où l’Europe entière a dîné, brillait sur la table un magnifique
service d’argenterie fait exprès pour les dîners où la Vanité soldait
l’addition en billets de banque. Des torrents de lumière produisaient
des cascades au bord des ciselures. Des garçons, qu’un provincial
aurait pris pour des diplomates, n’était l’âge, se tenaient sérieux
comme des gens qui se savent ultra-payés.
Cinq personnes arrivées en attendaient neuf autres. C’était d’abord
Bixiou, le sel de toute cuisine intellectuelle, encore debout en 1843,
avec une armure de plaisanteries toujours neuves, phénomène aussi
rare à Paris que la vertu. Puis, Léon de Lora, le plus grand peintre
de paysage et de marine existant, qui gardait sur tous ses rivaux
l’avantage de ne jamais se trouver au-dessous de ses débuts. Les
Lorettes ne pouvaient pas se passer de ces deux rois du bon mot. Pas
de souper, pas de dîner, pas de partie sans eux. Séraphine Sinet, dite
Carabine, en sa qualité de maîtresse en titre de l’amphitryon, était
venue l’une des premières, et faisait resplendir sous les nappes de
lumière ses épaules sans rivales à Paris, un cou tourné comme par un
tourneur, sans un pli! son visage mutin et sa robe de satin broché,
bleu sur bleu, ornée de dentelles d’Angleterre en quantité suffisante
à nourrir un village pendant un mois. La jolie Jenny Cadine, qui ne
jouait pas à son théâtre, et dont le portrait est trop connu pour
en dire quoi que ce soit, arriva dans une toilette d’une richesse
fabuleuse. Une partie est toujours pour ces dames un Longchamps
de toilettes, où chacune d’elles veut faire obtenir le prix à son
millionnaire, en disant ainsi à ses rivales:--Voilà le prix que je vaux!
Une troisième femme, sans doute au début de la carrière, regardait,
presque honteuse, le luxe des deux commères posées et riches.
Simplement habillée en cachemire blanc orné de passementeries bleues,
elle avait été coiffée en fleurs, par un coiffeur du Genre _Merlan_
dont la main malhabile avait donné, sans le savoir, les grâces de la
niaiserie à des cheveux blonds adorables. Encore gênée dans sa robe,
_elle avait la timidité_, selon la phrase consacrée, _inséparable d’un
premier début_. Elle arrivait de Valognes pour placer à Paris une
fraîcheur désespérante, une candeur à irriter le désir chez un mourant,
et une beauté digne de toutes celles que la Normandie a déjà fournies
aux différents théâtres de la capitale. Les lignes de cette figure
intacte offraient l’idéal de la pureté des anges. Sa blancheur lactée
renvoyait si bien la lumière, que vous eussiez dit d’un miroir. Ses
couleurs fines avaient été mises sur les joues comme avec un pinceau.
Elle se nommait Cydalise. C’était, comme on va le voir, un pion
nécessaire dans la partie que jouait _mame_ Nourrisson contre madame
Marneffe.
--Tu n’as pas le bras de ton nom, ma petite, avait dit Jenny Cadine à
qui Carabine avait présenté ce chef-d’œuvre âgé de seize ans et amené
par elle.
Cydalise, en effet, offrait à l’admiration publique de beaux bras d’un
tissu serré, grenu, mais rougi par un sang magnifique.
--Combien vaut-elle? demanda Jenny Cadine tout bas à Carabine.
--Un héritage.
--Qu’en veux-tu faire?
--Tiens, madame Combabus!...
--Et l’on te donne, pour faire ce métier-là?...
--Devine!
--Une belle argenterie?
--J’en ai trois!
--Des diamants?
--J’en vends...
--Un singe vert!
--Non, un tableau de Raphaël!
--Quel rat te passe dans la cervelle?
--Josépha me scie l’omoplate avec ses tableaux, répondit Carabine, et
j’en veux avoir de plus beaux que les siens...
Du Tillet amena le héros du dîner, le Brésilien; le duc d’Hérouville
les suivait avec Josépha. La cantatrice avait mis une simple robe de
velours. Mais autour de son cou brillait un collier de cent vingt mille
francs, des perles à peine distinctibles sur sa peau de camélia blanc.
Elle s’était fourré dans ses nattes noires un seul camélia rouge (une
mouche!) d’un effet étourdissant et elle s’était amusée à étager onze
bracelets de perles sur chacun de ses bras. Elle vint serrer la main
à Jenny Cadine, qui lui dit:--Prête-moi donc tes mitaines?... Josépha
détacha ses bracelets et les offrit, sur une assiette, à son amie.
--Quel genre! dit Carabine, faut être duchesse! Plus que cela de
perles! Vous avez dévalisé la mer pour orner la fille, monsieur le duc?
ajouta-t-elle en se tournant vers le petit duc d’Hérouville.
L’actrice prit un seul bracelet, rattacha les vingt autres aux beaux
bras de la cantatrice et y mit un baiser.
Lousteau, le pique-assiette littéraire, La Palférine et Malaga, Massol
et Vauvinet, Théodore Gaillard, l’un des propriétaires d’un des plus
importants journaux politiques, complétaient les invités. Le duc
d’Hérouville, poli comme un grand seigneur avec tout le monde, eut
pour le comte de La Palférine ce salut particulier qui, sans accuser
l’estime ou l’intimité, dit à tout le monde:--«Nous sommes de la même
famille, de la même race, nous nous valons!» Ce salut, le _shiboleth_
de l’aristocratie, a été créé pour le désespoir des gens d’esprit de la
haute bourgeoisie.
Carabine prit Combabus à sa gauche et le duc d’Hérouville à sa droite.
Cydalise flanqua le Brésilien, et Bixiou fut mis à côté de la Normande.
Malaga prit place à côté du duc.
A sept heures, on attaqua les huîtres. A huit heures, entre les deux
services, on dégusta le punch glacé. Tout le monde connaît le menu
de ces festins. A neuf heures, on babillait comme on babille après
quarante-deux bouteilles de différents vins, bues entre quatorze
personnes. Le dessert, cet affreux dessert du mois d’avril, était
servi. Cette atmosphère capiteuse n’avait grisé que la Normande, qui
chantonnait un Noël. Cette pauvre fille exceptée, personne n’avait
perdu la raison, les buveurs, les femmes étaient l’élite de Paris
soupant. Les esprits riaient, les yeux, quoique brillantés, restaient
pleins d’intelligence, mais les lèvres tournaient à la satire, à
l’anecdote, à l’indiscrétion. La conversation, qui jusqu’alors avait
roulé dans le cercle vicieux des courses et des chevaux, des exécutions
à la Bourse, des différents mérites des lions comparés les uns aux
autres, et des histoires scandaleuses connues, menaçait de devenir
intime, de se fractionner par groupes de deux cœurs.
Ce fut en ce moment que, sur des œillades distribuées par Carabine à
Léon de Lora, Bixiou, La Palférine et du Tillet, on parla d’amour.
--Les médecins comme il faut ne parlent jamais médecine, les vrais
nobles ne parlent jamais ancêtres, les gens de talent ne parlent pas
de leurs œuvres, dit Josépha, pourquoi parler de notre état... J’ai
fait faire relâche à l’Opéra pour venir, ce n’est pas certes pour
_travailler_ ici. Ainsi ne _posons_ point, mes chères.
--On te parle du véritable amour, ma petite! dit Malaga, de cet amour
qui fait qu’on s’enfonce! qu’on enfonce père et mère, qu’on vend femmes
et enfants, et qu’on va _dà_ Clichy...
--Causez, alors! reprit la cantatrice. Connais pas!
_Connais pas!_... Ce mot, passé de l’argot des gamins de Paris dans le
vocabulaire de la lorette, est, à l’aide des yeux et de la physionomie
de ces femmes, tout un poëme sur leurs lèvres.
--Je ne vous aime donc point, Josépha? dit tout bas le duc.
--Vous pouvez m’aimer véritablement, dit à l’oreille du duc la
cantatrice en souriant; mais moi je ne vous aime pas de l’amour dont
on parle, de cet amour qui fait que l’univers est tout noir sans
l’homme aimé. Vous m’êtes agréable, utile, mais vous ne m’êtes pas
indispensable; et, si demain vous m’abandonniez, j’aurais trois ducs
pour un...
--Est-ce que l’amour existe à Paris? dit Léon de Lora. Personne n’y a
le temps de faire sa fortune, comment se livrerait-on à l’amour vrai
qui s’empare d’un homme comme l’eau s’empare du sucre? Il faut être
excessivement riche pour aimer, car l’amour annule un homme, à peu
près comme notre cher baron brésilien que voilà. Il y a long-temps que
je l’ai déjà dit, _les extrêmes se touchent!_ Un véritable amoureux
ressemble à un eunuque, car il n’y a plus de femmes pour lui sur la
terre! Il est mystérieux, il est comme le vrai chrétien, solitaire dans
sa thébaïde! Voyez-moi ce brave Brésilien!... Toute la table examina
Henri Montès de Montéjanos qui fut honteux de se trouver le centre de
tous les regards.--Il pâture là depuis une heure, sans plus savoir que
ne le saurait un bœuf, qu’il a pour voisine la femme la plus... je ne
dirai pas ici la plus belle, mais la plus fraîche de Paris.
--Tout est frais ici, même le poisson, c’est la renommée de la maison,
dit Carabine.
Le baron Montès de Montéjanos regarda le paysagiste d’un air aimable et
dit:--Très-bien! je bois à vous! Et il salua Léon de Lora d’un signe de
tête, inclina son verre plein de vin de Porto, et but magistralement.
--Vous aimez donc? dit Carabine à son voisin en interprétant ainsi le
toast.
Le baron brésilien fit encore remplir son verre, salua Carabine, et
répéta le toast.
--A la santé de madame, dit alors la lorette d’un ton si plaisant que
le paysagiste, du Tillet et Bixiou partirent d’un éclat de rire.
Le Brésilien resta grave comme un homme de bronze. Ce sang-froid
irrita Carabine. Elle savait parfaitement que Montès aimait madame
Marneffe; mais elle ne s’attendait pas à cette foi brutale, à ce
silence obstiné de l’homme convaincu. On juge aussi souvent une femme
d’après l’attitude de son amant, qu’on juge un amant sur le maintien de
sa maîtresse. Fier d’aimer Valérie et d’être aimé d’elle, le sourire
du baron offrait à ces connaisseurs émérites une teinte d’ironie, et
il était d’ailleurs superbe à voir: les vins n’avaient pas altéré
sa coloration, et ses yeux brillant de l’éclat particulier à l’or
bruni, gardaient les secrets de l’âme. Aussi Carabine se dit-elle en
elle-même:--Quelle femme! comme elle vous a cacheté ce cœur-là!
--C’est un roc! dit à demi-voix Bixiou, qui ne voyait là qu’une charge
et qui ne soupçonnait pas l’importance attachée par Carabine à la
démolition de cette forteresse.
Pendant que ces discours, en apparence si frivoles, se disaient à la
droite de Carabine, la discussion sur l’amour continuait à sa gauche
entre le duc d’Hérouville, Lousteau, Josépha, Jenny Cadine et Massol.
On en était à chercher si ces rares phénomènes étaient produits par la
passion, par l’entêtement ou par l’amour. Josépha, très-ennuyée de ces
théories, voulut changer de conversation.
--Vous parlez de ce que vous ignorez complétement! Y a-t-il un de
vous qui ait assez aimé une femme, et une femme indigne de lui, pour
manger sa fortune, celle de ses enfants, pour vendre son avenir, pour
ternir son passé, pour encourir les galères en volant l’État, pour
tuer un oncle et un frère, pour se laisser si bien bander les yeux
qu’il n’ait pas pensé qu’on les lui bouchait afin de l’empêcher de voir
le gouffre où, pour dernière plaisanterie, on l’a lancé! Du Tillet a
sous la mamelle gauche une caisse, Léon de Lora y a son esprit, Bixiou
rirait de lui-même s’il aimait une autre personne que lui, Massol a un
portefeuille ministériel à la place d’un cœur, Lousteau n’a là qu’un
viscère, lui qui a pu se laisser quitter par madame de La Baudraye,
monsieur le duc est trop riche pour pouvoir prouver son amour par sa
ruine, Vauvinet ne compte pas, je retranche l’escompteur du genre
humain. Ainsi, vous n’avez jamais aimé, ni moi non plus, ni Jenny, ni
Carabine... Quant à moi, je n’ai vu qu’une seule fois le phénomène que
je viens de décrire. C’est, dit-elle à Jenny Cadine, notre pauvre baron
Hulot, que je vais faire afficher comme un chien perdu, car je veux le
retrouver.
--Ah çà! se dit en elle-même Carabine en regardant Josépha d’une
certaine manière, madame Nourrisson a donc deux tableaux de Raphaël,
que Josépha joue mon jeu?
--Pauvre homme! dit Vauvinet, il était bien grand, bien magnifique.
Quel style! quelle tournure! Il avait l’air de François Ier. Quel
volcan! et quelle habileté, quel génie il déployait pour trouver de
l’argent! Là où il est, il en cherche, et il doit en extraire de ces
murs faits avec des os qu’on voit dans les faubourgs de Paris, près des
barrières, où sans doute il s’est caché...
--Et cela, dit Bixiou, pour cette petite madame Marneffe! En voilà-t-il
une rouée!
--Elle épouse mon ami Crevel! ajouta du Tillet.
--Et elle est folle de mon ami Steinbock! dit Léon de Lora.
Ces trois phrases furent trois coups de pistolet que Montès reçut
en pleine poitrine. Il devint blême et souffrit tant qu’il se leva
péniblement.
--Vous êtes des canailles! dit-il. Vous ne devriez pas mêler le nom
d’une honnête femme aux noms de toutes vos femmes perdues! ni surtout
en faire une cible pour vos lazzis.
Montès fut interrompu par des bravos et des applaudissements unanimes.
Bixiou, Léon de Lora, Vauvinet, du Tillet, Massol donnèrent le signal.
Ce fut un chœur.
--Vive l’empereur! dit Bixiou.
--Qu’on le couronne! s’écria Vauvinet.
--_Un grognement_ pour Médor, _hurrah_ pour le Brésil! cria Lousteau.
--Ah! baron cuivré, tu aimes notre Valérie? dit Léon de Lora, tu n’es
pas dégoûté!
--Ce n’est pas parlementaire, ce qu’il a dit; mais c’est magnifique!...
fit observer Massol.
--Mais, mon amour de client, tu m’es recommandé, je suis ton banquier,
ton innocence va me faire du tort.
--Ah! dites-moi, vous qui êtes un homme sérieux, demanda le Brésilien à
du Tillet.
--Merci, pour nous tous, fit Bixiou qui salua.
--Dites-moi quelque chose de positif!... ajouta Montès sans prendre
garde au mot de Bixiou.
--Ah çà! reprit du Tillet, j’ai l’honneur de te dire que je suis invité
à la noce de Crevel.
--Ah! Combabus prend la défense de madame Marneffe! dit Josépha qui se
leva solennellement. Elle alla d’un air tragique jusqu’à Montès, elle
lui donna sur la tête une petite tape amicale, elle le regarda pendant
un instant en laissant voir sur sa figure une admiration comique, et
hocha la tête.--Hulot est le premier exemple de l’amour _quand même_,
voilà le second, dit-elle; mais il ne devrait pas compter, car il vient
des Tropiques!
Au moment où Josépha frappa doucement le front du Brésilien, Montès
retomba sur sa chaise, et s’adressa, par un regard, à du Tillet:--Si
je suis le jouet d’une de vos plaisanteries parisiennes, lui dit-il,
si vous avez voulu m’arracher mon secret... Et il enveloppa la table
entière d’une ceinture de feu embrassant tous les convives d’un coup
d’œil où flamba le soleil du Brésil.--Par grâce, avouez-le-moi,
reprit-il d’un air suppliant et presque enfantin; mais ne calomniez pas
une femme que j’aime...
--Ah çà! lui répondit Carabine à l’oreille, mais si vous étiez
indignement trahi, trompé, joué par Valérie, et que je vous en donnasse
les preuves, dans une heure, chez moi, que feriez-vous?
--Je ne puis pas vous le dire ici, devant tous ces Iagos... dit le
baron brésilien.
Carabine entendit _magots_!
--Eh bien! taisez-vous! lui répondit-elle en souriant, ne prêtez pas à
rire aux hommes les plus spirituels de Paris, et venez chez moi, nous
causerons...
Montès était anéanti...
--Des preuves!... dit-il en balbutiant, songez!...
--Tu en auras trop, répondit Carabine, et puisque le soupçon te porte
autant à la tête, j’ai peur pour ta raison...
--Est-il entêté cet être-là, c’est pis que feu le roi de Hollande.
Voyons? Lousteau, Bixiou, Massol, ohé! les autres? n’êtes-vous pas
invités tous à déjeuner par madame Marneffe, après-demain? demanda Léon
de Lora.
--_Ya_, répondit du Tillet. J’ai l’honneur de vous répéter, baron, que
si vous aviez, par hasard, l’intention d’épouser madame Marneffe, vous
êtes rejeté comme un projet de loi par une boule du nom de Crevel. Mon
ami, mon ancien camarade Crevel a quatre-vingt mille livres de rente,
et vous n’en avez pas probablement fait voir autant, car alors vous
eussiez été, je le crois, préféré...
Montès écouta d’un air à demi rêveur, à demi souriant, qui parut
terrible à tout ce monde. Le premier garçon vint dire en ce moment
à l’oreille de Carabine qu’une de ses parentes était dans le salon
et désirait lui parler. La lorette se leva, sortit, et trouva madame
Nourrisson sous voiles de dentelle noire.
--Eh bien! dois-je aller chez toi, ma fille? A-t-il mordu?
--Oui, ma petite mère, le pistolet est si bien chargé que j’ai peur
qu’il n’éclate, répondit Carabine.
Une heure après, Montès, Cydalise et Carabine, revenus du _Rocher de
Cancale_, entraient rue Saint-Georges, dans le petit salon de Carabine.
La lorette vit madame Nourrisson assise dans une bergère, au coin du
feu.
--Tiens! voilà ma respectable tante! dit-elle.
--Oui, ma fille, c’est moi qui viens chercher moi-même ma petite rente.
Tu m’oublierais, quoique tu aies bon cœur, et j’ai demain des billets
à payer. Une marchande à la toilette, c’est toujours gêné. Qu’est-ce
que tu traînes donc après toi?... Ce monsieur a l’air d’avoir bien du
désagrément...
L’affreuse madame Nourrisson, dont en ce moment la métamorphose était
complète, et qui semblait être une bonne vieille femme, se leva pour
embrasser Carabine, une des cent et quelques lorettes qu’elle avait
lancées dans l’horrible carrière du vice.
--C’est un Othello qui ne se trompe pas, et que j’ai l’honneur de te
présenter: monsieur le baron Montès de Montéjanos...
--Oh! je connais monsieur pour en avoir beaucoup entendu parler; on
vous appelle Combabus parce que vous n’aimez qu’une femme; c’est, à
Paris, comme si l’on n’en avait pas du tout. Eh bien! s’agirait-il par
hasard de votre objet? de madame Marneffe, la femme à Crevel... Tenez,
mon cher monsieur, bénissez votre sort au _lieur_ de l’accuser... C’est
une rien du tout, cette petite femme-là. Je connais ses allures!...
--Ah bah! dit Carabine à qui madame Nourrisson avait glissé dans la
main une lettre en l’embrassant, tu ne connais pas les Brésiliens.
C’est des crânes qui tiennent à s’empaler par le cœur!... Tant plus
ils sont jaloux, tant plus ils veulent l’être. Môsieur parle de tout
massacrer, et il ne massacrera rien, parce qu’il aime. Enfin, je ramène
ici monsieur le baron pour lui donner les preuves de son malheur que
j’ai obtenues de ce petit Steinbock.
Montès était ivre, il écoutait comme s’il ne s’agissait pas de
lui-même. Carabine alla se débarrasser de son crispin en velours, et
lut le _fac-simile_ du billet suivant:
«Mon chat, _il_ va ce soir dîner chez Popinot, et viendra me chercher
à l’Opéra sur les onze heures. Je partirai sur les cinq heures et
demie, et compte te trouver à notre paradis, où tu feras venir à
dîner de la Maison d’Or. Habille-toi de manière à pouvoir me ramener
à l’Opéra. Nous aurons quatre heures à nous. Tu me rendras ce petit
mot, non pas que ta Valérie se défie de toi, je te donnerais ma vie,
ma fortune et mon honneur; mais je crains les farces du hasard.»
--Tiens, baron, voilà le poulet envoyé ce matin au comte de Steinbock,
lis l’adresse! L’original vient d’être brûlé.
Montès tourna, retourna le papier, reconnut l’écriture, et fut frappé
d’une idée juste, ce qui prouve combien sa tête était dérangée.
--Ah çà! dans quel intérêt me déchirez-vous le cœur, car vous avez
acheté bien cher le droit d’avoir ce billet pendant quelque temps entre
les mains pour le faire lithographier? dit-il en regardant Carabine.
--Grand imbécile! dit Carabine à un signe de madame Nourrisson, ne
vois-tu pas cette pauvre Cydalise... un enfant de seize ans qui t’aime
depuis trois mois à en perdre le boire et le manger, et qui se désole
de n’avoir pas encore obtenu le plus distrait de tes regards? (Cydalise
se mit un mouchoir sur les yeux, et eut l’air de pleurer.)--Elle est
furieuse, malgré son air de sainte-nitouche, de voir que l’homme
dont elle est folle est la dupe d’une scélérate, dit Carabine en
poursuivant, et elle tuerait Valérie...
--Oh! ça, dit le Brésilien, ça me regarde!
--Tuer?... toi! mon petit, dit la Nourrisson, ça ne se fait plus ici.
--Oh! reprit Montès, je ne suis pas de ce pays-ci, moi! Je vis dans
une capitainerie où je me moque de vos lois, et si vous me donnez des
preuves...
--Ah çà! ce billet, ce n’est donc rien?...
--Non, dit le Brésilien. Je ne crois pas à l’écriture, je veux voir...
--Oh! voir! dit Carabine qui comprit à merveille un nouveau geste de
sa fausse tante; mais on te fera tout voir, mon cher tigre, à une
condition...
--Laquelle?
--Regardez Cydalise.
Sur un signe de madame Nourrisson, Cydalise regarda tendrement le
Brésilien.
--L’aimeras-tu? lui feras-tu son sort?... demanda Carabine. Une femme
de cette beauté-là, ça vaut un hôtel et un équipage! Ce serait une
monstruosité que de la laisser à pied. Et elle a... des dettes. Que
dois-tu? fit Carabine en pinçant le bras de Cydalise.
--Elle vaut ce qu’elle vaut, dit la Nourrisson. Suffit qu’il y a
marchand!
--Écoutez! s’écria Montès en apercevant enfin cet admirable
chef-d’œuvre féminin, vous me ferez voir Valérie?...
--Et le comte de Steinbock, parbleu! dit madame Nourrisson.
Depuis dix minutes, la vieille observait le Brésilien, elle vit en lui
l’instrument monté au diapason du meurtre dont elle avait besoin, elle
le vit surtout assez aveuglé pour ne plus prendre garde à ceux qui le
menaient, et elle intervint.
--Cydalise, mon chéri du Brésil, est ma nièce, et l’affaire me regarde
un peu. Toute cette débâcle, c’est l’affaire de dix minutes; car c’est
une de mes amies qui loue au comte de Steinbock la chambre garnie où
ta Valérie prend en ce moment son café, un drôle de café, mais elle
appelle cela son café. Donc, entendons-nous, Brésil! J’aime le Brésil,
c’est un pays chaud. Quel sera le sort de ma nièce?
--Vieille autruche! dit Montès frappé des plumes que la Nourrisson
avait sur son chapeau, tu m’as interrompu. Si tu me fais voir... voir
Valérie et cet artiste ensemble...
--Comme tu voudrais être avec elle, dit Carabine, c’est entendu.
--Et bien! je prends cette Normande, et l’emmène...
--Où?... demanda Carabine.
--Au Brésil! répondit le baron, j’en ferai ma femme. Mon oncle m’a
laissé dix lieues carrées de pays invendables, voilà pourquoi je
possède encore cette habitation; j’y ai cent nègres, rien que des
nègres, des négresses et des négrillons achetés par mon oncle...
--Le neveu d’un négrier!... dit Carabine en faisant la moue, c’est à
considérer. Cydalise, mon enfant, es-tu négrophile?
--Ah çà! _ne blaguons_ plus, Carabine, dit la Nourrisson. Que diable!
nous sommes en affaires, monsieur et moi.
--Si je me redonne une Française, je la veux toute à moi, reprit le
Brésilien. Je vous en préviens, mademoiselle, je suis un roi, mais pas
un roi constitutionnel, je suis un czar, j’ai acheté tous mes sujets,
et personne ne sort de mon royaume, qui se trouve à cent lieues de
toute habitation, il est bordé de Sauvages du côté de l’intérieur, et
séparé de la côte par un désert grand comme votre France...
--J’aime mieux une mansarde ici! dit Carabine...
--C’est ce que je pensais, répliqua le Brésilien, puisque j’ai vendu
toutes mes terres, et tout ce que je possédais à Rio de Janeiro pour
venir retrouver madame Marneffe.
--On ne fait pas ces voyages-là pour rien, dit madame Nourrisson. Vous
avez le droit d’être aimé pour vous-même, étant surtout très-beau...
Oh! il est beau, dit-elle à Carabine.
--Très-beau! plus beau que le postillon de Longjumeau, répondit la
lorette.
Cydalise prit la main du Brésilien, qui se débarrassa d’elle le plus
honnêtement possible.
--J’étais revenu pour enlever madame Marneffe! reprit le Brésilien en
reprenant son argumentation, et vous ne savez pas pourquoi j’ai mis
trois ans à revenir?
--Non, Sauvage, dit Carabine.
--Eh bien! elle m’avait tant dit qu’elle voulait vivre avec moi, seule,
dans un désert!...
--Ce n’est plus un Sauvage, dit Carabine en partant d’un éclat de rire,
il est de la tribu des Jobards civilisés.
--Elle me l’avait tant dit, reprit le baron insensible aux railleries
de la lorette, que j’ai fait arranger une habitation délicieuse au
centre de cette immense propriété. Je reviens en France chercher
Valérie, et la nuit où je l’ai revue...
--Revue est décent, dit Carabine, je retiens le mot!
--Elle m’a dit d’attendre la mort de ce misérable Marneffe, et j’ai
consenti, tout en lui pardonnant d’avoir accepté les hommages de Hulot.
Je ne sais pas si le diable a pris des jupes, mais cette femme, depuis
ce moment, a satisfait à tous mes caprices, à toutes mes exigences;
enfin, elle ne m’a pas donné lieu de la suspecter pendant une
minute!...
--Ça! c’est très-fort! dit Carabine à madame Nourrisson.
Madame Nourrisson hocha la tête en signe d’assentiment.
--Ma foi en cette femme, dit Montès en laissant couler ses larmes,
égale mon amour. J’ai failli souffleter tout ce monde à table, tout à
l’heure...