--Du manque de religion, répondit le médecin, et de l’envahissement de

la finance, qui n’est autre chose que l’égoïsme solidifié. L’argent

autrefois n’était pas tout, on admettait des supériorités qui le

primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à

l’État; mais aujourd’hui la loi fait de l’argent un étalon général,

elle l’a pris pour base de la capacité politique! Certains magistrats

ne sont pas éligibles, Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligible!

Les héritages perpétuellement divisés obligent chacun à penser à soi

dès l’âge de vingt ans. Eh bien! entre la nécessité de faire fortune

et la dépravation des combinaisons, il n’y a pas d’obstacle, car le

sentiment religieux manque en France, malgré les louables efforts de

ceux qui tentent une restauration catholique. Voilà ce que se disent

tous ceux qui contemplent, comme moi, la société dans ses entrailles.

--Vous avez peu de plaisirs, dit Hortense.

--Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la science.

Il se soutient par ce sentiment autant que par la certitude de son

utilité sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans une espèce de

joie scientifique, et bien des gens superficiels me prendraient pour

un homme sans cœur. Je vais annoncer demain à l’Académie de Médecine

une trouvaille. J’observe en ce moment une maladie perdue. Une maladie

mortelle, d’ailleurs, et contre laquelle nous sommes sans armes, dans

les climats tempérés, car elle est guérissable aux Indes. Une maladie

qui régnait au Moyen-Age. C’est une belle lutte que celle du médecin

contre un pareil sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes

malades, car ils sont deux, la femme et le mari! Ne vous sont-ils pas

alliés, car, madame, vous êtes la fille de monsieur Crevel, dit-il en

s’adressant à Célestine.

--Quoi! votre malade serait mon père?... dit Célestine. Demeure-t-il

rue Barbet-de-Jouy?

--C’est bien cela, répondit Bianchon.

--Et la maladie est mortelle? répéta Victorin épouvanté.

--Je vais chez mon père! s’écria Célestine en se levant.

--Je vous le défends bien positivement, madame, répondit tranquillement

Bianchon. Cette maladie est contagieuse.

--Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune femme. Croyez-vous que

les devoirs de la fille ne soient pas supérieurs à ceux du médecin?

--Madame, un médecin sait comment se préserver de la contagion, et

l’irréflexion de votre dévouement me prouve que vous ne pourriez pas

avoir ma prudence.

Célestine se leva, retourna chez elle, où elle s’habilla pour sortir.

--Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espérez-vous sauver monsieur et

madame Crevel?

--Je l’espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est

inexplicable pour moi... Cette maladie est une maladie propre aux

nègres et aux peuplades américaines, dont le système cutané diffère de

celui des races blanches. Or, je ne peux établir aucune communication

entre les noirs, les cuivrés, les métis et monsieur ou madame Crevel.

Si c’est d’ailleurs une maladie fort belle pour nous, elle est affreuse

pour tout le monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était jolie, est

bien punie par où elle a péché, car elle est aujourd’hui d’une ignoble

laideur, si toutefois elle est quelque chose!... ses dents et ses

cheveux tombent, elle a l’aspect des lépreux, elle se fait horreur à

elle-même; ses mains, épouvantables à voir, sont enflées et couvertes

de pustules verdâtres; les ongles déchaussés restent dans les plaies

qu’elle gratte; enfin toutes les extrémités se détruisent dans la sanie

qui les ronge.

--Mais la cause de ces désordres? demanda l’avocat.

--Oh! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du sang,

il se décompose avec une effrayante rapidité. J’espère attaquer le

sang, je l’ai fait analyser; je rentre prendre chez moi le résultat

du travail de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste, pour

entreprendre un de ces coups désespérés que nous jouons quelquefois

contre la mort.

--Le doigt de Dieu est là! dit la baronne d’une voix profondément émue.

Quoique cette femme m’ait causé des maux qui m’ont fait appeler, dans

des moments de folie, la justice divine sur sa tête, je souhaite, mon

Dieu! que vous réussissiez, monsieur le docteur.

Hulot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa sœur et le

docteur alternativement, en tremblant qu’on ne devinât ses pensées.

Il se considérait comme un assassin. Hortense, elle, trouvait Dieu

très-juste. Célestine reparut pour prier son mari de l’accompagner.

--Si vous y allez, madame, et vous, monsieur, restez à un pied de

distance du lit des malades, voilà toute la précaution. Ni vous ni

votre femme ne vous avisez d’embrasser le moribond! Aussi devez-vous

accompagner votre femme, monsieur Hulot, pour l’empêcher de

transgresser cette ordonnance.

Adeline et Hortense, restées seules, allèrent tenir compagnie à

Lisbeth. La haine d’Hortense contre Valérie était si violente, qu’elle

ne put en contenir l’explosion.

--Cousine! ma mère et moi nous sommes vengées!... s’écria-t-elle. Cette

venimeuse créature se sera mordue, elle est en décomposition!

--Hortense, dit la baronne, tu n’es pas chrétienne en ce moment. Tu

devrais prier Dieu de daigner inspirer le repentir à cette malheureuse.

--Que dites-vous? s’écria la Bette en se levant de sa chaise,

parlez-vous de Valérie?

--Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, elle va mourir d’une

horrible maladie, dont la description seule donne le frisson.

Les dents de la cousine Bette claquèrent, elle fut prise d’une sueur

froide, elle eut une secousse terrible qui révéla la profondeur de son

amitié passionnée pour Valérie.

--J’y vais, dit-elle.

--Mais le docteur t’a défendu de sortir!

--N’importe! j’y vais. Ce pauvre Crevel, dans quel état il doit être,

car il aime sa femme...

--Il meurt aussi, répliqua la comtesse Steinbock. Ah! tous nos ennemis

sont entre les mains du diable...

--De Dieu!... ma fille...

Lisbeth s’habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de

velours noir, mit ses brodequins; et, rebelle aux remontrances

d’Adeline et d’Hortense, elle partit comme poussée par une force

despotique. Arrivée rue Barbet quelques instants après monsieur et

madame Hulot, Lisbeth trouva sept médecins que Bianchon avait mandés

pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se joindre. Ces

docteurs, debout dans le salon, discutaient sur la maladie: tantôt l’un

tantôt l’autre allait soit dans la chambre de Valérie, soit dans celle

de Crevel, pour observer, et revenait avec un argument basé sur cette

rapide observation.

Deux graves opinions partageaient ces princes de la science. L’un,

seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de

vengeance particulière en niant qu’on eût retrouvé la maladie décrite

au Moyen Age. Trois autres voulaient voir une décomposition de la

lymphe et des humeurs. Le second parti, celui de Bianchon, soutenait

que cette maladie était causée par une viciation du sang que corrompait

un principe morbifique inconnu. Bianchon apportait le résultat de

l’analyse du sang faite par le professeur Duval. Les moyens curatifs,

quoique désespérés et tout à fait empiriques, dépendaient de la

solution de ce problème médical.

Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en

voyant un vicaire de Saint-Thomas-d’Aquin au chevet de son amie, et

une sœur de charité la soignant. La Religion trouvait une âme à sauver

dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de la créature, n’avait

gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait accepté la tâche

de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l’Église catholique, ce

corps divin, toujours animé par l’inspiration du sacrifice en toute

chose, assistait, sous sa double forme d’esprit et de chair, cette

infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa mansuétude infinie et

ses inépuisables trésors de miséricorde.

Les domestiques épouvantés refusaient d’entrer dans la chambre de

monsieur ou de madame; ils ne songeaient qu’à eux et trouvaient leurs

maîtres justement frappés. L’infection était si grande que, malgré les

fenêtres ouvertes et les plus puissants parfums, personne ne pouvait

rester long-temps dans la chambre de Valérie. La Religion seule y

veillait. Comment une femme, d’un esprit aussi supérieur que Valérie,

ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait rester là ces deux

représentants de l’Église? Aussi la mourante avait-elle écouté la voix

du prêtre. Le repentir avait entamé cette âme perverse en proportion

des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté. La délicate

Valérie avait offert à la maladie beaucoup moins de résistance que

Crevel, et elle devait mourir la première, ayant été d’ailleurs la

première attaquée.

--Si je n’avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit enfin

Lisbeth après avoir échangé un regard avec les yeux abattus de son

amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre, mais en

apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.

--Pauvre Lisbeth, tu m’aimes encore, toi! je le vois, dit Valérie.

Écoute! je n’ai plus qu’un jour ou deux à penser, car je ne puis pas

dire _vivre_. Tu le vois? je n’ai plus de corps, je suis un tas de

boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir... Je n’ai

que ce que je mérite. Ah! je voudrais, pour être reçue à merci, réparer

tout le mal que j’ai fait.

--Oh! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte!

--N’empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la dans ses

pensées chrétiennes, dit le prêtre.

--Plus rien! se dit Lisbeth épouvantée. Je ne reconnais ni ses yeux,

ni sa bouche! Il ne reste pas un seul trait d’elle! Et l’esprit a

déménagé! Oh! c’est effrayant!...

--Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c’est que la mort, ce que

c’est que de penser forcément au lendemain de son dernier jour, à ce

que l’on doit trouver dans le cercueil: des vers pour le corps, mais

quoi pour l’âme?... Ah! Lisbeth, je sens qu’il y a une autre vie!... et

je suis toute à une terreur qui m’empêche de sentir les douleurs de ma

chair décomposée!... Moi qui disais en riant à Crevel, en me moquant

d’une sainte, que la vengeance de Dieu prenait toutes les formes du

malheur... Eh bien! j’étais prophète!... Ne joue pas avec les choses

sacrées, Lisbeth! Si tu m’aimes, imite-moi, repens-toi!

--Moi! dit la Lorraine, j’ai vu la vengeance partout dans la nature,

les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger quand

on les attaque! Et ces messieurs, dit-elle en montrant le prêtre,

ne nous disent-ils pas que Dieu se venge, et que sa vengeance dure

l’éternité!...

Le prêtre jeta sur Lisbeth un regard plein de douceur et lui dit:--Vous

êtes athée, madame.

--Mais vois donc où j’en suis!... lui dit Valérie.

--Et d’où te vient cette gangrène? demanda la vieille fille qui resta

dans son incrédulité villageoise.

--Oh! j’ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute

sur mon sort... Il m’a tuée. Mourir au moment où je voulais vivre

honnêtement, et mourir un objet d’horreur... Lisbeth, abandonne toute

idée de vengeance! Sois bonne pour cette famille, à qui j’ai déjà, par

un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer! Va, ma

fille, quoique tu sois le seul être aujourd’hui qui ne s’éloigne pas de

moi avec horreur, je t’en supplie, va-t’en, laisse-moi... je n’ai plus

que le temps de me livrer à Dieu!...

--Elle bat la campagne, se dit Lisbeth sur le seuil de la chambre.

Le sentiment le plus violent que l’on connaisse, l’amitié d’une femme

pour une femme, n’eut pas l’héroïque constance de l’Église. Lisbeth,

suffoquée par les miasmes délétères, quitta la chambre. Elle vit les

médecins continuant à discuter. Mais l’opinion de Bianchon l’emportait

et l’on ne débattait plus que la manière d’entreprendre l’expérience...

--Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposants, et

nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.

Lisbeth accompagna Bianchon, qui vint au lit de la malade, sans avoir

l’air de s’apercevoir de la fétidité qui s’en exhalait.

--Madame, dit-il, nous allons essayer sur vous une médication puissante

et qui peut vous sauver...

--Si vous me sauvez, dit-elle, serai-je belle comme auparavant?...

--Peut-être! dit le savant médecin.

--Votre peut-être est connu! dit Valérie. Je serais comme ces femmes

tombées dans le feu! Laissez-moi toute à l’Église! je ne puis

maintenant plaire qu’à Dieu! je vais tâcher de me réconcilier avec lui,

ce sera ma dernière coquetterie! Oui, il faut que je _fasse le bon

Dieu_!

--Voilà le dernier mot de ma pauvre Valérie, je la retrouve! dit

Lisbeth en pleurant.

La Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel, où elle

trouva Victorin et sa femme assis à trois pieds de distance du lit du

pestiféré.

--Lisbeth, dit-il, on me cache l’état dans lequel est ma femme, tu

viens de la voir, comment va-t-elle?

--Elle est mieux, elle se dit sauvée! répondit Lisbeth en se permettant

ce calembour afin de tranquilliser Crevel.

--Ah! bon, reprit le maire, car j’avais peur d’être la cause de

sa maladie... On n’a pas été commis-voyageur pour la parfumerie

impunément. Je me fais des reproches. Si je la perdais, que

deviendrais-je! Ma parole d’honneur, mes enfants, j’adore cette

femme-là.

Crevel essaya de se mettre en position, en se remettant sur son séant.

--Oh! papa, dit Célestine, si vous pouviez être bien portant, je

recevrais ma belle-mère, j’en fais le vœu!

--Pauvre petite Célestine! reprit Crevel, viens m’embrasser!...

Victorin retint sa femme qui s’élançait.

--Vous ignorez, monsieur, dit avec douceur l’avocat, que votre maladie

est contagieuse...

--C’est vrai, répondit Crevel, les médecins s’applaudissent d’avoir

retrouvé sur moi je ne sais quelle peste du Moyen Age qu’on croyait

perdue, et qu’ils faisaient tambouriner dans leurs Facultés... C’est

fort drôle!

--Papa, dit Célestine, soyez courageux et vous triompherez de cette

maladie.

--Soyez calmes, mes enfants, la mort regarde à deux fois avant de

frapper un maire de Paris! dit-il avec un sang-froid comique. Et puis,

si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir enlever l’homme

qu’il a deux fois honoré de ses suffrages... (Hein! voyez comme je

m’exprime avec facilité!) Eh bien! je saurai faire mes paquets. Je

suis un ancien commis-voyageur, j’ai l’habitude des départs. Ah! mes

enfants, je suis un esprit fort.

--Papa, promets-moi de laisser venir l’Église à ton chevet.

--Jamais, répondit Crevel. Que voulez-vous, j’ai sucé le lait de la

révolution, je n’ai pas l’esprit du baron d’Holbach, mais j’ai sa

force d’âme. Je suis plus que jamais Régence, Mousquetaire gris, abbé

Dubois, et maréchal de Richelieu! sacrebleu! Ma pauvre femme, qui perd

la tête, vient de m’envoyer un homme à soutane, à moi, l’admirateur

de Béranger, l’ami de Lisette, l’enfant de Voltaire et de Rousseau...

Le médecin m’a dit, pour me tâter, pour savoir si la maladie

m’abattait:--Vous avez vu monsieur l’abbé?... Eh bien! j’ai imité le

grand Montesquieu. Oui, j’ai regardé le médecin, tenez, comme cela,

fit-il en se mettant de trois quarts comme dans son portrait et tendant

la main avec autorité, et j’ai dit:

. . . . Cet esclave est venu,

Il a montré son ordre, et n’a rien obtenu.

Son Ordre est un joli calembour, qui prouve qu’à l’agonie monsieur le

président de Montesquieu conservait toute la grâce de son génie, car

on lui avait envoyé un Jésuite!... J’aime ce passage... on ne peut pas

dire de sa vie, mais de sa mort. Ah! le passage! encore un calembour!

Le Passage Montesquieu.

Hulot fils contemplait tristement son beau-père, en se demandant si

la bêtise et la vanité ne possédaient pas une force égale à celle de

la vraie grandeur d’âme. Les causes qui font mouvoir les ressorts de

l’âme semblent être tout à fait étrangères aux résultats. La force

que déploie un grand criminel serait-elle donc la même que celle dont

s’enorgueillit un Champcenetz allant au supplice?

A la fin de la semaine, madame Crevel était enterrée, après des

souffrances inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de

distance. Ainsi, les effets du contrat de mariage furent annulés, et

Crevel hérita de Valérie.

Le lendemain même de l’enterrement, l’avocat revit le vieux moine, et

il le reçut sans mot dire. Le moine tendit silencieusement la main, et

silencieusement aussi, maître Victorin Hulot lui remit quatre-vingts

billets de banque de mille francs, pris sur la somme que l’on trouva

dans le secrétaire de Crevel. Madame Hulot jeune hérita de la terre de

Presles et de trente mille francs de rente. Madame Crevel avait légué

trois cent mille francs au baron Hulot. Le scrofuleux Stanislas devait

avoir, à sa majorité, l’hôtel Crevel et vingt-quatre mille francs de

rente.

Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées par la

charité catholique dans Paris, il en est une, fondée par madame de La

Chanterie, dont le but est de marier civilement et religieusement les

gens du peuple qui se sont unis de bonne volonté. Les législateurs,

qui tiennent beaucoup aux produits de l’Enregistrement, la Bourgeoisie

régnante, qui tient aux honoraires du Notariat, feignent d’ignorer que

les trois quarts des gens du peuple ne peuvent pas payer quinze francs

pour leur contrat de mariage. La chambre des notaires est au-dessous,

en ceci, de la chambre des avoués de Paris. Les avoués de Paris,

compagnie assez calomniée, entreprennent gratuitement la poursuite des

procès des indigents, tandis que les notaires n’ont pas encore décidé

de faire gratis les contrats de mariage des pauvres gens. Quant au

Fisc, il faudrait remuer toute la machine gouvernementale pour obtenir

qu’il se relâchât de sa rigueur à cet égard. L’Enregistrement est sourd

et muet. L’Église, de son côté, perçoit des droits sur les mariages.

L’Église est, en France, excessivement fiscale; elle se livre, dans

la maison de Dieu, à d’ignobles trafics de petits bancs et de chaises

dont s’indignent les Étrangers, quoiqu’elle ne puisse avoir oublié

la colère du Sauveur chassant les vendeurs du Temple. Si l’Église se

relâche difficilement de ses droits, il faut croire que ses droits,

dits de fabrique, constituent aujourd’hui l’une de ses ressources,

et la faute des Églises serait alors celle de l’État. La réunion de

ces circonstances, par un temps où l’on s’inquiète beaucoup trop

des nègres, des petits condamnés de la police correctionnelle, pour

s’occuper des honnêtes gens qui souffrent, fait que beaucoup de ménages

honnêtes restent dans le concubinage, faute de trente francs, dernier

prix auquel le Notariat, l’Enregistrement, la Mairie et l’Église

puissent unir deux Parisiens. L’institution de madame de La Chanterie,

fondée pour remettre les pauvres ménages dans la voie religieuse et

légale, est à la poursuite de ces couples, qu’elle trouve d’autant

mieux qu’elle les secourt comme indigents, avant de vérifier leur état

incivil.

Lorsque madame la baronne Hulot fut tout à fait rétablie, elle reprit

ses occupations. Ce fut alors que la respectable madame de La Chanterie

vint prier Adeline de joindre la légalisation des mariages naturels aux

bonnes œuvres dont elle était l’intermédiaire.

Une des premières tentatives de la baronne en ce genre eut lieu dans

le quartier sinistre nommé autrefois la _Petite-Pologne_, et que

circonscrivent la rue du Rocher, la rue de la Pépinière et la rue de

Miroménil. Il existe là comme une succursale du faubourg Saint-Marceau.

Pour peindre ce quartier, il suffira de dire que les propriétaires

de certaines maisons habitées par des industriels sans industries,

par de dangereux ferrailleurs, par des indigents livrés à des métiers

périlleux, n’osent pas y réclamer leurs loyers, et ne trouvent pas

d’huissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables. En

ce moment, la Spéculation, qui tend à changer la face de ce coin de

Paris et à bâtir l’espace en friche qui sépare la rue d’Amsterdam de

la rue du Faubourg-du-Roule, en modifiera sans doute la population,

car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice qu’on ne le pense! En

bâtissant de belles et d’élégantes maisons à concierges, les bordant

de trottoirs et y pratiquant des boutiques, la Spéculation écarte,

par le prix du loyer, les gens sans aveu, les ménages sans mobilier

et les mauvais locataires. Ainsi les quartiers se débarrassent de ces

populations sinistres et de ces bouges où la police ne met le pied que

quand la justice l’ordonne.

En juin 1844, l’aspect de la place Delaborde et de ses environs était

encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue de la

Pépinière, remontait par hasard dans ces rues épouvantables, s’étonnait

de voir l’aristocratie coudoyée là par une infime Bohême. Dans ces

quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère aux abois,

florissent les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris.

Là où vous voyez écrits ces deux mots: _Ecrivain public_, en grosse

coulée, sur un papier blanc affiché à la vitre de quelque entresol

ou d’un fangeux rez-de-chaussée, vous pouvez hardiment penser que le

quartier recèle beaucoup de gens ignares, et partant des malheurs, des

vices et des criminels. L’ignorance est la mère de tous les crimes. Un

crime est, avant tout, un manque de raisonnement.

Or, pendant la maladie de la baronne, ce quartier, pour lequel elle

était une seconde Providence, avait acquis un écrivain public établi

dans le passage du Soleil, dont le nom est une de ces antithèses

familières aux Parisiens, car ce passage est doublement obscur. Cet

écrivain, soupçonné d’être Allemand, se nommait Vyder, et vivait

maritalement avec une jeune fille, de laquelle il était si jaloux,

qu’il ne la laissait aller que chez d’honnêtes fumistes de la rue

Saint-Lazare, Italiens, comme tous les fumistes, et à Paris depuis

de longues années. Ces fumistes avaient été sauvés d’une faillite

inévitable, et qui les aurait réduits à la misère, par la baronne

Hulot, agissant pour le compte de madame de La Chanterie. En quelques

mois, l’aisance avait remplacé la misère, et la religion était entrée

en des cœurs qui naguère maudissaient la Providence, avec l’énergie

particulière aux Italiens fumistes. Une des premières visites de la

baronne fut donc pour cette famille. Elle fut heureuse du spectacle

qui s’offrit à ses regards, au fond de la maison où demeuraient

ces braves gens, rue Saint-Lazare, auprès de la rue du Rocher.

Au-dessus des magasins et de l’atelier, maintenant bien fournis, et

où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous Italiens de la

vallée de Domodossola, la famille occupait un petit appartement où le

travail avait apporté l’abondance. La baronne fut reçue comme si c’eût

été la Sainte-Vierge apparue. Après un quart d’heure d’examen, forcée

d’attendre le mari pour savoir comment allaient les affaires, Adeline

s’acquitta de son saint espionnage en s’enquérant des malheureux que

pouvait connaître la famille du fumiste.

--Ah! ma bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l’enfer, dit

l’Italienne, il y a bien près d’ici une jeune fille à retirer de la

perdition.

--La connaissez-vous bien? demanda la baronne.

--C’est la petite-fille d’un ancien patron de mon mari, venu en France

dès la révolution, en 1798, nommé Judici. Le père Judici a été, sous

l’empereur Napoléon, l’un des premiers fumistes de Paris; il est mort

en 1819, laissant une belle fortune à son fils. Mais le fils Judici

a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a fini par en épouser

une plus rusée que les autres, celle dont il a eu cette pauvre petite

fille, qui sort d’avoir quinze ans.

--Que lui est-il arrivé? dit la baronne vivement impressionnée par la

ressemblance du caractère de ce Judici avec celui de son mari.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 34 / 62 段