--Je l’ai bien vu! dit Carabine.

--Si je suis trompé, si elle se marie, et si elle est en ce moment

dans les bras de Steinbock, cette femme a mérité mille morts, et je la

tuerai comme on écrase une mouche...

--Et les gendarmes, mon petit... dit madame Nourrisson avec un sourire

de vieille qui donnait chair de poule.

--Et le commissaire de police et les juges, et la cour d’assises et

tout le tremblement!... dit Carabine.

--Vous êtes un fat! mon cher, reprit madame Nourrisson qui voulait

connaître les projets de vengeance du Brésilien.

--Je la tuerai! répéta froidement le Brésilien. Ah çà! vous m’avez

appelé Sauvage!... Est-ce que vous croyez que je vais imiter la sottise

de vos compatriotes qui vont acheter du poison chez les pharmaciens?...

J’ai pensé, pendant le temps que vous avez mis à venir chez vous, à ma

vengeance, dans le cas où vous auriez raison contre Valérie. L’un de

mes nègres porte avec lui le plus sûr des poisons animaux, une terrible

maladie qui vaut mieux qu’un poison végétal et qui ne se guérit qu’au

Brésil, je la fais prendre à Cydalise, qui me la donnera; puis, quand

la mort sera dans les veines de Crevel et de sa femme, je serai par

delà les Açores avec votre cousine que je ferai guérir et que je

prendrai pour femme. Nous autres Sauvages, nous avons nos procédés!...

Cydalise, dit-il en regardant la Normande, est la bête qu’il me faut.

Que doit-elle?...

--Cent mille francs! dit Cydalise.

--Elle parle peu, mais bien, dit à voix basse Carabine à madame

Nourrisson.

--Je deviens fou! s’écria d’une voix creuse le Brésilien en retombant

sur une causeuse. J’en mourrai! Mais je veux voir, car c’est

impossible! Un billet lithographié!... qui me dit que ce n’est pas

l’œuvre d’un faussaire?... Le baron Hulot aimer Valérie!... dit-il en

se rappelant le discours de Josépha; mais la preuve qu’il ne l’aimait

pas, c’est qu’elle existe!... Moi je ne la laisserai vivante à

personne, si elle n’est pas toute à moi!...

Montès était effrayant à voir, et plus effrayant à entendre! Il

rugissait, il se tordait, tout ce qu’il touchait était brisé, le bois

de palissandre semblait être du verre.

--Comme il casse! dit Carabine en regardant Nourrisson.--Mon petit,

reprit-elle en donnant une tape au Brésilien, Roland furieux fait

très-bien dans un poëme; mais, dans un appartement, c’est prosaïque et

cher.

--Mon fils! dit la Nourrisson en se levant et allant se poser en face

du Brésilien abattu, je suis de ta religion. Quand on aime d’une

certaine façon, qu’on s’est _agrafé à mort_, la vie répond de l’amour.

Celui qui s’en va arrache tout, quoi! c’est une démolition générale.

Tu as mon estime, mon admiration, mon consentement, surtout pour ton

procédé qui va me rendre négrophile. Mais tu aimes! tu reculeras!...

--Moi!... si c’est une infâme, je...

--Voyons, tu causes trop à la fin des fins! reprit la Nourrisson

redevenant elle-même. Un homme qui veut se venger et qui se dit Sauvage

à procédés se conduit autrement. Pour qu’on te fasse voir ton objet

dans son paradis, il faut prendre Cydalise et avoir l’air d’entrer

là, par suite d’une erreur de bonne, avec ta particulière, mais pas

d’esclandre! Si tu veux te venger, il faut caponer, avoir l’air d’être

au désespoir et te faire rouler par ta maîtresse! Ça y est-il? dit

madame Nourrisson en voyant le Brésilien surpris d’une machination si

subtile.

--Allons! l’Autruche, répondit-il, allons... je comprends.

--Adieu, mon bichon, dit madame Nourrisson à Carabine.

Elle fit signe à Cydalise de descendre avec Montès, et resta seule avec

Carabine.

--Maintenant, ma mignonne, je n’ai peur que d’une chose, c’est qu’il

l’étrangle! Je serais dans de mauvais draps, il ne nous faut que des

affaires _en douceur_. Oh! je crois que tu as gagné ton tableau de

Raphaël, mais on dit que c’est un Mignard. Sois tranquille. C’est

beaucoup plus beau; l’on m’a dit que les Raphaël étaient tout noirs,

tandis que celui-là, c’est gentil comme un Girodet.

--Je ne tiens qu’à l’emporter sur Josépha! s’écria Carabine, et ça

m’est égal que ça soit avec un Mignard ou avec un Raphaël. Non, cette

voleuse avait des perles, ce soir... on se damnerait pour!

Cydalise, Montès et madame Nourrisson montèrent dans un fiacre qui

stationnait à la porte de Carabine. Madame Nourrisson indiqua tout

bas au cocher une maison du pâté des Italiens, où l’on serait arrivé

dans quelques instants, car, de la rue Saint-Georges, la distance est

de sept à huit minutes; mais madame Nourrisson ordonna de prendre par

la rue Lepelletier, et d’aller très-lentement, de manière à passer en

revue les équipages stationnés.

--Brésilien! dit la Nourrisson, vois à reconnaître les gens et la

voiture de ton ange.

Le baron montra du doigt l’équipage de Valérie au moment où le fiacre

passa devant.

--Elle a dit à ses gens de venir à dix heures, et elle s’est fait

conduire en fiacre à la maison où elle est avec le comte Steinbock;

elle y a dîné, et elle viendra dans une demi-heure à l’Opéra. C’est

bien travaillé! dit madame Nourrisson. Cela t’explique comment elle

peut t’avoir attrapé si long-temps.

Le Brésilien ne répondit pas. Métamorphosé en tigre, il avait repris le

sang-froid imperturbable tant admiré pendant le dîner. Enfin, il était

calme comme un failli, le lendemain du bilan déposé.

A la porte de la fatale maison, stationnait une citadine à deux

chevaux, de celles qui s’appellent _Compagnie générale_, du nom de

l’entreprise.

--Reste dans ta boîte, dit madame Nourrisson à Montès. On n’entre pas

ici comme dans un estaminet, on viendra vous chercher.

Le paradis de madame Marneffe et de Wenceslas ne ressemblait guère à

la petite maison Crevel, que Crevel avait vendue au comte Maxime de

Trailles; car, dans son opinion, elle devenait inutile. Ce paradis, le

paradis de bien du monde, consistait en une chambre située au quatrième

étage, et donnant sur l’escalier, dans une maison sise au pâté des

Italiens. A chaque étage, il se trouvait dans cette maison, sur chaque

palier, une chambre, autrefois disposée pour servir de cuisine à

chaque appartement. Mais la maison étant devenue une espèce d’auberge

louée aux amours clandestins à des prix exorbitants, la principale

locataire, la vraie madame Nourrisson, marchande à la toilette rue

Neuve-Saint-Marc, avait jugé sainement de la valeur immense de ces

cuisines, en en faisant des espèces de salles à manger. Chacune de ces

pièces, flanquée de deux gros murs mitoyens, éclairée sur la rue, se

trouvait totalement isolée, au moyen de portes battantes très-épaisses

qui faisaient une double fermeture sur le palier. On pouvait donc

causer de secrets importants en dînant sans courir le risque d’être

entendu. Pour plus de sûreté, les fenêtres étaient pourvues de

persiennes au dehors et de volets en dedans. Ces chambres, à cause

de cette particularité, coûtaient trois cents francs par mois. Cette

maison, grosse de paradis et de mystères, était louée vingt-quatre

mille francs à madame Nourrisson Ire, qui en gagnait vingt mille,

bon an, mal an, sa gérante (madame Nourrisson IIe) payée, car elle

n’administrait point par elle-même.

Le paradis loué au comte Steinbock avait été tapissé de perse. La

froideur et la dureté d’un ignoble carreau rougi d’encaustique ne se

sentait plus aux pieds sous un moelleux tapis. Le mobilier consistait

en deux jolies chaises et un lit dans une alcôve, alors à demi caché

par une table chargée des restes d’un dîner fin, et où deux bouteilles

à longs bouchons et une bouteille de vin de Champagne éteinte dans sa

glace jalonnaient les champs de Bacchus cultivés par Vénus. On voyait,

envoyés sans doute par Valérie, un bon fauteuil-ganache à côté d’une

chauffeuse, et une jolie commode en bois de rose avec sa glace bien

encadrée en style Pompadour. Une lampe au plafond donnait un demi-jour

accru par les bougies de la table et par celles qui décoraient la

cheminée.

Ce croquis peindra, _urbi et orbi_, l’amour clandestin dans les

mesquines proportions qu’y imprime le Paris de 1840. A quelle distance

est-on, hélas! de l’amour adultère symbolisé par les filets de Vulcain,

il y a trois mille ans.

Au moment où Cydalise et le baron montaient, Valérie, debout devant

la cheminée, où brûlait une falourde, se faisait lacer par Wenceslas.

C’est le moment où la femme qui n’est ni trop grasse ni trop

maigre, comme était la fine, l’élégante Valérie, office des beautés

surnaturelles. La chair rosée, à teintes moites, sollicite un regard

des yeux les plus endormis. Les lignes du corps, alors si peu voilé,

sont si nettement accusées par les plis éclatants du jupon et par le

basin du corset, que la femme est irrésistible, comme tout ce qu’on est

obligé de quitter. Le visage heureux et souriant dans le miroir, le

pied qui s’impatiente, la main qui va réparant le désordre des boucles

de la coiffure mal reconstruite, les yeux où déborde la reconnaissance;

puis le feu du contentement qui, semblable à un coucher de soleil,

embrase les plus menus détails de la physionomie, tout de cette heure

en fait une mine à souvenirs!... Certes, quiconque jetant un regard

sur les premières erreurs de sa vie y reprendra quelques-uns de ces

délicieux détails, comprendra peut-être, sans les excuser, les folies

des Hulot et des Crevel. Les femmes connaissent si bien leur puissance

en ce moment qu’elles y trouvent toujours ce qu’on peut appeler le

regain du rendez-vous.

--Allons donc! après deux ans, tu ne sais pas encore lacer une femme!

tu es aussi par trop Polonais! Voilà dix heures, mon Wences...las! dit

Valérie en riant.

En ce moment, une méchante bonne fit adroitement sauter avec la lame

d’un couteau le crochet de la porte battante qui faisait toute la

sécurité d’Adam et d’Ève. Elle ouvrit brusquement la porte, car les

locataires de ces Éden ont tous peu de temps à eux, et découvrit un de

ces charmants tableaux de genre, si souvent exposés au Salon, d’après

Gavarni.

--Ici, madame! dit la fille.

Et Cydalise entra suivie du baron Montès.

--Mais il y a du monde!... Excusez, madame, dit la Normande effrayée.

--Comment! mais c’est Valérie! s’écria Montès qui ferma la porte

violemment.

Madame Marneffe, en proie à une émotion trop vive pour être dissimulée,

se laissa tomber sur une chauffeuse au coin de la cheminée. Deux larmes

roulèrent dans ses yeux et se séchèrent aussitôt. Elle regarda Montès,

aperçut la Normande et partit d’un éclat de rire forcé. La dignité de

la femme offensée effaça l’incorrection de sa toilette inachevée, elle

vint au Brésilien, et le regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent

comme des armes.

--Voilà donc, dit-elle en venant se poser devant le Brésilien et lui

montrant Cydalise, de quoi est doublée votre fidélité? Vous! qui

m’avez fait des promesses à convaincre une athée en amour! vous pour

qui je faisais tant de choses et même des crimes!... Vous avez raison,

monsieur, je ne suis rien auprès d’une fille de cet âge et de cette

beauté!... Je sais ce que vous allez me dire, reprit-elle en montrant

Wenceslas dont le désordre était une preuve trop évidente pour être

niée. Ceci me regarde. Si je pouvais vous aimer, après cette trahison

infâme, car vous m’avez espionnée, vous avez acheté chaque marche

de cet escalier, et la maîtresse de la maison, et la servante, et

Reine peut-être... Oh! que tout cela est beau! Si j’avais un reste

d’affection pour un homme si lâche, je lui donnerais des raisons de

nature à redoubler l’amour!... Mais je vous laisse, monsieur, avec

tous vos doutes qui deviendront des remords... Wenceslas, ma robe.

Elle prit sa robe, la passa, s’examina dans le miroir, et acheva

tranquillement de s’habiller sans regarder le Brésilien, absolument

comme si elle était seule.

--Wenceslas! êtes-vous prêt? allez devant.

Elle avait du coin de l’œil et dans la glace espionné la physionomie

de Montès, elle crut retrouver dans sa pâleur les indices de cette

faiblesse qui livre ces hommes si forts à la fascination de la femme,

elle le prit par la main en s’approchant assez près de lui pour qu’il

pût respirer ces terribles parfums aimés dont se grisent les amoureux;

et, le sentant palpiter, elle le regarda d’un air de reproche:--Je vous

permets d’aller raconter votre expédition à monsieur Crevel, il ne vous

croira jamais, aussi ai-je le droit de l’épouser; il sera mon mari

après demain!... et je le rendrai bien heureux!... Adieu! tâchez de

m’oublier...

--Ah! Valérie! s’écria Henri Montès en la serrant dans ses bras, c’est

impossible! Viens au Brésil!

Valérie regarda le baron et retrouva son esclave.

--Ah! si tu m’aimais toujours, Henri! dans deux ans, je serais ta

femme; mais ta figure en ce moment me paraît bien sournoise.

--Je te jure qu’on m’a grisé, que de faux amis m’ont jeté cette femme

sur les bras, et que tout ceci est l’œuvre du hasard! dit Montès.

--Je pourrais donc encore te pardonner? dit-elle en souriant.

--Et te marierais-tu toujours? demanda le baron en proie à une navrante

anxiété.

--Quatre-vingt mille francs de rente! dit-elle avec un enthousiasme à

demi comique. Et Crevel m’aime tant, qu’il en mourra!

--Ah, je te comprends, dit le Brésilien.

--Eh bien!... dans quelques jours, nous nous entendrons, dit-elle.

Et elle descendit triomphante.

--Je n’ai plus de scrupules, pensa le baron, qui resta planté sur ses

jambes pendant un moment. Comment! cette femme pense à se servir de son

amour pour se débarrasser de cet imbécile, comme elle comptait sur la

destruction de Marneffe!... Je serai l’instrument de la colère divine!

Deux jours après, ceux des convives de du Tillet, qui déchiraient

madame Marneffe à belles dents, se trouvaient attablés chez elle,

une heure après qu’elle venait de faire peau neuve en changeant son

nom pour le glorieux nom d’un maire de Paris. Cette trahison de la

langue est une des légèretés les plus ordinaires de la vie parisienne.

Valérie avait eu le plaisir de voir à l’église le baron brésilien, que

Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie. La présence de

Montès au déjeuner n’étonna personne. Tous ces gens d’esprit étaient

depuis long-temps familiarisés avec les lâchetés de la passion, avec

les transactions du plaisir. La profonde mélancolie de Steinbock, qui

commençait à mépriser celle dont il avait fait un ange, parut être

d’excellent goût. Le Polonais semblait dire ainsi que tout était fini

entre Valérie et lui. Lisbeth vint embrasser sa chère madame Crevel, en

s’excusant de ne pas assister au déjeuner, sur le douloureux état de

santé d’Adeline.

--Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront

chez eux et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu ces

quatre mots: _Deux cent mille francs_, la baronne est à la mort. Oh! tu

les tiens tous par cette histoire; mais tu me la diras?...

Un mois après son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle

avec Steinbock, qui voulait d’elle des explications sur Henri Montès,

qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui non

content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait

tellement qu’elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle

était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l’empressement de

Crevel. N’ayant plus auprès d’elle Lisbeth, qui la conseillait

admirablement bien, elle s’emporta jusqu’à reprocher durement à

Wenceslas l’argent qu’elle lui prêtait. La fierté de Steinbock se

réveilla si bien qu’il ne revint plus à l’hôtel Crevel. Valérie

avait atteint à son but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant

quelque temps pour recouvrer sa liberté. Valérie attendit un voyage

à la campagne que Crevel devait faire chez le comte Popinot afin

d’y négocier la présentation de madame Crevel, et put ainsi donner

un rendez-vous au baron, qu’elle désirait avoir toute une journée à

elle pour lui donner des raisons qui devaient redoubler l’amour du

Brésilien. Le matin de ce jour-là, Reine, jugeant de son crime par

la grosseur de la somme reçue, essaya d’avertir sa maîtresse, à qui

naturellement elle s’intéressait plus qu’à des inconnus; mais, comme on

l’avait menacée de la rendre folle et de l’enfermer à la Salpêtrière,

en cas d’indiscrétion, elle fut timide.

--Madame est si heureuse maintenant, dit-elle, pourquoi

s’embarrasserait-elle encore de ce Brésilien?... Je m’en défie, moi!

--C’est vrai, Reine, répondit-elle; aussi vais-je le congédier.

--Ah! madame, j’en suis bien aise, il m’effraye, ce moricaud! Je le

crois capable de tout...

--Es-tu sotte! c’est pour lui qu’il faut craindre quand il est avec moi.

En ce moment Lisbeth entra.

--Ma chère gentille chevrette! il y a long-temps que nous ne nous

sommes vues! dit Valérie, je suis bien malheureuse. Crevel m’assomme,

et je n’ai plus de Wenceslas; nous sommes brouillés.

--Je le sais, reprit Lisbeth, et c’est à cause de lui que je viens:

Victorin l’a rencontré sur les cinq heures du soir, au moment où il

entrait dans un restaurant à vingt-cinq sous, rue de Valois; il l’a

pris à jeun par les sentiments et l’a ramené rue Louis-le-Grand...

Hortense, en revoyant Wenceslas maigre, souffrant, mal vêtu, lui a

tendu la main. Voilà comment tu me trahis!

--Monsieur Henri, madame! vint dire le valet de chambre à l’oreille de

Valérie.

--Laisse-moi, Lisbeth, je t’expliquerai tout cela demain!...

Mais, comme on va le voir, Valérie ne devait bientôt plus pouvoir rien

expliquer à personne.

Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut entièrement

dégagée par les payements que Victorin avait successivement faits au

baron de Nucingen. Chacun sait que les semestres des pensions ne sont

acquittés que sur la présentation d’un certificat de vie; et comme on

ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres frappés d’opposition

au profit de Vauvinet restaient accumulés au Trésor. Vauvinet ayant

signé sa mainlevée, désormais il était indispensable de trouver le

titulaire pour toucher l’arriéré. La baronne avait, grâce aux soins

du docteur Bianchon, recouvré la santé. La bonne Josépha contribua

par une lettre, dont l’orthographe trahissait la collaboration du duc

d’Hérouville, à l’entier rétablissement d’Adeline. Voici ce que la

cantatrice écrivit à la baronne, après quarante jours de recherches

actives:

«Madame la baronne,

»Monsieur Hulot vivait, il y a deux mois, rue des Bernardins, avec

Élodie Chardin, la repriseuse de dentelle, qui l’avait enlevé à

mademoiselle Bijou; mais il est parti, laissant là tout ce qu’il

possédait, sans dire un mot, sans qu’on puisse savoir où il est allé.

Je ne me suis pas découragée, et j’ai mis à sa poursuite un homme qui

déjà croit l’avoir rencontré sur le boulevard Bourdon.

»La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. Que

l’ange prie pour le démon! c’est ce qui doit arriver quelquefois dans

le ciel.

»Je suis, avec un profond respect et pour toujours, votre humble

servante,

»JOSÉPHA MIRAH.»

Maître Hulot d’Ervy n’entendant plus parler de la terrible madame

Nourrisson, voyant son beau-père marié, ayant reconquis son beau-frère,

revenu sous le toit de la famille, n’éprouvant aucune contrariété de

sa nouvelle belle-mère, et trouvant sa mère mieux de jour en jour, se

laissait aller à ses travaux politiques et judiciaires, emporté par le

courant rapide de la vie parisienne, où les heures comptent pour des

journées. Chargé d’un rapport à la Chambre des Députés, il fut obligé,

vers la fin de la session, de passer toute une nuit à travailler.

Rentré dans son cabinet vers neuf heures, il attendait que son valet

de chambre apportât ses flambeaux garnis d’abat-jour, et il pensait à

son père. Il se reprochait de laisser la cantatrice occupée de cette

recherche, et il se proposait de voir à ce sujet le lendemain monsieur

Chapuzot, lorsqu’il aperçut à sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule,

une sublime tête de vieillard, à crâne jaune, bordé de cheveux blancs.

--Dites, mon cher monsieur, qu’on laisse arriver jusqu’à vous un pauvre

ermite venu du désert et chargé de quêter pour la reconstruction d’un

saint asile.

Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain à l’avocat

une prophétie de l’horrible Nourrisson, le fit tressaillir.

--Introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chambre.

--Il empestera le cabinet de monsieur, répondit le domestique, il porte

une robe brune qu’il n’a pas renouvelée depuis son départ de Syrie, et

il n’a pas de chemise...

--Introduisez ce vieillard, répéta l’avocat.

Le vieillard entra, Victorin examina d’un œil défiant ce soi-disant

ermite en pèlerinage, et vit un superbe modèle de ces moines

napolitains dont les robes sont sœurs des guenilles du lazzarone, dont

les sandales sont les haillons du cuir, comme le moine est lui-même un

haillon humain. C’était d’une vérité si complète que, tout en gardant

sa défiance, l’avocat se gourmanda d’avoir cru aux sortiléges de madame

Nourrisson.

--Que me demandez-vous?

--Ce que vous croyez devoir me donner.

Victorin prit cent sous à une pile d’écus et tendit la pièce à

l’étranger.

--A compte de cinquante mille francs, c’est peu, dit le mendiant du

désert.

Cette phrase dissipa toutes les incertitudes de Victorin.

--Et le ciel a-t-il tenu ses promesses? dit l’avocat en fronçant le

sourcil.

--Le doute est une offense, mon fils! répliqua le solitaire. Si vous

voulez ne payer qu’après les pompes funèbres accomplies, vous êtes dans

votre droit, je reviendrai dans huit jours.

--Les pompes funèbres! s’écria l’avocat en se levant.

--On a marché, dit le vieillard en se retirant, et les morts vont vite

à Paris!

Quand Hulot, qui baissa la tête, voulut répondre, l’agile vieillard

avait disparu.

--Je n’y comprends pas un mot, se dit Hulot fils à lui-même... Mais

dans huit jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne l’avons pas

trouvé. Où madame Nourrisson (oui, elle se nomme ainsi) prend-elle de

pareils acteurs?

Le lendemain, le docteur Bianchon permit à la baronne de descendre au

jardin, après avoir examiné Lisbeth qui, depuis un mois, était obligée

par une légère maladie des bronches de garder la chambre. Le savant

docteur, qui n’osa dire toute sa pensée sur Lisbeth avant d’avoir

observé des symptômes décisifs, accompagna la baronne au jardin pour

étudier, après deux mois de réclusion, l’effet du plein air sur le

tressaillement nerveux dont il s’occupait. La guérison de cette névrose

affriolait le génie de Bianchon. En voyant ce grand et célèbre médecin

assis et leur accordant quelques instants, la baronne et ses enfants

eurent une conversation de politesse avec lui.

--Vous avez une vie bien occupée, et bien tristement! dit la baronne.

Je sais ce que c’est que d’employer ses journées à voir des misères ou

des douleurs physiques.

--Madame, répondit le médecin, je n’ignore pas les spectacles que la

charité vous oblige à contempler; mais vous vous y ferez à la longue,

comme nous nous y faisons tous. C’est la loi sociale. Le confesseur,

le magistrat, l’avoué seraient impossibles si _l’esprit de l’état_ ne

domptait pas _le cœur de l’homme_. Vivrait-on sans l’accomplissement de

ce phénomène? Le militaire, en temps de guerre, n’est-il pas également

réservé à des spectacles encore plus cruels que ne le sont les nôtres?

et tous les militaires qui ont vu le feu sont bons. Nous, nous avons le

plaisir d’une cure qui réussit, comme vous avez, vous, la jouissance

de sauver une famille des horreurs de la faim, de la dépravation, de

la misère, en la rendant au travail, à la vie sociale; mais comment se

consolent le magistrat, le commissaire de police et l’avoué qui passent

leur vie à fouiller les plus scélérates combinaisons de l’intérêt, ce

monstre social qui connaît le regret de ne pas avoir réussi, mais que

le repentir ne visitera jamais? La moitié de la société passe sa vie

à observer l’autre. J’ai pour ami depuis bien long-temps un avoué,

maintenant retiré, qui me disait que, depuis quinze ans, les notaires,

les avoués se défient autant de leurs clients que des adversaires de

leurs clients. Monsieur votre fils est avocat, n’a-t-il jamais été

compromis par celui dont il entreprenait la défense?

--Oh! souvent! dit en souriant Victorin.

--D’où vient ce mal profond? demanda la baronne.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 33 / 62 段