Le baron, qui lisait les journaux, tendit un journal républicain à sa

femme en lui désignant un article, et lui disant:--Sera-t-il temps?

Voici l’article, un de ces terribles entre-filets avec lesquels les

journaux nuancent leurs tartines politiques.

* * * * *

Un de nos correspondants nous écrit d’Alger qu’il s’est révélé de

tels abus dans le service des vivres de la province d’Oran, que la

justice informe. Les malversations sont évidentes, les coupables

sont connus. Si la répression n’est pas sévère, nous continuerons

à perdre plus d’hommes par le fait des concussions qui frappent

sur leur nourriture que par le fer des Arabes et le feu du climat.

Nous attendrons de nouveaux renseignements, avant de continuer ce

déplorable sujet.

* * * * *

Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l’établissement en

Algérie de la Presse comme l’a entendue la Charte de 1830.

--Je vais m’habiller et aller au ministère, dit le baron en quittant la

table, le temps est trop précieux, il y a la vie d’un homme dans chaque

minute.

--Oh! maman, je n’ai plus d’espoir, dit Hortense,

Et, sans pouvoir retenir ses larmes, elle tendit à sa mère une Revue

des Beaux-Arts. Madame Hulot aperçut une gravure du groupe de Dalila

par le comte de Steinbock, dessous laquelle était imprimé: _Appartenant

à madame Marneffe._ Dès les premières lignes, l’article signé d’un V

révélait le talent et la complaisance de Claude Vignon.

--Pauvre petite... dit la baronne.

Effrayée de l’accent presque indifférent de sa mère, Hortense la

regarda, reconnut l’expression d’une douleur auprès de laquelle

la sienne devait pâlir, et elle vint embrasser sa mère à qui elle

dit:--Qu’as-tu, maman? qu’arrive-t-il, pouvons-nous être plus

malheureuses que nous ne le sommes?

--Mon enfant, il me semble en comparaison de ce que je souffre

aujourd’hui que mes horribles souffrances passées ne sont rien. Quand

ne souffrirai-je plus?

--Au ciel, ma mère! dit gravement Hortense.

--Viens, mon ange, tu m’aideras à m’habiller... mais non... Je ne veux

pas que tu t’occupes de cette toilette. Envoie-moi Louise.

Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s’examiner au miroir.

Elle se contempla tristement et curieusement en se demandant à

elle-même:--Suis-je encore belle?... peut-on me désirer encore?...

Ai-je des rides?...

Elle souleva ses beaux cheveux blonds et se découvrit les tempes. Là

tout était frais comme chez une jeune fille. Adeline alla plus loin,

elle se découvrit les épaules et fut satisfaite, elle eut un mouvement

d’orgueil. La beauté des épaules qui sont belles, est celle qui s’en

va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure. Adeline

choisit avec soin les éléments de sa toilette; mais la femme pieuse

et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions de

coquetterie. A quoi bon des bas de soie gris tout neufs, des souliers

en satin à cothurnes, puisqu’elle ignorait totalement l’art d’avancer,

au moment décisif, un joli pied en le faisant dépasser de quelques

lignes une robe à demi soulevée pour ouvrir des horizons au désir! Elle

mit bien sa plus jolie robe de mousseline à fleurs peintes, décolletée

et à manches courtes; mais, épouvantée de ses nudités, elle couvrit

ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et

ses épaules d’un fichu brodé. Sa coiffure à l’anglaise lui parut être

trop significative, elle en éteignit l’entrain par un très-joli bonnet;

mais, avec ou sans bonnet, eût-elle su jouer avec ses rouleaux dorés

pour exhiber, pour faire admirer ses mains en fuseau?... Voici quel fut

son fard. La certitude de sa criminalité, les préparatifs d’une faute

délibérée causèrent à cette sainte femme une violente fièvre qui lui

rendit l’éclat de la jeunesse pour un moment. Ses yeux brillèrent, son

teint resplendit. Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit

en quelque sorte un air dévergondé qui lui fit horreur. Lisbeth avait,

à la prière d’Adeline, raconté les circonstances de l’infidélité de

Wenceslas, et la baronne avait alors appris, à son grand étonnement,

qu’en une soirée, en un moment, madame Marneffe s’était rendue

maîtresse de l’artiste ensorcelé.--Comment font ces femmes? avait

demandé la baronne à Lisbeth. Rien n’égale la curiosité des femmes

vertueuses à ce sujet, elles voudraient posséder les séductions du Vice

et rester pures.--Mais, elles séduisent, c’est leur état, avait répondu

la cousine Bette. Valérie était, ce soir-là, vois-tu, ma chère, à faire

damner un ange.--Raconte-moi donc comment elle s’y est prise?--Il n’y

a pas de théorie, il n’y a que la pratique dans ce métier, avait dit

railleusement Lisbeth. La baronne, en se rappelant cette conversation,

aurait voulu consulter la cousine Bette; mais le temps manquait. La

pauvre Adeline, incapable d’inventer une mouche, de se poser un bouton

de rose dans le beau milieu du corsage, de trouver les stratagèmes de

toilette destinés à réveiller chez les hommes des désirs amortis, ne

fut que soigneusement habillée. N’est pas courtisane qui veut! La femme

est le potage de l’homme, a dit plaisamment Molière par la bouche du

judicieux Gros-René. Cette comparaison suppose une sorte de science

culinaire en amour. La femme vertueuse et digne serait alors le repas

homérique, la chair jetée sur les charbons ardents. La courtisane,

au contraire, serait l’œuvre de Carême avec ses condiments, avec ses

épices et ses recherches. La baronne ne pouvait pas, ne savait pas

_servir_ sa blanche poitrine dans un magnifique plat de guipure, à

l’instar de madame Marneffe. Elle ignorait le secret de certaines

attitudes, l’effet de certains regards. Enfin, elle n’avait pas sa

botte secrète. La noble femme se serait bien retournée cent fois,

elle n’aurait rien su offrir à l’œil savant du libertin. Être une

honnête et _prude_ femme pour le monde, et se faire courtisane pour

son mari, c’est être une femme de génie, et il y en a peu. Là est le

secret des longs attachements, inexplicables pour les femmes qui sont

déshéritées de ces doubles et magnifiques facultés. Supposez madame

Marneffe vertueuse!... vous avez la marquise de Pescaire! Ces grandes

et illustres femmes, ces belles Diane de Poitiers vertueuses, on les

compte.

La scène par laquelle commence cette sérieuse et terrible Étude de

mœurs parisiennes allait donc se reproduire avec cette singulière

différence que les misères prophétisées par le capitaine de la milice

bourgeoise y changeaient les rôles. Madame Hulot attendait Crevel

dans les intentions qui le faisaient venir en souriant aux Parisiens

du haut de son milord, trois ans auparavant. Enfin, chose étrange! la

baronne était fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant à la plus

grossière des infidélités, celles que l’entraînement d’une passion

ne justifie pas aux yeux de certains juges.--Comment faire pour être

une madame Marneffe! se dit-elle en entendant sonner. Elle comprima

ses larmes, la fièvre anima ses traits, elle se promit d’être bien

courtisane, la pauvre et noble créature!

--Que diable me veut cette brave baronne Hulot? se disait Crevel en

montant le grand escalier. Ah! bah! elle va me parler de ma querelle

avec Célestine et Victorin; mais je ne plierai pas!... En entrant

dans le salon, où il suivait Louise, il se dit en regardant la nudité

_du local_ (style Crevel):--Pauvre femme!... la voilà comme ces beaux

tableaux mis au grenier par un homme qui ne se connaît pas en peinture.

Crevel, qui voyait le comte Popinot, ministre du commerce, achetant

des tableaux et des statues, voulait se rendre célèbre parmi les

Mécènes parisiens dont l’amour pour les arts consiste à chercher des

pièces de vingt francs pour des pièces de vingt sous. Adeline sourit

gracieusement à Crevel en lui montrant une chaise devant elle.

--Me voici, belle dame, à vos ordres, dit Crevel.

Monsieur le maire, devenu homme politique, avait adopté le drap noir.

Sa figure apparaissait au-dessus de ce vêtement comme une pleine lune

dominant un rideau de nuages bruns. Sa chemise, étoilée de trois

grosses perles de cinq cents francs chacune, donnait une haute idée

de ses capacités... thoraciques, et il disait:--«On voit en moi le

futur athlète de la tribune!» Ses larges mains roturières portaient le

gant jaune dès le matin. Ses bottes vernies accusaient le petit coupé

brun à un cheval qui l’avait amené. Depuis trois ans, l’ambition avait

modifié la pose de Crevel. Comme les grands peintres, il en était

à sa seconde manière. Dans le grand monde, quand il allait chez le

prince de Wissembourg, à la Préfecture, chez le comte Popinot, etc., il

gardait son chapeau à la main d’une façon dégagée que Valérie lui avait

apprise, et il insérait le pouce de l’autre main dans l’entournure de

son gilet d’un air coquet, en minaudant de la tête et des yeux. Cette

autre _mise en position_ était due à la railleuse Valérie qui, sous

prétexte de rajeunir son maire, l’avait doté d’un ridicule de plus.

--Je vous ai prié de venir, mon bon et cher monsieur Crevel, dit

la baronne d’une voix troublée, pour une affaire de la plus haute

importance...

--Je la devine, madame, dit Crevel d’un air fin; mais vous demandez

l’impossible... Oh! je ne suis pas un père barbare, un homme, selon le

mot de Napoléon, _carré de base comme de hauteur_ dans son avarice.

Écoutez-moi, belle dame. Si mes enfants se ruinaient pour eux, je

viendrais à leur secours; mais garantir votre mari, madame?... c’est

vouloir remplir le tonneau des Danaïdes! Une maison hypothéquée de

trois cent mille francs pour un père incorrigible! Ils n’ont plus rien,

les misérables! et ils ne se sont pas amusés! Ils auront maintenant

pour vivre ce que gagnera Victorin au Palais. Qu’il _jabote_, monsieur

votre fils!... Ah! il devait être ministre, ce petit docteur! notre

espérance à tous. Joli remorqueur qui s’engrave bêtement, car, s’il

empruntait pour parvenir, s’il s’endettait pour avoir festoyé des

députés, pour obtenir des voix et augmenter son influence, je lui

dirais:--Voilà ma bourse, puise, mon ami! Mais payer les folies du

papa, des folies que je vous ai prédites! Ah! son père l’a rejeté loin

du pouvoir... C’est moi qui serai ministre...

--Hélas! _cher Crevel_, il ne s’agit pas de nos enfants, pauvres

dévoués!... Si votre cœur se ferme pour Victorin et Célestine, je les

aimerai tant, que peut-être pourrai-je adoucir l’amertume que met dans

leurs belles âmes votre colère. Vous punissez vos enfants d’une bonne

action!

--Oui, d’une bonne action mal faite! C’est un demi-crime! dit Crevel

très-content de ce mot.

--Faire le bien, mon cher Crevel, reprit la baronne, ce n’est pas

prendre l’argent dans une bourse qui en regorge! c’est endurer des

privations à cause de sa générosité, c’est souffrir de son bienfait!

c’est s’attendre à l’ingratitude! La charité qui ne coûte rien, le

ciel l’ignore...

--Il est permis, madame, aux saints d’aller à l’hôpital, ils savent que

c’est, pour eux, la porte du ciel. Moi, je suis un mondain, je crains

Dieu, mais je crains encore plus l’enfer de la misère. Être sans le

sou, c’est le dernier degré du malheur dans notre ordre social actuel.

Je suis de mon temps, j’honore l’argent!...

--Vous avez raison, dit Adeline, au point de vue du monde.

Elle se trouvait à cent lieues de la question, et elle se sentait,

comme saint Laurent, sur un gril, en pensant à son oncle; car elle le

voyait se tirant un coup de pistolet! Elle baissa les yeux, puis elle

les releva sur Crevel pleins d’une angélique douceur, et non de cette

provocante luxure, si spirituelle chez Valérie. Trois ans auparavant,

elle eût fasciné Crevel par cet adorable regard.

--Je vous ai connu, dit-elle, plus généreux... Vous parliez de trois

cent mille francs comme en parlent les grands seigneurs...

Crevel regarda madame Hulot, il la vit comme un lis sur la fin de sa

floraison, il eut de vagues idées; mais il honorait tant cette sainte

créature qu’il refoula ces soupçons dans le côté liberté de son cœur.

--Madame, je suis toujours le même, mais un ancien négociant est et

doit être grand seigneur avec méthode, avec économie, il porte en tout

ses idées d’ordre. On ouvre un compte aux fredaines, on les crédite, on

consacre à ce chapitre certains bénéfices, mais entamer son capital!...

ce serait une folie. Mes enfants auront tout leur bien, celui de leur

mère et le mien; mais ils ne veulent sans doute pas que leur père

s’ennuie, se moinifie et se momifie!... Ma vie est joyeuse! Je descends

gaiement le fleuve. Je remplis tous les devoirs que m’imposent la loi,

le cœur et la famille, de même que j’acquittais scrupuleusement mes

billets à l’échéance. Que mes enfants se comportent comme moi dans

mon ménage, je serai content; et, quant au présent, pourvu que mes

folies, car j’en fais, ne coûtent rien à personne qu’aux _gogos_.....

(pardon! vous ne connaissez pas ce mot de Bourse) ils n’auront rien à

me reprocher, et trouveront encore une belle fortune, à ma mort. Vos

enfants n’en diront pas autant de leur père, qui carambole en ruinant

son fils et ma fille...

Plus elle allait, plus la baronne s’éloignait de son but...

--Vous en voulez beaucoup à mon mari, mon cher Crevel, et vous seriez

cependant son meilleur ami, si vous aviez trouvé sa femme faible...

Elle lança sur Crevel une œillade brûlante. Mais alors elle fit comme

Dubois qui donnait trop de coups de pied au Régent, elle se déguisa

trop, et les idées libertines revinrent si bien au parfumeur-régence

qu’il se dit:--Voudrait-elle se venger de Hulot?... Me trouverait-elle

mieux en maire qu’en garde national?... Les femmes sont si bizarres! Et

il se mit en position dans sa seconde manière en regardant la baronne

d’un air Régence.

--On dirait, dit-elle en continuant, que vous vous vengez sur lui d’une

vertu qui vous a résisté, d’une femme que vous aimiez assez... pour...

l’acheter, ajouta-t-elle tout bas.

--D’une femme divine, reprit Crevel en souriant significativement à la

baronne qui baissait les yeux et dont les cils se mouillèrent; car, en

avez-vous avalé des couleuvres!... depuis trois ans... hein? ma belle!

--Ne parlons pas de mes souffrances, _cher Crevel_, elles sont

au-dessus des forces de la créature. Ah! si vous m’aimiez encore, vous

pourriez me retirer du gouffre où je suis! Oui, je suis dans l’enfer!

Les régicides qu’on tenaillait, qu’on tirait à quatre chevaux, étaient

sur des roses, comparés à moi, car on ne leur démembrait que le corps,

et j’ai le cœur tiré à quatre chevaux!...

La main de Crevel quitta l’entournure du gilet, il posa son chapeau sur

la travailleuse, il rompit sa position, il souriait! Ce sourire fut si

niais que la baronne s’y méprit, elle crut à une expression de bonté.

--Vous voyez une femme, non pas au désespoir, mais à l’agonie de

l’honneur, et déterminée à tout, _mon ami_, pour empêcher des crimes...

Craignant qu’Hortense ne vînt, elle poussa le verrou de sa porte;

puis, par le même élan, elle se mit aux pieds de Crevel, lui prit la

main et la lui baisa.--Soyez, dit-elle, mon sauveur! Elle supposa

des fibres généreuses dans ce cœur de négociant, et fut saisie par

un espoir, qui brilla soudain, d’obtenir les deux cent mille francs

sans se déshonorer.--Achetez une âme, vous qui vouliez acheter une

vertu!... reprit-elle en lui jetant un regard fou. Fiez-vous à ma

probité de femme, à mon honneur, dont la solidité vous est connue!

Soyez mon ami! Sauvez une famille entière de la ruine, de la honte, du

désespoir, empêchez-la de rouler dans un bourbier où la fange se fera

avec du sang! Oh! ne me demandez pas d’explication!... fit-elle à un

mouvement de Crevel qui voulut parler. Surtout, ne me dites pas:--«Je

vous l’avais prédit!» comme les amis heureux d’un malheur. Voyons!...

obéissez à celle que vous aimiez, à une femme dont l’abaissement à

vos pieds est peut-être le comble de la noblesse; ne lui demandez

rien, attendez tout de sa reconnaissance!... Non, ne donnez rien; mais

prêtez-moi, prêtez à celle que vous nommiez Adeline!...

Ici les larmes arrivèrent avec une telle abondance, Adeline sanglota

tellement qu’elle en mouilla les gants de Crevel. Ces mots:--Il me faut

deux cent mille francs!... furent à peine distinctibles dans le torrent

de pleurs, de même que les pierres, quelque grosses qu’elles soient,

ne marquent point dans les cascades alpestres enflées à la fonte des

neiges.

Telle est l’inexpérience de la Vertu! le Vice ne demande rien, comme

on l’a vu par madame Marneffe, il se fait tout offrir. Ces sortes de

femmes ne deviennent exigeantes qu’au moment où elles se sont rendues

indispensables, ou quand il s’agit d’exploiter un homme, comme on

_exploite_ une carrière où le plâtre devient rare, _en ruine_, disent

les carriers. En entendant ces mots: «Deux cent mille francs!» Crevel

comprit tout. Il releva galamment la baronne en lui disant cette

insolente phrase:--Allons, soyons calme, _ma petite mère_, que dans son

égarement Adeline n’entendit pas. La scène changeait de face, Crevel

devenait, selon son mot, maître de la position. L’énormité de la somme

agit si fortement sur Crevel, que sa vive émotion, en voyant à ses

pieds cette belle femme en pleurs, se dissipa. Puis, quelque angélique

et sainte que soit une femme, quand elle pleure à chaudes larmes, sa

beauté disparaît. Les madame Marneffe, comme on l’a vu, pleurnichent

quelquefois, laissent une larme glisser le long de leurs joues; mais

fondre en larmes, se rougir les yeux et le nez!... elles ne commettent

jamais cette faute.

--Voyons, _mon enfant_, du calme, sapristi! reprit Crevel en prenant

les mains de la belle madame Hulot dans ses mains et les y tapotant.

Pourquoi me demandez-vous deux cent mille francs? qu’en voulez-vous

faire? pour qui est-ce?

--N’exigez de moi, répondit-elle, aucune explication, donnez-les

moi!... Vous aurez sauvé la vie à trois personnes et l’honneur à vos

enfants.

--Et vous croyez, ma petite mère, dit Crevel, que vous trouverez dans

Paris un homme qui, sur la parole d’une femme à peu près folle, ira

chercher, _hic et nunc_, dans un tiroir, n’importe où, deux cent mille

francs qui mijotent là, tout doucement, en attendant qu’elle daigne

les écumer? Voilà comment vous connaissez la vie! les affaires, ma

belle?... Vos gens sont bien malades, envoyez-leur les sacrements;

car personne dans Paris, excepté Son Altesse Divine Madame la Banque,

l’illustre Nucingen ou des avares insensés amoureux de l’or, comme

nous autres nous le sommes d’une femme, ne peut accomplir un pareil

miracle! La Liste Civile, quelque civile qu’elle soit, la Liste Civile

elle-même vous prierait de repasser demain. Tout le monde fait valoir

son argent et le tripote de son mieux. Vous vous abusez, cher ange, si

vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse

pas là-dessus. Il sait comme nous tous, qu’au-dessus de la Charte, il y

a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle,

la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous! Or, mon bel

ange, l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les

percevoir! Dieu des Juifs, tu l’emportes! a dit le grand Racine. Enfin,

l’éternelle allégorie du veau d’or!... Du temps de Moïse, on agiotait

dans le désert! Nous sommes revenus aux temps bibliques! Le veau d’or a

été le premier grand-livre connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon

Adeline, rue Plumet! Les Égyptiens devaient des emprunts énormes aux

Hébreux, et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après

des capitaux. Il regarda la baronne d’un air qui voulait dire:--Ai-je

de l’esprit! Vous ignorez l’amour de tous les citoyens pour leur

Saint-Frusquin? reprit-il après cette pause. Pardon. Écoutez-moi bien!

Saisissez ce raisonnement. Vous voulez deux cent mille francs?...

personne ne peut les donner sans changer des placements faits.

Comptez!... Pour avoir deux cent mille francs d’_argent vivant_, il

faut vendre environ sept mille francs de rentes trois pour cent! Eh

bien! vous n’avez votre argent qu’au bout de deux jours. Voilà la voie

la plus prompte. Pour décider quelqu’un à se dessaisir d’une fortune,

car c’est toute la fortune de bien des gens, deux cent mille francs!

encore doit-on lui dire où tout cela va, pour quel motif...

--Il s’agit, mon bon et cher Crevel, de la vie de deux hommes, dont

l’un mourra de chagrin, dont l’autre se tuera! Enfin, il s’agit de

moi, qui deviendrai folle! Ne le suis-je pas un peu déjà?

--Pas si folle! dit-il en prenant madame Hulot par les genoux, le père

Crevel a son prix, puisque tu as daigné penser à lui, mon ange.

--Il paraît qu’il faut se laisser prendre les genoux! pensa la sainte

et noble femme en se cachant la figure dans les mains. Vous m’offriez

jadis une fortune! dit-elle en rougissant.

--Ah! ma petite mère, il y a trois ans! reprit Crevel. Oh! vous êtes

plus belle que je ne vous ai jamais vue!... s’écria-t-il en saisissant

le bras de la baronne et le serrant contre son cœur. Vous avez de la

mémoire, chère enfant, sapristi!... Eh bien! voyez comme vous avez eu

tort de faire la bégueule! car les trois cent mille francs que vous

avez noblement refusés sont dans l’escarcelle d’une autre. Je vous

aimais et je vous aime encore; mais reportons-nous à trois ans d’ici.

Quand je vous disais: «Je vous aurai!» quel était mon dessein? Je

voulais me venger de ce scélérat de Hulot. Or, votre mari, ma belle, a

pris pour maîtresse un bijou de femme, une perle, une petite finaude

alors âgée de vingt-trois ans, car elle en a vingt-six aujourd’hui.

J’ai trouvé plus drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de

Richelieu, plus corsé de lui souffler cette charmante créature, qui

d’ailleurs n’a jamais aimé Hulot, et qui depuis trois ans est folle de

votre serviteur...

En disant cela, Crevel, des mains de qui la baronne avait retiré ses

mains, s’était remis en position. Il tenait ses entournures et battait

son torse de ses deux mains, comme par deux ailes, en croyant se rendre

désirable et charmant. Il semblait dire:--Voilà l’homme que vous avez

mis à la porte!

--Voilà, ma chère enfant, je suis vengé, votre mari l’a su! Je lui ai

catégoriquement démontré qu’il était _dindonné_, ce que nous appelons

_refait au même_... Madame Marneffe est ma maîtresse, et si le sieur

Marneffe crève, elle sera ma femme...

Madame Hulot regardait Crevel d’un œil fixe et presque égaré.

--Hector a su cela! dit-elle.

--Et il y est retourné! répondit Crevel, et je l’ai souffert, parce

que Valérie voulait être la femme d’un chef de bureau; mais elle m’a

juré d’arranger les choses de manière à ce que notre baron fût si bien

_roulé_, qu’il ne reparût plus. Et ma petite duchesse (car elle est

née duchesse, cette femme-là, parole d’honneur!) a tenu parole. Elle

vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement, votre

Hector _vertueux à perpétuité_!... La leçon a été bonne, allez! le

baron en a vu de sévères; il n’entretiendra plus ni danseuses, ni

femmes comme il faut; il est guéri radicalement, car il est rincé comme

un verre à bière. Si vous aviez écouté Crevel au lieu de l’humilier,

de le jeter à la porte, vous auriez quatre cent mille francs, car ma

vengeance me coûte bien cette somme-là. Mais je retrouverai ma monnaie,

je l’espère, à la mort de Marneffe... J’ai placé sur ma future. C’est

là le secret de mes prodigalités. J’ai résolu le problème d’être grand

seigneur à bon marché.

--Vous donnerez une pareille belle-mère à votre fille?... s’écria

madame Hulot.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 24 / 62 段