle eût demandé déjà deux
fois à sortir.
Une nuit, Adeline, réveillée par un bruit étrange, ne trouva plus
Hector dans le lit qu’il occupait auprès du sien, car ils couchaient
dans des lits jumeaux, ainsi qu’il convient à des vieillards. Elle
attendit une heure sans voir revenir le baron. Prise de peur, croyant à
une catastrophe tragique, à l’apoplexie, elle monta d’abord à l’étage
supérieur occupé par les mansardes où couchaient les domestiques,
et fut attirée vers la chambre d’Agathe, autant par la vive lumière
qui sortait par la porte, entrebâillée, que par le murmure de deux
voix. Elle s’arrêta tout épouvantée en reconnaissant la voix du
baron, qui, séduit par les charmes d’Agathe, en était arrivé par la
résistance calculée de cette atroce maritorne, à lui dire ces odieuses
paroles:--Ma femme n’a pas long-temps à vivre, et si tu veux tu pourras
être baronne. Adeline jeta un cri, laissa tomber son bougeoir et
s’enfuit.
Trois jours après, la baronne, administrée la veille, était à l’agonie
et se voyait entourée de sa famille en larmes. Un moment avant
d’expirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à
l’oreille:--Mon ami, je n’avais plus que ma vie à te donner: dans un
moment tu seras libre, et tu pourras faire une baronne Hulot.
Et l’on vit, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux d’une
morte. La férocité du Vice avait vaincu la patience de l’ange, à qui,
sur le bord de l’Éternité, il échappa le seul mot de reproche qu’elle
eût fait entendre de toute sa vie.
Le baron Hulot quitta Paris trois jours après l’enterrement de sa
femme. Onze mois après, Victorin apprit indirectement le mariage de son
père avec mademoiselle Agathe Piquetard, qui s’était célébré à Isigny,
le premier février mil huit cent quarante-six.
--Les ancêtres peuvent s’opposer au mariage de leurs enfants, mais les
enfants ne peuvent pas empêcher les folies des ancêtres en enfance, dit
maître Hulot à maître Popinot, le second fils de l’ancien ministre du
commerce, qui lui parlait de ce mariage.
DEUXIÈME ÉPISODE.
LE COUSIN PONS.
Vers trois heures de l’après-midi, dans le mois d’octobre de l’année
1844, un homme âgé d’une soixantaine d’années, mais à qui tout le
monde eût donné plus que cet âge, allait le long du boulevard des
Italiens, le nez à la piste, les lèvres papelardes, comme un négociant
qui vient de conclure une excellente affaire, ou comme un garçon
content de lui-même au sortir d’un boudoir. C’est à Paris la plus
grande expression connue de la satisfaction personnelle chez l’homme.
En apercevant de loin ce vieillard, les personnes qui sont là tous
les jours assises sur des chaises, livrées au plaisir d’analyser les
passants, laissaient toutes poindre dans leurs physionomies ce sourire
particulier aux gens de Paris, et qui dit tant de choses ironiques,
moqueuses ou compatissantes, mais qui, pour animer le visage du
Parisien, blasé sur tous les spectacles possibles, exigent de hautes
curiosités vivantes. Un mot fera comprendre et la valeur archéologique
de ce bonhomme et la raison du sourire qui se répétait comme un écho
dans tous les yeux. On demandait à Hyacinthe, un acteur célèbre par
ses saillies, où il faisait faire les chapeaux à la vue desquels la
salle pouffe de rire: «--Je ne les fais point faire, je les garde!»
répondit-il. Eh bien! il se rencontre dans le million d’acteurs qui
composent la grande troupe de Paris, des Hyacinthes sans le savoir qui
gardent sur eux tous les ridicules d’un temps, et qui vous apparaissent
comme la personnification de toute une époque pour vous arracher une
bouffée de gaieté quand vous vous promenez en dévorant quelque chagrin
amer causé par la trahison d’un ex-ami.
En conservant dans quelques détails de sa mise une fidélité _quand
même_ aux modes de l’an 1806, ce passant rappelait l’Empire sans
être par trop caricature. Pour les observateurs, cette finesse rend
ces sortes d’évocations extrêmement précieuses. Mais cet ensemble de
petites choses voulait l’attention analytique dont sont doués les
connaisseurs en flânerie; et, pour exciter le rire à distance, le
passant devait offrir une de ces énormités à crever les yeux, comme on
dit, et que les acteurs recherchent pour assurer le succès de leurs
_entrées_. Ce vieillard, sec et maigre, portait un spencer couleur
noisette sur un habit verdâtre à boutons de métal blanc!... Un homme
en spencer, en 1844, c’est, voyez-vous, comme si Napoléon eût daigné
ressusciter pour deux heures.
Le spencer fut inventé, comme son nom l’indique, par un lord sans doute
vain de sa jolie taille. Avant la paix d’Amiens, cet Anglais avait
résolu le problème de couvrir le buste sans assommer le corps par le
poids de cet affreux carrick qui finit aujourd’hui sur le dos des vieux
cochers de fiacre; mais comme les fines tailles sont en minorité, la
mode du spencer pour homme n’eut en France qu’un succès passager,
quoique ce fût une invention anglaise. A la vue du spencer, les gens de
quarante à cinquante ans revêtaient par la pensée ce monsieur de bottes
à revers, d’une culotte de casimir vert-pistache à nœud de rubans, et
se revoyaient dans le costume de leur jeunesse! Les vieilles femmes se
remémoraient leurs conquêtes! Quant aux jeunes gens, ils se demandaient
pourquoi ce vieil Alcibiade avait coupé la queue à son paletot. Tout
concordait si bien à ce spencer que vous n’eussiez pas hésité à nommer
ce passant un homme-Empire, comme on dit un meuble-Empire; mais il ne
symbolisait l’Empire que pour ceux à qui cette magnifique et grandiose
époque est connue, au moins _de visu_; car il exigeait une certaine
fidélité de souvenirs quant aux modes. L’Empire est déjà si loin de
nous, que tout le monde ne peut pas se le figurer dans sa réalité
gallo-grecque.
Le chapeau mis en arrière découvrait presque tout le front avec
cette espèce de crânerie par laquelle les administrateurs et les
pékins essayèrent alors de répondre à celle des militaires. C’était
d’ailleurs un horrible chapeau de soie à quatorze francs, aux bords
intérieurs duquel de hautes et larges oreilles imprimaient des marques
blanchâtres, vainement combattues par la brosse. Le tissu de soie mal
appliqué, comme toujours, sur le carton de la forme, se plissait en
quelques endroits, et semblait être attaqué de la lèpre, en dépit de la
main qui le pansait tous les matins.
Sous ce chapeau, qui paraissait près de tomber, s’étendait une de
ces figures falotes et drôlatiques comme les Chinois seuls en savent
inventer pour leurs magots. Ce vaste visage percé comme une écumoire,
où les trous produisaient des ombres, et refouillé comme un masque
romain, démentait toutes les lois de l’anatomie. Le regard n’y sentait
point de charpente. Là où le dessin voulait des os, la chair offrait
des méplats gélatineux, et là où les figures présentent ordinairement
des creux, celle-là se contournait en bosses flasques. Cette face
grotesque, écrasée en forme de potiron, attristée par des yeux gris
surmontés de deux lignes rouges au lieu de sourcils, était commandée
par un nez à la Don Quichotte, comme une plaine est dominée par un bloc
erratique. Ce nez exprime, ainsi que Cervantes avait dû le remarquer,
une disposition native à ce dévouement aux grandes choses qui dégénère
en duperie. Cette laideur, poussée tout au comique, n’excitait
cependant point le rire. La mélancolie excessive qui débordait par les
yeux pâles de ce pauvre homme atteignait le moqueur et lui glaçait la
plaisanterie sur les lèvres. On pensait aussitôt que la nature avait
interdit à ce bonhomme d’exprimer la tendresse, sous peine de faire
rire une femme ou de l’affliger. Le Français se tait devant ce malheur,
qui lui paraît le plus cruel de tous les malheurs: ne pouvoir plaire!
Cet homme si disgracié par la nature était mis comme le sont les
pauvres de la bonne compagnie, à qui les riches essaient assez souvent
de ressembler. Il portait des souliers cachés par des guêtres, faites
sur le modèle de celles de la garde impériale, et qui lui permettaient
sans doute de garder les mêmes chaussettes pendant un certain temps.
Son pantalon en drap noir présentait des reflets rougeâtres, et sur
les plis des lignes blanches ou luisantes qui, non moins que la
façon, assignaient à trois ans la date de l’acquisition. L’ampleur
de ce vêtement déguisait assez mal une maigreur provenue plutôt de
la constitution que d’un régime pythagoricien; car le bonhomme, doué
d’une bouche sensuelle à lèvres lippues, montrait en souriant des
dents blanches dignes d’un requin. Le gilet à châle, également en drap
noir, mais doublé d’un gilet blanc sous lequel brillait en troisième
ligne le bord d’un tricot rouge, vous remettait en mémoire les cinq
gilets de Garat. Une énorme cravate en mousseline blanche dont le nœud
prétentieux avait été cherché par un Beau pour charmer les _femmes
charmantes_ de 1809, dépassait si bien le menton que la figure semblait
s’y plonger comme dans un abîme. Un cordon de soie tressée, jouant les
cheveux, traversait la chemise et protégeait la montre contre un vol
improbable. L’habit verdâtre, d’une propreté remarquable, comptait
quelque trois ans de plus que le pantalon; mais le collet en velours
noir et les boutons en métal blanc récemment renouvelés trahissaient
les soins domestiques poussés jusqu’à la minutie.
Cette manière de retenir le chapeau par l’occiput, le triple gilet,
l’immense cravate où plongeait le menton, les guêtres, les boutons de
métal sur l’habit verdâtre, tous ces vestiges des modes impériales
s’harmoniaient aux parfums arriérés de la coquetterie des Incroyables,
à je ne sais quoi de menu dans les plis, de correct et de sec dans
l’ensemble, qui sentait l’école de David, qui rappelait les meubles
grêles de Jacob. On reconnaissait d’ailleurs à la première vue un
homme bien élevé en proie à quelque vice secret, ou l’un de ces petits
rentiers dont toutes les dépenses sont si nettement déterminées par
la médiocrité du revenu, qu’une vitre cassée, un habit déchiré, ou la
peste philanthropique d’une quête, suppriment leurs menus plaisirs
pendant un mois. Si vous eussiez été là, vous vous seriez demandé
pourquoi le sourire animait cette figure grotesque dont l’expression
habituelle devait être triste et froide, comme celle de tous ceux
qui luttent obscurément pour obtenir les triviales nécessités de
l’existence. Mais en remarquant la précaution maternelle avec laquelle
ce vieillard singulier tenait de sa main droite un objet évidemment
précieux, sous les deux basques gauches de son double habit, pour le
garantir des chocs imprévus; en lui voyant surtout l’air affairé que
prennent les oisifs chargés d’une commission, vous l’auriez soupçonné
d’avoir retrouvé quelque chose d’équivalent au bichon d’une marquise
et de l’apporter triomphalement, avec la galanterie empressée d’un
homme-Empire, à la charmante femme de soixante ans qui n’a pas encore
su renoncer à la visite journalière de son _attentif_. Paris est la
seule ville du monde où vous rencontriez de pareils spectacles, qui
font de ses boulevards un drame continu joué gratis par les Français,
au profit de l’Art.
D’après le galbe de cet homme osseux, et malgré son hardi spencer,
vous l’eussiez difficilement classé parmi les artistes parisiens,
nature de convention dont le privilége, assez semblable à celui du
gamin de Paris, est de réveiller dans les imaginations bourgeoises
les jovialités les plus mirobolantes, puisqu’on a remis en honneur ce
vieux mot drôlatique. Ce passant était pourtant un grand prix, l’auteur
de la première cantate couronnée à l’Institut, lors du rétablissement
de l’Académie de Rome, enfin monsieur Sylvain Pons!... l’auteur de
célèbres romances roucoulées par nos mères, de deux ou trois opéras
joués en 1815 et 1816, puis de quelques partitions inédites. Ce digne
homme finissait chef d’orchestre à un théâtre des boulevards. Il
était, grâce à sa figure, professeur dans quelques pensionnats de
demoiselles, et n’avait pas d’autres revenus que ses appointements et
ses cachets. Courir le cachet à cet âge!... Combien de mystères dans
cette situation peu romanesque!
Ce dernier porte-spencer portait donc sur lui plus que les symboles
de l’Empire, il portait encore un grand enseignement écrit sur ses
trois gilets. Il montrait gratis une des nombreuses victimes du fatal
et funeste système nommé Concours qui règne encore en France après
cent ans de pratique sans résultat. Cette presse des intelligences
fut inventée par Poisson de Marigny, le frère de madame de Pompadour,
nommé, vers 1746, directeur des Beaux-Arts. Or, tâchez de compter sur
vos doigts les gens de génie fournis depuis un siècle par les lauréats?
D’abord, jamais aucun effort administratif ou scolaire ne remplacera
les miracles du hasard auquel on doit les grands hommes. C’est, entre
tous les mystères de la génération, le plus inaccessible à notre
ambitieuse analyse moderne. Puis, que penseriez-vous des Égyptiens qui,
dit-on, inventèrent des fours pour faire éclore des poulets, s’ils
n’eussent point immédiatement donné la becquée à ces mêmes poulets?
Ainsi se comporte cependant la France qui tâche de produire des
artistes par la serre-chaude du Concours; et, une fois le statuaire,
le peintre, le graveur, le musicien obtenus par ce procédé mécanique,
elle ne s’en inquiète pas plus que le dandy ne se soucie le soir des
fleurs qu’il a mises à sa boutonnière. Il se trouve que l’homme de
talent est Greuze ou Watteau, Félicien David ou Pagnest, Géricault ou
Decamps, Auber ou David d’Angers, Eugène Delacroix ou Meissonier, gens
peu soucieux des grands prix et poussés en pleine terre sous les rayons
de ce soleil invisible, nommé la Vocation.
Envoyé par l’État à Rome, pour devenir un grand musicien, Sylvain Pons
en avait rapporté le goût des antiquités et des belles choses d’art.
Il se connaissait admirablement en tous ces travaux, chefs-d’œuvre de
la main et de la Pensée, compris depuis peu dans ce mot populaire,
le Bric-à-Brac. Cet enfant d’Euterpe revint donc à Paris, vers 1810,
collectionneur féroce, chargé de tableaux, de statuettes, de cadres, de
sculptures en ivoire, en bois, d’émaux, porcelaines, etc., qui, pendant
son séjour académique à Rome, avaient absorbé la plus grande partie
de l’héritage paternel, autant par les frais de transport que par les
prix d’acquisition. Il avait employé de la même manière la succession
de sa mère durant le voyage qu’il fit en Italie, après ces trois ans
officiels passés à Rome. Il voulut visiter à loisir Venise, Milan,
Florence, Bologne, Naples, séjournant dans chaque ville en rêveur, en
philosophe, avec l’insouciance de l’artiste qui, pour vivre, compte sur
son talent, comme les filles de joie comptent sur leur beauté. Pons fut
heureux pendant ce splendide voyage autant que pouvait l’être un homme
plein d’âme et de délicatesse, à qui sa laideur interdisait _des succès
auprès des femmes_, selon la phrase consacrée en 1809, et qui trouvait
les choses de la vie toujours au-dessous du type idéal qu’il s’en était
créé; mais il avait pris son parti sur cette discordance entre le son
de son âme et les réalités. Ce sentiment du beau, conservé pur et vif
dans son cœur, fut sans doute le principe des mélodies ingénieuses,
fines, pleines de grâce qui lui valurent une réputation de 1810 à 1814.
Toute réputation qui se fonde en France sur la vogue, sur la mode, sur
les folies éphémères de Paris, produit des Pons. Il n’est pas de pays
où l’on soit si sévère pour les grandes choses, et si dédaigneusement
indulgent pour les petites. Bientôt noyé dans les flots d’harmonie
allemande, et dans la production rossinienne, si Pons fut encore, en
1824, un musicien agréable et connu par quelques dernières romances,
jugez de ce qu’il pouvait être en 1831! Aussi, en 1844, l’année où
commença le seul drame de cette vie obscure, Sylvain Pons avait-il
atteint à la valeur d’une croche antédiluvienne; les marchands de
musique ignoraient complétement son existence, quoiqu’il fît à des prix
médiocres la musique de quelques pièces à son théâtre et aux théâtres
voisins.
Ce bonhomme rendait d’ailleurs justice aux fameux maîtres de notre
époque; une belle exécution de quelques morceaux d’élite le faisait
pleurer; mais sa religion n’arrivait pas à ce point où elle frise
la manie, comme chez les Kreisler d’Hoffmann; il n’en laissait rien
paraître, il jouissait en lui-même à la façon des _Hatchischins_ ou
des Tériaskis. Le génie de l’admiration, de la compréhension, la
seule faculté par laquelle un homme ordinaire devient le frère d’un
grand poëte, est si rare à Paris, où toutes les idées ressemblent à
des voyageurs passant dans une hôtellerie, que l’on doit accorder
à Pons une respectueuse estime. Le fait de l’insuccès du bonhomme
peut sembler exorbitant, mais il avouait naïvement sa faiblesse
relativement à l’harmonie: il avait négligé l’étude du Contrepoint; et
l’orchestration moderne, grandie outre mesure, lui parut inabordable
au moment où, par de nouvelles études, il aurait pu se maintenir parmi
les compositeurs modernes, devenir, non pas Rossini, mais Hérold.
Enfin, il trouva dans les plaisirs du collectionneur de si vives
compensations à la faillite de la gloire, que s’il lui eût fallu
choisir entre la possession de ses curiosités et le nom de Rossini, le
croirait-on? Pons aurait opté pour son cher cabinet. Le vieux musicien
pratiquait l’axiome de Chenavard, le savant collectionneur de gravures
précieuses, qui prétend qu’on ne peut avoir de plaisir à regarder un
Ruysdaël, un Hobbéma, un Holbein, un Raphaël, un Murillo, un Greuze,
un Sébastien del Piombo, un Giorgione, un Albert Durer, qu’autant
que le tableau n’a coûté que cinquante francs. Pons n’admettait pas
d’acquisition au-dessus de cent francs; et, pour qu’il payât un objet
cinquante francs, cet objet devait en valoir trois mille. La plus
belle chose du monde, qui coûtait trois cents francs, n’existait plus
pour lui. Rares avaient été les occasions, mais il possédait les trois
éléments du succès: les jambes du cerf, le temps des flâneurs et la
patience de l’israélite.
Ce système, pratiqué pendant quarante ans, à Rome comme à Paris, avait
porté ses fruits. Après avoir dépensé, depuis son retour de Rome,
environ deux mille francs par an, Pons cachait à tous les regards une
collection de chefs-d’œuvre en tout genre dont le catalogue atteignait
au fabuleux numéro 1907. De 1811 à 1816, pendant ses courses à travers
Paris, il avait trouvé pour dix francs ce qui se paye aujourd’hui mille
à douze cents francs. C’était des tableaux triés dans les quarante-cinq
mille tableaux qui s’exposent par an dans les ventes parisiennes; des
porcelaines de Sèvres, pâte tendre, achetées chez les Auvergnats, ces
satellites de la Bande-Noire, qui ramenaient sur des charrettes les
merveilles de la France-Pompadour. Enfin, il avait ramassé les débris
du dix-septième et du dix-huitième siècle, en rendant justice aux
gens d’esprit et de génie de l’école française, ces grands inconnus,
les Lepautre, les Lavallée-Poussin, etc., qui ont créé le genre Louis
XV, le genre Louis XVI, et dont les œuvres défraient aujourd’hui les
prétendues inventions de nos artistes, incessamment courbés sur les
trésors du Cabinet des Estampes pour faire du nouveau en faisant
d’adroits pastiches. Pons devait beaucoup de morceaux à ces échanges,
bonheur ineffable des collectionneurs! Le plaisir d’acheter des
curiosités n’est que le second, le premier c’est de les brocanter. Le
premier, Pons avait collectionné les tabatières et les miniatures. Sans
célébrité dans la Bricabraquologie, car il ne hantait pas les ventes,
il ne se montrait pas chez les illustres marchands, Pons ignorait la
valeur vénale de son trésor.
Feu Dusommerard avait bien essayé de se lier avec le musicien; mais le
prince du Bric-à-Brac mourut sans avoir pu pénétrer dans le musée Pons,
le seul qui pût être comparé à la célèbre collection Sauvageot. Entre
Pons et monsieur Sauvageot, il se rencontrait quelques ressemblances.
Monsieur Sauvageot, musicien comme Pons, sans grande fortune aussi, a
procédé de la même manière, par les mêmes moyens, avec le même amour
de l’art, avec la même haine contre ces illustres riches qui se font
des cabinets pour faire une habile concurrence aux marchands. De même
que son rival, son émule, son antagoniste pour toutes ces œuvres de
la Main, pour ces prodiges du travail, Pons se sentait au cœur une
avarice insatiable, l’amour de l’amant pour une belle maîtresse, et la
_revente_, dans les salles de la rue des Jeûneurs, aux coups de marteau
des commissaires priseurs, lui semblait un crime de lèse Bric-à-Brac.
Il possédait son musée pour en jouir à toute heure, car les âmes créées
pour admirer les grandes œuvres, ont la faculté sublime des vrais
amants; ils éprouvent autant de plaisir aujourd’hui qu’hier, ils ne
se lassent jamais, et les chefs-d’œuvre sont, heureusement, toujours
jeunes. Aussi l’objet tenu si paternellement devait-il être une de ces
trouvailles que l’on emporte, avec quel amour! amateurs, vous le savez!
Aux premiers contours de cette esquisse biographique, tout le monde va
s’écrier: «--Voilà, malgré sa laideur, l’homme le plus heureux de la
terre!» En effet, aucun ennui, aucun spleen ne résiste au moxa qu’on
se pose à l’âme en se donnant une manie. Vous tous qui ne pouvez plus
boire à ce que, dans tous les temps, on a nommé _la coupe du plaisir_,
prenez à tâche de collectionner quoi que ce soit (on a collectionné
des affiches!), et vous retrouverez le lingot du bonheur en petite
monnaie. Une manie, c’est le plaisir passé à l’état d’idée! Néanmoins,
n’enviez pas le bonhomme Pons, ce sentiment reposerait, comme tous les
mouvements de ce genre, sur une erreur.
Cet homme, plein de délicatesse, dont l’âme vivait par une admiration
infatigable pour la magnificence du Travail humain, cette belle lutte
avec les travaux de la nature, était l’esclave de celui des sept
péchés capitaux que Dieu doit punir le moins sévèrement: Pons était
gourmand. Son peu de fortune et sa passion pour le Bric-à-Brac lui
commandaient un régime diététique tellement en horreur avec sa _gueule
fine_, que le célibataire avait tout d’abord tranché la question en
allant dîner tous les jours en ville. Or, sous l’Empire, on eut bien
plus que de nos jours un culte pour les gens célèbres, peut-être à
cause de leur petit nombre et de leur peu de prétentions politiques.
On devenait poëte, écrivain, musicien à si peu de frais! Pons, regardé
comme le rival probable des Nicolo, des Paër et des Berton, reçut alors
tant d’invitations, qu’il fut obligé de les écrire sur un agenda, comme
les avocats écrivent leurs causes. Se comportant d’ailleurs en artiste,
il offrait des exemplaires de ses romances à tous ses amphitryons, il
_touchait le forté_ chez eux, il leur apportait des loges à Feydeau,
théâtre pour lequel il travaillait; il y organisait des concerts; il
jouait même quelquefois du violon chez ses parents en improvisant
un petit bal. Les plus beaux hommes de la France échangeaient en ce
temps-là des coups de sabre avec les plus beaux hommes de la coalition;
la laideur de Pons s’appela donc _originalité_, d’après la grande loi
promulguée par Molière dans le fameux couplet d’Eliante. Quand il avait
rendu quelque service à quelque _belle dame_, il s’entendit appeler
quelquefois un homme charmant, mais son bonheur n’alla jamais plus loin
que cette parole.