--Vous ne connaissez pas Valérie, madame, reprit gravement Crevel,

qui se mit en position dans sa première manière. C’est à la fois une

femme bien née, une femme comme il faut et une femme qui jouit de

la plus haute considération. Tenez, hier, le vicaire de la paroisse

dînait chez elle. Nous avons donné, car elle est pieuse, un superbe

ostensoir à l’église. Oh! elle est habile, elle est spirituelle,

elle est délicieuse, instruite, elle a tout pour elle. Quant à moi,

chère Adeline, je dois tout à cette charmante femme; elle a dégourdi

mon esprit, épuré, comme vous voyez, mon langage; elle corrige mes

saillies, elle me donne des mots et des idées. Je ne dis plus rien

d’inconvenant. On voit de grands changements en moi, vous devez les

avoir remarqués. Enfin, elle a réveillé mon ambition. Je serais député,

je ne ferais point de _boulettes_, car je consulterais mon Égérie

dans les moindres choses. Ces grands politiques, Numa, notre illustre

ministre actuel, ont tous eu leur Sibylle d’_écume_. Valérie reçoit

une vingtaine de députés, elle devient très-influente, et maintenant

qu’elle va se trouver dans un charmant hôtel avec voiture, elle sera

l’une des souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive

qu’une pareille femme! Ah! je vous ai bien souvent remerciée de votre

rigueur!...

--Ceci ferait douter de la vertu de Dieu, dit Adeline chez qui

l’indignation avait séché les larmes. Mais non, la justice divine doit

planer sur cette tête-là!...

--Vous ignorez le monde, belle dame, reprit le grand politique Crevel

profondément blessé. Le monde, mon Adeline, aime le succès! Voyons?

Vient-il chercher votre sublime vertu dont le tarif est de deux cent

mille francs?

Ce mot fit frissonner madame Hulot, qui fut reprise de son tremblement

nerveux. Elle comprit que le parfumeur retiré se vengeait d’elle

ignoblement, comme il s’était vengé de Hulot; le dégoût lui souleva le

cœur, et le lui crispa si bien qu’elle eut le gosier serré à ne pouvoir

parler.

--L’argent!... toujours l’argent!... dit-elle enfin.

--Vous m’avez bien ému, reprit Crevel ramené par ce mot à l’abaissement

de cette femme, quand je vous ai vue là pleurant à mes pieds!...

Tenez, vous ne me croirez peut-être pas? eh! bien, si j’avais eu mon

portefeuille, il était à vous. Voyons, il vous faut cette somme?...

En entendant cette phrase grosse de deux cent mille francs, Adeline

oublia les abominables injures de ce grand seigneur à bon marché,

devant cet allèchement du succès si machiavéliquement présenté par

Crevel, qui voulait seulement pénétrer les secrets d’Adeline pour en

rire avec Valérie.

--Ah! je ferai tout! s’écria la malheureuse femme. Monsieur, je me

vendrai, je deviendrai, s’il le faut, une Valérie.

--Cela vous serait difficile, répondit Crevel. Valérie est le sublime

du genre. Ma petite mère, vingt-cinq ans de vertu, ça repousse

toujours, comme une maladie mal soignée. Et votre vertu a bien moisi

ici, ma chère enfant. Mais vous allez voir à quel point je vous aime.

Je vais vous faire avoir vos deux cent mille francs.

Adeline saisit la main de Crevel, la prit, la mit sur son cœur, sans

pouvoir articuler un mot, et une larme de joie mouilla ses paupières.

--Oh! attendez! il y aura du tirage! Moi, je suis un bon vivant, un

bon enfant, sans préjugés, et je vais vous dire tout bonifacement les

choses. Vous voulez faire comme Valérie, bon. Cela ne suffit pas, il

faut un Gogo, un actionnaire, un Hulot. Je connais un gros épicier

retiré, c’est même un bonnetier. C’est lourd, épais, sans idées, je le

forme, et je ne sais pas quand il pourra me faire honneur. Mon homme

est député, bête et vaniteux, conservé par la tyrannie d’une espèce

de femme à turban, au fond de la province, dans une entière virginité

sous le rapport du luxe et des plaisirs de la vie parisienne; mais

Beauvisage (il se nomme Beauvisage) est millionnaire, et il donnerait

comme moi, ma chère petite, il y a trois ans, cent mille écus pour

être aimé d’une femme comme il faut... Oui, dit-il en croyant avoir

bien interprété le geste que fit Adeline, il est jaloux de moi,

voyez-vous!... oui, jaloux de mon bonheur avec madame Marneffe, et le

gars est homme à vendre une propriété pour être propriétaire d’une...

--Assez! monsieur Crevel, dit madame Hulot en ne déguisant plus

son dégoût et laissant paraître toute sa honte sur son visage.

Je suis punie maintenant au delà de mon péché. Ma conscience, si

violemment contenue par la main de fer de la nécessité, me crie à

cette dernière insulte que de tels sacrifices sont impossibles. Je

n’ai plus de fierté, je ne me courrouce point comme jadis, je ne vous

dirai pas:--«Sortez!» après avoir reçu ce coup mortel. J’en ai perdu

le droit: je me suis offerte à vous, comme une prostituée... Oui,

reprit-elle en répondant à un geste de dénégation, j’ai sali ma vie,

jusqu’ici pure, par une intention ignoble; et... je suis sans excuse,

je le savais!... Je mérite toutes les injures dont vous m’accablez!

Que la volonté de Dieu s’accomplisse! S’il veut la mort de deux êtres

dignes d’aller à lui, qu’ils meurent, je les pleurerai, je prierai

pour eux! S’il veut l’humiliation de notre famille, courbons-nous

sous l’épée vengeresse, et baisons-la, chrétiens que nous sommes! Je

sais comment expier cette honte d’un moment qui sera le tourment de

tous mes derniers jours. Ce n’est plus madame Hulot, monsieur, qui

vous parle, c’est la pauvre, l’humble pécheresse, la chrétienne dont

le cœur n’aura plus qu’un seul sentiment, le repentir, et qui sera

toute à la prière et à la charité. Je ne puis être que la dernière des

femmes et la première des repenties par la puissance de ma faute. Vous

avez été l’instrument de mon retour à la raison, à la voix de Dieu qui

maintenant parle en moi, je vous remercie!...

Elle tremblait de ce tremblement qui, depuis ce moment, ne la quitta

plus. Sa voix pleine de douceur contrastait avec la fiévreuse parole

de la femme décidée au déshonneur pour sauver une famille. Le sang

abandonna ses joues, elle devint blanche, et ses yeux furent secs.

--Je jouais, d’ailleurs, bien mal mon rôle, n’est-ce pas? reprit-elle

en regardant Crevel avec la douceur que les martyrs devaient mettre

en jetant les yeux sur le proconsul. L’amour vrai, l’amour saint

et dévoué d’une femme a d’autres plaisirs que ceux qui s’achètent

au marché de la prostitution!... Pourquoi ces paroles? dit-elle en

faisant un retour sur elle-même et un pas de plus dans la voie de la

perfection, elles ressemblent à de l’ironie, et je n’en ai point!

pardonnez-les moi. D’ailleurs, monsieur, peut-être n’est-ce que moi que

j’ai voulu blesser...

La majesté de la vertu, sa céleste lumière avait balayé l’impureté

passagère de cette femme, qui, resplendissante de la beauté qui lui

était propre, parut grandie à Crevel. Adeline fut en ce moment sublime

comme ces figures de la Religion, soutenues par une croix, que les

vieux Vénitiens ont peintes; mais elle exprimait toute la grandeur de

son infortune et celle de l’Église catholique où elle se réfugiait par

un vol de colombe blessée. Crevel fut ébloui, abasourdi.

--Madame, je suis à vous sans condition! dit-il dans un élan de

générosité. Nous allons examiner l’affaire, et... que voulez-vous?...

tenez! l’impossible?... je le ferai. Je déposerai des rentes à la

Banque, et, dans deux heures, vous aurez votre argent...

--Mon Dieu! quel miracle! dit la pauvre Adeline en se jetant à genoux.

Elle récita une prière avec une onction qui toucha si profondément

Crevel, que madame Hulot lui vit des larmes aux yeux, quand elle se

releva, sa prière finie.

--Soyez mon ami, monsieur!... lui dit-elle. Vous avez l’âme meilleure

que la conduite et que la parole. Dieu vous a donné votre âme, et vous

tenez vos idées du monde et de vos passions! Oh! je vous aimerai bien!

s’écria-t-elle avec une ardeur angélique dont l’expression contrastait

singulièrement avec ses méchantes petites coquetteries.

--Ne tremblez plus ainsi, dit Crevel.

--Est-ce que je tremble? demanda la baronne qui ne s’apercevait pas de

cette infirmité si rapidement venue.

--Oui, tenez, voyez, dit Crevel en prenant le bras d’Adeline et lui

démontrant qu’elle avait un tremblement nerveux. Allons, madame,

reprit-il avec respect, calmez-vous, je vais à la Banque...

--Revenez promptement! Songez, mon ami, dit-elle en livrant ses

secrets, qu’il s’agit d’empêcher le suicide de mon pauvre oncle

Fischer, compromis par mon mari, car j’ai confiance en vous

maintenant, et je vous dis tout! Ah! si nous n’arrivons pas à temps,

je connais le maréchal, il a l’âme si délicate, qu’il mourrait en

quelques jours.

--Je pars alors, dit Crevel en baisant la main de la baronne. Mais qu’a

donc fait ce pauvre Hulot?

--Il a volé l’État!

--Ah! mon Dieu!... je cours, madame, je vous comprends, je vous admire.

Crevel fléchit un genou, baisa la robe de madame Hulot, et disparut en

disant: A bientôt. Malheureusement, de la rue Plumet, pour aller chez

lui prendre des inscriptions, Crevel passa par la rue Vanneau; et il ne

put résister au plaisir d’aller voir sa petite duchesse. Il arriva la

figure encore bouleversée. Il entra dans la chambre de Valérie, qu’il

trouva se faisant coiffer. Elle examina Crevel dans la glace, et fut,

comme toutes ces sortes de femmes, choquée, sans rien savoir encore, de

lui voir une émotion forte, de laquelle elle n’était pas la cause.

--Qu’as-tu, ma biche? dit-elle à Crevel. Est-ce qu’on entre ainsi chez

sa petite duchesse? Je ne serais plus une duchesse pour vous, monsieur,

que je suis toujours ta _petite louloutte_, vieux monstre!

Crevel répondit par un sourire triste, et montra Reine.

--Reine, ma fille, assez pour aujourd’hui, j’achèverai ma coiffure

moi-même! donne-moi ma robe de chambre en étoffe chinoise, car _mon

monsieur_ me paraît joliment _chinoisé_...

Reine, fille dont la figure était trouée comme une écumoire et qui

semblait avoir été faite exprès pour Valérie, échangea un sourire avec

sa maîtresse, et apporta la robe de chambre. Valérie ôta son peignoir,

elle était en chemise, elle se trouva dans sa robe de chambre comme une

couleuvre sous sa touffe d’herbe.

--Madame n’y est pour personne?

--Cette question! dit Valérie. Allons, dis, mon gros minet, la rive

gauche a baissé?

--Non.

--L’hôtel est frappé de surenchère?

--Non.

--Tu ne te crois pas le père de ton petit Crevel?

--C’te bêtise! répliqua l’homme sûr d’être aimé.

--Ma foi, je n’y suis plus, dit madame Marneffe. Quand je dois tirer

les peines d’un ami comme on tire les bouchons aux bouteilles de vin de

Champagne, je laisse tout là... Va-t’en, tu m’em...

--Ce n’est rien, dit Crevel. Il me faut deux cent mille francs dans

deux heures...

--Oh! tu les trouveras? Tiens, je n’ai pas employé les cinquante mille

francs du procès-verbal Hulot, et je puis demander cinquante mille

francs à Henri!

--Henri! toujours Henri!... s’écria Crevel.

--Crois-tu, gros Machiavel en herbe, que je congédierai Henri! La

France désarme-t-elle sa flotte?... Henri; mais c’est le poignard pendu

dans sa gaîne à un clou. Ce garçon, dit-elle, me sert à savoir si tu

m’aimes. Et tu ne m’aimes pas ce matin.

--Je ne t’aime pas, Valérie! dit Crevel, je t’aime comme un million!

--Ce n’est pas assez!... reprit-elle en sautant sur les genoux de

Crevel et lui passant ses deux bras au cou comme autour d’une patère

pour s’y accrocher. Je veux être aimée comme dix millions, comme tout

l’or de la terre, et plus que cela. Jamais Henri ne resterait cinq

minutes sans me dire ce qu’il a sur le cœur! Voyons, qu’as-tu, gros

chéri? Faisons notre petit déballage... Disons tout et vivement à notre

petite louloutte! Et elle frôla le visage de Crevel avec ses cheveux en

lui tortillant le nez.--Peut-on avoir un nez comme ça, reprit-elle, et

garder un secret pour sa Vava-lélé-ririe!... _Vava_, le nez allait à

droite, _lélé_, il était à gauche, _ririe_, elle le remit en place.

--Eh bien! je viens de voir... Crevel s’interrompit, regarda madame

Marneffe.--Valérie, mon bijou, tu me promets sur ton honneur... tu

sais, le nôtre, de ne pas répéter un mot de ce que je vais te dire...

--Connu, maire! on lève la main, tiens!... et le pied!

Elle se posa de manière à rendre Crevel, comme a dit Rabelais,

déchaussé de sa cervelle jusqu’aux talons, tant elle fut drôle et

sublime de nu visible à travers le brouillard de la batiste.

--Je viens de voir le désespoir de la Vertu!...

--Ça a de la vertu, le désespoir? dit-elle en hochant la tête et se

croisant les bras à la Napoléon.

--C’est la pauvre madame Hulot, il lui faut deux cent mille francs!

Sinon le maréchal et le père Fischer se brûlent la cervelle, et comme

tu es un peu la cause de tout cela, ma petite duchesse, je vais réparer

le mal. Oh! c’est une sainte femme, je la connais, elle me rendra tout.

Au mot Hulot, et aux deux cent mille francs, Valérie eut un regard

qui passa, comme la lueur du canon dans sa fumée, entre ses longues

paupières.

--Qu’a-t-elle donc fait pour t’apitoyer, la vieille! elle t’a montré,

quoi? sa... sa religion!...

--Ne te moque pas d’elle, mon cœur, c’est une bien sainte, une bien

noble et pieuse femme, digne de respect!...

--Je ne suis donc pas digne de respect, moi! dit Valérie en regardant

Crevel d’un air sinistre.

--Je ne dis pas cela, répondit Crevel en comprenant combien l’éloge de

la vertu devait blesser madame Marneffe.

--Moi aussi je suis pieuse, dit Valérie en allant s’asseoir sur un

fauteuil; mais je ne fais pas métier de ma religion, je me cache pour

aller à l’église.

Elle resta silencieuse et ne fit plus attention à Crevel. Crevel,

excessivement inquiet, vint se poser devant le fauteuil où s’était

plongée Valérie et la trouva perdue dans les pensées qu’il avait si

niaisement réveillées.

--Valérie, mon petit ange?...

Profond silence. Une larme assez problématique fut essuyée furtivement.

--Un mot, ma louloutte...

--Monsieur!

--A quoi penses-tu, mon amour?

--Ah! monsieur Crevel, je pense au jour de ma première communion!

Étais-je belle! Étais-je pure! Étais-je sainte!... immaculée!... ah! si

quelqu’un était venu dire à ma mère:--«Votre fille sera _une traînée_,

elle trompera son mari. Un jour, un commissaire de police la trouvera

dans une petite maison, elle se vendra à un Crevel pour trahir un

Hulot, deux atroces vieillards...» Pouah!... fi! Elle serait morte

avant la fin de la phrase, tant elle m’aimait, la pauvre femme!

--Calme-toi!

--Tu ne sais pas combien il faut aimer un homme pour imposer silence à

ces remords qui viennent vous pincer le cœur d’une femme adultère. Je

suis fâchée que Reine soit partie; elle t’aurait dit que, ce matin,

elle m’a trouvée les larmes aux yeux et priant Dieu. Moi, voyez-vous,

monsieur Crevel, je ne me moque point de la religion. M’avez-vous

jamais entendue dire un mot de mal à ce sujet?...

Crevel fit un geste d’approbation.

--Je défends qu’on en parle devant moi... Je blague sur tout ce qu’on

voudra: les rois, la politique, la finance, tout ce qu’il y a de sacré

pour le monde, les juges, le mariage, l’amour, les jeunes filles, les

vieillards!... Mais l’Église... mais Dieu!... Oh! là, moi, je m’arrête!

Je sais bien que je fais mal, que je vous sacrifie mon avenir... Et

vous ne vous doutez pas de l’étendue de mon amour!

Crevel joignit les mains.

--Ah! il faudrait pénétrer dans mon cœur, y mesurer l’étendue de mes

convictions pour savoir tout ce que je vous sacrifie!... Je sens en

moi l’étoffe d’une Madeleine. Aussi voyez de quel respect j’entoure

les prêtres! Comptez les présents que je fais à l’église! Ma mère m’a

élevée dans la foi catholique, et je comprends Dieu! C’est à nous

autres perverties qu’il parle le plus terriblement.

Valérie essuya deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Crevel fut

épouvanté, madame Marneffe se leva, s’exalta.

--Calme-toi, ma louloutte!... tu m’effraies!

Madame Marneffe tomba sur ses genoux.

--Mon Dieu! je ne suis pas mauvaise! dit-elle en joignant les mains.

Daignez ramasser votre brebis égarée, frappez-la, meurtrissez-la, pour

la reprendre aux mains qui la font infâme et adultère, elle se blottira

joyeusement sur votre épaule! elle reviendra tout heureuse au bercail!

Elle se leva, regarda Crevel, et Crevel eut peur des yeux blancs de

Valérie.

--Et puis, Crevel, sais-tu? Moi, j’ai peur, par moments... La justice

de Dieu s’exerce aussi bien dans ce bas monde que dans l’autre.

Qu’est-ce que je peux attendre de bon de Dieu? Sa vengeance fond sur

la coupable de toutes les manières, elle emprunte tous les caractères

du malheur. Tous les malheurs que ne s’expliquent pas les imbéciles,

sont des expiations. Voilà ce que me disait ma mère à son lit de mort

en me parlant de sa vieillesse. Et si je te perdais!... ajouta-t-elle

en saisissant Crevel par une étreinte d’une sauvage énergie... Ah! j’en

mourrais!

Madame Marneffe lâcha Crevel, s’agenouilla de nouveau devant son

fauteuil, joignit les mains (et dans quelle pose ravissante!), et

dit avec une incroyable onction la prière suivante:--Et vous, sainte

Valérie, ma bonne patronne, pourquoi ne visitez-vous pas plus souvent

le chevet de celle qui vous est confiée? Oh! venez ce soir, comme vous

êtes venue ce matin, m’inspirer de bonnes pensées, et je quitterai le

mauvais sentier, je renoncerai, comme Madeleine, aux joies trompeuses,

à l’éclat menteur du monde, même à celui que j’aime tant!

--Ma louloutte! dit Crevel.

--Il n’y a plus de louloutte, monsieur! Elle se retourna fière comme

une femme vertueuse, et, les yeux humides de larmes, elle se montra

digne, froide, indifférente.--Laissez-moi, dit-elle en repoussant

Crevel. Quel est mon devoir?... d’être à mon mari. Cet homme est

mourant, et que fais-je? je le trompe au bord de la tombe. Il croit

votre fils à lui... Je vais lui dire la vérité, commencer par acheter

son pardon, avant de demander celui de Dieu. Quittons-nous!... Adieu,

monsieur Crevel!... reprit-elle debout en tendant à Crevel une

main glacée. Adieu, mon ami, nous ne nous verrons plus que dans un

monde meilleur... Vous m’avez dû quelques plaisirs, bien criminels,

maintenant je veux... oui, j’aurai votre estime...

Crevel pleurait à chaudes larmes.

--Gros cornichon! s’écria-t-elle en poussant un infernal éclat de

rire, voilà la manière dont les femmes pieuses s’y prennent pour vous

tirer une carotte de deux cent mille francs! Et toi, qui parles du

maréchal de Richelieu, cet original de Lovelace, tu te laisses prendre

à ce ponsif-là! comme dit Steinbock. Je t’en arracherais des deux cent

mille francs, moi, si je voulais, grand imbécile!... Garde donc ton

argent! Si tu en as de trop, ce trop m’appartient! Si tu donnes deux

sous à cette femme respectable qui fait de la piété parce qu’elle a

cinquante-sept ans, nous ne nous reverrons jamais, et tu la prendras

pour maîtresse; tu me reviendras le lendemain tout meurtri de ses

caresses anguleuses et soûl de ses larmes, de ses petits bonnets

_ginguets_, de ses pleurnicheries qui doivent faire de ses faveurs des

averses!...

--Le fait est, dit Crevel, que deux cent mille francs, c’est de

l’argent.

--Elles ont bon appétit, les femmes pieuses!... ah! microscope! elles

vendent mieux leurs sermons que nous ne vendons ce qu’il y a de plus

rare et de plus certain sur la terre, le plaisir... Et elles font des

romans! Non... ah! je les connais, j’en ai vu chez ma mère! Elles se

croient tout permis pour l’église, pour... Tiens, tu devrais être

honteux, ma biche! toi, si peu donnant... car tu ne m’as pas donné deux

cent mille francs en tout, à moi!

--Ah! si, reprit Crevel, rien que le petit hôtel coûtera cela...

--Tu as donc alors quatre cent mille francs? dit-elle d’un air rêveur.

--Non.

--Eh bien! monsieur, vous vouliez prêter à cette vieille horreur

les deux cent mille francs de mon hôtel? en voilà un crime de

lèse-louloutte!...

--Mais écoute-moi donc!

--Si tu donnais cet argent à quelque bête d’invention philanthropique,

tu passerais pour être un homme d’avenir, dit-elle en s’animant, et

je serais la première à te le conseiller, car tu as trop d’innocence

pour écrire de gros livres politiques qui vous font une réputation; tu

n’as pas assez de style pour tartiner des brochures; tu pourrais te

poser comme tous ceux qui sont dans ton cas, et qui dorent de gloire

leur nom en se mettant à la tête d’une chose sociale, morale, nationale

ou générale. On t’a volé la Bienfaisance, elle est maintenant trop

mal portée... Les petits repris de justice, à qui l’on fait un sort

meilleur que celui des pauvres diables honnêtes, c’est usé. Je te

voudrais voir inventer, pour deux cent mille francs, une chose plus

difficile, une chose vraiment utile. On parlerait de toi, comme d’un

_petit manteau bleu_, d’un Montyon, et je serais fière de toi! Mais

jeter deux cent mille francs dans un bénitier, les prêter à une dévote

abandonnée de son mari par une raison quelconque, va! il y a toujours

une raison (me quitte-t-on, moi?), c’est une stupidité qui, dans notre

époque, ne peut germer que dans le crâne d’un ancien parfumeur! Cela

sent son comptoir. Tu n’oserais plus, deux jours après, te regarder

dans ton miroir! Va déposer ton prix à la caisse d’amortissement,

cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme. Va! et

vite, et tôt!

Elle poussa Crevel par les épaules hors de sa chambre, en voyant sur sa

figure l’avarice refleurie. Quand la porte de l’appartement se ferma,

elle dit:--Voilà Lisbeth outre-vengée!... Quel dommage qu’elle soit

chez son vieux maréchal, aurions-nous ri! Ah! la vieille veut m’ôter le

pain de la bouche!... je vais te la secouer, moi!

Obligé de prendre un appartement en harmonie avec la première dignité

militaire, le maréchal Hulot s’était logé dans un magnifique hôtel,

situé rue du Mont-Parnasse, où il se trouve deux ou trois maisons

princières. Quoiqu’il eût loué tout l’hôtel, il n’en occupait que le

rez-de-chaussée. Lorsque Lisbeth vint tenir la maison, elle voulut

aussitôt sous-louer le premier étage qui, disait-elle, payerait toute

la location, le comte serait alors logé pour presque rien; mais le

vieux soldat s’y refusa. Depuis quelques mois, le maréchal était

travaillé par de tristes pensées. Il avait deviné la gêne de sa

belle-sœur, il en soupçonnait les malheurs sans en pénétrer la cause.

Ce vieillard, d’une sérénité si joyeuse, devenait taciturne, il pensait

qu’un jour sa maison serait l’asile de la baronne Hulot et de sa fille,

et il leur réservait ce premier étage. La médiocrité de fortune du

comte de Forzheim était si connue, que le ministre de la guerre, le

prince de Wissembourg, avait exigé de son vieux camarade qu’il acceptât

une indemnité d’installation. Hulot employa cette indemnité à meubler

le rez-de-chaussée, où tout était convenable, car il ne voulait pas,

selon son expression, du bâton de maréchal pour le porter à pied.

L’hôtel ayant appartenu sous l’Empire à un sénateur, les salons du

rez-de-chaussée avaient été établis avec une grande magnificence, tous

blanc et or, sculptés, et se trouvaient bien conservés. Le maréchal y

avait mis de beaux vieux meubles analogues. Il gardait sous la remise

une voiture, où sur les panneaux étaient peints les deux bâtons en

sautoir, et il louait des chevaux quand il devait aller _in fiocchi_,

soit au ministère, soit au château, dans une cérémonie ou à quelque

fête. Ayant pour domestique, depuis trente ans, un ancien soldat âgé de

soixante ans, dont la sœur était sa cuisinière, il pouvait économiser

une dizaine de mille francs qu’il joignait à un petit trésor destiné

à Hortense. Tous les jours le vieillard venait à pied de la rue du

Mont-Parnasse à la rue Plumet par le boulevard; chaque invalide, en le

voyant venir, ne manquait jamais à se mettre en ligne, à le saluer, et

le maréchal récompensait le vieux soldat par un sourire.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 25 / 62 段