--A sa famille maintenant! reprit-il. Il vous arrache le pain que

je vous gardais, le fruit de trente ans d’économies, le trésor de

privations du vieux soldat! Voilà ce que je vous destinais! dit-il

en montrant les billets de banque. Il a tué son oncle Fischer, noble

et digne enfant de l’Alsace, qui n’a pas, comme lui, pu soutenir

l’idée d’une tache à son nom de paysan. Enfin, Dieu, par une clémence

adorable, lui avait permis de choisir un ange entre toutes les femmes!

il a eu le bonheur inouï de prendre pour épouse une Adeline! et il l’a

trahie, il l’a abreuvée de chagrins, il l’a quittée pour des catins,

pour des gourgandines, pour des sauteuses, des actrices, des Cadine,

des Josépha, des Marneffe... Et voilà l’homme de qui j’ai fait mon

enfant, mon orgueil... Va, malheureux, si tu acceptes la vie infâme que

tu t’es faite, sors! Moi! je n’ai pas la force de maudire un frère que

j’ai tant aimé; je suis aussi faible pour lui que vous l’êtes, Adeline;

mais qu’il ne reparaisse plus devant moi. Je lui défends d’assister à

mon convoi, de suivre mon cercueil. Qu’il ait la pudeur du crime, s’il

n’en a pas le remords...

Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son

cabinet, épuisé par ces solennelles paroles. Et, pour la première fois

de sa vie peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeux et sillonnèrent

ses joues.

--Mon pauvre oncle Fischer! s’écria Lisbeth qui se mit un mouchoir sur

les yeux.

--Mon frère! dit Adeline en venant s’agenouiller devant le maréchal,

vivez pour moi! Aidez-moi dans l’œuvre que j’entreprendrai de

réconcilier Hector avec la vie, de lui faire racheter ses fautes!...

--Lui! dit le maréchal, s’il vit, il n’est pas au bout de ses crimes!

Un homme qui a méconnu une Adeline, et qui a éteint en lui les

sentiments du vrai républicain, cet amour du Pays, de la Famille et du

Pauvre que je m’efforçais de lui inculquer, cet homme est un monstre,

un pourceau... Emmenez-le, si vous l’aimez encore, car je sens en moi

une voix qui me crie de charger mes pistolets et de lui faire sauter la

cervelle! En le tuant, je vous sauverais tous, et je le sauverais de

lui-même.

Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoutable, que la pauvre

Adeline s’écria:--Viens, Hector! Elle saisit son mari, l’emmena, quitta

la maison, entraînant le baron, si défait, qu’elle fut obligée de le

mettre en voiture pour le transporter rue Plumet, où il prit le lit.

Cet homme, quasi-dissous, y resta plusieurs jours, refusant toute

nourriture sans dire un mot. Adeline obtenait à force de larmes qu’il

avalât des bouillons; elle le gardait, assise à son chevet, et ne

sentant plus, de tous les sentiments qui naguère lui remplissaient le

cœur, qu’une pitié profonde.

A midi et demi, Lisbeth introduisit dans le cabinet de son cher

maréchal, qu’elle ne quittait pas, tant elle fut effrayée des

changements qui s’opéraient en lui, le notaire et le comte Steinbock.

--Monsieur le comte, dit le maréchal, je vous prie de signer

l’autorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, pour vendre une

inscription de rentes dont elle ne possède encore que la nue propriété.

Mademoiselle Fischer, vous acquiescerez à cette vente en abandonnant

votre usufruit.

--Oui, cher comte, dit Lisbeth sans hésiter.

--Bien, ma chère, répondit le vieux soldat. J’espère vivre assez pour

vous récompenser. Je ne doutais pas de vous: vous êtes une vraie

républicaine, une fille du peuple.

Il prit la main de la vieille fille et y mit un baiser.

--Monsieur Hannequin, dit-il au notaire, faites l’acte nécessaire sous

forme de procuration, que je l’aie d’ici à deux heures, afin de pouvoir

vendre la rente à la Bourse d’aujourd’hui. Ma nièce, la comtesse, a le

titre; elle va venir, elle signera l’acte quand vous l’apporterez,

ainsi que mademoiselle. Monsieur le comte vous accompagnera chez vous

pour vous donner sa signature.

L’artiste, sur un signe de Lisbeth, salua respectueusement le maréchal

et sortit.

Le lendemain, à dix heures du matin, le comte de Forzheim se fit

annoncer chez le prince de Wissembourg et fut aussitôt admis.

--Eh bien! mon cher Hulot, dit le maréchal Cottin en présentant

les journaux à son vieil ami, nous avons, vous le voyez, sauvé les

apparences... Lisez.

Le maréchal Hulot posa les journaux sur le bureau de son vieux camarade

et lui tendit deux cent mille francs.

--Voici ce que mon frère a pris à l’État, dit-il.

--Quelle folie! s’écria le ministre. Il nous est impossible,

ajouta-t-il en prenant le cornet que lui présenta le maréchal et lui

parlant dans l’oreille, d’opérer cette restitution. Nous serions

obligés d’avouer les concussions de votre frère, et nous avons tout

fait pour les cacher...

--Faites-en ce que vous voudrez; mais je ne veux pas qu’il y ait dans

la fortune de la famille Hulot un liard de volé dans les deniers de

l’État, dit le comte.

--Je prendrai les ordres du roi à ce sujet. N’en parlons plus, répondit

le ministre en reconnaissant l’impossibilité de vaincre le sublime

entêtement du vieillard.

--Adieu, Cottin, dit le vieillard en prenant la main du prince de

Wissembourg, je me sens l’âme gelée... Puis, après avoir fait un pas,

il se retourna, regarda le prince qu’il vit ému fortement, il ouvrit

les bras pour l’y serrer, et le prince embrassa le maréchal.--Il

me semble que je dis adieu, dit-il, à toute la Grande-Armée en ta

personne...

--Adieu donc, mon bon et vieux camarade! dit le ministre.

--Oui, adieu, car je vais où sont tous ceux de nos soldats que nous

avons pleurés...

En ce moment, Claude Vignon entra. Les deux vieux débris des phalanges

napoléoniennes se saluèrent gravement en faisant disparaître toute

trace d’émotion.

--Vous avez dû, mon prince, être content des journaux? dit le futur

maître des requêtes. J’ai manœuvré de manière à faire croire aux

feuilles de l’Opposition qu’elles publiaient nos secrets...

--Malheureusement, tout est inutile, répliqua le ministre qui regarda

le maréchal s’en allant par le salon. Je viens de dire un dernier adieu

qui m’a fait bien du mal. Le maréchal Hulot n’a pas trois jours à

vivre, je l’ai bien vu d’ailleurs, hier. Cet homme, une de ces probités

divines, un soldat respecté par les boulets malgré sa bravoure...

tenez... là, sur ce fauteuil!... a reçu le coup mortel, et de ma main,

par un papier!... Sonnez et demandez ma voiture. Je vais à Neuilly,

dit-il en serrant les deux cent mille francs dans son portefeuille

ministériel.

Malgré les soins de Lisbeth, trois jours après, le maréchal Hulot était

mort. De tels hommes sont l’honneur des partis qu’ils ont embrassés.

Pour les républicains, le maréchal était l’idéal du patriotisme; aussi

se trouvèrent-ils tous à son convoi, qui fut suivi d’une foule immense.

L’Armée, l’Administration, la Cour, le Peuple, tout le monde vint

rendre hommage à cette haute vertu, à cette intacte probité, à cette

gloire si pure. N’a pas, qui veut, le peuple à son convoi. Ces obsèques

furent marquées par un de ces témoignages pleins de délicatesse, de

bon goût et de cœur, qui, de loin en loin, rappellent les mérites et

la gloire de la Noblesse française. Derrière le cercueil du maréchal

on vit le vieux marquis de Montauran, le frère de celui qui, dans la

levée de boucliers des Chouans en 1799, avait été l’adversaire et

l’adversaire malheureux de Hulot. Le marquis, en mourant sous les

balles des Bleus, avait confié les intérêts de son jeune frère au

soldat de la République. (Voir les _Chouans_.) Hulot avait si bien

accepté le testament verbal du noble, qu’il réussit à sauver les

biens de ce jeune homme, alors émigré. Ainsi, l’hommage de la vieille

noblesse française ne manqua pas au soldat qui, neuf ans auparavant,

avait vaincu Madame.

Cette mort, arrivée quatre jours avant la dernière publication de

son mariage, fut pour Lisbeth le coup de foudre qui brûle la moisson

engrangée avec la grange. La Lorraine, comme il arrive souvent, avait

trop réussi. Le maréchal était mort des coups portés à cette famille,

par elle et par madame Marneffe. La haine de la vieille fille, qui

semblait assouvie par le succès, s’accrut de toutes ses espérances

trompées. Lisbeth alla pleurer de rage chez madame Marneffe; car elle

fut sans domicile, le maréchal ayant subordonné la durée de son bail à

celle de sa vie. Crevel, pour consoler l’amie de sa Valérie, en prit

les économies, les doubla largement, et plaça ce capital en cinq pour

cent, en lui donnant l’usufruit et mettant la propriété an nom de

Célestine. Grâce à cette opération, Lisbeth posséda deux mille francs

de rentes viagères. On trouva, lors de l’inventaire, un mot du maréchal

à sa belle-sœur, à sa nièce Hortense, et à son neveu Victorin, qui les

chargeait de payer, à eux trois, douze cents francs de rentes viagères

à celle qui devait être sa femme, mademoiselle Lisbeth Fischer.

Adeline, voyant le baron entre la vie et la mort, réussit à lui

cacher pendant quelques jours le décès du maréchal; mais Lisbeth vint

en deuil, et la fatale vérité lui fut révélée onze jours après les

funérailles. Ce coup terrible rendit de l’énergie au malade, il se

leva, trouva toute sa famille réunie au salon, habillée en noir, et

elle devint silencieuse à son aspect. En quinze jours, Hulot, devenu

maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même.

--Il faut prendre un parti, dit-il d’une voix éteinte en s’asseyant

sur un fauteuil et regardant cette réunion où manquaient Crevel et

Steinbock.

--Nous ne pouvons plus rester ici, faisait observer Hortense au moment

où son père se montra, le loyer est trop cher...

--Quant à la question du logement, dit Victorin en rompant ce pénible

silence, j’offre à _ma mère_...

En entendant ces mots, qui semblaient l’exclure, le baron releva sa

tête inclinée vers le tapis où il contemplait les fleurs sans les voir,

et jeta sur l’avocat un déplorable regard. Les droits du père sont

toujours si sacrés, même lorsqu’il est infâme et dépouillé d’honneur,

que Victorin s’arrêta.

--A votre mère... reprit le baron. Vous avez raison, mon fils!

--L’appartement au-dessus du nôtre, dans notre pavillon, dit Célestine

achevant la phrase de son mari.

--Je vous gêne, mes enfants?... dit le baron avec la douceur des

gens qui se sont condamnés eux-mêmes. Oh! soyez sans inquiétude pour

l’avenir, vous n’aurez plus à vous plaindre de votre père, et vous ne

le reverrez qu’au moment où vous n’aurez plus à rougir de lui.

Il alla prendre Hortense et la baisa au front. Il ouvrit ses bras à son

fils qui s’y jeta désespérément en devinant les intentions de son père.

Le baron fit un signe à Lisbeth, qui vint, et il l’embrassa au front.

Puis, il se retira dans sa chambre où Adeline, dont l’inquiétude était

poignante, le suivit.

--Mon frère avait raison, Adeline, lui dit-il en la prenant par la

main. Je suis indigne de la vie de famille. Je n’ai pas osé bénir

autrement que dans mon cœur mes pauvres enfants, dont la conduite a été

sublime; dis-leur que je n’ai pu que les embrasser; car, d’un homme

infâme, d’un père qui devient l’assassin, le fléau de la famille au

lieu d’en être le protecteur et la gloire, une bénédiction pourrait

être funeste; mais je les bénirai de loin, tous les jours. Quant à toi,

Dieu seul, car il est tout-puissant, peut te donner des récompenses

proportionnées à tes mérites!... Je te demande pardon, dit-il en

s’agenouillant devant sa femme, lui prenant les mains et les mouillant

de larmes.

--Hector! Hector! tes fautes sont grandes; mais la miséricorde divine

est infinie, et tu peux tout réparer en restant avec moi... Relève-toi

dans des sentiments chrétiens, mon ami... Je suis ta femme et non ton

juge. Je suis ta chose, fais de moi tout ce que tu voudras, mène-moi

où tu iras, je me sens la force de te consoler, de te rendre la vie

supportable, à force d’amour, de soins et de respect!... Nos enfants

sont établis, ils n’ont plus besoin de moi. Laisse-moi tâcher d’être

ton amusement, ta distraction. Permets-moi de partager les peines de

ton exil, de ta misère, pour les adoucir. Je te serai toujours bonne à

quelque chose, ne fût-ce qu’à t’épargner la dépense d’une servante...

--Me pardonnes-tu, ma chère et bien-aimée Adeline?

--Oui; mais, mon ami, relève-toi!

--Eh bien! avec ce pardon, je pourrai vivre! reprit-il en se relevant.

Je suis rentré dans notre chambre pour que nos enfants ne fussent

pas témoins de l’abaissement de leur père. Ah! voir tous les jours

devant soi un père, criminel comme je le suis, il y a quelque chose

d’épouvantable qui ravale le pouvoir paternel et qui dissout la

famille. Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous quitte pour

vous épargner l’odieux spectacle d’un père sans dignité. Ne t’oppose

pas à ma fuite, Adeline. Ce serait armer toi-même le pistolet avec

lequel je me ferais sauter la cervelle... Enfin! ne me suis pas dans

ma retraite, tu me priverais de la seule force qui me reste, celle du

remords.

L’énergie d’Hector imposa silence à la mourante Adeline. Cette femme,

si grande au milieu de tant de ruines, puisait son courage dans son

intime union avec son mari; car elle le voyait à elle, elle apercevait

la mission sublime de le consoler, de le rendre à la vie de famille, et

de le réconcilier avec lui-même.

--Hector, tu veux donc me laisser mourir de désespoir, d’anxiétés,

d’inquiétudes!... dit-elle en se voyant enlever le principe de sa force.

--Je te reviendrai, ange descendu du ciel, je crois, exprès pour moi;

je vous reviendrai, sinon riche, du moins dans l’aisance. Écoute, ma

bonne Adeline, je ne puis rester ici par une foule de raisons. D’abord,

ma pension qui sera de six mille francs est engagée pour quatre ans,

je n’ai donc rien. Ce n’est pas tout! je vais être sous le coup de la

contrainte par corps dans quelques jours, à cause des lettres de change

souscrites à Vauvinet... Ainsi, je dois m’absenter, jusqu’à ce que mon

fils, à qui je vais laisser des instructions précises, ait racheté ces

titres. Ma disparition aidera puissamment cette opération. Lorsque ma

pension de retraite sera libre, lorsque Vauvinet sera payé, je vous

reviendrai... Tu décèlerais le secret de mon exil. Sois tranquille, ne

pleure pas, Adeline... Il ne s’agit que d’un mois...

--Où iras-tu? que feras-tu? que deviendras-tu? qui te soignera, toi

qui n’es plus jeune? Laisse-moi disparaître avec toi, nous irons à

l’étranger, dit-elle.

--Eh bien! nous allons voir, répondit-il.

Le baron sonna, donna l’ordre à Mariette de rassembler tous ses

effets, de les mettre secrètement et promptement dans des malles.

Puis, il pria sa femme, après l’avoir embrassée avec une effusion

de tendresse à laquelle elle n’était pas habituée, de le laisser un

moment seul pour écrire les instructions dont avait besoin Victorin,

en lui promettant de ne quitter la maison qu’à la nuit et avec elle.

Dès que la baronne fut rentrée au salon, le fin vieillard passa par

le cabinet de toilette, gagna l’antichambre et sortit en remettant

à Mariette un carré de papier, sur lequel il avait écrit: «Adressez

mes malles par le chemin de fer de Corbeil, à monsieur Hector, bureau

restant, à Corbeil.» Le baron, monté dans un fiacre, courait déjà

dans Paris, lorsque Mariette vint montrer à la baronne ce mot, en lui

disant que monsieur venait de sortir. Adeline s’élança dans la chambre

en tremblant plus fortement que jamais; ses enfants, effrayés, l’y

suivirent en entendant un cri perçant. On releva la baronne évanouie,

il fallut la mettre au lit, car elle fut prise d’une fièvre nerveuse

qui la tint entre la vie et la mort pendant un mois.

--Où est-il? était la seule parole qu’on obtenait d’elle.

Les recherches de Victorin furent infructueuses. Voici pourquoi. Le

baron s’était fait conduire à la place du Palais-Royal. Là, cet homme

qui retrouva tout son esprit pour accomplir un dessein prémédité

pendant les jours où il était resté dans son lit anéanti de douleur et

de chagrin, traversa le Palais-Royal, et alla prendre une magnifique

voiture de remise, rue Joquelet. D’après l’ordre reçu, le cocher entra

rue de la Ville-l’Évêque, au fond de l’hôtel Josépha, dont les portes

s’ouvrirent, au cri du cocher, pour cette splendide voiture. Josépha

vint, amenée par la curiosité; son valet de chambre lui avait dit qu’un

vieillard impotent, incapable de quitter sa voiture, la priait de

descendre pour un instant.

--Josépha! c’est moi!...

L’illustre cantatrice ne reconnut son Hulot qu’à la voix.

--Comment, c’est toi! mon pauvre vieux?... Ma parole d’honneur, tu

ressembles aux pièces de vingt francs que les juifs d’Allemagne ont

lavées et que les changeurs refusent.

--Hélas! oui, répondit Hulot, je sors des bras de la Mort! Mais tu es

toujours belle, toi! seras-tu bonne?

--C’est selon, tout est relatif! dit-elle.

--Écoute-moi, reprit Hulot. Peux-tu me loger dans une chambre de

domestique, sous les toits, pendant quelques jours? Je suis sans un

liard, sans espérance, sans pain, sans pension, sans femme, sans

enfants, sans asile, sans honneur, sans courage, sans ami, et, pis que

cela! sous le coup de lettres de change...

--Pauvre vieux! c’est bien des sans! Es-tu aussi sans-culotte?

--Tu ris, je suis perdu! s’écria le baron. Je comptais cependant sur

toi, comme Gourville sur Ninon.

--C’est, m’a-t-on dit, demanda Josépha, une femme du monde qui t’a

mis dans cet état-là? Les farceuses s’entendent mieux que nous à la

plumaison du dinde!... Oh! te voilà comme une carcasse abandonnée par

les corbeaux... on voit le jour à travers!

--Le temps presse! Josépha!

--Entre, mon vieux! je suis seule, et mes gens ne te connaissent pas.

Renvoie ta voiture. Est-elle payée?

--Oui, dit le baron en descendant appuyé sur le bras de Josépha.

--Tu passeras, si tu veux, pour mon père, dit la cantatrice prise de

pitié.

Elle fit asseoir Hulot dans le magnifique salon où il l’avait vue la

dernière fois.

--Est-ce vrai, vieux, reprit-elle, que tu as tué ton frère et ton

oncle, ruiné ta famille, surhypothéqué la maison de tes enfants et

mangé la grenouille du gouvernement en Afrique avec la princesse?

Le baron inclina tristement la tête.

--Eh bien! j’aime cela! s’écria Josépha, qui se leva pleine

d’enthousiasme. C’est un _brûlage_ général! C’est sardanapale! c’est

grand! c’est complet! On est une canaille, mais on a du cœur. Eh bien!

moi, j’aime mieux un mange-tout, passionné comme toi pour les femmes,

que ces froids banquiers sans âme qu’on dit vertueux et qui ruinent des

milliers de familles avec leurs rails qui sont de l’or pour eux et du

fer pour les _Gogos_! Toi! tu n’as ruiné que les tiens, tu n’as disposé

que de toi! et puis tu as une excuse, et physique et morale...

Elle se posa tragiquement et dit:

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.

--Et voilà! ajouta-t-elle en pirouettant.

Hulot se trouvait absous par le Vice, le Vice lui souriait au milieu

de son luxe effréné. La grandeur des crimes était là, comme pour les

jurés, une circonstance atténuante.

--Est-elle jolie ta femme du monde, au moins? demanda la cantatrice en

essayant pour première aumône de distraire Hulot dont la douleur la

navrait.

--Ma foi, presque autant que toi! répondit finement le baron.

--Et... bien farce? m’a-t-on dit. Que te faisait-elle donc? Est-elle

plus drôle que moi?

--N’en parlons plus, dit Hulot.

--On dit qu’elle a _enguirlandé_ mon Crevel, le petit Steinbock et un

magnifique Brésilien.

--C’est bien possible...

--Elle est dans un hôtel aussi joli que celui-ci, donné par Crevel.

Cette gueuse-là, c’est mon prévôt, elle achève les gens que j’ai

entamés! Voilà, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir comment

elle est, je l’ai entrevue en calèche au Bois, mais de loin... C’est,

m’a dit Carabine, _une voleuse finie_! Elle essaie de manger Crevel!

mais elle ne pourra que le grignoter. Crevel est un _rat_! un rat

bonhomme qui dit toujours _oui_, et qui n’en fait qu’à sa tête. Il

est vaniteux, il est passionné, mais son argent est froid. On n’a

rien de ces cadets-là que mille ou trois mille francs par mois, et

ils s’arrêtent devant la grosse dépense, comme des ânes devant une

rivière. Ce n’est pas comme toi, mon vieux, tu es un homme à passions,

on te ferait vendre ta patrie! Aussi, vois-tu, je suis prête à tout

faire pour toi! Tu es mon père, tu m’as lancée! c’est sacré. Que te

faut-il? Veux-tu cent mille francs? on s’exterminera le tempérament

pour te les gagner. Quant à te donner la pâtée et la niche, ce n’est

rien. Tu auras ton couvert mis ici tous les jours, tu peux prendre une

belle chambre au second, et tu auras cent écus par mois pour ta poche.

Le baron, touché de cette réception, eut un dernier accès de noblesse.

--Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir,

dit-il.

--A ton âge, c’est un fier triomphe! dit-elle.

--Voici ce que je désire, mon enfant. Ton duc d’Hérouville a d’immenses

propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur sous le

nom de Thoul. J’ai la capacité, l’honnêteté, car on prend à son

gouvernement, on ne vole pas pour cela dans une caisse...

--Hé! hé! fit Josépha, qui a bu, boira!

--Enfin, je ne demande qu’à vivre inconnu pendant trois ans...

--Ça, c’est l’affaire d’un instant, ce soir, après-dîner, dit Josépha,

je n’ai qu’à parler. Le duc m’épouserait si je le voulais; mais j’ai sa

fortune, je veux plus!... son estime. C’est un duc de la haute école.

C’est noble, c’est distingué, c’est grand comme Louis XIV et comme

Napoléon mis l’un sur l’autre, quoique nain. Et puis, j’ai fait comme

la Schontz avec Rochefide: par mes conseils, il vient de gagner deux

millions. Mais écoute-moi, mon vieux pistolet!... Je te connais, tu

aimes les femmes, et tu courras là-bas après les petites Normandes qui

sont des filles superbes; tu te feras casser les os par les gars ou

par les pères, et le duc sera forcé de te dégommer. Est-ce que je ne

vois pas à la manière dont tu me regardes que _le jeune homme_ n’est

pas encore tué chez toi, comme a dit Fénelon! Cette régie n’est pas ton

affaire. On ne rompt pas comme on veut, vois-tu, vieux, avec Paris,

avec nous autres! Tu crèverais d’ennui à Hérouville!

--Que devenir? demanda le baron, car je ne veux rester chez toi que le

temps de prendre un parti.

--Voyons, veux-tu que je te case à mon idée? Écoute, vieux

chauffeur!...--Il te faut des femmes. Ça console de tout. Écoute-moi

bien. Au bas de la Courtille, rue Saint-Maur-du-Temple, je connais

une pauvre famille qui possède un trésor: une petite fille, plus

jolie que je ne l’étais à seize ans!... Ah! ton œil flambe déjà!

Ça travaille seize heures par jour à broder des étoffes précieuses

pour les marchands de soieries et ça gagne seize sous par jour, un

sou par heure, une misère!... Et ça mange comme les Irlandais des

pommes de terre, mais frites dans de la graisse de rat, du pain cinq

fois la semaine, ça boit de l’eau de l’Ourcq aux tuyaux de la Ville,

parce que l’eau de la Seine est trop chère; et ça ne peut pas avoir

d’établissement à son compte, faute de six ou sept mille francs. Ça

ferait les _cent_ horreurs pour avoir sept ou huit mille francs. Ta

famille et ta femme t’embêtent, n’est-ce pas?... D’ailleurs, on ne peut

pas se voir rien là où l’on était dieu. Un père sans argent et sans

honneur, ça s’empaille et ça se met derrière un vitrage...

Le baron ne put s’empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries.

--Eh bien! la petite Bijou vient demain m’apporter une robe de chambre

brodée, un amour, ils y ont passé six mois, personne n’aura pareille

étoffe! Bijou m’aime, car je lui donne des friandises et mes vieilles

robes. Puis j’envoie des bons de pain, des bons de bois et de viande

à la famille, qui casserait pour moi les deux tibias à un premier

sujet si je le voulais. Je tâche de faire un peu de bien! Ah! je sais

ce que j’ai souffert quand j’avais faim! Bijou m’a versé dans le cœur

ses petites confidences. Il y a chez cette petite fille l’étoffe d’une

figurante de l’Ambigu-Comique. Bijou rêve de porter de belles robes

comme les miennes, et surtout d’aller en voiture. Je lui dirai:--«Ma

petite, veux-tu d’un monsieur de...--_Qu’êque-t’as?_... demanda-t-elle

en s’interrompant, soixante-douze...

--Je n’ai plus d’âge!

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 27 / 62 段