un jour un jeune ouvrier à un vieux capitaine des Invalides.--Je vais
te le dire, gamin, répondit l’officier. Le gamin se posa comme un homme
qui se résigne à écouter un bavard.--En 1809, dit l’invalide, nous
protégions le flanc de la Grande-Armée, commandée par l’empereur, qui
marchait sur Vienne. Nous arrivons à un pont défendu par une triple
batterie de canons étagés sur une manière de rocher, trois redoutes
l’une sur l’autre, et qui enfilaient le pont. Nous étions sous les
ordres du maréchal Masséna. Celui que tu vois était alors colonel des
grenadiers de la garde, et je marchais avec... Nos colonnes occupaient
un côté du fleuve, les redoutes étaient de l’autre. On a trois fois
attaqué le pont, et trois fois on a boudé. «Qu’on aille chercher Hulot!
a dit le maréchal, il n’y a que lui et ses hommes qui puissent avaler
ce morceau-là.» Nous arrivons. Le dernier général qui se retirait de
devant ce pont, arrête Hulot sous le feu pour lui dire la manière
de s’y prendre, et il embarrassait le chemin.--«Il ne me faut pas
de conseils, mais de la place pour passer,» a dit tranquillement le
général en franchissant le pont en tête de sa colonne. Et puis, rrrran!
une décharge de trente canons sur nous.--Ah! nom d’un petit bonhomme!
s’écria l’ouvrier, ça a dû en faire de ces béquilles!--Si tu avais
entendu dire paisiblement ce mot-là, comme moi, petit, tu saluerais cet
homme jusqu’à terre! Ce n’est pas si connu que le pont d’Arcole, c’est
peut-être plus beau. Et nous sommes arrivés avec Hulot à la course dans
les batteries. Honneur à ceux qui y sont restés! fit l’officier en
ôtant son chapeau. Les _Kaiserlicks_ ont été étourdis du coup. Aussi
l’Empereur a-t-il nommé comte le vieux que tu vois; il nous a honorés
tous dans notre chef, et ceux-ci ont eu grandement raison de le faire
maréchal.--Vive le maréchal! dit l’ouvrier.--Oh! tu peux crier, va, le
maréchal est sourd à force d’avoir entendu le canon.
Cette anecdote peut donner la mesure du respect avec lequel
les invalides traitaient le maréchal Hulot, à qui ses opinions
républicaines invariables conciliaient les sympathies populaires dans
tout le quartier.
L’affliction, entrée dans cette âme si calme, si pure, si noble, était
un spectacle désolant. La baronne ne pouvait que mentir et cacher à son
beau-frère, avec l’adresse des femmes, toute l’affreuse vérité. Pendant
cette désastreuse matinée, le maréchal, qui dormait peu comme tous les
vieillards, avait obtenu de Lisbeth des aveux sur la situation de son
frère, en lui promettant de l’épouser pour prix de son indiscrétion.
Chacun comprendra le plaisir qu’eut la vieille fille à se laisser
arracher des confidences que, depuis son entrée au logis, elle voulait
faire à son futur; car elle consolidait ainsi son mariage.
--Votre frère est incurable! criait Lisbeth dans la bonne oreille du
maréchal.
La voix forte et claire de la Lorraine lui permettait de causer avec le
vieillard. Elle fatiguait ses poumons, tant elle tenait à démontrer à
son futur qu’il ne serait jamais sourd avec elle.
--Il a eu trois maîtresses, disait le vieillard, et il avait une
Adeline! Pauvre Adeline!...
--Si vous voulez m’écouter, cria Lisbeth, vous profiterez de votre
influence auprès du prince de Wissembourg pour obtenir à ma cousine une
place honorable; elle en aura besoin, car le traitement du baron est
engagé pour trois ans.
--Je vais aller au Ministère, répondit-il, voir le maréchal, savoir ce
qu’il pense de mon frère, et lui demander son active protection pour ma
sœur. Trouvez une place digne d’elle...
--Les dames de charité de Paris ont formé des associations
de bienfaisance d’accord avec l’archevêque; elles ont besoin
d’inspectrices honorablement rétribuées, employées à reconnaître les
vrais besoins. De telles fonctions conviendraient à ma chère Adeline,
elles seraient selon son cœur.
--Envoyez demander les chevaux! dit le maréchal, je vais m’habiller.
J’irai, s’il le faut, à Neuilly!
--Comme il l’aime! Je la trouverai donc toujours, et partout, dit la
Lorraine.
Lisbeth trônait déjà dans la maison, mais loin des regards du maréchal.
Elle avait imprimé la crainte aux trois serviteurs. Elle s’était donné
une femme de chambre et déployait son activité de vieille fille en se
faisant rendre compte de tout, examinant tout, et cherchant, en toute
chose, le bien-être de son cher maréchal. Aussi républicaine que son
futur, Lisbeth lui plaisait beaucoup par ses côtés démocratiques, elle
le flattait d’ailleurs avec une habileté prodigieuse; et, depuis deux
semaines, le maréchal, qui vivait mieux, qui se trouvait soigné comme
l’est un enfant par sa mère, avait fini par apercevoir en Lisbeth une
partie de son rêve.
--Mon cher maréchal! cria-t-elle en l’accompagnant au perron, levez
les glaces, ne vous mettez pas entre deux airs, faites cela pour moi!...
Le maréchal, ce vieux garçon, qui n’avait jamais été dorloté, partit en
souriant à Lisbeth, quoiqu’il eût le cœur navré.
En ce moment même, le baron Hulot quittait les bureaux de la Guerre et
se rendait au cabinet du maréchal, prince de Wissembourg, qui l’avait
fait demander. Quoiqu’il n’y eût rien d’extraordinaire à ce que le
ministre mandât un de ses Directeurs généraux, la conscience de Hulot
était si malade, qu’il trouva je ne sais quoi de sinistre et de froid
dans la figure de Mitouflet.
--Mitouflet, comment va le prince? demanda-t-il en fermant son cabinet
et rejoignant l’huissier qui s’en allait en avant.
--Il doit avoir une dent contre vous, monsieur le baron, répondit
l’huissier, car sa voix, son regard, sa figure sont à l’orage...
Hulot devint blême et garda le silence, il traversa l’antichambre, les
salons, et arriva, les pulsations du cœur troublées, à la porte du
cabinet. Le maréchal, alors âgé de soixante et dix ans, les cheveux
entièrement blancs, la figure tannée comme celle des vieillards
de cet âge, se recommandait par un front d’une ampleur telle, que
l’imagination y voyait un champ de bataille. Sous cette coupole grise,
chargée de neige, brillaient, assombris par la saillie très-prononcée
des deux arcades sourcilières, des yeux d’un bleu napoléonien,
ordinairement tristes, pleins de pensées amères et de regrets. Ce
rival de Bernadotte avait espéré se reposer sur un trône. Mais ces
yeux devenaient deux formidables éclairs lorsqu’un grand sentiment
s’y peignait. La voix, presque toujours caverneuse, jetait alors des
éclats stridents. En colère, le prince redevenait soldat, il parlait
le langage du sous-lieutenant Cottin, il ne ménageait plus rien. Hulot
d’Ervy aperçut ce vieux lion, les cheveux épars comme une crinière,
debout à la cheminée, les sourcils contractés, le dos appuyé au
chambranle et les yeux distraits en apparence.
--Me voici à l’ordre, mon prince! dit Hulot gracieusement et d’un air
dégagé.
Le maréchal regarda fixement le directeur sans mot dire pendant tout le
temps qu’il mit à venir du seuil de la porte à quelques pas de lui. Ce
regard de plomb fut comme le regard de Dieu, Hulot ne le supporta pas,
il baissa les yeux d’un air confus.--Il sait tout, pensa-t-il.
--Votre conscience ne vous dit-elle rien? demanda le maréchal de sa
voix sourde et grave.
--Elle me dit, mon prince, que j’ai probablement tort de faire,
sans vous en parler, des razzias en Algérie. A mon âge et avec mes
goûts, après quarante-cinq ans de services, je suis sans fortune.
Vous connaissez les principes des quatre cents élus de la France. Ces
messieurs envient toutes les positions, ils ont rogné le traitement des
ministres, c’est tout dire!... allez donc leur demander de l’argent
pour un vieux serviteur!... Qu’attendre de gens qui payent aussi mal
qu’elle l’est la magistrature? qui donnent trente sous par jour aux
ouvriers du port de Toulon, quand il y a impossibilité matérielle d’y
vivre à moins de quarante sous pour une famille? qui ne réfléchissent
pas à l’atrocité des traitements d’employés à six cents, à mille et
à douze cents francs dans Paris, et qui pour eux veulent nos places
quand les appointements sont de quarante mille francs?... enfin, qui
refusent à la Couronne un bien de la Couronne confisqué en 1830 à la
Couronne, et un acquêt fait des deniers de Louis XVI encore! quand on
le leur demandait pour un prince pauvre!... Si vous n’aviez pas de
fortune, on vous laisserait très-bien, mon prince, comme mon frère,
avec votre traitement tout sec, sans se souvenir que vous avez sauvé la
Grande-Armée, avec moi, dans les plaines marécageuses de la Pologne.
--Vous avez volé l’État, vous vous êtes mis dans le cas d’aller en Cour
d’Assises, dit le maréchal, comme ce caissier du Trésor, et vous prenez
cela, monsieur, avec cette légèreté?...
--Quelle différence, monseigneur! s’écria le baron Hulot. Ai-je plongé
les mains dans une caisse qui m’était confiée?...
--Quand on commet de pareilles infamies, dit le maréchal, on est
deux fois coupable, dans votre position, de faire les choses avec
maladresse. Vous avez compromis ignoblement notre haute administration,
qui jusqu’à présent est la plus pure de l’Europe!... Et cela, monsieur,
pour deux cent mille francs et pour une gueuse!... dit le maréchal
d’une voix terrible. Vous êtes Conseiller-d’État, et l’on punit de mort
le simple soldat qui vend les effets du régiment. Voici ce que m’a dit
un jour le colonel Pourin, du deuxième lanciers. A Saverne, un de ses
hommes aimait une petite Alsacienne qui désirait un châle; la drôlesse
fit tant, que ce pauvre diable de lancier, qui devait être promu
maréchal-des-logis-chef, après vingt ans de services, l’honneur du
régiment, a vendu, pour donner ce châle, des effets de sa compagnie.
Savez-vous ce qu’il a fait, le lancier, baron d’Ervy? il a mangé les
vitres d’une fenêtre après les avoir pilées, et il est mort de maladie,
en onze heures, à l’hôpital... Tâchez, vous, de mourir d’une apoplexie
pour que nous puissions vous sauver l’honneur...
Le baron regarda le vieux guerrier d’un œil hagard, et le maréchal,
voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque rougeur aux
joues, ses yeux s’allumèrent.
--M’abandonneriez-vous?... dit Hulot en balbutiant.
En ce moment, le maréchal Hulot, ayant appris que son frère et le
ministre étaient seuls, se permit d’entrer; et il alla, comme les
sourds, droit au prince.
--Oh! cria le héros de la campagne de Pologne, je sais ce que tu viens
faire, mon vieux camarade!... Mais tout est inutile...
--Inutile?... répéta le maréchal Hulot qui n’entendit que ce mot.
--Oui, tu viens me parler pour ton frère; mais sais-tu ce qu’est ton
frère?...
--Mon frère?... demanda le sourd.
--Eh bien! cria le maréchal, c’est un j... f..... indigne de toi!...
Et la colère du maréchal lui fit jeter par les yeux ces regards
fulgurants qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés
et les cerveaux.
--Tu en as menti, Cottin! répliqua le maréchal Hulot devenu blême.
Jette ton bâton comme je jette le mien!... je suis à tes ordres.
Le prince alla droit à son vieux camarade, le regarda fixement, et lui
dit dans l’oreille en lui serrant la main:--Es-tu un homme?
--Tu le verras...
--Eh bien! tiens-toi ferme! il s’agit de porter le plus grand malheur
qui pût t’arriver.
Le prince se retourna, prit sur sa table un dossier, le mit entre les
mains du maréchal Hulot en lui criant:--Lis!
Le comte de Forzheim lut la lettre suivante, qui se trouvait sur le
dossier.
_A Son Excellence le président du conseil._
(CONFIDENTIELLE.)
Alger, le...
«Mon cher prince, nous avons sur les bras une bien mauvaise affaire,
comme vous le verrez par la procédure que je vous envoie.
»En résumé, le baron Hulot d’Ervy a envoyé dans la province d’O...
un de ses oncles pour tripoter sur les grains et sur les fourrages,
en lui donnant pour complice un garde-magasin. Ce garde-magasin a
fait des aveux pour se rendre intéressant, et a fini par s’évader.
Le procureur du roi a mené rudement l’affaire, en ne voyant que deux
subalternes en cause; mais Johann Fischer, oncle de votre Directeur
général, se voyant sur le point d’être traduit en cour d’assises,
s’est poignardé dans sa prison avec un clou.
»Tout aurait été fini là, si ce digne et honnête homme, trompé
vraisemblablement et par son complice et par son neveu, ne s’était
pas avisé d’écrire au baron Hulot. Cette lettre, saisie par le
parquet, a tellement étonné le procureur du roi qu’il est venu me
voir. Ce serait un coup si terrible que l’arrestation et la mise en
accusation d’un Conseiller-d’État, d’un Directeur général qui compte
tant de bons et loyaux services, car il nous a sauvés tous après
la Bérésina en réorganisant l’administration, que je me suis fait
communiquer les pièces.
»Faut-il que l’affaire suive son cours? faut-il, le principal
coupable visible étant mort, étouffer ce procès en faisant condamner
le garde-magasin par contumace?
»Le procureur général consent à ce que les pièces vous soient
transmises; et le baron d’Ervy étant domicilié à Paris, le procès
sera du ressort de votre Cour royale. Nous avons trouvé ce moyen,
assez louche, de nous débarrasser momentanément de la difficulté.
»Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti promptement. On parle
déjà beaucoup trop de cette déplorable affaire qui nous ferait autant
de mal qu’elle en causera, si la complicité du grand coupable, qui
n’est encore connue que du procureur de roi, du juge d’instruction,
du procureur général et de moi, venait à s’ébruiter.»
Là, ce papier tomba des mains du maréchal Hulot, il regarda son frère,
il vit qu’il était inutile de compulser le dossier; mais il chercha la
lettre de Johann Fischer, et la lui tendit après l’avoir lue en deux
regards.
«De la prison d’O...
»Mon neveu, quand vous lirez cette lettre, je n’existerai plus.
»Soyez tranquille, on ne trouvera pas de preuves contre vous. Moi,
mort, votre jésuite de Chardin en fuite, le procès s’arrêtera. La
figure de notre Adeline, si heureuse par vous, m’a rendu la mort
très-douce. Vous n’avez plus besoin d’envoyer les deux cent mille
francs. Adieu.
»Cette lettre vous sera remise par un détenu sur qui je crois pouvoir
compter.
»JOHANN FISCHER.»
--Je vous demande pardon, dit avec une touchante fierté le maréchal
Hulot au prince de Wissembourg.
--Allons, tutoie-moi toujours, Hulot! répliqua le ministre en serrant
la main de son vieil ami.--Le pauvre lancier n’a tué que lui, dit-il en
foudroyant Hulot d’Ervy d’un regard.
--Combien avez-vous pris? dit sévèrement le comte de Forzheim à son
frère.
--Deux cent mille francs.
--Mon cher ami, dit le comte en s’adressant au ministre, vous aurez les
deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne pourra jamais
dire qu’un homme portant le nom de Hulot a fait tort d’un denier à la
chose publique...
--Quel enfantillage! dit le maréchal. Je sais où sont les deux cent
mille francs et je vais les faire restituer. Donnez vos démissions et
demandez votre retraite! reprit-il en faisant voler une double feuille
de papier tellière jusqu’à l’endroit où s’était assis à la table le
Conseiller-d’État dont les jambes flageolaient. Ce serait une honte
pour nous tous que votre procès; aussi ai-je obtenu du conseil des
ministres la liberté d’agir comme je le fais. Puisque vous acceptez la
vie sans l’honneur, sans mon estime, une vie dégradée, vous aurez la
retraite qui vous est due. Seulement faites-vous bien oublier.
Le maréchal sonna.
--L’employé Marneffe est-il là?
--Oui, monseigneur, dit l’huissier.
--Qu’il entre.
--Vous, s’écria le ministre en voyant Marneffe, et votre femme, vous
avez sciemment ruiné le baron d’Ervy que voici.
--Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes
très-pauvres, je n’ai que ma place pour vivre, et j’ai deux enfants,
dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par monsieur le
baron.
--Quelle figure de coquin! dit le prince en montrant Marneffe au
maréchal Hulot. Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il, vous
rendrez deux cent mille francs, ou vous irez en Algérie.
--Mais, _monsieur le ministre_, vous ne connaissez pas ma femme, elle a
tout mangé. Monsieur le baron invitait tous les jours six personnes à
dîner... On dépensait chez moi cinquante mille francs par an.
--Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable qui sonnait la
charge au fort des batailles, vous recevrez avis de votre changement
dans deux heures... allez.
--Je préfère donner ma démission, dit insolemment Marneffe; car c’est
trop d’être ce que je suis, et battu; je ne serais pas content, moi!
Et il sortit.
--Quel impudent drôle, dit le prince.
Le maréchal Hulot, qui pendant cette scène était resté debout,
immobile, pâle comme un cadavre, examinant son frère à la dérobée, alla
prendre la main du prince et lui répéta:--Dans quarante-huit heures le
tort matériel sera réparé; mais l’honneur! Adieu, maréchal! c’est le
dernier coup qui tue... Oui, j’en mourrai, lui dit-il à l’oreille.
--Pourquoi diantre es-tu venu ce matin? répondit le prince ému.
--Je venais pour sa femme, répliqua le comte en montrant Hector; elle
est sans pain! surtout maintenant.
--Il a sa retraite!
--Elle est engagée!
--Il faut avoir le diable au corps! dit le prince en haussant les
épaules. Quel philtre vous font donc avaler ces femmes-là pour vous
ôter l’esprit? demanda-t-il à Hulot d’Hervy. Comment pouviez-vous, vous
qui connaissez la minutieuse exactitude avec laquelle l’administration
française écrit tout, verbalise sur tout, consomme des rames de papier
pour constater l’entrée et la sortie de quelques centimes, vous qui
déploriez qu’il fallût des centaines de signatures pour des riens, pour
libérer un soldat, pour acheter des étrilles, comment pouviez-vous donc
espérer de cacher un vol pendant long-temps? Et les journaux! et les
envieux! et les gens qui voudraient voler! Ces femmes-là vous ôtent
donc le bon sens? elles vous mettent donc des coquilles de noix sur
les yeux? ou vous êtes donc fait autrement que nous autres? Il fallait
quitter l’Administration du moment où vous n’étiez plus un homme, mais
un tempérament! Si vous avez joint tant de sottises à votre crime, vous
finirez... je ne veux pas vous dire où.....
--Promets-moi de t’occuper d’elle, Cottin?... demanda le comte de
Forzheim qui n’entendait rien et qui ne pensait qu’à sa belle-sœur.
--Sois tranquille! dit le ministre.
--Eh bien! merci, et adieu!--Venez, monsieur! dit-il à son frère.
Le prince regarda d’un œil en apparence calme les deux frères, si
différents d’attitude, de conformation et de caractère, le brave et le
lâche, le voluptueux et le rigide, l’honnête et le concussionnaire,
et il se dit:--Ce lâche ne saura pas mourir! et mon pauvre Hulot, si
probe, a la mort dans son sac, lui! Il s’assit dans son fauteuil et
reprit la lecture des dépêches d’Afrique par un mouvement qui peignait
à la fois le sang-froid du capitaine et la pitié profonde que donne le
spectacle des champs de bataille! car il n’y a rien de plus humain en
réalité que les militaires, si rudes en apparence, et à qui l’habitude
de la guerre communique cet absolu glacial, si nécessaire sur les
champs de bataille.
Le lendemain, quelques journaux contenaient, sous des rubriques
différentes, ces différents articles:
* * * * *
M. le baron Hulot d’Ervy vient de demander sa retraite. Les désordres
de la comptabilité de l’administration algérienne qui ont été
signalés par la mort et par la fuite de deux employés ont influé sur
la détermination prise par ce haut fonctionnaire. En apprenant les
fautes commises par des employés, en qui malheureusement il avait
placé sa confiance, M. le baron Hulot a éprouvé dans le cabinet même
du ministre une attaque de paralysie.
M. Hulot d’Ervy, frère du maréchal, compte quarante-cinq ans de
services. Cette résolution, vainement combattue, a été vue avec
regret par tous ceux qui connaissent M. Hulot, dont les qualités
privées égalent les talents administratifs. Personne n’a oublié le
dévouement de l’ordonnateur en chef de la garde impériale à Varsovie,
ni l’activité merveilleuse avec laquelle il a su organiser les
différents services de l’armée improvisée en 1815 par Napoléon.
C’est encore une des gloires de l’époque impériale qui va quitter
la scène. Depuis 1830, M. le baron Hulot n’a cessé d’être une des
lumières nécessaires au Conseil-d’État et au ministère de la guerre.
* * * * *
ALGER.--L’affaire dite des fourrages, à laquelle quelques journaux
ont donné des proportions ridicules, est terminée par la mort du
principal coupable. Le sieur Johann Wisch s’est tué dans sa prison et
son complice est en fuite; mais il sera jugé par contumace.
Wisch, ancien fournisseur des armées, était un honnête homme,
très-estimé, qui n’a pas supporté l’idée d’avoir été la dupe du sieur
Chardin, le garde-magasin en fuite.
* * * * *
Et aux faits-Paris, on lisait ceci:
«M. le maréchal ministre de la guerre, pour éviter à l’avenir tout
désordre, a résolu de créer un bureau des subsistances en Afrique. On
désigne un chef de bureau, M. Marneffe, comme devant être chargé de
cette organisation.»
* * * * *
La succession du baron Hulot excite toutes les ambitions. Cette
direction est, dit-on, promise à M. le comte Martial de La
Roche-Hugon, député, beau-frère de M. le comte de Rastignac. M.
Massol, maître des requêtes, serait nommé Conseiller-d’État, et M.
Claude Vignon maître des requêtes.
* * * * *
De toutes les espèces de _canards_, la plus dangereuse pour les
journaux de l’Opposition, c’est le canard officiel. Quelque rusés que
soient les journalistes, ils sont parfois les dupes volontaires ou
involontaires de l’habileté de ceux d’entre eux qui, de la Presse, ont
passé, comme Claude Vignon, dans les hautes régions du Pouvoir. Le
journal ne peut être vaincu que par le journaliste. Aussi doit-on se
dire, en travestissant Voltaire:
Le fait-Paris n’est pas ce qu’un vain peuple pense.
Le maréchal Hulot ramena son frère, qui se tint sur le devant de la
voiture, en laissant respectueusement son aîné dans le fond. Les deux
frères n’échangèrent pas une parole. Hector était anéanti. Le maréchal
resta concentré, comme un homme qui rassemble ses forces et qui les
bande pour soutenir un poids écrasant. Rentré dans son hôtel, il
amena, sans dire un mot et par des gestes impératifs, son frère dans
son cabinet. Le comte avait reçu de l’empereur Napoléon une magnifique
paire de pistolets de la manufacture de Versailles; il tira la boîte,
sur laquelle était gravée l’inscription: _Donnée par l’Empereur
Napoléon au général Hulot_, du secrétaire où il la mettait, et la
montrant à son frère, il lui dit:--Voilà ton médecin.
Lisbeth, qui regardait par la porte entrebâillée, courut à la voiture,
et donna l’ordre d’aller au grand trot rue Plumet. En vingt minutes à
peu près, elle amena la baronne instruite de la menace du maréchal à
son frère.
Le comte, sans regarder son frère, sonna pour demander son factotum, le
vieux soldat qui le servait depuis trente ans.
--Beaupied, lui dit-il, amène-moi mon notaire, le comte Steinbock, ma
nièce Hortense et l’agent de change du Trésor. Il est dix heures et
demie, il me faut tout ce monde à midi. Prends des voitures... Et va
_plus vite que ça_!... dit-il en retrouvant une locution républicaine
qu’il avait souvent à la bouche jadis. Et il fit la moue terrible qui
rendait ses soldats attentifs quand il examinait les genêts de la
Bretagne en 1799. (Voir LES CHOUANS[*].)
[*] Disponible dans le volume XIII de cette collection,
https://www.gutenberg.org/ebooks/71022 (Note de transcription.)
--Vous serez obéi, maréchal, dit Beaupied en mettant le revers de sa
main à son front.
Sans s’occuper de son frère, le vieillard revint dans son cabinet, prit
une clef cachée dans un secrétaire, et ouvrit une cassette en malachite
plaquée sur acier, présent de l’empereur Alexandre. Par ordre de
l’empereur Napoléon, il était venu rendre à l’empereur russe des effets
particuliers pris à la bataille de Dresde, et contre lesquels Napoléon
espérait obtenir Vandamme. Le Czar récompensa magnifiquement le général
Hulot en lui donnant cette cassette, et lui dit qu’il espérait pouvoir
un jour avoir la même courtoisie pour l’empereur des Français; mais
il garda Vandamme. Les armes impériales de Russie étaient en or sur
le couvercle de cette boîte garnie tout en or. Le maréchal compta
les billets de banque et l’or qui s’y trouvaient; il possédait cent
cinquante-deux mille francs! Il laissa échapper un mouvement de
satisfaction. En ce moment, madame Hulot entra dans un état à attendrir
des juges politiques. Elle se jeta sur Hector, en regardant la boîte de
pistolets, et le maréchal, alternativement, d’un air fou.
--Qu’avez-vous contre votre frère? Que vous a fait mon mari? dit-elle
d’une voix si vibrante que le maréchal l’entendit.
--Il nous a déshonorés tous! répondit le vieux soldat de la République
qui rouvrit par cet effort une de ses blessures. Il a volé l’État!
Il m’a rendu mon nom odieux; il me fait souhaiter de mourir, il m’a
tué... Je n’ai de force que pour accomplir la restitution!... J’ai été
humilié devant le Condé de la République, devant l’homme que j’estime
le plus, et à qui j’ai donné injustement un démenti, le prince de
Wissembourg!... Est-ce rien, cela? Voilà son compte avec la Patrie!
Il essuya une larme.