femme en lui désignant un article, et lui disant:--Sera-t-il temps?
Voici l’article, un de ces terribles entre-filets avec lesquels les
journaux nuancent leurs tartines politiques.
* * * * *
Un de nos correspondants nous écrit d’Alger qu’il s’est révélé de
tels abus dans le service des vivres de la province d’Oran, que la
justice informe. Les malversations sont évidentes, les coupables
sont connus. Si la répression n’est pas sévère, nous continuerons
à perdre plus d’hommes par le fait des concussions qui frappent
sur leur nourriture que par le fer des Arabes et le feu du climat.
Nous attendrons de nouveaux renseignements, avant de continuer ce
déplorable sujet.
* * * * *
Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l’établissement en
Algérie de la Presse comme l’a entendue la Charte de 1830.
--Je vais m’habiller et aller au ministère, dit le baron en quittant la
table, le temps est trop précieux, il y a la vie d’un homme dans chaque
minute.
--Oh! maman, je n’ai plus d’espoir, dit Hortense,
Et, sans pouvoir retenir ses larmes, elle tendit à sa mère une Revue
des Beaux-Arts. Madame Hulot aperçut une gravure du groupe de Dalila
par le comte de Steinbock, dessous laquelle était imprimé: _Appartenant
à madame Marneffe._ Dès les premières lignes, l’article signé d’un V
révélait le talent et la complaisance de Claude Vignon.
--Pauvre petite... dit la baronne.
Effrayée de l’accent presque indifférent de sa mère, Hortense la
regarda, reconnut l’expression d’une douleur auprès de laquelle
la sienne devait pâlir, et elle vint embrasser sa mère à qui elle
dit:--Qu’as-tu, maman? qu’arrive-t-il, pouvons-nous être plus
malheureuses que nous ne le sommes?
--Mon enfant, il me semble en comparaison de ce que je souffre
aujourd’hui que mes horribles souffrances passées ne sont rien. Quand
ne souffrirai-je plus?
--Au ciel, ma mère! dit gravement Hortense.
--Viens, mon ange, tu m’aideras à m’habiller... mais non... Je ne veux
pas que tu t’occupes de cette toilette. Envoie-moi Louise.
Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s’examiner au miroir.
Elle se contempla tristement et curieusement en se demandant à
elle-même:--Suis-je encore belle?... peut-on me désirer encore?...
Ai-je des rides?...
Elle souleva ses beaux cheveux blonds et se découvrit les tempes. Là
tout était frais comme chez une jeune fille. Adeline alla plus loin,
elle se découvrit les épaules et fut satisfaite, elle eut un mouvement
d’orgueil. La beauté des épaules qui sont belles, est celle qui s’en
va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure. Adeline
choisit avec soin les éléments de sa toilette; mais la femme pieuse
et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions de
coquetterie. A quoi bon des bas de soie gris tout neufs, des souliers
en satin à cothurnes, puisqu’elle ignorait totalement l’art d’avancer,
au moment décisif, un joli pied en le faisant dépasser de quelques
lignes une robe à demi soulevée pour ouvrir des horizons au désir! Elle
mit bien sa plus jolie robe de mousseline à fleurs peintes, décolletée
et à manches courtes; mais, épouvantée de ses nudités, elle couvrit
ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et
ses épaules d’un fichu brodé. Sa coiffure à l’anglaise lui parut être
trop significative, elle en éteignit l’entrain par un très-joli bonnet;
mais, avec ou sans bonnet, eût-elle su jouer avec ses rouleaux dorés
pour exhiber, pour faire admirer ses mains en fuseau?... Voici quel fut
son fard. La certitude de sa criminalité, les préparatifs d’une faute
délibérée causèrent à cette sainte femme une violente fièvre qui lui
rendit l’éclat de la jeunesse pour un moment. Ses yeux brillèrent, son
teint resplendit. Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit
en quelque sorte un air dévergondé qui lui fit horreur. Lisbeth avait,
à la prière d’Adeline, raconté les circonstances de l’infidélité de
Wenceslas, et la baronne avait alors appris, à son grand étonnement,
qu’en une soirée, en un moment, madame Marneffe s’était rendue
maîtresse de l’artiste ensorcelé.--Comment font ces femmes? avait
demandé la baronne à Lisbeth. Rien n’égale la curiosité des femmes
vertueuses à ce sujet, elles voudraient posséder les séductions du Vice
et rester pures.--Mais, elles séduisent, c’est leur état, avait répondu
la cousine Bette. Valérie était, ce soir-là, vois-tu, ma chère, à faire
damner un ange.--Raconte-moi donc comment elle s’y est prise?--Il n’y
a pas de théorie, il n’y a que la pratique dans ce métier, avait dit
railleusement Lisbeth. La baronne, en se rappelant cette conversation,
aurait voulu consulter la cousine Bette; mais le temps manquait. La
pauvre Adeline, incapable d’inventer une mouche, de se poser un bouton
de rose dans le beau milieu du corsage, de trouver les stratagèmes de
toilette destinés à réveiller chez les hommes des désirs amortis, ne
fut que soigneusement habillée. N’est pas courtisane qui veut! La femme
est le potage de l’homme, a dit plaisamment Molière par la bouche du
judicieux Gros-René. Cette comparaison suppose une sorte de science
culinaire en amour. La femme vertueuse et digne serait alors le repas
homérique, la chair jetée sur les charbons ardents. La courtisane,
au contraire, serait l’œuvre de Carême avec ses condiments, avec ses
épices et ses recherches. La baronne ne pouvait pas, ne savait pas
_servir_ sa blanche poitrine dans un magnifique plat de guipure, à
l’instar de madame Marneffe. Elle ignorait le secret de certaines
attitudes, l’effet de certains regards. Enfin, elle n’avait pas sa
botte secrète. La noble femme se serait bien retournée cent fois,
elle n’aurait rien su offrir à l’œil savant du libertin. Être une
honnête et _prude_ femme pour le monde, et se faire courtisane pour
son mari, c’est être une femme de génie, et il y en a peu. Là est le
secret des longs attachements, inexplicables pour les femmes qui sont
déshéritées de ces doubles et magnifiques facultés. Supposez madame
Marneffe vertueuse!... vous avez la marquise de Pescaire! Ces grandes
et illustres femmes, ces belles Diane de Poitiers vertueuses, on les
compte.
La scène par laquelle commence cette sérieuse et terrible Étude de
mœurs parisiennes allait donc se reproduire avec cette singulière
différence que les misères prophétisées par le capitaine de la milice
bourgeoise y changeaient les rôles. Madame Hulot attendait Crevel
dans les intentions qui le faisaient venir en souriant aux Parisiens
du haut de son milord, trois ans auparavant. Enfin, chose étrange! la
baronne était fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant à la plus
grossière des infidélités, celles que l’entraînement d’une passion
ne justifie pas aux yeux de certains juges.--Comment faire pour être
une madame Marneffe! se dit-elle en entendant sonner. Elle comprima
ses larmes, la fièvre anima ses traits, elle se promit d’être bien
courtisane, la pauvre et noble créature!
--Que diable me veut cette brave baronne Hulot? se disait Crevel en
montant le grand escalier. Ah! bah! elle va me parler de ma querelle
avec Célestine et Victorin; mais je ne plierai pas!... En entrant
dans le salon, où il suivait Louise, il se dit en regardant la nudité
_du local_ (style Crevel):--Pauvre femme!... la voilà comme ces beaux
tableaux mis au grenier par un homme qui ne se connaît pas en peinture.
Crevel, qui voyait le comte Popinot, ministre du commerce, achetant
des tableaux et des statues, voulait se rendre célèbre parmi les
Mécènes parisiens dont l’amour pour les arts consiste à chercher des
pièces de vingt francs pour des pièces de vingt sous. Adeline sourit
gracieusement à Crevel en lui montrant une chaise devant elle.
--Me voici, belle dame, à vos ordres, dit Crevel.
Monsieur le maire, devenu homme politique, avait adopté le drap noir.
Sa figure apparaissait au-dessus de ce vêtement comme une pleine lune
dominant un rideau de nuages bruns. Sa chemise, étoilée de trois
grosses perles de cinq cents francs chacune, donnait une haute idée
de ses capacités... thoraciques, et il disait:--«On voit en moi le
futur athlète de la tribune!» Ses larges mains roturières portaient le
gant jaune dès le matin. Ses bottes vernies accusaient le petit coupé
brun à un cheval qui l’avait amené. Depuis trois ans, l’ambition avait
modifié la pose de Crevel. Comme les grands peintres, il en était
à sa seconde manière. Dans le grand monde, quand il allait chez le
prince de Wissembourg, à la Préfecture, chez le comte Popinot, etc., il
gardait son chapeau à la main d’une façon dégagée que Valérie lui avait
apprise, et il insérait le pouce de l’autre main dans l’entournure de
son gilet d’un air coquet, en minaudant de la tête et des yeux. Cette
autre _mise en position_ était due à la railleuse Valérie qui, sous
prétexte de rajeunir son maire, l’avait doté d’un ridicule de plus.
--Je vous ai prié de venir, mon bon et cher monsieur Crevel, dit
la baronne d’une voix troublée, pour une affaire de la plus haute
importance...
--Je la devine, madame, dit Crevel d’un air fin; mais vous demandez
l’impossible... Oh! je ne suis pas un père barbare, un homme, selon le
mot de Napoléon, _carré de base comme de hauteur_ dans son avarice.
Écoutez-moi, belle dame. Si mes enfants se ruinaient pour eux, je
viendrais à leur secours; mais garantir votre mari, madame?... c’est
vouloir remplir le tonneau des Danaïdes! Une maison hypothéquée de
trois cent mille francs pour un père incorrigible! Ils n’ont plus rien,
les misérables! et ils ne se sont pas amusés! Ils auront maintenant
pour vivre ce que gagnera Victorin au Palais. Qu’il _jabote_, monsieur
votre fils!... Ah! il devait être ministre, ce petit docteur! notre
espérance à tous. Joli remorqueur qui s’engrave bêtement, car, s’il
empruntait pour parvenir, s’il s’endettait pour avoir festoyé des
députés, pour obtenir des voix et augmenter son influence, je lui
dirais:--Voilà ma bourse, puise, mon ami! Mais payer les folies du
papa, des folies que je vous ai prédites! Ah! son père l’a rejeté loin
du pouvoir... C’est moi qui serai ministre...
--Hélas! _cher Crevel_, il ne s’agit pas de nos enfants, pauvres
dévoués!... Si votre cœur se ferme pour Victorin et Célestine, je les
aimerai tant, que peut-être pourrai-je adoucir l’amertume que met dans
leurs belles âmes votre colère. Vous punissez vos enfants d’une bonne
action!
--Oui, d’une bonne action mal faite! C’est un demi-crime! dit Crevel
très-content de ce mot.
--Faire le bien, mon cher Crevel, reprit la baronne, ce n’est pas
prendre l’argent dans une bourse qui en regorge! c’est endurer des
privations à cause de sa générosité, c’est souffrir de son bienfait!
c’est s’attendre à l’ingratitude! La charité qui ne coûte rien, le
ciel l’ignore...
--Il est permis, madame, aux saints d’aller à l’hôpital, ils savent que
c’est, pour eux, la porte du ciel. Moi, je suis un mondain, je crains
Dieu, mais je crains encore plus l’enfer de la misère. Être sans le
sou, c’est le dernier degré du malheur dans notre ordre social actuel.
Je suis de mon temps, j’honore l’argent!...
--Vous avez raison, dit Adeline, au point de vue du monde.
Elle se trouvait à cent lieues de la question, et elle se sentait,
comme saint Laurent, sur un gril, en pensant à son oncle; car elle le
voyait se tirant un coup de pistolet! Elle baissa les yeux, puis elle
les releva sur Crevel pleins d’une angélique douceur, et non de cette
provocante luxure, si spirituelle chez Valérie. Trois ans auparavant,
elle eût fasciné Crevel par cet adorable regard.
--Je vous ai connu, dit-elle, plus généreux... Vous parliez de trois
cent mille francs comme en parlent les grands seigneurs...
Crevel regarda madame Hulot, il la vit comme un lis sur la fin de sa
floraison, il eut de vagues idées; mais il honorait tant cette sainte
créature qu’il refoula ces soupçons dans le côté liberté de son cœur.
--Madame, je suis toujours le même, mais un ancien négociant est et
doit être grand seigneur avec méthode, avec économie, il porte en tout
ses idées d’ordre. On ouvre un compte aux fredaines, on les crédite, on
consacre à ce chapitre certains bénéfices, mais entamer son capital!...
ce serait une folie. Mes enfants auront tout leur bien, celui de leur
mère et le mien; mais ils ne veulent sans doute pas que leur père
s’ennuie, se moinifie et se momifie!... Ma vie est joyeuse! Je descends
gaiement le fleuve. Je remplis tous les devoirs que m’imposent la loi,
le cœur et la famille, de même que j’acquittais scrupuleusement mes
billets à l’échéance. Que mes enfants se comportent comme moi dans
mon ménage, je serai content; et, quant au présent, pourvu que mes
folies, car j’en fais, ne coûtent rien à personne qu’aux _gogos_.....
(pardon! vous ne connaissez pas ce mot de Bourse) ils n’auront rien à
me reprocher, et trouveront encore une belle fortune, à ma mort. Vos
enfants n’en diront pas autant de leur père, qui carambole en ruinant
son fils et ma fille...
Plus elle allait, plus la baronne s’éloignait de son but...
--Vous en voulez beaucoup à mon mari, mon cher Crevel, et vous seriez
cependant son meilleur ami, si vous aviez trouvé sa femme faible...
Elle lança sur Crevel une œillade brûlante. Mais alors elle fit comme
Dubois qui donnait trop de coups de pied au Régent, elle se déguisa
trop, et les idées libertines revinrent si bien au parfumeur-régence
qu’il se dit:--Voudrait-elle se venger de Hulot?... Me trouverait-elle
mieux en maire qu’en garde national?... Les femmes sont si bizarres! Et
il se mit en position dans sa seconde manière en regardant la baronne
d’un air Régence.
--On dirait, dit-elle en continuant, que vous vous vengez sur lui d’une
vertu qui vous a résisté, d’une femme que vous aimiez assez... pour...
l’acheter, ajouta-t-elle tout bas.
--D’une femme divine, reprit Crevel en souriant significativement à la
baronne qui baissait les yeux et dont les cils se mouillèrent; car, en
avez-vous avalé des couleuvres!... depuis trois ans... hein? ma belle!
--Ne parlons pas de mes souffrances, _cher Crevel_, elles sont
au-dessus des forces de la créature. Ah! si vous m’aimiez encore, vous
pourriez me retirer du gouffre où je suis! Oui, je suis dans l’enfer!
Les régicides qu’on tenaillait, qu’on tirait à quatre chevaux, étaient
sur des roses, comparés à moi, car on ne leur démembrait que le corps,
et j’ai le cœur tiré à quatre chevaux!...
La main de Crevel quitta l’entournure du gilet, il posa son chapeau sur
la travailleuse, il rompit sa position, il souriait! Ce sourire fut si
niais que la baronne s’y méprit, elle crut à une expression de bonté.
--Vous voyez une femme, non pas au désespoir, mais à l’agonie de
l’honneur, et déterminée à tout, _mon ami_, pour empêcher des crimes...
Craignant qu’Hortense ne vînt, elle poussa le verrou de sa porte;
puis, par le même élan, elle se mit aux pieds de Crevel, lui prit la
main et la lui baisa.--Soyez, dit-elle, mon sauveur! Elle supposa
des fibres généreuses dans ce cœur de négociant, et fut saisie par
un espoir, qui brilla soudain, d’obtenir les deux cent mille francs
sans se déshonorer.--Achetez une âme, vous qui vouliez acheter une
vertu!... reprit-elle en lui jetant un regard fou. Fiez-vous à ma
probité de femme, à mon honneur, dont la solidité vous est connue!
Soyez mon ami! Sauvez une famille entière de la ruine, de la honte, du
désespoir, empêchez-la de rouler dans un bourbier où la fange se fera
avec du sang! Oh! ne me demandez pas d’explication!... fit-elle à un
mouvement de Crevel qui voulut parler. Surtout, ne me dites pas:--«Je
vous l’avais prédit!» comme les amis heureux d’un malheur. Voyons!...
obéissez à celle que vous aimiez, à une femme dont l’abaissement à
vos pieds est peut-être le comble de la noblesse; ne lui demandez
rien, attendez tout de sa reconnaissance!... Non, ne donnez rien; mais
prêtez-moi, prêtez à celle que vous nommiez Adeline!...
Ici les larmes arrivèrent avec une telle abondance, Adeline sanglota
tellement qu’elle en mouilla les gants de Crevel. Ces mots:--Il me faut
deux cent mille francs!... furent à peine distinctibles dans le torrent
de pleurs, de même que les pierres, quelque grosses qu’elles soient,
ne marquent point dans les cascades alpestres enflées à la fonte des
neiges.
Telle est l’inexpérience de la Vertu! le Vice ne demande rien, comme
on l’a vu par madame Marneffe, il se fait tout offrir. Ces sortes de
femmes ne deviennent exigeantes qu’au moment où elles se sont rendues
indispensables, ou quand il s’agit d’exploiter un homme, comme on
_exploite_ une carrière où le plâtre devient rare, _en ruine_, disent
les carriers. En entendant ces mots: «Deux cent mille francs!» Crevel
comprit tout. Il releva galamment la baronne en lui disant cette
insolente phrase:--Allons, soyons calme, _ma petite mère_, que dans son
égarement Adeline n’entendit pas. La scène changeait de face, Crevel
devenait, selon son mot, maître de la position. L’énormité de la somme
agit si fortement sur Crevel, que sa vive émotion, en voyant à ses
pieds cette belle femme en pleurs, se dissipa. Puis, quelque angélique
et sainte que soit une femme, quand elle pleure à chaudes larmes, sa
beauté disparaît. Les madame Marneffe, comme on l’a vu, pleurnichent
quelquefois, laissent une larme glisser le long de leurs joues; mais
fondre en larmes, se rougir les yeux et le nez!... elles ne commettent
jamais cette faute.
--Voyons, _mon enfant_, du calme, sapristi! reprit Crevel en prenant
les mains de la belle madame Hulot dans ses mains et les y tapotant.
Pourquoi me demandez-vous deux cent mille francs? qu’en voulez-vous
faire? pour qui est-ce?
--N’exigez de moi, répondit-elle, aucune explication, donnez-les
moi!... Vous aurez sauvé la vie à trois personnes et l’honneur à vos
enfants.
--Et vous croyez, ma petite mère, dit Crevel, que vous trouverez dans
Paris un homme qui, sur la parole d’une femme à peu près folle, ira
chercher, _hic et nunc_, dans un tiroir, n’importe où, deux cent mille
francs qui mijotent là, tout doucement, en attendant qu’elle daigne
les écumer? Voilà comment vous connaissez la vie! les affaires, ma
belle?... Vos gens sont bien malades, envoyez-leur les sacrements;
car personne dans Paris, excepté Son Altesse Divine Madame la Banque,
l’illustre Nucingen ou des avares insensés amoureux de l’or, comme
nous autres nous le sommes d’une femme, ne peut accomplir un pareil
miracle! La Liste Civile, quelque civile qu’elle soit, la Liste Civile
elle-même vous prierait de repasser demain. Tout le monde fait valoir
son argent et le tripote de son mieux. Vous vous abusez, cher ange, si
vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse
pas là-dessus. Il sait comme nous tous, qu’au-dessus de la Charte, il y
a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle,
la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous! Or, mon bel
ange, l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les
percevoir! Dieu des Juifs, tu l’emportes! a dit le grand Racine. Enfin,
l’éternelle allégorie du veau d’or!... Du temps de Moïse, on agiotait
dans le désert! Nous sommes revenus aux temps bibliques! Le veau d’or a
été le premier grand-livre connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon
Adeline, rue Plumet! Les Égyptiens devaient des emprunts énormes aux
Hébreux, et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après
des capitaux. Il regarda la baronne d’un air qui voulait dire:--Ai-je
de l’esprit! Vous ignorez l’amour de tous les citoyens pour leur
Saint-Frusquin? reprit-il après cette pause. Pardon. Écoutez-moi bien!
Saisissez ce raisonnement. Vous voulez deux cent mille francs?...
personne ne peut les donner sans changer des placements faits.
Comptez!... Pour avoir deux cent mille francs d’_argent vivant_, il
faut vendre environ sept mille francs de rentes trois pour cent! Eh
bien! vous n’avez votre argent qu’au bout de deux jours. Voilà la voie
la plus prompte. Pour décider quelqu’un à se dessaisir d’une fortune,
car c’est toute la fortune de bien des gens, deux cent mille francs!
encore doit-on lui dire où tout cela va, pour quel motif...
--Il s’agit, mon bon et cher Crevel, de la vie de deux hommes, dont
l’un mourra de chagrin, dont l’autre se tuera! Enfin, il s’agit de
moi, qui deviendrai folle! Ne le suis-je pas un peu déjà?
--Pas si folle! dit-il en prenant madame Hulot par les genoux, le père
Crevel a son prix, puisque tu as daigné penser à lui, mon ange.
--Il paraît qu’il faut se laisser prendre les genoux! pensa la sainte
et noble femme en se cachant la figure dans les mains. Vous m’offriez
jadis une fortune! dit-elle en rougissant.
--Ah! ma petite mère, il y a trois ans! reprit Crevel. Oh! vous êtes
plus belle que je ne vous ai jamais vue!... s’écria-t-il en saisissant
le bras de la baronne et le serrant contre son cœur. Vous avez de la
mémoire, chère enfant, sapristi!... Eh bien! voyez comme vous avez eu
tort de faire la bégueule! car les trois cent mille francs que vous
avez noblement refusés sont dans l’escarcelle d’une autre. Je vous
aimais et je vous aime encore; mais reportons-nous à trois ans d’ici.
Quand je vous disais: «Je vous aurai!» quel était mon dessein? Je
voulais me venger de ce scélérat de Hulot. Or, votre mari, ma belle, a
pris pour maîtresse un bijou de femme, une perle, une petite finaude
alors âgée de vingt-trois ans, car elle en a vingt-six aujourd’hui.
J’ai trouvé plus drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de
Richelieu, plus corsé de lui souffler cette charmante créature, qui
d’ailleurs n’a jamais aimé Hulot, et qui depuis trois ans est folle de
votre serviteur...
En disant cela, Crevel, des mains de qui la baronne avait retiré ses
mains, s’était remis en position. Il tenait ses entournures et battait
son torse de ses deux mains, comme par deux ailes, en croyant se rendre
désirable et charmant. Il semblait dire:--Voilà l’homme que vous avez
mis à la porte!
--Voilà, ma chère enfant, je suis vengé, votre mari l’a su! Je lui ai
catégoriquement démontré qu’il était _dindonné_, ce que nous appelons
_refait au même_... Madame Marneffe est ma maîtresse, et si le sieur
Marneffe crève, elle sera ma femme...
Madame Hulot regardait Crevel d’un œil fixe et presque égaré.
--Hector a su cela! dit-elle.
--Et il y est retourné! répondit Crevel, et je l’ai souffert, parce
que Valérie voulait être la femme d’un chef de bureau; mais elle m’a
juré d’arranger les choses de manière à ce que notre baron fût si bien
_roulé_, qu’il ne reparût plus. Et ma petite duchesse (car elle est
née duchesse, cette femme-là, parole d’honneur!) a tenu parole. Elle
vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement, votre
Hector _vertueux à perpétuité_!... La leçon a été bonne, allez! le
baron en a vu de sévères; il n’entretiendra plus ni danseuses, ni
femmes comme il faut; il est guéri radicalement, car il est rincé comme
un verre à bière. Si vous aviez écouté Crevel au lieu de l’humilier,
de le jeter à la porte, vous auriez quatre cent mille francs, car ma
vengeance me coûte bien cette somme-là. Mais je retrouverai ma monnaie,
je l’espère, à la mort de Marneffe... J’ai placé sur ma future. C’est
là le secret de mes prodigalités. J’ai résolu le problème d’être grand
seigneur à bon marché.
--Vous donnerez une pareille belle-mère à votre fille?... s’écria
madame Hulot.