pour venir vivre ici à côté, avec un vieil Allemand de quatre-vingts
ans, au moins, nommé Vyder, qui fait toutes les affaires des gens
qui ne savent ni lire ni écrire. Si au moins ce vieux libertin, qui,
dit-on, aurait acheté la petite à sa mère pour quinze cents francs,
épousait cette jeunesse, comme il a sans doute peu de temps à vivre, et
qu’on le dit susceptible d’avoir quelques milliers de francs de rente,
eh bien! la pauvre enfant, qui est un petit ange, échapperait au mal,
et surtout à la misère, qui la pervertira.
--Je vous remercie de m’avoir indiqué cette bonne action à faire, dit
Adeline; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce vieillard?
--Oh! madame, c’est un brave nomme, il rend la petite heureuse, et il
ne manque pas de bon sens; car, voyez-vous, il a quitté le quartier
des Judici, je crois, pour sauver cette enfant des griffes de sa mère.
La mère était jalouse de sa fille, et peut-être rêvait-elle de tirer
parti de cette beauté, de faire de cette enfant _une demoiselle_!...
Atala s’est souvenue de nous, elle a conseillé à _son monsieur_ de
s’établir auprès de notre maison; et, comme le bonhomme a vu qui nous
étions, il la laisse venir ici; mais mariez-le, madame, et vous ferez
une action bien digne de vous... Une fois mariée, la petite sera libre,
elle échappera par ce moyen à sa mère, qui la guette et qui voudrait,
pour tirer parti d’elle, la voir au théâtre ou réussir dans l’affreuse
carrière où elle l’a lancée.
--Pourquoi ce vieillard ne l’a-t-il pas épousée?...
--Ce n’était pas nécessaire, dit l’Italienne, et quoique le bonhomme
Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois qu’il est assez
rusé pour vouloir être maître de la petite, tandis que marié, dame! il
craint, ce pauvre vieux, ce qui pend au nez de tous les vieux...
--Pouvez-vous envoyer chercher la jeune fille? dit la baronne, je la
verrais ici, je saurais s’il y a de la ressource...
La femme du fumiste fit un signe à sa fille aînée, qui partit aussitôt.
Dix minutes après, cette jeune personne revint, tenant par la main une
fille de quinze ans et demi, d’une beauté tout italienne.
Mademoiselle Judici tenait du sang paternel cette peau jaunâtre au
jour, qui le soir, aux lumières, devient d’une blancheur éclatante,
des yeux d’une grandeur, d’une forme, d’un éclat oriental, des cils
fournis et recourbés qui ressemblaient à de petites plumes noires, une
chevelure d’ébène, et cette majesté native de la Lombardie qui fait
croire à l’étranger, quand il se promène le dimanche à Milan, que les
filles des portiers sont autant de reines. Atala, prévenue par la fille
du fumiste de la visite de cette grande dame dont elle avait entendu
parler, avait mis à la hâte une jolie robe de soie, des brodequins
et un mantelet élégant. Un bonnet à rubans couleur cerise décuplait
l’effet de la tête. Cette petite se tenait dans une pose de curiosité
naïve, en examinant du coin de l’œil la baronne, dont le tremblement
nerveux l’étonnait beaucoup. La baronne poussa un profond soupir en
voyant ce chef-d’œuvre féminin dans la boue de la prostitution, et jura
de la ramener à la Vertu.
--Comment te nommes-tu, mon enfant?
--Atala, madame.
--Sais-tu lire, écrire?...
--Non, madame; mais cela ne fait rien, puisque monsieur le sait...
--Tes parents t’ont-ils menée à l’église? As-tu fait ta première
communion? Sais-tu ton catéchisme?
--Madame, papa voulait me faire faire des choses qui ressemblent à ce
que vous dites, mais maman s’y est opposée...
--Ta mère!... s’écria la baronne. Elle est donc bien méchante, ta
mère?...
--Elle me battait toujours! Je ne sais pourquoi, mais j’étais le sujet
de disputes continuelles entre mon père et ma mère...
--On ne t’a donc jamais parlé de Dieu?... s’écria la baronne.
L’enfant ouvrit de grands yeux.
--Ah! maman et papa disaient souvent: S.... n.. de Dieu! Tonnerre de
Dieu! Sacre-Dieu!... dit-elle avec une délicieuse naïveté.
--N’as-tu jamais vu d’église? ne t’est-il pas venu dans l’idée d’y
entrer?
--Des églises?... Ah! Notre-Dame, le Panthéon, j’ai vu cela de loin,
quand papa m’emmenait dans Paris; mais cela n’arrivait pas souvent. Il
n’y a pas de ces églises-là dans le faubourg.
--Dans quel faubourg étiez-vous?
--Dans le faubourg...
--Quel faubourg?
--Mais rue de Charonne, madame...
Les gens du faubourg Saint-Antoine n’appellent jamais autrement
ce quartier célèbre que le _faubourg_. C’est pour eux le faubourg
par excellence, le souverain faubourg, et les fabricants eux-mêmes
entendent par ce mot spécialement le faubourg Saint-Antoine.
--On ne t’a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal?
--Maman me battait quand je ne faisais pas les choses à son idée...
--Mais ne savais-tu pas que tu commettais une mauvaise action en
quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard?
Atala Judici regarda d’un air superbe la baronne, et ne lui répondit
pas.
--C’est une fille tout à fait sauvage!... se dit Adeline.
--Oh! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg! dit la femme
du fumiste.
--Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu! Pourquoi ne me
réponds-tu pas?... demanda la baronne en essayant de prendre Atala par
la main.
Atala courroucée recula d’un pas.
--Vous êtes une vieille folle! dit-elle. Mon père et ma mère étaient à
jeun depuis une semaine! Ma mère voulait faire de moi quelque chose de
bien mauvais, puisque mon père l’a battue en l’appelant voleuse! Pour
lors, monsieur Vyder a payé toutes les dettes de mon père et de ma mère
et leur a donné de l’argent... oh! plein un sac!... Et il m’a emmenée,
que mon pauvre papa pleurait... Mais il fallait nous quitter!... Eh
bien! est-ce mal? demanda-t-elle.
--Et aimez-vous bien ce monsieur Vyder?...
--Si je l’aime?... dit-elle. Je crois bien, madame! il me raconte de
belles histoires tous les soirs!... Et il m’a donné de belles robes, du
linge, un châle. Mais, c’est que suis nippée comme une princesse, et
je ne porte plus de sabots! Enfin, depuis deux mois, je ne sais plus
ce que c’est que d’avoir faim. Je ne mange plus de pommes de terre! Il
m’apporte des bonbons, des pralines! Oh! que c’est bon, le chocolat
praliné!... Je fais tout ce qu’il veut pour un sac de chocolat! Et
puis, mon gros père Vyder est bien bon, il me soigne si bien, si
gentiment, que ça me fait voir comment aurait dû être ma mère... Il va
prendre une vieille bonne pour me soigner, car il ne veut pas que je
me salisse les mains à faire la cuisine. Depuis un mois, il commence à
gagner pas mal d’argent, il m’apporte trois francs tous les soirs...
que je mets dans une tirelire! Seulement, il ne veut pas que je sorte,
excepté pour venir ici... C’est ça un amour d’homme; aussi, fait-il
de moi ce qu’il veut... Il m’appelle sa petite chatte! et ma mère ne
m’appelait que petite B...., ou bien f.... p.....! voleuse, vermine!
Est-ce que je sais!
--Eh bien! pourquoi, mon enfant, ne ferais-tu pas ton mari du père
Vyder?...
--Mais, c’est fait, madame! dit la jeune fille en regardant la baronne
d’un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les yeux calmes.
Il m’a dit que j’étais sa petite femme, mais c’est bien embêtant d’être
la femme d’un homme!... Allez! sans les pralines!...
--Mon Dieu! se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre qui
a pu abuser d’une si complète et si sainte innocence? Remettre cette
enfant dans le bon sentier, n’est-ce pas racheter bien des fautes! Moi
je savais ce que je faisais! se dit-elle en pensant à sa scène avec
Crevel. Elle! elle ignore tout!
--Connaissez-vous monsieur Samanon?... demanda la petite Atala d’un air
câlin.
--Non, ma petite; mais pourquoi me demandes-tu cela?
--Bien vrai? dit l’innocente créature.
--Ne crains rien de madame, Atala!... dit la femme du fumiste, c’est un
ange!
--C’est que mon gros chat a peur d’être trouvé par ce Samanon, il se
cache... et que je voudrais bien qu’il pût être libre...
--Et pourquoi?...
--Dame! il me mènerait à Bobino! peut-être à l’Ambigu!
--Quelle ravissante créature! dit la baronne en embrassant cette petite
fille.
--Êtes-vous riche?... demanda Atala qui jouait avec les manchettes de
la baronne.
--Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes
petites filles comme toi, quand elles veulent se laisser instruire des
devoirs du chrétien par un prêtre, et aller dans le bon chemin.
--Dans quel chemin? dit Atala. Je vais bien sur mes jambes.
--Le chemin de la vertu!
Atala regarda la baronne d’un air matois et rieur.
--Vois madame, elle est heureuse depuis qu’elle est rentrée dans le
sein de l’Église!... dit la baronne en montrant la femme du fumiste. Tu
t’es mariée comme les bêtes s’accouplent.
--Moi! reprit Atala, mais si vous voulez me donner ce que me donne le
père Vyder, je serai bien contente de ne pas me marier. C’est une scie!
savez-vous ce que c’est?...
--Une fois qu’on s’est unie à un homme, comme toi, reprit la baronne,
la vertu veut qu’on lui soit fidèle.
--Jusqu’à ce qu’il meure?... dit Atala d’un air fin, je n’en aurai pas
pour long-temps. Si vous saviez comme le père Vyder tousse et souffle!
Peuh! peuh! fit-elle en imitant le vieillard.
--La vertu, la morale veulent, reprit la baronne, que l’Église qui
représente Dieu, et la mairie qui représente la loi, consacrent votre
mariage. Vois, madame, elle s’est mariée légitimement...
--Est-ce que ça sera plus amusant? demanda l’enfant.
--Tu seras plus heureuse, dit la baronne, car personne ne pourra te
reprocher ce mariage. Tu plairas à Dieu! Demande à madame si elle s’est
mariée sans avoir reçu le sacrement du mariage?
Atala regarda la femme du fumiste.
--Qu’a-t-elle plus que moi? demanda-t-elle. Je suis plus jolie qu’elle.
--Oui, mais je suis une honnête femme, et toi, l’on peut te donner un
vilain nom...
--Comment veux-tu que Dieu te protége, si tu foules aux pieds les lois
divines et humaines? dit la baronne. Sais-tu que Dieu tient en réserve
un paradis pour ceux qui suivent les commandements de son Église?
--Quéqu’il y a dans le paradis? Y a-t-il des spectacles? dit Atala.
--Oh! le paradis, c’est, dit la baronne, toutes les jouissances que tu
peux imaginer. Il est plein d’anges, dont les ailes sont blanches. On
y voit Dieu dans sa gloire, on partage sa puissance, on est heureux à
tout moment et dans l’éternité!...
Atala Judici écoutait la baronne comme elle eût écouté de la musique;
et, la voyant hors d’état de comprendre, Adeline pensa qu’il fallait
prendre une autre voie en s’adressant au vieillard.
--Retourne chez toi, ma petite, et j’irai parler à ce monsieur Vyder.
Est-il Français?...
--Il est Alsacien, madame; mais il sera riche, allez! Si vous vouliez
payer ce qu’il doit à ce vilain Samanon, il vous rendrait votre argent!
car il aura dans quelques mois, dit-il, six mille francs de rente, et
nous irons alors vivre à la campagne, bien loin, dans les Vosges...
Ce mot _les Vosges_ fit tomber la baronne dans une rêverie profonde.
Elle revit son village! La baronne fut tirée de cette douloureuse
méditation par les salutations du fumiste qui venait lui donner les
preuves de sa prospérité.
--Dans un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes que vous nous
avez prêtées, car c’est l’argent du bon Dieu! c’est celui des pauvres
et des malheureux! Si je fais fortune, vous puiserez un jour dans notre
bourse, je rendrai par vos mains aux autres le secours que vous nous
avez apporté.
--En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d’argent, je
vous demande votre coopération à une bonne œuvre. Je viens de voir
la petite Judici qui vit avec un vieillard, et je veux les marier
religieusement, légalement.
--Ah! le père Vyder! c’est un bien brave et digne homme, il est de bon
conseil. Ce pauvre vieux s’est déjà fait des amis dans le quartier,
depuis deux mois qu’il y est venu. Il me met mes mémoires au net. C’est
un brave colonel, je crois, qui a bien servi l’Empereur... Ah! comme il
aime Napoléon! Il est décoré, mais il ne porte jamais de décorations.
Il attend qu’il se soit refait, car il a des dettes, le pauvre cher
homme!... je crois même qu’il se cache, il est sous le coup des
huissiers...
--Dites que je payerai ses dettes, s’il veut épouser la petite...
--Ah bien! ce sera bientôt fait. Tenez, madame, allons-y... c’est à
deux pas, dans le passage du Soleil!
La baronne et le fumiste sortirent pour aller au passage du Soleil.
--Par ici, madame, dit le fumiste en montrant la rue de la Pépinière.
Le passage du Soleil est en effet au commencement de la rue de la
Pépinière et débouche rue du Rocher. Au milieu de ce passage de
création récente, et dont les boutiques sont d’un prix très-modique,
la baronne aperçut, au-dessus d’un vitrage garni de taffetas vert, à
une hauteur qui ne permettait pas aux passants de jeter des regards
indiscrets: ÉCRIVAIN PUBLIC, et sur la porte:
CABINET D’AFFAIRES.
_Ici l’on rédige les pétitions, on met les mémoires au net, etc.
Discrétion, célérité._
L’intérieur ressemblait à ces bureaux de transit où les omnibus de
Paris font attendre les places de correspondance aux voyageurs. Un
escalier intérieur menait sans doute à l’appartement en entresol
éclairé par la galerie et qui dépendait de la boutique. La baronne
aperçut un bureau de bois blanc noirci, des cartons, et un ignoble
fauteuil acheté d’occasion. Une casquette et un abat-jour en taffetas
vert à fil d’archal tout crasseux annonçaient soit des précautions
prises pour se déguiser, soit une faiblesse d’yeux assez concevable
chez un vieillard.
--Il est là-haut, dit le fumiste, je vais monter le prévenir et le
faire descendre.
La baronne baissa son voile et s’assit. Un pas pesant ébranla le petit
escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en voyant
son mari, le baron Hulot, en veste grise tricotée, en pantalon de vieux
molleton gris et en pantoufles.
--Que voulez-vous, madame? dit Hulot galamment.
Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d’une voix brisée par
l’émotion:--Enfin, je te retrouve!...
--Adeline!... s’écria le baron stupéfait qui ferma la porte de la
boutique. Joseph! cria-t-il au fumiste, allez-vous-en par l’allée.
--Mon ami, dit-elle oubliant tout dans l’excès de sa joie, tu peux
revenir au sein de ta famille, nous sommes riches! ton fils a cent
soixante mille francs de rente! ta pension est libre, tu as un arriéré
de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat de vie!
Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs. On a bien
oublié ton nom, va! tu peux rentrer dans le monde, et tu trouveras
d’abord chez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur sera complet.
Voici bientôt trois ans que je te cherche, et j’espérais si bien te
rencontrer, que tu as un appartement tout prêt à te recevoir. Oh! sors
d’ici, sors de l’affreuse situation où je te vois!
--Je le veux bien, dit le baron étourdi; _mais pourrai-je emmener la
petite_?
--Hector, renonce à elle! fais cela pour ton Adeline qui ne t’a jamais
demandé le moindre sacrifice! je te promets de doter cette enfant, de
la bien marier, de la faire instruire. Qu’il soit dit qu’une de celles
qui t’ont rendu heureux soit heureuse, et ne tombe plus ni dans le
vice, ni dans la fange!
--C’est donc toi, reprit le baron avec un sourire, qui voulais me
marier?... Reste un instant là, dit-il, je vais aller m’habiller
là-haut, où j’ai dans une malle des vêtements convenables...
Quand Adeline fut seule, et qu’elle regarda de nouveaux cette affreuse
boutique, elle fondit en larmes.--Il vivait là, se dit-elle, et nous
sommes dans l’opulence!... Pauvre homme! a-t-il été puni, lui qui était
l’élégance même! Le fumiste vint saluer sa bienfaitrice, qui lui dit de
faire avancer une voiture. Quand le fumiste revint, la baronne le pria
de prendre chez lui la petite Atala Judici, de l’emmener sur-le-champ.
--Vous lui direz, ajouta-t-elle, que si elle veut se mettre sous la
direction de monsieur le curé de la Madeleine, le jour où elle fera sa
première communion je lui donnerai trente mille francs de dot et un bon
mari, quelque brave jeune homme!
--Mon fils aîné, madame! il a vingt-deux ans, et il adore cette enfant!
Le baron descendit en ce moment, il avait les yeux humides.
--Tu me fais quitter, dit-il à l’oreille de sa femme, la seule créature
qui ait approché de l’amour que tu as pour moi! Cette petite fond en
larmes, et je ne puis pas l’abandonner ainsi...
--Sois tranquille, Hector! elle va se trouver au milieu d’une honnête
famille, et je réponds de ses mœurs.
--Ah! je puis te suivre alors, dit le baron en conduisant sa femme à la
citadine.
Hector, redevenu baron d’Ervy, avait mis un pantalon et une redingote
en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire et des gants. Lorsque
la baronne fut assise au fond de la voiture, Atala s’y fourra par un
mouvement de couleuvre.
--Ah! madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller avec
vous... Tenez, je serai bien gentille, bien obéissante, je ferai tout
ce que vous voudrez; mais ne me séparez pas du père Vyder, de mon
bienfaiteur qui me donne de si bonnes choses. Je vais être battue!...
--Allons, Atala, dit le baron, cette dame est ma femme, et il faut nous
quitter...
--Elle! si vieille que ça! répondit l’innocente, et qui tremble comme
une feuille! Oh! c’te tête!
Et elle imita railleusement le tressaillement de la baronne. Le
fumiste, qui courait après la petite Judici, vint à la portière de la
voiture.
--Emportez-la! dit la baronne.
Le fumiste prit Atala dans ses bras et l’emmena chez lui de force.
--Merci de ce sacrifice, mon ami! dit Adeline en prenant la main du
baron et la serrant avec une joie délirante. Es-tu changé! Comme tu
dois avoir souffert! Quelle surprise pour ta fille, pour ton fils!
Adeline parlait comme parlent les amants qui se revoient après une
longue absence, de mille choses à la fois. En dix minutes, le baron
et sa femme arrivèrent rue Louis-le-Grand, où Adeline trouva la lettre
suivante:
«Madame la baronne,
»Monsieur le baron d’Ervy est resté un mois rue de Charonne, sous
le nom de Thorec, anagramme d’Hector. Il est maintenant passage du
Soleil, sous le nom de Vyder. Il se dit Alsacien, fait des écritures,
et vit avec une jeune fille nommée Atala Judici. Prenez bien des
précautions, madame, car on cherche activement le baron, je ne sais
dans quel intérêt.
»La comédienne a tenu sa parole, et se dit, comme toujours,
»Madame la baronne,
»Votre humble servante,
»J. M.»
Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent
à la vie de famille. Il oublia la petite Atala Judici, car les excès
de la passion l’avaient fait arriver à la mobilité de sensations qui
distingue l’enfance. Le bonheur de la famille fut troublé par le
changement survenu chez le baron. Après avoir quitté ses enfants encore
valide, il revenait presque centenaire, cassé, voûté, la physionomie
dégradée. Un dîner splendide, improvisé par Célestine, rappela les
dîners de la cantatrice au vieillard qui fut étourdi des splendeurs de
sa famille.
--Vous fêtez le retour du père prodigue! dit-il à l’oreille d’Adeline.
--Chut!... tout est oublié, répondit-elle.
--Et Lisbeth? demanda le baron qui ne vit pas la vieille fille.
--Hélas! répondit Hortense, elle est au lit, elle ne se lève plus, et
nous aurons le chagrin de la perdre bientôt. Elle compte te voir après
dîner.
Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par son
concierge que des soldats de la garde municipale cernaient toute sa
propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot. Le garde
du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugements en règle
à l’avocat, en lui demandant s’il voulait payer pour son père. Il
s’agissait de dix mille francs de lettres de change souscrites au
profit d’un usurier nommé Samanon, et qui probablement avait donné deux
ou trois mille francs au baron d’Ervy. Hulot fils pria le garde du
commerce de renvoyer son monde, et il paya.--Sera-ce là tout? se dit-il
avec inquiétude.
Lisbeth, déjà bien malheureuse du bonheur qui luisait sur la famille,
ne put soutenir cet événement heureux. Elle empira si bien, qu’elle
fut condamnée par Bianchon à mourir une semaine après, vaincue au
bout de cette longue lutte marquée pour elle par tant de victoires.
Elle garda le secret de sa haine au milieu de l’affreuse agonie d’une
phthisie pulmonaire. Elle eut d’ailleurs la satisfaction suprême de
voir Adeline, Hortense, Hulot, Victorin, Steinbock, Célestine et leurs
enfants tous en larmes autour de son lit, et la regrettant comme
l’ange de la famille. Le baron Hulot, mis à un régime substantiel
qu’il ignorait depuis bientôt trois ans, reprit de la force, et il
se ressembla presque à lui-même. Cette restauration rendit Adeline
heureuse à un tel point que l’intensité de son tressaillement nerveux
diminua.--Elle finira par être heureuse! se dit Lisbeth la veille de
sa mort en voyant l’espèce de vénération que le baron témoignait à sa
femme dont les souffrances lui avaient été racontées par Hortense et
par Victorin. Ce sentiment hâta la fin de la cousine Bette, dont le
convoi fut mené par toute une famille en larmes.
Le baron et la baronne Hulot, se voyant arrivés à l’âge du repos
absolu, donnèrent au comte et à la comtesse Steinbock les magnifiques
appartements du premier étage, et se logèrent au second. Le baron,
par les soins de son fils, obtint une place dans un chemin de fer, au
commencement de l’année 1845, avec six mille francs d’appointements,
qui, joints aux six mille francs de pension de sa retraite et à la
fortune léguée par madame Crevel, lui composèrent vingt-quatre mille
francs de rente. Hortense, ayant été séparée de biens avec son mari
pendant les trois années de brouille, Victorin n’hésita plus à placer
au nom de sa sœur les deux cent mille francs du fidéicommis, et il fit
à Hortense une pension de douze mille francs. Wenceslas, mari d’une
femme riche, ne lui faisait aucune infidélité; mais il flânait, sans
pouvoir se résoudre à entreprendre une œuvre, si petite qu’elle fût.
Redevenu artiste _in partibus_, il avait beaucoup de succès dans les
salons, il était consulté par beaucoup d’amateurs; enfin il passa
critique, comme tous les impuissants qui mentent à leurs débuts. Chacun
de ces ménages jouissait donc d’une fortune particulière, quoique
vivant en famille. Éclairée par tant de malheurs, la baronne laissait à
son fils le soin de gérer les affaires, et réduisait ainsi le baron à
ses appointements, espérant que l’exiguïté de ce revenu l’empêcherait
de retomber dans ses anciennes erreurs. Mais, par un bonheur étrange,
et sur lequel ni la mère ni le fils ne comptaient, le baron semblait
avoir renoncé au beau sexe. Sa tranquillité, mise sur le compte de la
nature, avait fini par tellement rassurer la famille, qu’on jouissait
entièrement de l’amabilité revenue et des charmantes qualités du
baron d’Ervy. Plein d’attention pour sa femme et pour ses enfants,
il les accompagnait au spectacle, dans le monde où il reparut, et il
faisait avec une grâce exquise les honneurs du salon de son fils.
Enfin, ce père prodigue reconquis donnait la plus grande satisfaction
à sa famille. C’était un agréable vieillard, complétement détruit,
mais spirituel, n’ayant gardé de son vice que ce qui pouvait en faire
une vertu sociale. On arriva naturellement à une sécurité complète.
Les enfants et la baronne portaient aux nues le père de famille, en
oubliant la mort des deux oncles! La vie ne va pas sans de grands
oublis!