propret, qui ne prend pas de tabac, sain comme mon œil, qui vaut un
jeune homme? tu te marieras avec lui au Treizième, il vivra bien
gentiment avec vous, il vous donnera sept mille francs pour être à
votre compte, il te meublera un appartement tout en acajou; puis, si
tu es sage, il te mènera quelquefois au spectacle. Il te donnera cent
francs par mois pour toi, et cinquante francs pour la dépense!» Je
connais Bijou, c’est moi-même à quatorze ans! J’ai sauté de joie quand
cet abominable Crevel m’a fait ces atroces propositions-là! Eh bien!
vieux, tu seras emballé là pour trois ans. C’est sage, c’est honnête,
et ça aura d’ailleurs des illusions pour trois ou quatre ans, pas plus.
Hulot n’hésitait pas, son parti de refuser était pris; mais, pour
remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien à sa
manière, il eut l’air de balancer entre le Vice et la Vertu.
--Ah çà! tu restes froid comme un pavé en décembre! reprit-elle
étonnée. Voyons! tu fais le bonheur d’une famille composée d’un
grand-père qui trotte, d’une mère qui s’use à travailler, et de deux
sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux trente-deux sous
en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu es la cause chez
toi, tu rachètes tes fautes en t’amusant comme une lorette à Mabille.
Hulot, pour mettre un terme à cette séduction, fit le geste de compter
de l’argent.
--Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon duc te
prêtera dix mille francs: sept mille pour un établissement de broderie
au nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et tous les trois mois,
tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un billet. Quand tu
recouvreras ta pension, tu rendras au duc ces dix-sept mille francs-là.
En attendant, tu seras heureux comme un coq en pâte, et perdu dans
un trou à ne pas pouvoir être trouvé par la police! Tu te mettras en
grosse redingote de castorine, tu auras l’air d’être un propriétaire
aisé du quartier. Nomme-toi Thoul, si c’est ta fantaisie. Moi, je te
donne à Bijou comme un de mes oncles venu d’Allemagne en faillite, et
tu seras chouchouté comme un dieu. Voilà, papa!... Qui sait? Peut-être
ne regretteras-tu rien? Si par hasard tu t’ennuyais, garde une de tes
belles pelures, tu viendras ici me demander à dîner et passer la soirée.
--Moi, qui voulais devenir vertueux, rangé!... Tiens, fais-moi prêter
vingt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, à l’exemple
de mon ami d’Aiglemont quand Nucingen l’a ruiné...
--Toi! s’écria Josépha, laisse donc les mœurs aux épiciers, aux simples
tourlouroux, aux citoyens frrrrançais, qui n’ont que la vertu pour se
faire valoir! Toi! tu es né pour être autre chose qu’un jobard, tu es
en homme ce que je suis en femme: un génie _gouapeur_!
--La nuit porte conseil, nous causerons de tout cela demain.
--Tu vas dîner avec le duc. Mon d’Hérouville te recevra poliment, comme
si tu avais sauvé l’État! et demain tu prendras un parti. Allons, de
la gaieté, mon vieux? La vie est un vêtement: quand il est sale, on le
brosse! quand il est troué, on le raccommode, mais on reste vêtu tant
qu’on peut!
Cette philosophie du vice et son entrain dissipèrent les chagrins
cuisants de Hulot.
Le lendemain à midi, après un succulent déjeuner, Hulot vit entrer un
de ces vivants chefs-d’œuvre que Paris, seul au monde, peut fabriquer
à cause de l’incessant concubinage du Luxe et de la Misère, du Vice et
de l’Honnêteté, du Désir réprimé et de la Tentation renaissante, qui
rend cette ville l’héritière des Ninive, des Babylone et de la Rome
impériale. Mademoiselle Olympe Bijou, petite fille de seize ans, montra
le visage sublime que Raphaël a trouvé pour ses vierges, des yeux d’une
innocence attristée par des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs,
armés de longs cils, et dont l’humidité se desséchait sous le feu de
la Nuit laborieuse, des yeux assombris par la fatigue; mais un teint
de porcelaine et presque maladif; mais une bouche comme une grenade
entr’ouverte, un sein tumultueux, des formes pleines, de jolies mains,
des dents d’un émail distingué, des cheveux noirs abondants, le tout
ficelé d’indienne à soixante-quinze centimes le mètre, orné d’une
collerette brodée, monté sur des souliers de peau sans clous, et décoré
de gants à vingt-neuf sous. L’enfant, qui ne connaissait pas sa valeur,
avait fait sa plus belle toilette pour venir chez la grande dame. Le
baron, repris par la main griffue de la Volupté, sentit toute sa vie
s’échapper par ses yeux. Il oublia tout devant cette sublime créature.
Il fut comme le chasseur apercevant le gibier: devant un empereur, on
le met en joue!
--Et, lui dit Josépha dans l’oreille, c’est garanti neuf, c’est
honnête! et pas de pain. Voilà Paris! J’ai été ça!
--C’est dit, répliqua le vieillard en se levant et se frottant les
mains.
Quand Olympe Bijou fut partie, Josépha regarda le baron d’un air
malicieux.
--Si tu ne veux pas avoir du désagrément, papa, dit-elle, sois sévère
comme un procureur-général sur son siége. Tiens la petite en bride,
sois Bartholo! Gare aux Auguste, aux Hippolyte, aux Nestor, aux
Victor, à tous les _or_! Dame! une fois que ça sera vêtu, nourri,
si ça lève la tête, tu seras mené comme un Russe... Je vais voir à
t’emménager. Le duc fait bien les choses; il te prête, c’est-à-dire il
te donne dix mille francs, et il en met huit chez son notaire qui sera
chargé de te compter six cents francs tous les trimestres, car je te
crains. Suis-je gentille?...
--Adorable!
Dix jours après avoir abandonné sa famille, au moment où, tout en
larmes, elle était groupée autour du lit d’Adeline mourante, et qui
disait d’une voix faible: «Que fait-il?» Hector, sous le nom de Thoul,
rue Saint-Maur, se trouvait avec Olympe à la tête d’un établissement de
broderie, sous la déraison sociale Thoul et Bijou.
Victorin Hulot reçut, du malheur acharné sur sa famille, cette
dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise l’homme. Il devint
parfait. Dans les grandes tempêtes de la vie, on imite les capitaines
qui, par les ouragans, allègent le navire des grosses marchandises.
L’avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible, sa
morgue d’orateur et ses prétentions politiques. Enfin il fut en homme
ce que sa mère était en femme. Il résolut d’accepter sa Célestine,
qui, certes, ne réalisait pas son rêve; et jugea sainement la vie en
voyant que la loi commune oblige à se contenter en toutes choses d’_à
peu près_. Il se jura donc à lui-même d’accomplir ses devoirs, tant la
conduite de son père lui fit horreur. Ces sentiments se fortifièrent
au chevet du lit de sa mère, le jour où elle fut sauvée. Ce premier
bonheur ne vint pas seul. Claude Vignon, qui, tous les jours, prenait
de la part du prince de Wissembourg le bulletin de la santé de madame
Hulot, pria le député réélu de l’accompagner chez le ministre.--Son
Excellence, lui dit-il, désire avoir une conférence avec vous sur vos
affaires de famille. Victorin Hulot et le ministre se connaissaient
depuis long-temps; aussi le maréchal le reçut-il avec une affabilité
caractéristique et de bon augure.
--Mon ami, dit le vieux guerrier, j’ai juré, dans ce cabinet, à votre
oncle le maréchal, de prendre soin de votre mère. Cette sainte femme
va recouvrer la santé, m’a-t-on dit, le moment est venu de panser vos
plaies. J’ai là deux cent mille francs pour vous, je vais vous les
remettre.
L’avocat fit un geste digne de son oncle le maréchal.
--Rassurez-vous, dit le prince en souriant. C’est un fidéicommis. Mes
jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez donc cette
somme, et remplacez-moi dans le sein de votre famille. Vous pouvez
vous servir de cet argent pour payer les hypothèques qui grèvent votre
maison. Ces deux cent mille francs appartiennent à votre mère et à
votre sœur. Si je donnais cette somme à madame Hulot, son dévouement
à son mari me ferait craindre de la voir dissipée; et l’intention de
ceux qui la rendent est que ce soit le pain de madame Hulot et celui de
sa fille, la comtesse de Steinbock. Vous êtes un homme sage, le digne
fils de votre noble mère, le vrai neveu de mon ami le maréchal, vous
êtes bien apprécié ici, mon cher ami, comme ailleurs. Soyez donc l’ange
tutélaire de votre famille, acceptez le legs de votre oncle et le mien.
--Monseigneur, dit Hulot en prenant la main du ministre et la lui
serrant, des hommes comme vous savent que les remercîments en paroles
ne signifient rien, la reconnaissance se prouve.
--Prouvez-moi la vôtre! dit le vieux soldat.
--Que faut-il faire?
--Accepter mes propositions, dit le ministre. On veut vous nommer
avocat du Contentieux de la Guerre, qui, dans la partie du Génie, se
trouve surchargée d’affaires litigieuses à cause des fortifications
de Paris; puis avocat consultant de la préfecture de police, et
conseil de la liste civile. Ces trois fonctions vous constitueront
dix-huit mille francs de traitement et ne vous enlèveront point votre
indépendance. Vous voterez à la Chambre selon vos opinions politiques
et votre conscience... Agissez en toute liberté, allez! nous serions
bien embarrassés si nous n’avions pas une Opposition nationale! Enfin,
un mot de votre oncle, écrit quelques heures avant qu’il ne rendît
le dernier soupir, m’a tracé ma conduite envers votre mère, que le
maréchal aimait bien!... Mesdames Popinot, de Rastignac, de Navarreins,
d’Espard, de Grandlieu, de Carigliano, de Lenoncourt et de La Bâtie ont
créé pour votre chère mère une place d’inspectrice de bienfaisance. Ces
présidentes de Sociétés de bonnes œuvres ne peuvent pas tout faire,
elles ont besoin d’une dame probe qui puisse les suppléer activement,
aller visiter les malheureux, savoir si la charité n’est pas trompée,
vérifier si les secours sont bien remis à ceux qui les ont demandés,
pénétrer chez les pauvres honteux, etc. Votre mère remplira la mission
d’un ange, elle n’aura de rapports qu’avec messieurs les curés et
les dames de charité; on lui donnera six mille francs par an, et ses
voitures seront payées. Vous voyez, jeune homme, que, du fond de son
tombeau, l’homme pur, l’homme noblement vertueux protége encore sa
famille. Des noms tels que celui de votre oncle sont et doivent être
une égide contre le malheur dans les sociétés bien organisées. Suivez
donc les traces de votre oncle, persistez-y, car vous y êtes! je le
sais.
--Tant de délicatesse, prince, ne m’étonne pas chez l’ami de mon oncle,
dit Victorin. Je tâcherai de répondre à toutes vos espérances.
--Allez promptement consoler votre famille!... Ah! dites-moi, reprit le
prince en échangeant une poignée de main avec Victorin, votre père a
disparu?
--Hélas! oui.
--Tant mieux. Ce malheureux a eu, ce qui ne lui manque pas d’ailleurs,
de l’esprit.
--Il a des lettres de change à craindre.
--Ah! vous recevrez, dit le maréchal, six mois d’honoraires de vos
trois places. Ce payement anticipé vous aidera sans doute à retirer
ces titres des mains de l’usurier. Je verrai d’ailleurs Nucingen, et
peut-être pourrai-je dégager la pension de votre père, sans qu’il en
coûte un liard ni à vous ni à mon ministère. Le pair de France n’a pas
tué le banquier, Nucingen est insatiable, et il demande une concession
de je ne sais quoi...
A son retour, rue Plumet, Victorin put donc accomplir son projet de
prendre chez lui sa mère et sa sœur.
Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune, un des plus
beaux immeubles de Paris, une maison achetée en 1834, en prévision de
son mariage, et située sur le boulevard, entre la rue de la Paix et
la rue Louis-le-Grand. Un spéculateur avait bâti sur la rue et sur le
boulevard deux maisons, au milieu desquelles se trouvait, entre deux
jardinets et des cours, un magnifique pavillon, débris des splendeurs
du grand hôtel de Verneuil. Hulot fils, sûr de la dot de mademoiselle
Crevel, acheta pour un million, aux criées, cette superbe propriété,
sur laquelle il paya cinq cent mille francs. Il se logea dans le
rez-de-chaussée du pavillon, en croyant pouvoir achever le payement de
son prix avec les loyers; mais si les spéculations en maisons à Paris
sont sûres, elles sont lentes ou capricieuses, car elles dépendent de
circonstances imprévisibles. Ainsi que les flâneurs parisiens ont pu
le remarquer, le boulevard entre la rue Louis-le-Grand et la rue de
la Paix fructifia tardivement; il se nettoya, s’embellit avec tant de
peine, que le Commerce ne vint étaler là qu’en 1840 ses splendides
devantures, l’or des changeurs, les féeries de la mode et le luxe
effréné de ses boutiques. Malgré deux cent mille francs offerts à sa
fille par Crevel dans le temps où son amour-propre était flatté de
ce mariage et lorsque le baron ne lui avait pas encore pris Josépha;
malgré deux cent mille francs payés par Victorin en sept ans, la dette
qui pesait sur l’immeuble s’élevait encore à cinq cent mille francs,
à cause du dévouement du fils pour le père. Heureusement l’élévation
continue des loyers, la beauté de la situation, donnaient en ce moment
toute leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit
ans d’échéance pendant lesquels l’avocat s’était épuisé à payer des
intérêts et des sommes insignifiantes sur le capital dû. Les marchands
proposaient eux-mêmes des loyers avantageux pour les boutiques, à
condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Les
appartements acquéraient du prix par le changement du centre des
affaires, qui se fixait alors entre la Bourse et la Madeleine,
désormais le siége du pouvoir politique et de la finance à Paris. La
somme remise par le ministre, jointe à l’année payée d’avance et aux
pots-de-vin consentis par les locataires, allaient réduire la dette
de Victorin à deux cent mille francs. Les deux immeubles de produit
entièrement loués devaient donner cent mille francs par an. Encore deux
années, pendant lesquelles Hulot fils allait vivre de ses honoraires
doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans une position
superbe. C’était la manne tombée du ciel. Victorin pouvait donner à
sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa sœur le deuxième,
où Lisbeth aurait deux chambres. Enfin, tenue par la cousine Bette,
cette triple maison supporterait toutes ses charges et présenterait
une surface honorable, comme il convenait au célèbre avocat. Les
astres du Palais s’éclipsaient rapidement; et Hulot fils, doué d’une
parole sage, d’une probité sévère, était écouté par les juges et par
les conseillers; il étudiait ses affaires, il ne disait rien qu’il ne
pût prouver, il ne plaidait pas indifféremment toutes les causes, il
faisait enfin honneur au barreau.
Son habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à la baronne,
qu’elle se laissa transporter rue Louis-le-Grand. Par les soins de
son fils, Adeline occupa donc un magnifique appartement; on lui sauva
tous les détails matériels de l’existence, car Lisbeth accepta la
charge de recommencer les tours de force économiques accomplis chez
madame Marneffe, en voyant un moyen de faire peser sa sourde vengeance
sur ces trois si nobles existences, objet d’une haine attisée par le
renversement de toutes ses espérances. Une fois par mois, elle alla
voir Valérie, chez qui elle fut envoyée par Hortense qui voulait avoir
des nouvelles de Wenceslas, et par Célestine, excessivement inquiète
de la liaison avouée et reconnue de son père avec une femme à qui sa
belle-mère et sa belle-sœur devaient leur ruine et leur malheur. Comme
on le suppose, Lisbeth profita de cette curiosité pour voir Valérie
aussi souvent qu’elle le voulait.
Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé de la
baronne se raffermit, sans que néanmoins son tremblement nerveux
cessât. Elle se mit au courant de ses fonctions, qui présentaient de
nobles distractions à sa douleur et un aliment aux divines facultés
de son âme. Elle y vit d’ailleurs un moyen de retrouver son mari,
par suite des hasards qui la conduisaient dans tous les quartiers de
Paris. Pendant ce temps, les lettres de change de Vauvinet furent
payées, et la pension de six mille francs, liquidée au profit du baron
Hulot, fut presque libérée. Victorin acquittait toutes les dépenses
de sa mère, ainsi que celles d’Hortense, avec les dix mille francs
d’intérêt du capital remis par le maréchal en fidéicommis. Or, les
appointements d’Adeline étant de six mille francs, cette somme, jointe
aux six mille francs de la pension du baron, devait bientôt produire
un revenu de douze mille francs par an, quittes de toute charge, à
la mère et à la fille. La pauvre femme aurait eu presque le bonheur,
sans ses perpétuelles inquiétudes sur le sort du baron, qu’elle aurait
voulu faire jouir de la fortune qui commençait à sourire à la famille,
sans le spectacle de sa fille abandonnée, et sans les coups terribles
que lui portait _innocemment_ Lisbeth, dont le caractère infernal se
donnait pleine carrière.
Une scène qui se passa dans le commencement du mois de mars 1843 va
d’ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante et
latente de Lisbeth, toujours aidée par madame Marneffe. Deux grands
événements s’étaient accomplis chez madame Marneffe. D’abord, elle
avait mis au monde un enfant non viable, dont le cercueil lui valait
deux mille francs de rente. Puis, quant au sieur Marneffe, onze mois
auparavant, voici la nouvelle que Lisbeth avait donnée à la famille
au retour d’une exploration à l’hôtel Marneffe.--«Ce matin, cette
affreuse Valérie, avait-elle dit, a fait demander le docteur Bianchon
pour savoir si les médecins, qui, la veille, ont condamné son mari, ne
se trompaient point. Ce docteur a dit que cette nuit même cet homme
immonde appartiendrait à l’enfer qui l’attend. Le père Crevel et madame
Marneffe ont reconduit le médecin à qui votre père, ma chère Célestine,
a donné cinq pièces d’or pour cette bonne nouvelle. Rentré dans le
salon, Crevel a battu des entrechats comme un danseur; il a embrassé
cette femme, et il criait: «Tu seras donc enfin madame Crevel!...» Et
à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre sa place au
chevet de son mari qui râlait, votre honorable père m’a dit:--«Avec
Valérie pour femme, je deviendrai pair de France! J’achète une terre
que je guette, la terre de Presles, que veut vendre madame de Serizy.
Je serai Crevel de Presles, je deviendrai membre du Conseil général
de Seine-et-Oise et député. J’aurai un fils! Je serai tout ce que je
voudrai être.--Eh bien! lui ai-je dit, et votre fille?--Bah! c’est
une fille, a-t-il répondu, et elle est devenue par trop une Hulot,
et Valérie a ces gens-là en horreur... Mon gendre n’a jamais voulu
venir ici, pourquoi fait-il le Mentor, le Spartiate, le puritain, le
philanthrope? D’ailleurs, j’ai rendu mes comptes à ma fille, et elle
a reçu toute la fortune de sa mère et deux cent mille francs de plus!
Aussi suis-je maître de me conduire à ma guise. Je jugerai mon gendre
et ma fille lors de mon mariage; comme ils feront, je ferai. S’ils sont
bons pour leur belle-mère, je verrai! Je suis un homme, moi!» Enfin
toutes ses bêtises! et il se posait comme Napoléon sur la colonne!» Les
dix mois du veuvage officiel, ordonnés par le Code Napoléon, étaient
expirés depuis quelques jours. La terre de Presles avait été achetée.
Victorin et Célestine avaient envoyé le matin même Lisbeth chercher
des nouvelles chez madame Marneffe sur le mariage de cette charmante
veuve avec le maire de Paris, devenu membre du Conseil général de
Seine-et-Oise.
Célestine et Hortense, dont les liens d’affection s’étaient resserrés
par l’habitation sous le même toit, vivaient presque ensemble. La
baronne, entraînée par un sentiment de probité qui lui faisait exagérer
les devoirs de sa place, se sacrifiait aux œuvres de bienfaisance dont
elle était l’intermédiaire, elle sortait presque tous les jours de onze
heures à cinq heures. Les deux belles-sœurs, réunies par les soins à
donner à leurs enfants, qu’elles surveillaient en commun, restaient
et travaillaient donc ensemble au logis. Elles en étaient arrivées à
penser tout haut, en offrant le touchant accord de deux sœurs, l’une
heureuse, l’autre mélancolique. Belle, pleine de vie débordante,
animée, rieuse et spirituelle, la sœur malheureuse semblait démentir sa
situation réelle par son extérieur; de même que la mélancolique, douce
et calme, égale comme la raison, habituellement pensive et réfléchie,
eût fait croire à des peines secrètes. Peut-être ce contraste
contribuait-il à leur vive amitié. Ces deux femmes se prêtaient l’une
à l’autre ce qui leur manquait. Assises dans un petit kiosque au
milieu du jardinet que la truelle de la spéculation avait respecté
par un caprice du constructeur, qui croyait conserver ces cent pieds
carrés pour lui-même, elles jouissaient de ces premières pousses des
lilas, fête printanière qui n’est savourée dans toute son étendue qu’à
Paris, où, durant six mois, les Parisiens ont vécu dans l’oubli de la
végétation, entre les falaises de pierre où s’agite leur océan humain.
--Célestine, disait Hortense en répondant à une observation de sa
belle-sœur qui se plaignait de savoir son mari par un si beau temps
à la Chambre, je trouve que tu n’apprécies pas assez ton bonheur.
Victorin est un ange, et tu le tourmentes parfois.
--Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés! Certaines tracasseries
sont une preuve d’affection. Si ta pauvre mère avait été non pas
exigeante, mais toujours près de l’être, vous n’eussiez sans doute pas
eu tant de malheurs à déplorer.
--Lisbeth ne revient pas! Je vais chanter la chanson de Marlborough!
dit Hortense. Comme il me tarde d’avoir des nouvelles de Wenceslas...
De quoi vit-il? il n’a rien fait depuis deux ans.
--Victorin l’a, m’a-t-il dit, aperçu l’autre jour avec cette odieuse
femme, et il suppose qu’elle l’entretient dans la paresse... Ah! si tu
voulais, chère sœur, tu pourrais encore ramener ton mari.
Hortense fit un signe de tête négatif.
--Crois-moi, ta situation deviendra bientôt intolérable, dit Célestine
en continuant. Dans le premier moment, la colère et le désespoir,
l’indignation t’ont prêté des forces. Les malheurs inouïs qui depuis
ont accablé notre famille: deux morts, la ruine, la catastrophe du
baron Hulot, ont occupé ton esprit et ton cœur; mais, maintenant que
tu vis dans le calme et le silence, tu ne supporteras pas facilement
le vide de ta vie; et, comme tu ne peux pas, que tu ne veux pas sortir
du sentier de l’honneur, il faudra bien se réconcilier avec Wenceslas.
Victorin, qui t’aime tant, est de cet avis. Il y a quelque chose de
plus fort que nos sentiments, c’est la nature!
--Un homme si lâche! s’écria la fière Hortense. Il aime cette femme
parce qu’elle le nourrit... Elle a donc payé ses dettes? elle!... Mon
Dieu! je pense nuit et jour à la situation de cet homme! Il est le père
de mon enfant, et il se déshonore...
--Vois ta mère, ma petite... reprit Célestine.
Célestine appartenait à ce genre de femmes qui, lorsqu’on leur a
donné des raisons assez fortes pour convaincre des paysans bretons,
recommencent pour la centième fois leur raisonnement primitif. Le
caractère de sa figure un peu plate, froide et commune, ses cheveux
châtain-clair disposés en bandeaux roides, la couleur de son teint,
tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans charme, mais aussi
sans faiblesse.
--La baronne voudrait bien être près de son mari déshonoré, le
consoler, le cacher dans son cœur à tous les regards, dit Célestine
en continuant. Elle a fait arranger là-haut la chambre de monsieur
Hulot, comme si, d’un jour à l’autre, elle allait le retrouver et l’y
installer.
--Oh! ma mère est sublime! répondit Hortense, elle est sublime, à
chaque instant, tous les jours, depuis vingt-six ans; mais je n’ai
pas ce tempérament-là... Que veux-tu? je m’emporte quelquefois contre
moi-même. Ah! tu ne sais pas ce que c’est, Célestine, que d’avoir à
pactiser avec l’infamie!
--Et mon père!... reprit tranquillement Célestine. Il est certainement
dans la voie où le tien a péri! Mon père a dix ans de moins que le
baron, il a été commerçant, c’est vrai; mais comment cela finira-t-il?
Cette madame Marneffe a fait de mon père son chien, elle dispose de sa
fortune, de ses idées, et rien ne peut éclairer mon père. Enfin, je
tremble d’apprendre que les bans de son mariage sont publiés! Mon mari
tente un effort, il regarde comme un devoir de venger la société, la
famille, et de demander compte à cette femme de tous ses crimes. Ah!
chère Hortense, de nobles esprits comme celui de Victorin, des cœurs
comme les nôtres comprennent trop tard le monde et ses moyens! Ceci,
chère sœur, est un secret, je te le confie, car il t’intéresse; mais
que pas une parole, pas un geste ne le révèle ni à Lisbeth, ni à ta
mère, à personne, car...