--Voici Lisbeth! dit Hortense. Eh bien! cousine, comment va l’enfer de

la rue Barbet?

--Mal pour vous, mes enfants. Ton mari, ma bonne Hortense, est plus

ivre que jamais de cette femme, qui, j’en conviens, éprouve pour lui

une passion folle. Votre père, chère Célestine, est d’un aveuglement

royal. Ceci n’est rien, c’est ce que je vais observer tous les quinze

jours, et vraiment je suis heureuse de n’avoir jamais su ce qu’est un

homme... C’est de vrais animaux! Dans cinq jours d’ici, Victorin et

vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune de votre père!

--Les bans sont publiés?... dit Célestine.

--Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J’ai dit à ce

monstre, qui marche sur les traces de l’autre, que, s’il voulait vous

sortir de l’embarras où vous étiez, en libérant votre maison, vous en

seriez reconnaissants, que vous recevriez votre belle-mère...

Hortense fit un geste d’effroi.

--Victorin avisera... répondit Célestine froidement.

--Savez-vous ce que monsieur le maire m’a répondu? reprit Lisbeth:--«Je

veux les laisser dans l’embarras, on ne dompte les chevaux que par la

faim, le défaut de sommeil et le sucre!» Le baron Hulot valait mieux

que monsieur Crevel. Ainsi, mes pauvres enfants, faites votre deuil de

la succession. Et quelle fortune! Votre père a payé les trois millions

de la terre de Presles, et il lui reste trente mille francs de rente!

Oh! il n’a pas de secrets pour moi! Il parle d’acheter l’hôtel de

Navarreins, rue du Bac. Madame Marneffe possède, elle, quarante mille

francs de rente.--Ah! voilà notre ange gardien, voici ta mère!...

s’écria-t-elle en entendant le roulement d’une voiture.

La baronne, en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre

au groupe de la famille. A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant de

douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d’un

frisson de fièvre, Adeline, devenue pâle et ridée, conservait une

belle taille, des lignes magnifiques et sa noblesse naturelle. On

disait en la voyant:--Elle a dû être bien belle! Dévorée par le chagrin

d’ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager dans

cette oasis parisienne, dans la retraite et le silence, le bien-être

dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté des

ruines. A chaque lueur d’espoir évanouie, à chaque recherche inutile,

Adeline tombait dans des mélancolies noires qui désespéraient ses

enfants. La baronne, partie le matin avec une espérance, était

impatiemment attendue. Un intendant-général, l’obligé de Hulot, à qui

ce fonctionnaire devait sa fortune administrative, disait avoir aperçu

le baron dans une loge au théâtre de l’Ambigu-Comique avec une femme

d’une beauté splendide. Adeline était allée chez le baron Vernier. Ce

haut fonctionnaire, tout en affirmant avoir vu son vieux protecteur,

et prétendant que sa manière d’être avec cette femme pendant la

représentation accusait un mariage clandestin, venait de dire à madame

Hulot que son mari, pour éviter de le rencontrer, était sorti bien

avant la fin du spectacle.--Il était comme un homme en famille, et sa

mise annonçait une gêne cachée, ajouta-t-il en terminant.

--Eh bien? dirent les trois femmes à la baronne.

--Eh bien! monsieur Hulot est à Paris; et c’est déjà pour moi, répondit

Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de nous.

--Il ne paraît pas s’être amendé! dit Lisbeth quand Adeline eut fini de

raconter son entrevue avec le baron Vernier, il se sera mis avec une

petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l’argent? Je parie qu’il en

demande à ses anciennes maîtresses, à mademoiselle Jenny Cadine ou à

Josépha.

La baronne eut un redoublement dans le jeu constant de ses nerfs, elle

essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et les leva douloureusement

vers le ciel.

--Je ne crois pas qu’un grand-officier de la Légion-d’Honneur soit

descendu si bas, dit-elle.

--Pour son plaisir, reprit Lisbeth, que ne ferait-il pas? il a volé

l’État, il volera les particuliers, il assassinera peut-être.

--Oh! Lisbeth! s’écria la baronne, garde ces pensées-là pour toi.

En ce moment, Louise vint jusqu’au groupe formé par la famille, auquel

s’étaient joints les deux petits Hulot et le petit Wenceslas pour voir

si les poches de leur grand’mère contenaient des friandises.

--Qu’y a-t-il, Louise?... demanda-t-on.

--C’est un homme qui demande mademoiselle Fischer.

--Quel homme est-ce? dit Lisbeth.

--Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme un

matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l’eau-de-vie... C’est

un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.

Cette description peu engageante eut pour effet de faire aller vivement

Lisbeth dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Grand, où elle

trouva l’homme fumant une pipe dont le culotage annonçait un artiste en

fumerie.

--Pourquoi venez-vous ici, père Chardin? lui dit-elle. Il est convenu

que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois à la porte de

l’hôtel Marneffe, rue Barbet-de-Jouy; j’en arrive après y être restée

cinq heures, et vous n’y êtes pas venu?...

--J’y suit été, ma respectable et charitable demoiselle! répondit le

matelassier; maiz-i-le y avait une poule d’honneur au café des Savants,

rue du Cœur-Volant, et chacun a ses passions. Moi c’est le billard.

Sans le billard, je mangerais dans l’argent; car, saisissez bien ceci!

dit-il en cherchant un papier dans le gousset de son pantalon déchiré,

le billard entraîne le petit verre et la prune à l’eau-de-vie...

C’est ruineux, comme toutes les belles choses, par les accessoires.

Je connais la consigne, mais le vieux est dans un si grand embarras,

que je suis venu sur le terrain défendu... Si notre crin était tout

crin, on se laisserait dormir dessus; mais il a du mélange! Dieu n’est

pas pour tout le monde, comme on dit, il a des préférences; c’est

son droit. Voici l’écriture de votre parent estimable et très-ami du

matelas... C’est là son opinion politique.

Le père Chardin essaya de tracer dans l’atmosphère des zigzags avec

l’index de sa main droite.

Lisbeth, sans écouter, lisait ces deux lignes:

«Chère cousine, soyez ma providence! Donnez-moi trois cents francs

aujourd’hui.

»HECTOR.»

--Pourquoi veut-il tant d’argent?

--Le _popriétaire_! dit le père Chardin qui tâchait toujours de

dessiner des arabesques. Et puis, mon fils est revenu de l’Algérie par

l’Espagne, Bayonne et... il n’a rien pris, contre son habitude; car,

c’est un _guerdin_ fini, sous votre respect, mon fils. Que voulez-vous?

il a faim; mais il va vous rendre ce que nous lui prêterons, car il

veut faire une _comme on dite_; il a des idées qui peuvent le mener

loin...

--En police correctionnelle! reprit Lisbeth. C’est l’assassin de mon

oncle! je ne l’oublierai pas.

--Lui, saigner un poulet! il ne le pourrait pas!... respectable

demoiselle.

--Tenez! voilà trois cents francs, dit Lisbeth en tirant quinze pièces

d’or de sa bourse. Allez-vous-en, et ne revenez jamais ici...

Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres d’Oran jusqu’à la

porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.

--Toutes les fois que cet homme-là viendra, si, par hasard, il vient,

vous ne laisserez pas entrer, et vous lui direz que je n’y suis pas.

S’il cherchait à savoir si monsieur Hulot fils, si madame la baronne

Hulot demeurent ici, vous lui répondriez que vous ne connaissez pas ces

personnes-là...

--C’est bien, mademoiselle.

--Il y va de votre place, en cas d’une sottise, même involontaire, dit

la vieille fille à l’oreille de la portière.--Mon cousin, dit-elle à

l’avocat qui rentrait, vous êtes menacé d’un grand malheur.

--Lequel?

--Votre femme aura, dans quelques jours d’ici, madame Marneffe pour

belle-mère.

--C’est ce que nous verrons! répondit Victorin.

Depuis six mois, Lisbeth payait exactement une petite pension à son

protecteur, le baron Hulot, de qui elle était la protectrice; elle

connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes

d’Adeline à qui, lorsqu’elle la voyait gaie et pleine d’espoir, elle

disait, comme on vient de le voir:--Attendez-vous à lire quelque jour

le nom de mon pauvre cousin à l’article Tribunaux. En ceci, comme

précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance. Elle avait

éveillé la prudence de Victorin. Victorin avait résolu d’en finir avec

cette épée de Damoclès, incessamment montrée par Lisbeth, et avec le

démon femelle à qui sa mère et la famille devaient tant de malheurs. Le

prince de Wissembourg, qui connaissait la conduite de madame Marneffe,

appuyait l’entreprise secrète de l’avocat, il lui avait promis, comme

promet un président du conseil, l’intervention cachée de la police

pour éclairer Crevel, et pour sauver toute une fortune des griffes de

la diabolique courtisane à laquelle il ne pardonnait ni la mort du

maréchal Hulot, ni la ruine totale du Conseiller-d’État.

Ces mots:--«Il en demande à ses anciennes maîtresses!» dits par

Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit la baronne. Semblable aux

malades condamnés qui se livrent aux charlatans, semblable aux gens

arrivés dans la dernière sphère dantesque du désespoir, ou aux noyés

qui prennent des bâtons flottants pour des amarres, elle finit par

croire la bassesse dont le seul soupçon l’avait indignée, et elle eut

l’idée d’appeler à son secours une de ces odieuses femmes. Le lendemain

matin, sans consulter ses enfants, sans dire un mot à personne, elle

alla chez mademoiselle Josépha Mirah, prima donna de l’Académie royale

de Musique, y chercher ou y perdre l’espoir qui venait de luire comme

un feu follet. A midi, la femme de chambre de la célèbre cantatrice

lui remettait la carte de la baronne Hulot, en lui disant que cette

personne attendait à sa porte après avoir fait demander si mademoiselle

pouvait la recevoir.

--L’appartement est-il fait?

--Oui, mademoiselle.

--Les fleurs sont-elles renouvelées?

--Oui, mademoiselle.

--Dis à Jean d’y donner un coup d’œil, que rien n’y cloche, avant d’y

introduire cette dame, et qu’on ait pour elle les plus grands respects.

Va, reviens m’habiller, car je veux être crânement belle! Elle alla

se regarder dans sa psyché.--Ficelons-nous! se dit-elle. Il faut que

le Vice soit sous les armes devant la Vertu! Pauvre femme! que me

veut-elle?... Ça me trouble, moi! de voir

Du malheur auguste victime!...

Elle achevait de chanter cet air célèbre, quand sa femme de chambre

rentra.

--Madame, dit la femme de chambre, cette dame est prise d’un

tremblement nerveux...

--Offrez de la fleur d’oranger, du rhum, un potage!...

--C’est fait, mademoiselle, mais elle a tout refusé, en disant que

c’était une petite infirmité, des nerfs agacés...

--Où l’avez-vous fait entrer?...

--Dans le grand salon.

--Dépêche-toi, ma fille! Allons, mes plus belles pantoufles, ma robe

de chambre en fleurs par Bijou, tout le tremblement des dentelles.

Fais-moi une coiffure à étonner une femme... Cette femme tient le rôle

opposé au mien! Et qu’on dise à cette dame... (Car c’est une grande

dame, ma fille! c’est encore mieux, c’est ce que tu ne seras jamais:

une femme dont les prières délivrent des âmes de votre purgatoire.)

Qu’on lui dise que je suis au lit, que j’ai joué hier, que je me lève...

La baronne introduite dans le grand salon de l’appartement de Josépha,

ne s’aperçut pas du temps qu’elle y passa, quoiqu’elle y attendît une

grande demi-heure. Ce salon, déjà renouvelé depuis l’installation de

Josépha dans ce petit hôtel, était en soieries couleur _massaca_ et or.

Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient dans leurs petites

maisons et dont tant de restes magnifiques témoignent de ces _folies_

qui justifiaient si bien leur nom, éclatait avec la perfection due aux

moyens modernes, dans les quatre pièces ouvertes, dont la température

douce était entretenue par un calorifère à bouches invisibles. La

baronne étourdie examinait chaque objet d’art dans un étonnement

profond. Elle y trouvait l’explication de ces fortunes fondues au

creuset sous lequel le Plaisir et la Vanité attisent un feu dévorant.

Cette femme qui, depuis vingt-six ans, vivait au milieu des froides

reliques du luxe impérial, dont les yeux contemplaient des tapis à

fleurs éteintes, des bronzes dédorés, des soieries flétries comme son

cœur, entrevit la puissance des séductions du Vice en en voyant les

résultats. On ne pouvait point ne pas envier ces belles choses, ces

admirables créations auxquelles les grands artistes inconnus qui font

le Paris actuel et sa production européenne avaient tous contribué.

Là, tout surprenait par la perfection de la chose unique. Les modèles

étant brisés, les formes, les figurines, les sculptures étaient toutes

originales. C’est là le dernier mot du luxe aujourd’hui. Posséder

des choses qui ne soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois

opulents qui se croient luxueux quand ils étalent des richesses

dont sont encombrés les magasins, c’est le cachet du vrai luxe, le

luxe des grands seigneurs modernes, étoiles éphémères du firmament

parisien. En examinant des jardinières pleines de fleurs exotiques

les plus rares, garnies de bronzes ciselés et faits dans le genre dit

de Boule, la baronne fut effrayée de ce que cet appartement contenait

de richesses. Nécessairement ce sentiment dut réagir sur la personne

autour de qui ces profusions ruisselaient. Adeline pensa que Josépha

Mirah, dont le portrait dû au pinceau de Joseph Bridau, brillait dans

le boudoir voisin, était une cantatrice de génie, une Malibran, et

elle s’attendit à voir une vraie lionne. Elle regretta d’être venue.

Mais elle était poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par

un dévouement si peu calculateur, qu’elle rassembla son courage pour

soutenir cette entrevue. Puis, elle allait satisfaire cette curiosité,

qui la poignait, d’étudier le charme que possédaient ces sortes de

femmes, pour extraire tant d’or des gisements avares du sol parisien.

La baronne se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans ce

luxe; mais elle portait bien sa robe en velours à guimpe, sur laquelle

s’étalait une belle collerette en magnifique dentelle; son chapeau de

velours en même couleur lui seyait. En se voyant encore imposante comme

une reine, toujours reine même quand elle est détruite, elle pensa

que la noblesse du malheur valait la noblesse du talent. Après avoir

entendu ouvrir et fermer des portes, elle aperçut enfin Josépha. La

cantatrice ressemblait à la Judith d’Alloris, gravée dans le souvenir

de tous ceux qui l’ont vue dans le palais Pitti, auprès de la porte

d’un grand salon: même fierté de pose, même visage sublime, des cheveux

noirs tordus sans apprêt, et une robe de chambre jaune à mille fleurs

brodées, absolument semblable au brocart dont est habillée l’immortelle

homicide créée par le neveu du Bronzino.

--Madame la baronne, vous me voyez confondue de l’honneur que vous me

faites en venant ici, dit la cantatrice qui s’était promis de bien

jouer son rôle de grande dame.

Elle avança elle-même un fauteuil ganache à la baronne, et prit pour

elle un pliant. Elle reconnut la beauté disparue de cette femme, et

fut saisie d’une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblement

nerveux que la moindre émotion rendait convulsif. Elle lut d’un seul

regard cette vie sainte que jadis Hulot et Crevel lui dépeignaient; et

non-seulement elle perdit alors l’idée de lutter avec cette femme, mais

encore elle s’humilia devant cette grandeur qu’elle comprit. La sublime

artiste admira ce dont se moquait la courtisane.

--Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir qui fait recourir à

tous les moyens...

Un geste de Josépha fit comprendre à la baronne qu’elle venait de

blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l’artiste.

Ce regard plein de supplication éteignit la flamme des yeux de Josépha

qui finit par sourire. Ce fut entre ces deux femmes un jeu muet

d’une horrible éloquence.

[Illustration: JOSÉPHA. LA BARONNE HULOT.

Elle prit la main de la baronne.

(LA COUSINE BETTE.)]

--Voici deux ans et demi que monsieur Hulot a quitté sa famille, et

j’ignore où il est, quoique je sache qu’il habite Paris, reprit la

baronne d’une voix émue. Un rêve m’a donné l’idée, absurde peut-être,

que vous avez dû vous intéresser à monsieur Hulot. Si vous pouviez me

mettre à même de revoir monsieur Hulot... Oh! mademoiselle, je prierais

Dieu pour vous, tous les jours, pendant le temps que je resterai sur

cette terre...

Deux grosses larmes qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice en

annoncèrent la réponse.

--Madame, dit-elle avec l’accent d’une profonde humilité, je vous ai

fait du mal sans vous connaître; mais maintenant que j’ai le bonheur,

en vous voyant, d’avoir entrevu la plus grande image de la Vertu sur

la terre, croyez que je sens la portée de ma faute, j’en conçois un

sincère repentir; aussi, comptez que je suis capable de tout pour la

réparer!...

Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu s’opposer à

ce mouvement, elle la baisa de la façon la plus respectueuse, et alla

jusqu’à l’abaissement en pliant un genou. Puis elle se releva fière

comme lorsqu’elle entrait en scène dans le rôle de Mathilde, et sonna.

--Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez à cheval, et crevez-le

s’il le faut, trouvez-moi la petite Bijou, rue Saint-Maur-du-Temple,

amenez-la-moi, faites-la monter en voiture, et payez le cocher

pour qu’il arrive au galop. Ne perdez pas une minute... ou je vous

renvoie.--Madame, dit-elle en revenant à la baronne et lui parlant

d’une voix pleine de respect, vous devez me pardonner. Aussitôt que

j’ai eu le duc d’Hérouville pour protecteur, je vous ai renvoyé le

baron, en apprenant qu’il ruinait pour moi sa famille. Que pouvais-je

faire de plus? Dans la carrière du théâtre, une protection nous est

nécessaire à toutes au moment où nous y débutons. Nos appointements

ne soldent pas la moitié de nos dépenses, nous nous donnons donc des

maris temporaires... Je ne tenais pas à monsieur Hulot, qui m’a fait

quitter un homme riche, une bête vaniteuse. Le père Crevel m’aurait

certainement épousée...

--Il me l’a dit, fit la baronne en interrompant la cantatrice.

--Eh bien! voyez-vous, madame! je serais une honnête femme aujourd’hui,

n’ayant eu qu’un mari légal!

--Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne, Dieu les

appréciera. Mais moi, loin de vous faire des reproches, je suis venue

au contraire contracter envers vous une dette de reconnaissance.

--Madame, j’ai pourvu, voici bientôt trois ans, aux besoins de monsieur

le baron...

--Vous, s’écria la baronne à qui des larmes vinrent aux yeux. Ah! que

puis-je pour vous? je ne puis que prier...

--Moi! et monsieur le duc d’Hérouville, reprit la cantatrice, un noble

cœur, un vrai gentilhomme...

Et Josépha raconta l’emménagement et le mariage du père Thoul.

--Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon ami, grâce à vous, n’a

manqué de rien?

--Nous avons tout fait pour cela, madame.

--Et où se trouve-t-il?

--Monsieur le duc m’a dit, il y a six mois environ, que le baron, connu

de son notaire sous le nom de Thoul, avait épuisé les huit mille francs

qui devaient n’être remis que par parties égales de trois en trois

mois, répondit Josépha. Ni moi ni monsieur d’Hérouville nous n’avons

entendu parler du baron. Notre vie, à nous autres, est si occupée,

si remplie, que je n’ai pu courir après le père Thoul. Par aventure,

depuis six mois, Bijou, ma brodeuse, sa... comment dirais-je?

--Sa maîtresse, dit madame Hulot.

--Sa maîtresse, répéta Josépha, n’est pas venue ici. Mademoiselle

Olympe Bijou pourrait fort bien avoir divorcé. Le divorce est fréquent

dans notre arrondissement.

Josépha se leva, fourragea les fleurs rares de ses jardinières, et

fit un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l’attente

était, disons-le, entièrement trompée. Semblable à ces bons bourgeois

qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres mangeant,

buvant, marchant, parlant, tout autrement que les autres hommes, la

baronne espérait voir Josépha la fascinatrice, Josépha la cantatrice,

la courtisane spirituelle et amoureuse; et elle trouvait une femme

calme et posée, ayant la noblesse de son talent, la simplicité d’une

actrice qui se sait reine le soir, et enfin, mieux que cela, une fille

qui rendait par ses regards, par son attitude et ses façons, un plein

et entier hommage à la femme vertueuse, à la _Mater dolorosa_ de

l’hymne saint, et qui en fleurissait les plaies, comme en Italie on

fleurit la Madone.

--Madame, vint dire le valet revenu au bout d’une demi-heure, la mère

Bijou est en route; mais il ne faut pas compter sur la petite Olympe.

La brodeuse de madame est devenue bourgeoise, elle est mariée...

--En détrempe?... demanda Josépha.

--Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d’un magnifique

établissement, elle a épousé le propriétaire d’un grand magasin de

nouveautés où l’on a dépensé des millions, sur le boulevard des

Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à ses sœurs et

à sa mère. Elle est madame Grenouville. Ce gros négociant...

--Un Crevel!

--Oui, madame, dit le valet. Il a reconnu trente mille francs de rente

au contrat de mademoiselle Bijou. Sa sœur aînée va, dit-on, aussi

épouser un riche boucher.

--Votre affaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice à la

baronne. Monsieur le baron n’est plus où je l’avais casé.

Dix minutes après, on annonça madame Bijou. Josépha, par prudence, fit

passer la baronne dans son boudoir, en en tirant la portière.

--Vous l’intimideriez, dit-elle à la baronne, elle ne lâcherait rien

en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez-moi la

confesser! Cachez-vous là, vous entendrez tout. Cette scène se joue

aussi souvent dans la vie qu’au théâtre.--Eh bien! mère Bijou, dit la

cantatrice à une vieille femme enveloppée d’étoffe dite _tartan_, et

qui ressemblait à une portière endimanchée, vous voilà tous heureux?

votre fille a eu de la chance!

--Oh! heureuse... ma fille nous donne cent francs par mois, et

elle va en voiture, et elle mange dans de l’argent, elle est

_miyonaire_. Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A mon âge,

travailler!... Est-ce un bienfait?

--Elle a tort d’être ingrate, car elle vous doit sa beauté, reprit

Josépha; mais pourquoi n’est-elle pas venue me voir? C’est moi qui l’ai

tirée de peine en la mariant à mon oncle...

--Oui, madame, le père Thoul!... Mais il est ben vieux, ben cassé...

--Qu’en avez-vous donc fait? Est-il chez vous?... Elle a eu bien tort

de s’en séparer, le voilà riche à millions...

--Ah! Dieu de Dieu, fit la mère Bijou... c’est ce qu’on lui disait

quand elle se comportait mal avec lui qu’était la douceur même, pauvre

vieux! Ah! le faisait-elle _trimer_! Olympe a été pervertie, madame!

--Et comment!

--Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur, petit-neveu

d’un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Ce _faigniant_,

comme tous les jolis garçons, un _souteneur_ de pièces, quoi! est la

coqueluche du boulevard du Temple où il travaille aux pièces nouvelles,

et _soigne les entrées_ des actrices, comme il dit. Dans la matinée,

il déjeune; avant le spectacle, il dîne pour se monter la tête; enfin

il aime les liqueurs et le billard de naissance.--«C’est pas un état

cela!» que je disais à Olympe.

--C’est malheureusement un état, dit Josépha.

--Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame, ne

voyait pas bonne compagnie, à preuve qu’il a failli être arrêté dans

l’estaminet où sont les voleurs; mais, pour lors, monsieur Braulard,

le chef de la claque, l’a réclamé. Ça porte des boucles d’oreilles

en or, et ça vit de ne rien faire, aux crochets des femmes qui sont

folles de ces bels hommes-là! Il a mangé tout l’argent que monsieur

Thoul donnait à la petite. L’établissement allait fort mal. Ce qui

venait de la broderie allait au billard. Pour lors, ce gars-là, madame,

avait une sœur jolie, qui faisait le même état que son frère, une pas

grand’chose, dans le quartier des étudiants.

--Une lorette de la Chaumière, dit Josépha.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 29 / 62 段