c’est son nom de guerre, car il s’appelle Chardin, Idamore a supposé
que votre oncle devait avoir bien plus d’argent qu’il ne le disait, et
il a trouvé moyen d’envoyer, sans que ma fille s’en doutât, Élodie, sa
sœur (il lui a donné un nom de théâtre), chez nous, comme ouvrière;
Dieu de Dieu! qu’elle y a mis tout cen dessus-dessous, elle a débauché
toutes ces pauvres filles qui sont devenues indécrottables, sous votre
respect... Et elle a tant fait, qu’elle a pris pour elle le père
Thoul, et elle l’a emmené, que nous ne savons pas où, que ça nous a
mis dans un embarras, rapport à tous les billets. Nous sommes encore
aujor-d’ojord’hui sans pouvoir payer; mais ma fille qu’est là-dedans
veille aux échéances... Quand Idamore a évu le vieux à lui, rapport
à sa sœur, il a laissé là ma pauvre fille, et il est maintenant avec
une jeune promière des Funambules... Et de là, le mariage de ma fille,
comme vous allez voir...
--Mais vous savez où demeure le matelassier?... demanda Josépha.
--Le vieux père Chardin? Est-ce que ça demeure ça!... Il est ivre dès
six heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il est toute la
journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules...
--Comment, il fait les poules?... c’est un fier coq!
--Vous ne comprenez pas, madame; c’est la poule au billard, il en gagne
trois ou quatre tous les jours, et il boit...
--Des laits de poule! dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au
Boulevard, et en s’adressant à mon ami Braulard, on le trouvera...
--Je ne sais pas, madame, vu que ces événements-là se sont passés
il y a six mois. Idamore est un de ces gens qui doivent aller à la
Correctionnelle, de là à Melun, et puis... dame!...
--Au pré! dit Josépha.
--Ah! madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma fille
n’avait pas connu cet être-là, elle, elle serait... Mais elle a eu bien
de la chance, tout de même, vous me direz; car monsieur Grenouville en
est devenu amoureux au point qu’il l’a épousée...
--Et comment ce mariage-là s’est-il fait?...
--Par le désespoir d’Olympe, madame. Quand elle s’est vue abandonnée
pour la jeune première à qui elle a trempé une soupe! ah! l’a-t-elle
_giroflettée_!... et qu’elle a eu perdu le père Thoul qui l’adorait,
elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, monsieur Grenouville,
qui venait acheter beaucoup chez nous, deux cents écharpes de Chine
brodées par trimestre, l’a voulu consoler; mais, vrai ou non, elle n’a
voulu entendre à rien qu’avec la mairie et l’église.--«Je veux être
honnête!... disait-elle toujours, ou je me péris!» Et elle a tenu bon.
Monsieur Grenouville a consenti à l’épouser, à la condition qu’elle
renoncerait à nous, et nous avons consenti...
--Moyennant finance?... dit la perspicace Josépha.
--Oui, madame, dix mille francs, et une rente à mon père qui ne peut
plus travailler...
--J’avais prié votre fille de rendre le père Thoul heureux, et elle me
l’a jeté dans la crotte! Ce n’est pas bien. Je ne m’intéresserai plus
à personne! Voilà ce que c’est que de se livrer à la Bienfaisance!...
La Bienfaisance n’est décidément bonne que comme spéculation. Olympe
devait au moins m’avertir de ce tripotage-là! Si vous retrouvez le père
Thoul, d’ici à quinze jours, je vous donnerai mille francs...
--C’est bien difficile, ma bonne dame, mais il y a bien des pièces de
cent sous dans mille francs, et je vais tâcher de gagner votre argent...
--Adieu, madame Bijou.
En entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva madame Hulot
complétement évanouie; mais, malgré la perte de ses sens, son
tremblement nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les
tronçons d’une couleuvre coupée s’agitent encore. Des sels violents,
de l’eau fraîche, tous les moyens ordinaires prodigués rappelèrent la
baronne à la vie, ou, si l’on veut, au sentiment de ses douleurs.
--Ah! mademoiselle! jusqu’où est-il tombé!... dit-elle en reconnaissant
la cantatrice et se voyant seule avec elle.
--Ayez du courage, madame, répondit Josépha qui s’était mise sur un
coussin aux pieds de la baronne et qui lui baisait les mains, nous
le retrouverons; et, s’il est dans la fange, eh bien! il se lavera.
Croyez-moi, pour les personnes bien élevées, c’est une question
d’habits... Laissez-moi réparer mes torts envers vous, car je vois
combien vous êtes attachée à votre mari, malgré sa conduite, puisque
vous êtes venue ici!... Dame! ce pauvre homme! il aime les femmes...
eh! bien, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre _chique_,
vous l’auriez empêché de courailler; car vous auriez été ce que nous
savons être: _toutes les femmes_ pour un homme. Le gouvernement devrait
créer une école de gymnastique pour les honnêtes femmes! Mais les
gouvernements sont si bégueules!... ils sont menés par les hommes
que nous menons! Moi, je plains les peuples!... Mais il s’agit de
travailler pour vous, et non de rire... Eh bien! soyez tranquille,
madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez plus. Je vous ramènerai
votre Hector, comme il était il y a trente ans.
--Oh! mademoiselle, allons chez cette madame Grenouville! dit la
baronne; elle doit savoir quelque chose, peut-être verrai-je monsieur
Hulot aujourd’hui, et pourrai-je l’arracher immédiatement à la misère,
à la honte...
--Madame, je vous témoignerai par avance la reconnaissance profonde
que je vous garderai de l’honneur que vous m’avez fait, en ne montrant
pas la cantatrice Josépha, la maîtresse du duc d’Hérouville, à côté de
la plus belle, de la plus sainte image de la Vertu. Je vous respecte
trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n’est pas une humilité
de comédienne, c’est un hommage que je vous rends. Vous me faites
regretter, madame, de ne pas suivre votre sentier, malgré les épines
qui vous ensanglantent les pieds et les mains! Mais, que voulez-vous!
j’appartiens à l’Art comme vous appartenez à la Vertu...
--Pauvre fille! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs par
un singulier sentiment de sympathie commisérative, je prierai Dieu
pour vous, car vous êtes la victime de la Société, qui a besoin de
spectacles. Quand la vieillesse viendra, faites pénitence... vous serez
exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d’une...
--D’une martyre, madame, dit Josépha qui baisa respectueusement la robe
de la baronne.
Mais Adeline prit la main de la cantatrice, l’attira vers elle et la
baisa au front. Rouge de plaisir, la cantatrice reconduisit Adeline
jusqu’à sa voiture, avec les démonstrations les plus serviles.
--C’est quelque dame de charité, dit le valet de chambre à la femme de
chambre, car _elle_ n’est ainsi pour personne, pas même pour sa bonne
amie, madame Jenny Cadine!
--Attendez quelques jours, dit-elle, madame, et vous _le_ verrez, ou je
renierai le dieu de mes pères; et, pour une juive, voyez-vous, c’est
promettre la réussite.
Au moment où la baronne entrait chez Josépha, Victorin recevait dans
son cabinet une vieille femme âgée de soixante-quinze ans environ, qui,
pour parvenir jusqu’à l’avocat célèbre, mit en avant le nom terrible du
chef de la police de sûreté. Le valet de chambre annonça:--Madame de
Saint-Estève!
--J’ai pris un de mes noms de guerre, dit-elle en s’asseyant.
Victorin fut saisi d’un frisson intérieur, pour ainsi dire, à l’aspect
de cette affreuse vieille. Quoique richement mise, elle épouvantait
par les signes de méchanceté froide que présentait sa plate figure
horriblement ridée, blanche et musculeuse. Marat, en femme et à cet
âge, eût été, comme la Saint-Estève, une image vivante de la Terreur.
Cette vieille sinistre offrait dans ses petits yeux clairs la cupidité
sanguinaire des tigres. Son nez épaté, dont les narines agrandies en
trous ovales soufflaient le feu de l’enfer, rappelait le bec des plus
mauvais oiseaux de proie. Le génie de l’intrigue siégeait sur son front
bas et cruel. Ses longs poils de barbe poussés au hasard dans tous les
creux de son visage, annonçaient la virilité de ses projets. Quiconque
eût vu cette femme, aurait pensé que tous les peintres avaient manqué
la figure de Méphistophélès...
--Mon cher monsieur, dit-elle d’un ton de protection, je ne me mêle
plus de rien depuis long-temps. Ce que je vais faire pour vous,
c’est par considération pour mon cher neveu, que j’aime mieux que je
n’aimerais mon fils... Or, le préfet de police, à qui le président du
conseil a dit deux mots dans le tuyau de l’oreille, rapport à vous,
en conférant avec monsieur Chapuzot, a pensé que la police ne devait
paraître en rien dans une affaire de ce genre-là. L’on a donné carte
blanche à mon neveu; mais mon neveu ne sera là-dedans que pour le
conseil, il ne doit pas se compromettre...
--Vous êtes la tante de...
--Vous y êtes, et j’en suis un peu orgueilleuse, répondit-elle en
coupant la parole à l’avocat, car il est mon élève, un élève devenu
promptement le maître... Nous avons étudié votre affaire, et nous avons
_jaugé_ ça! Donnez-vous trente mille francs si l’on vous débarrasse de
tout ceci? je vous liquide la chose! et vous ne payez que l’affaire
faite...
--Vous connaissez les personnes.
--Non, mon cher monsieur, j’attends vos renseignements. On nous a dit:
Il y a un benêt de vieillard qui est entre les mains d’une veuve. Cette
veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de _voleuse_ qu’elle
a quarante mille francs de rente prises à deux pères de famille. Elle
est sur le point d’engloutir quatre-vingt mille francs de rente en
épousant un bonhomme de soixante et un ans; elle ruinera toute une
honnête famille, et donnera cette immense fortune à l’enfant de quelque
amant, en se débarrassant promptement de son vieux mari... Voilà le
problème.
--C’est exact! dit Victorin. Mon beau-père, monsieur Crevel...
--Ancien parfumeur, un maire; je suis dans son arrondissement sous le
nom de _mame_ Nourrisson, répondit-elle.
--L’autre personne est madame Marneffe.
--Je ne la connais pas, dit madame Saint-Estève; mais, en trois jours,
je serai à même de compter ses chemises.
--Pourriez-vous empêcher le mariage?... demanda l’avocat.
--Où en est-il?
--A la seconde publication.
--Il faudrait enlever la femme. Nous sommes aujourd’hui dimanche, il
n’y a que trois jours, car ils se marieront mercredi, c’est impossible!
Mais on peut vous la tuer...
Victorin Hulot fit un bond d’honnête homme en entendant ces six mots
dits de sang-froid.
--Assassiner!... dit-il. Et comment ferez-vous?
--Voici quarante ans, monsieur, que nous remplaçons le Destin,
répondit-elle avec un orgueil formidable, et que nous faisons tout
ce que nous voulons dans Paris. Plus d’une famille, et du faubourg
Saint-Germain, m’a dit ses secrets, allez! J’ai conclu, rompu bien
des mariages, j’ai déchiré bien des testaments, j’ai sauvé bien des
honneurs! Je parque là, dit-elle en montrant sa tête, un troupeau de
secrets qui me vaut trente-six mille francs de rente; et, vous, vous
serez un de mes agneaux, quoi! Une femme comme moi serait-elle ce que
je suis, si elle parlait de ses moyens! J’agis! Tout ce qui se fera,
mon cher maître, sera l’œuvre du hasard, et vous n’aurez pas le plus
léger remords. Vous serez comme les gens guéris par les somnambules,
ils croient au bout d’un mois que la nature a tout fait.
Victorin eut une sueur froide. L’aspect du bourreau l’aurait moins ému
que cette sœur sentencieuse et prétentieuse du Bagne; en voyant sa robe
lie-de-vin, il la crut vêtue de sang.
--Madame, je n’accepte pas le secours de votre expérience et de votre
activité, si le succès doit coûter la vie à quelqu’un, et si le moindre
fait criminel s’ensuit.
--Vous êtes un grand enfant, monsieur! répondit madame Saint-Estève.
Vous voulez rester probe à vos propres yeux, tout en souhaitant que
votre ennemi succombe.
Victorin fit un signe de dénégation.
--Oui, reprit-elle, vous voulez que cette madame Marneffe abandonne
la proie qu’elle a dans la gueule! Et comment feriez-vous lâcher à un
tigre son morceau de bœuf? Est-ce en lui passant la main sur le dos
et lui disant: _minet!_... _minet!_... Vous n’êtes pas logique. Vous
ordonnez un combat, et vous n’y voulez pas de blessures! Eh bien! je
vais vous faire cadeau de cette innocence qui vous tient tant au cœur.
J’ai toujours vu dans l’honnêteté de l’étoffe à hypocrisie! Un jour,
dans trois mois, un pauvre prêtre viendra vous demander quarante mille
francs pour une œuvre pie, un couvent ruiné dans le Levant, dans le
désert! Si vous êtes content de votre sort, donnez les quarante mille
francs au bonhomme! vous en verserez bien d’autres au fisc! Ce sera peu
de chose, allez! en comparaison de ce que vous récolterez.
Elle se dressa sur ses larges pieds à peine contenus dans des souliers
de satin que la chair débordait, elle sourit en saluant et se retira.
--Le diable a une sœur, dit Victorin en se levant.
Il reconduisit cette horrible inconnue, évoquée des antres de
l’espionnage, comme du troisième dessous de l’Opéra se dresse un
monstre au coup de baguette d’une fée dans un ballet-féerie. Après
avoir fini ses affaires au Palais, il alla chez monsieur Chapuzot, le
chef d’un des plus importants services à la Préfecture de police, pour
y prendre des renseignements sur cette inconnue. En voyant monsieur
Chapuzot seul dans son cabinet, Victorin Hulot le remercia de son
assistance.
--Vous m’avez envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir à
personnifier Paris, vu du côté criminel.
Monsieur Chapuzot déposa ses lunettes sur ses papiers, et regarda
l’avocat d’un air étonné.
--Je ne me serais pas permis de vous adresser qui que ce soit sans vous
en avoir prévenu, sans donner un mot d’introduction, répondit-il.
--Ce sera donc monsieur le préfet...
--Je ne le pense pas, dit Chapuzot. La dernière fois que le prince de
Wissembourg a dîné chez le ministre de l’intérieur, il a vu monsieur le
préfet, et il lui a parlé de la situation où vous étiez, une situation
déplorable, en lui demandant si l’on pouvait aimablement venir à
votre secours. Monsieur le préfet, vivement intéressé par la peine
que Son Excellence a montrée au sujet de cette affaire de famille, a
eu la complaisance de me consulter à ce sujet. Depuis que monsieur
le préfet a pris les rênes de cette administration, si calomniée et
si utile, il s’est, de prime abord, interdit de pénétrer dans la
Famille. Il a eu raison et en principe et comme morale; mais il a eu
tort en fait. La police, depuis quarante-cinq ans que j’y suis, a
rendu d’immenses services aux familles, de 1799 à 1815. Depuis 1820,
la Presse et le Gouvernement constitutionnel ont totalement changé
les conditions de notre existence. Aussi, mon avis a-t-il été de ne
pas s’occuper d’une semblable affaire, et monsieur le préfet a eu la
bonté de se rendre à mes observations. Le chef de la police de sûreté
a reçu devant moi l’ordre de ne pas s’avancer; et si, par hasard,
vous avez reçu quelqu’un de sa part, je le réprimanderai. Ce serait
un cas de destitution. On a bientôt dit: La police fera cela! La
police! la police! Mais, mon cher maître, le maréchal, le conseil des
ministres ignorent ce que c’est que la police. Il n’y a que la police
qui se connaisse elle-même. Les Rois, Napoléon, Louis XVIII savaient
les affaires de la leur; mais la nôtre, il n’y a eu que Fouché, que
monsieur Lenoir, monsieur de Sartines et quelques préfets, hommes
d’esprit, qui s’en sont doutés... Aujourd’hui tout est changé. Nous
sommes amoindris, désarmés! J’ai vu germer bien des malheurs privés
que j’aurais empêchés avec cinq scrupules d’arbitraire!... Nous serons
regrettés par ceux-là mêmes qui nous ont démolis quand ils seront,
comme vous, devant certaines monstruosités morales qu’il faudrait
pouvoir enlever comme nous enlevons les boues! En politique, la police
est tenue de tout prévenir, quand il s’agit du salut public; mais la
Famille, c’est sacré. Je ferais tout pour découvrir et empêcher un
attentat contre les jours du Roi! je rendrais les murs d’une maison
transparents; mais aller mettre nos griffes dans les ménages, dans les
intérêts privés!... jamais, tant que je siégerai dans ce cabinet, car
j’ai peur...
--De quoi?
--De la Presse! monsieur le député du centre gauche.
--Que dois-je faire? dit Hulot fils après une pause.
--Eh! vous vous appelez la Famille! reprit le Chef de Division, tout
est dit, agissez comme vous l’entendrez; mais vous venir en aide, mais
faire de la police un instrument des passions et des intérêts privés,
est-ce possible?... Là, voyez-vous, est le secret de la persécution
nécessaire, que les magistrats ont trouvée illégale, dirigée contre
le prédécesseur de notre chef actuel de la Sûreté. Bibi-Lupin faisait
la police pour le compte des particuliers. Ceci cachait un immense
danger social! Avec les moyens dont il disposait, cet homme eût été
formidable, il eût été une _Sous-fatalité_...
--Mais à ma place? dit Hulot.
--Oh! vous me demandez une consultation, vous qui en vendez! répliqua
monsieur Chapuzot. Allons donc, mon cher maître, vous vous moquez de
moi.
Hulot salua le Chef de Division, et s’en alla sans voir l’imperceptible
mouvement d’épaules qui échappa au fonctionnaire, quand il se leva pour
le reconduire.--Et ça veut être un homme d’État!... se dit monsieur
Chapuzot en reprenant ses rapports.
Victorin revint chez lui, gardant ses perplexités, et ne pouvant les
communiquer à personne. A dîner, la baronne annonça joyeusement à ses
enfants que, sous un mois, leur père pourrait partager leur aisance et
achever paisiblement ses jours en famille.
--Ah! je donnerais bien mes trois mille six cents francs de rente pour
voir le baron ici! s’écria Lisbeth. Mais, ma bonne Adeline, ne conçois
pas de pareilles joies par avance!... je t’en prie.
--Lisbeth a raison, dit Célestine. Ma chère mère, attendez l’événement.
La baronne, tout cœur, tout espérance, raconta sa visite à Josépha,
trouva ces pauvres filles malheureuses dans leur bonheur, et parla de
Chardin, le matelassier, le père du garde-magasin d’Oran, en montrant
ainsi qu’elle ne se livrait pas à un faux espoir.
Lisbeth, le lendemain matin, était à sept heures, dans un fiacre, sur
le quai de la Tournelle, où elle fit arrêter à l’angle de la rue de
Poissy.
--Allez, dit-elle au cocher, rue des Bernardins, au numéro sept, c’est
une maison à allée, et sans portier. Vous monterez au quatrième étage,
vous sonnerez à la porte à gauche, sur laquelle d’ailleurs vous lirez:
«Mademoiselle Chardin, repriseuse de dentelles et de cachemires.» On
viendra. Vous demanderez _le chevalier_. On vous répondra: «Il est
sorti.» Vous direz: «Je le sais bien, mais trouvez-le, car _sa bonne_
est là sur le quai, dans un fiacre, et veut le voir...»
Vingt minutes après, un vieillard, qui paraissait âgé de quatre-vingts
ans, aux cheveux entièrement blancs, le nez rougi par le froid dans
une figure pâle et ridée comme celle d’une vieille femme, allant d’un
pas traînant, les pieds dans des pantoufles de lisière, le dos voûté,
vêtu d’une redingote d’alpaga chauve, ne portant pas de décoration,
laissant passer à ses poignets les manches d’un gilet tricoté, et la
chemise d’un jaune inquiétant, se montra timidement, regarda le fiacre,
reconnut Lisbeth, et vint à la portière.
--Ah! mon cher cousin, dit-elle, dans quel état vous êtes!
--Élodie prend tout pour elle! dit le baron Hulot. Ces Chardins sont
des canailles puantes...
--Voulez-vous revenir avec nous?
--Oh! non, non, dit le vieillard, je voudrais passer en Amérique...
--Adeline est sur vos traces...
--Ah! si l’on pouvait payer mes dettes, demanda le baron d’un air
défiant, car Samanon me poursuit.
--Nous n’avons pas encore payé votre arriéré, votre fils doit encore
cent mille francs...
--Pauvre garçon!
--Et votre pension ne sera libre que dans sept à huit mois... Si vous
voulez attendre, j’ai là deux mille francs!
Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.
--Donne, Lisbeth! Que Dieu te récompense! Donne! je sais où aller!
--Mais vous me le direz, vieux monstre?
--Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j’ai découvert un petit
ange, une bonne créature, une innocente et qui n’est pas assez âgée
pour être encore dépravée.
--Songez à la cour d’assises, dit Lisbeth qui se flattait d’y voir un
jour Hulot.
--Eh! c’est rue de Charonne! dit le baron Hulot, un quartier où
tout arrive sans esclandre. Va, l’on ne me trouvera jamais. Je me
suis déguisé, Lisbeth, en père Thorec, on me prendra pour un ancien
ébéniste, la petite m’aime, et je ne me laisserai plus manger la laine
sur le dos.
--Non, c’est fait! dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je vous y
conduisais, cousin?...
Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant mademoiselle
Élodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman lu.
En une demi-heure pendant laquelle le baron Hulot ne parla que de
la petite Atala Judix à Lisbeth, car il était arrivé par degrés
aux affreuses passions qui ruinent les vieillards, sa cousine le
déposa, muni de deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg
Saint-Antoine, à la porte d’une maison à façade suspecte et menaçante.
--Adieu, cousin, tu seras maintenant le _père Thorec_, n’estce pas?
Ne m’envoie que des commissionnaires, et en les prenant toujours à des
endroits différents.
--C’est dit. Oh! je suis bien heureux! dit le baron dont la figure fut
éclairée par la joie d’un futur et tout nouveau bonheur.
--On ne le trouvera pas là, se dit Lisbeth qui fit arrêter son
fiacre au boulevard Beaumarchais, d’où elle revint, en omnibus, rue
Louis-le-Grand.
Le lendemain, Crevel fut annoncé chez ses enfants, au moment où toute
la famille était réunie au salon, après le déjeuner. Célestine courut
se jeter au cou de son père, et se conduisit comme s’il était venu la
veille, quoique, depuis deux ans, ce fût sa première visite.
--Bonjour, mon père! dit Victorin en lui tendant la main.
--Bonjour, mes enfants! dit l’important Crevel. Madame la baronne, je
mets mes hommages à vos pieds. Dieu! comme ces enfants grandissent!
ça nous chasse! ça nous dit:--Grand-papa, je veux ma place au
soleil!--Madame la comtesse, vous êtes toujours admirablement belle!
ajouta-t-il en regardant Hortense.--Et voilà le reste de nos écus!
ma cousine Bette, la vierge sage. Mais vous êtes tous très-bien
ici... dit-il après avoir distribué ces phrases à chacun et en les
accompagnant de gros rires qui remuaient difficilement les masses
rubicondes de sa large figure.
Et il regarda le salon de sa fille avec une sorte de dédain.
--Ma chère Célestine, je te donne tout mon mobilier de la rue
des Saussayes, il fera très-bien ici. Ton salon a besoin d’être
renouvelé... Ah! voilà ce petit drôle de Wenceslas! Eh bien!
sommes-nous sages, mes petits enfants? il faut avoir des mœurs.
--Pour ceux qui n’en ont pas, dit Lisbeth.
--Ce sarcasme, ma chère Lisbeth, ne me concerne plus. Je vais, mes
enfants, mettre un terme à la fausse position où je me trouvais depuis
si long-temps; et, en bon père de famille, je viens vous annoncer mon
mariage, là, tout bonifacement.
--Vous avez le droit de vous marier, dit Victorin, et, pour mon compte
je vous rends la parole que vous m’avez donnée en m’accordant la main
de ma chère Célestine...
--Quelle parole? demanda Crevel.
--Celle de ne pas vous marier, répondit l’avocat. Vous me rendrez la
justice d’avouer que je ne vous demandais pas cet engagement, que vous
l’avez bien volontairement pris malgré moi, car je vous ai, dans ce
temps, fait observer que vous ne deviez pas vous lier ainsi.
--Oui, je m’en souviens, mon cher ami, dit Crevel honteux. Et, ma
foi, tenez!... mes chers enfants, si vous vouliez bien vivre avec
madame Crevel, vous n’auriez pas à vous repentir... Votre délicatesse,
Victorin, me touche... On n’est pas impunément généreux avec moi...
Voyons, sapristi! accueillez bien votre belle-mère, venez à mon
mariage!...
--Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée? dit
Célestine.
--Mais c’est le secret de la comédie, reprit Crevel... Ne jouons pas à
cache-cache! Lisbeth a dû vous dire...
--Mon cher monsieur Crevel, répliqua la Lorraine, il est des noms qu’on
ne prononce pas ici...
--Eh bien! c’est madame Marneffe!