nous n’assisterons à ce mariage, non par des motifs d’intérêt, car
je vous ai parlé tout à l’heure avec sincérité. Oui, je serais
très-heureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans cette union;
mais je suis mu par des considérations d’honneur et de délicatesse
que vous devez comprendre, et que je ne puis exprimer, car elles
raviveraient des blessures encore saignantes ici...
La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant dans
ses bras, lui dit:--Allons, viens prendre ton bain, Wenceslas!--Adieu,
monsieur Crevel.
La baronne salua Crevel en silence, et Crevel ne put s’empêcher de
sourire en voyant l’étonnement de l’enfant quand il se vit menacé de ce
bain improvisé.
--Vous épousez, monsieur, s’écria l’avocat, quand il se trouva seul
avec Lisbeth, avec sa femme et son beau-père, une femme chargée des
dépouilles de mon père, et qui l’a froidement conduit où il est; une
femme qui vit avec le gendre, après avoir ruiné le beau-père; qui cause
les chagrins mortels de ma sœur... Et vous croyez qu’on nous verra
sanctionnant votre folie par ma présence? Je vous plains sincèrement,
mon cher monsieur Crevel! vous n’avez pas le sens de la famille, vous
ne comprenez pas la solidarité d’honneur qui en lie les différents
membres. On ne raisonne pas (je l’ai trop su malheureusement!) les
passions. Les gens passionnés sont sourds comme ils sont aveugles.
Votre fille Célestine a trop le sentiment de ses devoirs pour vous
dire un seul mot de blâme.
--Ce serait joli! dit Crevel qui tenta de couper court à cette
mercuriale.
--Célestine ne serait pas ma femme, si elle vous faisait une seule
observation, reprit l’avocat; mais moi, je puis essayer de vous arrêter
avant que vous ne mettiez le pied dans le gouffre, surtout après vous
avoir donné la preuve de mon désintéressement. Ce n’est certes pas
votre fortune, c’est vous-même dont je me préoccupe... Et pour vous
éclairer sur mes sentiments, je puis ajouter, ne fût-ce que pour vous
tranquilliser relativement à votre futur contrat de mariage, que ma
situation de fortune est telle que nous n’avons rien à désirer...
--Grâce à moi! s’écria Crevel dont la figure était devenue violette.
--Grâce à la fortune de Célestine, répondit l’avocat; et si vous
regrettez d’avoir donné, comme une dot venant de vous, à votre fille
des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a laissé sa
mère, nous sommes prêts à vous les rendre...
--Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Crevel qui se mit en position,
qu’en couvrant de mon nom madame Marneffe, elle ne doit plus répondre
au monde de sa conduite qu’en qualité de madame Crevel.
--C’est peut-être très gentilhomme, dit l’avocat, c’est généreux quant
aux choses de cœur, aux écarts de la passion; mais je ne connais pas de
nom, ni de lois, ni de titre qui puissent couvrir le vol des trois cent
mille francs ignoblement arrachés à mon père!... Je vous dis nettement,
mon cher beau-père, que votre future est indigne de vous, qu’elle vous
trompe et qu’elle est amoureuse folle de mon beau-frère Steinbock, elle
en a payé les dettes...
--C’est moi qui les ai payées...
--Bien, reprit l’avocat, j’en suis bien aise pour le comte Steinbock
qui pourra s’acquitter un jour; mais il est aimé, très-aimé, souvent
aimé...
--Il est aimé!... dit Crevel dont la figure annonçait un bouleversement
général. C’est lâche, c’est sale, et petit, et commun de calomnier une
femme!... Quand on avance ces sortes de choses-là, monsieur, on les
prouve...
--Je vous donnerai des preuves...
--Je les attends...
--Après-demain, mon cher monsieur Crevel, je vous dirai le jour et
l’heure, le moment où je serai en mesure de dévoiler l’épouvantable
dépravation de votre future épouse...
--Très-bien, je serai charmé, dit Crevel qui reprit son sang-froid.
Adieu, mes enfants, au revoir. Adieu, Lisbeth...
--Suis-le donc, Lisbeth, dit Célestine à l’oreille de la cousine Bette.
--Eh bien! voilà comme vous vous en allez?... cria Lisbeth à Crevel.
--Ah! lui dit Crevel, il est devenu très-fort, mon gendre, il s’est
formé. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie
politique en font un gaillard. Ah! ah! il sait que je me marie mercredi
prochain, et dimanche, ce monsieur me propose de me dire, dans trois
jours, l’époque à laquelle il me démontrera que ma femme est indigne de
moi... Ce n’est pas maladroit... Je retourne signer le contrat. Allons,
viens avec moi, Lisbeth, viens!... Ils n’en sauront rien! Je voulais
laisser quarante mille francs de rente à Célestine; mais Hulot vient de
se conduire de manière à s’aliéner mon cœur à tout jamais.
--Donnez-moi dix minutes, père Crevel, attendez-moi dans votre voiture
à la porte, je vais trouver un prétexte pour sortir.
--Eh bien! c’est convenu...
--Mes amis, dit Lisbeth qui retrouva la famille au salon, je vais avec
Crevel, on signe le contrat ce soir, et je pourrai vous en dire les
dispositions. Ce sera probablement ma dernière visite à cette femme.
Votre père est furieux. Il va vous déshériter...
--Sa vanité l’en empêchera, répondit l’avocat. Il a voulu posséder la
terre de Presles, il la gardera, je le connais. Eût-il des enfants,
Célestine recueillera toujours la moitié de ce qu’il laissera, la loi
l’empêche de donner toute sa fortune... Mais ces questions ne sont rien
pour moi, je ne pense qu’à notre honneur... Allez, cousine, dit-il en
serrant la main de Lisbeth, écoutez bien le contrat.
Vingt minutes après, Lisbeth et Crevel entraient à l’hôtel de la rue
Barbet, où madame Marneffe attendait dans une douce impatience le
résultat de la démarche qu’elle avait ordonnée. Valérie avait été
prise, à la longue, pour Wenceslas de ce prodigieux amour qui, une fois
dans la vie, étreint le cœur des femmes. Cet artiste manqué devint,
entre les mains de madame Marneffe, un amant si parfait, qu’il était
pour elle ce qu’elle avait été pour le baron Hulot. Valérie tenait
des pantoufles d’une main, et l’autre était à Steinbock, sur l’épaule
de qui elle reposait sa tête. Il en est de la conversation à propos
interrompus dans laquelle ils s’étaient lancés depuis le départ de
Crevel, comme de ces longues œuvres littéraires de notre temps, au
fronton desquelles on lit: _La reproduction en est interdite_. Ce
chef-d’œuvre de poésie intime amena naturellement sur les lèvres de
l’artiste un regret qu’il exprima, non sans amertume.
--Ah! quel malheur que je me sois marié, dit Wenceslas, car si j’avais
attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd’hui je pourrais t’épouser.
--Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme d’une maîtresse
dévouée! s’écria Valérie. Échanger l’amour contre le devoir! le plaisir
contre l’ennui!
--Je te connais si capricieuse! répondit Steinbock. Ne t’ai-je pas
entendue causant avec Lisbeth du baron Montès, ce Brésilien?...
--Veux-tu m’en débarrasser? dit Valérie.
--Ce serait, répondit l’ex-sculpteur, le seul moyen de t’empêcher de le
voir.
--Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageais pour en
faire un mari, car je te dis tout à toi!... Les promesses que j’ai
faites à ce Brésilien... (Oh! bien avant de te connaître, dit-elle en
répondant à un geste de Wenceslas.) Eh bien! ces promesses dont il
s’arme pour me tourmenter, m’obligent à me marier presque secrètement;
car s’il apprend que j’épouse Crevel, il est homme à... à me tuer!...
--Oh! quant à cette crainte!... dit Steinbock en faisant un geste de
dédain qui signifiait que ce danger-là devait être insignifiant pour
une femme aimée par un Polonais.
Remarquez qu’en fait de bravoure, il n’y a plus la moindre forfanterie
chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement braves.
--Et cet imbécile de Crevel qui veut donner une fête, et qui se livre à
ses goûts de faste économique à propos de mon mariage, me met dans un
embarras d’où je ne sais comment sortir.
Valérie pouvait-elle avouer à celui qu’elle adorait que le baron Henri
Montès avait, depuis le renvoi du baron Hulot, hérité du privilége de
venir chez elle à toute heure de nuit, et que, malgré son adresse,
elle en était encore à trouver une cause de brouille où le Brésilien
croirait avoir tous les torts? Elle connaissait trop bien le caractère
quasi-sauvage du baron, qui se rapprochait beaucoup de celui de
Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce More de Rio de Janeiro.
Au roulement de la voiture, Steinbock quitta Valérie, qu’il tenait par
la taille, et il prit un journal dans la lecture duquel on le trouva
tout absorbé. Valérie brodait, avec une attention minutieuse, des
pantoufles à son futur.
--Comme on _la_ calomnie! dit Lisbeth à l’oreille de Crevel sur le
seuil de la porte en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure!
est-elle dérangée? A entendre Victorin, vous auriez pu surprendre deux
tourtereaux au nid.
--Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, vois-tu, pour faire
d’une Aspasie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion!...
--Ne vous ai-je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes aiment
les gros libertins comme vous?
--Elle serait d’ailleurs bien ingrate, reprit Crevel, car combien
d’argent ai-je mis ici? Grindot et moi seuls nous le savons!
Et il montrait l’escalier. Dans l’arrangement de cet hôtel que Crevel
regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec Cleretti,
l’architecte à la mode, à qui le duc d’Hérouville avait confié la
maison de Josépha. Mais Crevel, incapable de comprendre les arts,
avait voulu, comme tous les bourgeois, dépenser une somme fixe, connue
à l’avance. Maintenu par un devis, il fut impossible à Grindot de
réaliser son rêve d’architecte. La différence qui distinguait l’hôtel
de Josépha de celui de la rue Barbet, était celle qui se trouve entre
la personnalité des choses et leur vulgarité. Ce qu’on admirait chez
Josépha ne se voyait nulle part; ce qui reluisait chez Crevel pouvait
s’acheter partout. Ces deux luxes sont séparés l’un de l’autre par le
fleuve du million. Un miroir unique vaut six mille francs, le miroir
inventé par un fabricant qui l’exploite coûte cinq cents francs. Un
lustre authentique de Boule monte en vente publique à trois mille
francs; le même lustre surmoulé pourra être fabriqué pour mille ou
douze cents francs; l’un est en Archéologie ce qu’un tableau de Raphaël
est en peinture, l’autre en est la copie. Qu’estimez-vous une copie de
Raphaël? L’hôtel de Crevel était donc un magnifique spécimen du luxe
des sots, comme l’hôtel de Josépha le plus beau modèle d’une habitation
d’artiste.
--Nous avons la guerre, dit Crevel en allant vers sa future.
Madame Marneffe sonna.
--Allez chercher monsieur Berthier, dit-elle au valet de chambre, et ne
revenez pas sans lui. Si tu avais réussi, dit-elle en enlaçant Crevel,
mon petit père, nous aurions retardé mon bonheur, et nous aurions
donné une fête à étourdir; mais, quand toute une famille s’oppose à un
mariage, mon ami, la décence veut qu’il se fasse sans éclat, surtout
lorsque la mariée est veuve.
--Moi, je veux au contraire afficher un luxe à la Louis XIV, dit Crevel
qui depuis quelque temps trouvait le dix-huitième siècle petit. J’ai
commandé des voitures neuves; il y a la voiture de monsieur et celle de
madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline d’apparat avec un
siége superbe qui tressaille comme madame Hulot.
--Ah! _je veux?_... Tu ne serais donc plus mon agneau? Non, non. Ma
biche, tu feras à ma volonté. Nous allons signer notre contrat entre
nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons officiellement,
comme on se marie réellement, _en catimini_, selon le mot de ma pauvre
mère. Nous irons à pied vêtus simplement à l’église, où nous aurons une
messe basse. Nos témoins sont Stidmann, Steinbock, Vignon et Massol,
tous gens d’esprit qui se trouveront à la mairie comme par hasard, et
qui nous feront le sacrifice d’entendre une messe. Ton collègue nous
mariera, par exception, à neuf heures du matin. La messe est à dix
heures, nous serons ici à déjeuner à onze heures et demie. J’ai promis
à nos convives que l’on ne se lèverait de table que le soir... Nous
aurons Bixiou, ton ancien camarade de Birotterie du Tillet, Lousteau,
Vernisset, Léon de Lora, Vernou, la fleur des gens d’esprit, qui ne
nous sauront pas mariés, nous les mystifierons, nous nous griserons un
petit brin, et Lisbeth en sera; je veux qu’elle apprenne le mariage,
Bixiou doit lui faire des propositions et la... la déniaiser.
Pendant deux heures, madame Marneffe débita des folies qui firent
faire à Crevel cette réflexion judicieuse:--Comment une femme si gaie
pourrait-elle être dépravée? Folichonne, oui! mais perverse... allons
donc!
--Qu’est-ce que tes enfants ont dit de moi? demanda Valérie à Crevel
dans un moment où elle le tint près d’elle sur sa causeuse, bien des
horreurs!
--Ils prétendent, répondit Crevel, que tu aimes Wenceslas d’une façon
criminelle, toi! la vertu même!
--Je crois bien que je l’aime, mon petit Wenceslas! s’écria Valérie en
appelant l’artiste, le prenant par la tête et l’embrassant au front.
Pauvre garçon sans appui, sans fortune! dédaigné par une girafe couleur
carotte! Que veux-tu, Crevel? Wenceslas, c’est mon poëte, et je l’aime
au grand jour comme si c’était mon enfant! Ces femmes vertueuses, ça
voit du mal partout et en tout. Ah! çà! elles ne pourraient donc pas
rester sans mal faire auprès d’un homme? Moi, je suis comme les enfants
gâtés à qui l’on n’a jamais rien refusé: les bonbons ne me causent plus
aucune émotion. Pauvres femmes, je les plains!... Et qu’est-ce qui me
détériorait comme cela?
--Victorin, dit Crevel.
--Eh bien! pourquoi ne lui as-tu pas fermé le bec, à ce perroquet
judiciaire, avec les deux cent mille francs de _la maman_?
--Ah! la baronne avait fui, dit Lisbeth.
--Qu’ils y prennent garde! Lisbeth, dit madame Marneffe en fronçant les
sourcils, ou ils me recevront chez eux, et très-bien, et viendront chez
leur belle-mère, tous! ou je les logerai (dis-leur de ma part) plus bas
que ne se trouve le baron... Je veux devenir méchante, à la fin! Ma
parole d’honneur, je crois que le Mal est la faux avec laquelle on met
le Bien en coupe.
A trois heures, maître Berthier, successeur de Cardot, lut le contrat
de mariage, après une courte conférence entre Crevel et lui, car
certains articles dépendaient de la résolution que prendraient monsieur
et madame Hulot jeune. Crevel reconnaissait à sa future épouse une
fortune composée: 1º de quarante mille francs de rente dont les titres
étaient désignés; 2º de l’hôtel et de tout le mobilier qu’il contenait,
et 3º de trois millions en argent. En outre, il faisait à sa future
épouse toutes les donations permises par la loi; il la dispensait de
tout inventaire; et dans le cas où, lors de leur décès, les conjoints
se trouveraient sans enfants, ils se donnaient respectivement l’un à
l’autre l’universalité de leurs biens, meubles et immeubles. Ce contrat
réduisait la fortune de Crevel à deux millions de capital. S’il avait
des enfants de sa nouvelle femme, il restreignait la part de Célestine
à cinq cent mille francs, à cause de l’usufruit de sa fortune accordé à
Valérie. C’était la neuvième partie environ de sa fortune actuelle.
Lisbeth revint dîner rue Louis-le-Grand, le désespoir peint sur la
figure. Elle expliqua, commenta le contrat de mariage, et trouva
Célestine insensible autant que Victorin à cette désastreuse nouvelle.
--Vous avez irrité votre père, mes enfants! Madame Marneffe a juré
que vous recevriez chez vous la femme de monsieur Crevel, et que vous
viendriez chez elle, dit-elle.
--Jamais! dit Hulot.
--Jamais! dit Célestine.
--Jamais! s’écria Hortense.
Lisbeth fut saisie du désir de vaincre l’attitude superbe de tous les
Hulot.
--Elle paraît avoir des armes contre vous!... répondit-elle. Je ne
sais pas encore de quoi il s’agit, mais je le saurai... Elle a parlé
vaguement d’une histoire de deux cent mille francs qui regarde Adeline.
La baronne Hulot se renversa doucement sur le divan où elle se
trouvait, et d’affreuses convulsions se déclarèrent.
--Allez-y, mes enfants!... cria la baronne. Recevez cette femme!
Monsieur Crevel est un homme infâme! il mérite le dernier supplice...
Obéissez à cette femme... Ah! c’est un monstre! _elle sait tout!_
Après ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, madame Hulot trouva
la force de monter chez elle, appuyée sur le bras de sa fille et sur
celui de Célestine.
--Qu’est-ce que tout ceci veut dire? s’écria Lisbeth restée seule avec
Victorin.
L’avocat, planté sur ses jambes, dans une stupéfaction très-concevable,
n’entendit pas Lisbeth.
--Qu’as-tu, mon Victorin?
--Je suis épouvanté! dit l’avocat, dont la figure devint menaçante.
Malheur à qui touche à ma mère, je n’ai plus alors de scrupules! Si je
le pouvais, j’écraserais cette femme comme on écrase une vipère... Ah!
elle attaque la vie et l’honneur de ma mère!...
--Elle a dit, ne répète pas ceci, mon cher Victorin, elle a dit qu’elle
vous logerait tous encore plus bas que votre père... Elle a reproché
vertement à Crevel de ne pas vous avoir fermé la bouche avec ce secret
qui paraît tant épouvanter Adeline.
On envoya chercher un médecin, car l’état de la baronne empirait. Le
médecin ordonna une potion pleine d’opium, et Adeline tomba, la potion
prise, dans un profond sommeil; mais toute cette famille était en proie
à la plus vive terreur. Le lendemain, l’avocat partit de bonne heure
pour le Palais, et il passa par la préfecture de police, où il supplia
Vautrin le chef de la sûreté de lui envoyer madame de Saint-Estève.
--On nous a défendu, monsieur, de nous occuper de vous, mais madame de
Saint-Estève est marchande, elle est à vos ordres, répondit le célèbre
Chef.
De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l’on craignait pour
la raison de sa mère. Le docteur Bianchon, le docteur Larabit, le
professeur Angard, réunis en consultation, venaient de décider l’emploi
des moyens héroïques pour détourner le sang qui se portait à la tête.
Au moment où Victorin écoutait le docteur Bianchon, qui lui détaillait
les raisons qu’il avait d’espérer l’apaisement de cette crise, quoique
ses confrères en désespérassent, le valet de chambre vint annoncer à
l’avocat sa cliente, madame de Saint-Estève. Victorin laissa Bianchon
au milieu d’une période et descendit l’escalier avec une rapidité de
fou.
--Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux? dit
Bianchon en se retournant vers Larabit.
Les médecins s’en allèrent en laissant un interne chargé par eux de
veiller madame Hulot.
--Toute une vie de vertu!... était la seule phrase que la malade
prononçât depuis la catastrophe. Lisbeth ne quittait pas le chevet
d’Adeline, elle l’avait veillée; elle était admirée par les deux jeunes
femmes.
--Eh bien! ma chère madame Saint-Estève! dit l’avocat en introduisant
l’horrible vieille dans son cabinet et en fermant soigneusement les
portes, où en sommes-nous?
--Eh bien! mon cher ami, dit-elle en regardant Victorin d’un œil
froidement ironique, vous avez fait vos petites réflexions?...
--Avez-vous agi?...
--Donnez-vous cinquante mille francs?...
--Oui, répondit Hulot fils, car il faut marcher. Savez-vous que, par
une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma mère en
danger? Ainsi, marchez!
--On a marché! répliqua la vieille.
--Eh bien?... dit Victorin convulsivement.
--Eh bien! vous n’arrêtez pas les frais?
--Au contraire.
--C’est qu’il y a déjà vingt-trois mille francs de frais.
Hulot fils regarda la Saint-Estève d’un air imbécile.
--Ah! çà, seriez-vous un jobard, vous l’une des lumières du Palais?
dit la vieille. Nous avons pour cette somme une conscience de femme de
chambre et un tableau de Raphaël, ce n’est pas cher...
Hulot restait stupide, il ouvrait de grands yeux.
--Eh bien! reprit la Saint-Estève, nous avons acheté mademoiselle Reine
Tousard, celle pour qui madame Marneffe n’a pas de secrets...
--Je comprends...
--Mais si vous lésinez, dites-le?...
--Je payerai de confiance, répondit-il, allez. Ma mère m’a dit que ces
gens-là méritaient les plus grands supplices...
--On ne roue plus, dit la vieille.
--Vous me répondez du succès?
--Laissez-moi faire, répondit la Saint-Estève. Votre vengeance mijote.
Elle regarda la pendule, la pendule marquait six heures.
--Votre vengeance s’habille, les fourneaux du Rocher-de-Cancale sont
allumés, les chevaux des voitures piaffent, mes fers chauffent. Ah!
je sais votre madame Marneffe par cœur. Tout est paré, quoi! Il y
a des boulettes dans la ratière, je vous dirai demain si la souris
s’empoisonnera. Je le crois! Adieu, mon fils.
--Adieu, madame.
--Savez-vous l’anglais?
--Oui.
--Avez-vous vu jouer _Macbeth_, en anglais?
--Oui.
--Eh bien! mon fils, tu seras roi! c’est-à-dire tu hériteras! dit
cette affreuse sorcière devinée par Shakspeare et qui paraissait
connaître Shakspeare. Elle laissa Hulot hébété sur le seuil de son
cabinet.--N’oubliez pas que le référé est pour demain! dit-elle
gracieusement en plaideuse consommée. Elle voyait venir deux personnes,
et voulait passer à leurs yeux pour une comtesse Pimbèche.
--Quel aplomb! se dit Hulot en saluant sa prétendue cliente.
Le baron Montès de Montéjanos était un lion, mais un lion inexpliqué.
Le Paris de la fashion, celui du turf et des lorettes admiraient les
gilets ineffables de ce seigneur étranger, ses bottes d’un vernis
irréprochable, ses sticks incomparables, ses chevaux enviés, sa voiture
menée par des nègres parfaitement esclaves et très-bien battus. Sa
fortune était connue, il avait un crédit de sept cent mille francs
chez le célèbre banquier du Tillet; mais on le voyait toujours seul.
S’il allait aux premières représentations, il était dans une stalle
d’orchestre. Il ne hantait aucun salon. Il n’avait jamais donné le bras
à une lorette! On ne pouvait unir son nom à celui d’aucune jolie femme
du monde. Pour passe-temps, il jouait au whist au Jockey-Club. On en
était réduit à calomnier ses mœurs, ou, ce qui paraissait infiniment
plus drôle, sa personne: on l’appelait Combabus! Bixiou, Léon de Lora,
Lousteau, Florine, mademoiselle Héloïse Brisetout et Nathan, soupant
un soir chez l’illustre Carabine avec beaucoup de lions et de lionnes,
avaient inventé cette explication, excessivement burlesque. Massol, en
sa qualité de Conseiller-d’État, Claude Vignon, en sa qualité d’ancien
professeur de grec, avaient raconté aux ignorantes lorettes la fameuse
anecdote, rapportée dans l’Histoire ancienne de Rollin, concernant
Combabus, cet Abélard volontaire chargé de garder la femme d’un roi
d’Assyrie, de Perse, Bactriane, Mésopotamie et autres départements de
la géographie particulière au vieux professeur du Bocage qui continua
d’Anville, le créateur de l’ancien Orient. Ce surnom, qui fit rire
pendant un quart d’heure les convives de Carabine, fut le sujet d’une
foule de plaisanteries trop lestes dans un ouvrage auquel l’Académie
pourrait ne pas donner le prix Montyon, mais parmi lesquelles on
remarqua le nom qui resta sur la crinière touffue du beau baron, que
Josépha nommait un _magnifique Brésilien_, comme on dit un magnifique
_Catoxantha_! Carabine, la plus illustre des lorettes, celle dont la
beauté fine et les saillies avaient arraché le sceptre du Treizième
arrondissement aux mains de mademoiselle Turquet, plus connue sous
le nom de _Malaga_, mademoiselle Séraphine Sinet (tel était son vrai
nom) était au banquier du Tillet ce que Josépha Mirah était au duc
d’Hérouville.
Or, le matin même du jour où la Saint-Estève prophétisait le succès
à Victorin, Carabine avait dit à du Tillet, sur les sept heures du
matin:--Si tu étais gentil, tu me donnerais à dîner au _Rocher de
Cancale_, et tu m’amènerais Combabus; nous voulons savoir enfin s’il a
une maîtresse... j’ai parié pour... je veux gagner...--Il est toujours
à l’hôtel des Princes, j’y passerai, répondit du Tillet; nous nous
amuserons. Aie tous nos _gars_: le _gars_ Bixiou, le _gars_ Lora! Enfin
toute notre séquelle!