--Oui, des lettres qui prouvent que l’enfant que ma femme porte en

ce moment dans son sein est de vous... Vous comprenez? vous devrez

constituer à mon fils une rente égale à la portion que ce bâtard lui

prend. Mais je serai modeste, cela ne me regarde point, je ne suis pas

ivre de paternité, moi! Cent louis de rente suffiront. Je serai demain

matin successeur de monsieur Coquet, et porté sur la liste de ceux

qui vont être promus officiers, à propos des fêtes de juillet, ou...

le procès-verbal sera déposé avec ma plainte au parquet. Je suis bon

prince, n’est-ce pas?

--Mon Dieu! la jolie femme! disait le juge de paix au commissaire de

police. Quelle perte pour le monde si elle devenait folle!

--Elle n’est point folle, répondit sentencieusement le commissaire de

police.

La Police est toujours le Doute incarné.

--Monsieur le baron Hulot a donné dans un piége, ajouta le commissaire

de police assez haut pour être entendu de Valérie.

Valérie lança sur le commissaire une œillade qui l’eût tué, si les

regards pouvaient communiquer la rage qu’ils expriment. Le commissaire

sourit, il avait tendu son piége aussi, la femme y tombait. Marneffe

invita sa femme à rentrer dans la chambre et à s’y vêtir décemment, car

il s’était entendu sur tous les points avec le baron, qui prit une robe

de chambre et revint dans la première pièce.

--Messieurs, dit-il aux deux fonctionnaires, je n’ai pas besoin de vous

demander le secret.

Les deux magistrats s’inclinèrent. Le commissaire de police frappa

deux petits coups à la porte, son secrétaire entra, s’assit devant le

petit bonheur-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire

de police qui lui parlait à voix basse. Valérie continuait de pleurer

à chaudes larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot passa dans

la chambre et s’habilla. Pendant ce temps, le procès-verbal se fit.

Marneffe voulut alors emmener sa femme; mais Hulot, en croyant la voir

pour la dernière fois, implora par un geste la faveur de lui parler.

--Monsieur, madame me coûte assez cher pour que vous me permettiez de

lui dire adieu, bien entendu, en présence de tous.

Valérie vint, et Hulot lui dit à l’oreille:--Il ne nous reste plus qu’à

fuir; mais comment correspondre? nous avons été trahis...

--Par Reine! répondit-elle. Mais, mon bon ami, après cet éclat, nous

ne devons plus nous revoir. Je suis déshonorée. D’ailleurs, on te dira

des infamies de moi, et tu les croiras... Le baron fit un mouvement de

dénégation.--Tu les croiras, et j’en rends grâces au ciel, car tu ne me

regretteras peut-être pas.

--_Il ne crèvera pas sous-chef!_ dit Marneffe à l’oreille du

Conseiller-d’État en revenant prendre sa femme à laquelle il dit

brutalement:--Assez, madame, si je suis faible pour vous, je ne veux

pas être un sot pour les autres.

Valérie quitta la petite maison Crevel, en jetant au baron un dernier

regard si coquin qu’il se crut adoré. Le juge de paix donna galamment

la main à madame Marneffe, en la conduisant en voiture. Le baron qui

devait signer le procès-verbal, restait là tout hébété, seul avec

le commissaire de police. Quand le Conseiller-d’État eut signé, le

commissaire de police le regarda d’un air fin, par-dessus ses lunettes.

--Vous aimez beaucoup cette petite dame, monsieur le baron?...

--Pour mon malheur, vous le voyez...

--Si elle ne vous aimait pas? reprit le commissaire, si elle vous

trompait?...

--Je l’ai déjà su, là, monsieur, à cette place... Nous nous le sommes

dit, monsieur Crevel et moi...

--Ah! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de monsieur le

maire.

--Parfaitement.

Le commissaire souleva légèrement son chapeau pour saluer le vieillard.

--Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les passions

invétérées, autant que les médecins respectent les maladies invé...

J’ai vu monsieur de Nucingen, le banquier, atteint d’une passion de ce

genre-là...

--C’est mon ami, reprit le baron. J’ai soupé souvent avec la belle

Esther, elle valait les deux millions qu’elle lui a coûté.

--Plus, dit le commissaire. Cette fantaisie du vieux financier a

coûté la vie à quatre personnes. Oh! ces passions-là, c’est comme le

choléra...

--Qu’aviez-vous à me dire? demanda le Conseiller-d’État qui prit mal

cet avis indirect.

--Pourquoi vous ôterais-je vos illusions? répliqua le commissaire de

police; il est si rare d’en conserver à votre âge.

--Débarrassez-m’en! s’écria le Conseiller-d’État.

--On maudit le médecin plus tard, répondit le commissaire en souriant.

--De grâce, monsieur le commissaire!...

--Eh bien! cette femme était d’accord avec son mari...

--Oh!...

--Cela, monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh! nous nous y connaissons.

--Quelle preuve avez-vous de cette complicité?

--Oh! d’abord le mari!... dit le fin commissaire de police avec le

calme d’un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation

est écrite sur cette plate et atroce figure. Mais, ne deviez-vous pas

beaucoup tenir à certaine lettre écrite par cette femme et où il est

question de l’enfant...

--Je tiens tant à cette lettre que je la porte toujours sur moi,

répondit le baron Hulot au commissaire de police en fouillant dans sa

poche de côté pour prendre le petit portefeuille qui ne le quittait

jamais.

--Laissez le portefeuille où il est, dit le commissaire foudroyant

comme un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce que

je voulais savoir. Madame Marneffe devait être dans la confidence de ce

que contenait ce portefeuille.

--Elle seule au monde.

--C’est ce que je pensais... Maintenant voici la preuve que vous me

demandez de la complicité de cette petite femme.

--Voyons! dit le baron encore incrédule.

--Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprit le commissaire,

ce misérable Marneffe a passé le premier, et il a pris cette lettre

que sa femme avait sans doute posée sur ce meuble, dit-il en montrant

le bonheur-du-jour. Évidemment cette place avait été convenue entre

la femme et le mari, si toutefois elle parvenait à vous dérober la

lettre pendant votre sommeil; car la lettre que cette dame vous a

écrite est, avec celles que vous lui avez adressées, décisive au procès

correctionnel.

Le commissaire fit voir à Hulot la lettre que le baron avait reçue par

Reine dans son cabinet au ministère.

--Elle fait partie du dossier, dit le commissaire, rendez-la-moi,

monsieur.

--Eh bien! monsieur, dit Hulot dont la figure se décomposa, cette

femme, c’est le libertinage en coupes réglées, je suis certain

maintenant qu’elle a trois amants!

--Ça se voit, dit le commissaire de police. Ah! elles ne sont pas

toutes sur le trottoir. Quand on fait ce métier-là, monsieur le baron,

en équipages, dans les salons, ou dans son ménage, il ne s’agit plus de

francs ni de centimes. Mademoiselle Esther, dont vous parlez, et qui

s’est empoisonnée, a dévoré des millions... Si vous m’en croyez, vous

détellerez, monsieur le baron. Cette dernière partie vous coûtera cher.

Ce gredin de mari a pour lui la loi... Enfin, sans moi, la petite femme

vous repinçait!

--Merci, monsieur, dit le Conseiller-d’État qui tâcha de garder une

contenance digne.

--Monsieur, nous allons fermer l’appartement, la farce est jouée, et

vous remettrez la clef à monsieur le maire.

Hulot revint chez lui dans un état d’abattement voisin de la

défaillance, et perdu dans les pensées les plus sombres. Il réveilla sa

noble, sa sainte et pure femme, et il lui jeta l’histoire de ces trois

années dans le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui l’on ôte un

jouet. Cette confession d’un vieillard jeune de cœur, cette affreuse

et navrante épopée, tout en attendrissant intérieurement Adeline, lui

causa la joie intérieure la plus vive, elle remercia le ciel de ce

dernier coup, car elle vit son mari fixé pour toujours au sein de la

famille.

--Lisbeth avait raison! dit madame Hulot d’une voix douce et sans faire

de remontrances inutiles, elle nous a dit cela d’avance.

--Oui! Ah! si je l’avais écoutée, au lieu de me mettre en colère, le

jour où je voulais que la pauvre Hortense rentrât dans son ménage pour

ne pas compromettre la réputation de cette... Oh! chère Adeline, il

faut sauver Wenceslas! il est dans cette fange jusqu’au menton!

--Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t’a pas mieux réussi que les

actrices, dit Adeline en souriant.

La baronne était effrayée du changement que présentait son Hector;

quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le poids des

peines, elle était tout cœur, tout pitié, tout amour, elle eût donné

son sang pour rendre Hulot heureux.

--Reste avec nous, mon cher Hector. Dis-moi comment elles font, ces

femmes, pour t’attacher ainsi; je tâcherai... pourquoi ne m’as-tu pas

formée à ton usage? est-ce que je manque d’intelligence? on me trouve

encore assez belle pour me faire la cour.

Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs et à leurs maris,

pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et si bons, si

pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs femmes, surtout

quand elles ressemblent à la baronne Adeline Hulot, pour l’objet de

leur fantaisie et de leurs passions. Ceci tient aux plus profonds

mystères de l’organisation humaine. L’amour, cette immense débauche de

la raison, ce mâle et sévère plaisir des grandes âmes, et le plaisir,

cette vulgarité vendue sur la place, sont deux faces différentes

d’un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des

deux natures, est aussi rare, dans le sexe, que le grand général, le

grand écrivain, le grand artiste, le grand inventeur, le sont dans

une nation. L’homme supérieur comme l’imbécile, un Hulot comme un

Crevel, ressentent également le besoin de l’idéal et celui du plaisir;

tous vont cherchant ce mystérieux androgyne, cette rareté, qui, la

plupart du temps, se trouve être un ouvrage en deux volumes. Cette

recherche est une dépravation due à la société. Certes, le mariage

doit être accepté comme une tâche, il est la vie avec ses travaux et

ses durs sacrifices également faits des deux côtés. Les libertins, ces

chercheurs de trésors, sont aussi coupables que d’autres malfaiteurs

plus sévèrement punis qu’eux. Cette réflexion n’est pas un placage de

morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. Cette

Scène porte d’ailleurs avec elle ses moralités qui sont de plus d’un

genre.

Le baron alla promptement chez le maréchal prince de Wissembourg,

dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé par le

vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées grandes et

petites, il put pénétrer dans les appartements à l’heure du lever.

--Eh! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine.

Qu’avez-vous? vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant.

Encore une de passée! je parle de cela maintenant, comme autrefois de

nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux appellent aussi les

sessions, des campagnes parlementaires.

--Nous avons eu du mal, en effet, maréchal; mais c’est la misère du

temps! dit Hulot. Que voulez-vous? le monde est ainsi fait. Chaque

époque a ses inconvénients. Le plus grand malheur de l’an 1841, c’est

que ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans leur action

comme l’était l’Empereur.

Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d’aigle dont la fierté,

la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années, cette

grande âme restait toujours ferme et vigoureuse.

--Tu veux quelque chose de moi? dit-il en prenant un air enjoué.

--Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce

personnelle, la promotion d’un de mes sous-chefs au grade de Chef de

bureau, et sa nomination d’officier dans la Légion...

--Comment se nomme-t-il? dit le maréchal en lançant au baron un regard

qui fut comme un éclair.

--Marneffe!

--Il a une jolie femme, je l’ai vue au mariage de ta fille... Si

Roger... mais Roger n’est plus ici. Hector, mon fils, il s’agit de ton

plaisir. Comment! tu t’en donnes encore. Ah! tu fais honneur à la Garde

impériale! voilà ce que c’est que d’avoir appartenu à l’intendance, tu

as des réserves!... Laisse là cette affaire, mon cher garçon, elle est

trop galante pour devenir administrative.

--Non, maréchal, c’est une mauvaise affaire, car il s’agit de la police

correctionnelle; voulez-vous m’y voir?

--Ah! diantre, s’écria le maréchal devenant soucieux. Continue.

--Mais vous me voyez dans l’état d’un renard pris au piége... Vous

avez toujours été si bon pour moi, que vous daignerez me tirer de la

situation honteuse où je suis.

Hulot raconta le plus spirituellement et le plus gaiement possible sa

mésaventure.

--Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de chagrin mon

frère que vous aimez tant, et laisser déshonorer un de vos directeurs,

un Conseiller-d’État? Mon Marneffe est un misérable, nous le mettrons à

la retraite dans deux ou trois ans.

--Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami!... dit le

maréchal.

--Mais, prince, la Garde impériale est immortelle.

--Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion, dit

le ministre. Écoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te suis

attaché! tu vas le voir! Le jour où je quitterai le ministère, nous

le quitterons ensemble. Ah! tu n’es pas député, mon ami. Beaucoup de

gens veulent ta place; et, sans moi, tu n’y serais plus. Oui, j’ai

rompu bien des lances pour te garder... Eh bien! je t’accorde tes deux

requêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la sellette

à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais trop de

brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque tapage,

on nous en voudra. Moi, je m’en moque, mais c’est une épine de plus

sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras. Ta succession est

présentée comme un appât à cinq ou six personnes influentes, et tu n’as

été conservé que par la subtilité de mon raisonnement. J’ai dit que

le jour où tu prendrais ta retraite, et que ta place serait donnée,

nous aurions cinq mécontents et un heureux; tandis qu’en te laissant

_branlant dans le manche_ pendant deux ou trois ans, nous aurions nos

six voix. On s’est mis à rire au conseil, et l’on a trouvé que le

_vieux de la vieille_, comme on dit, devenait assez fort en tactique

parlementaire... Je te dis cela nettement. D’ailleurs, tu grisonnes...

Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils!

Où est le temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses! Le

maréchal sonna.--Il faut faire déchirer ce procès-verbal! ajouta-t-il.

--Vous agissez, monseigneur, comme un père! je n’osais vous parler de

mon anxiété.

--Je veux toujours que Roger soit ici, s’écria le maréchal en voyant

entrer Mitouflet, son huissier, et j’allais le faire demander.

Allez-vous-en, Mitouflet. Et toi, va, mon vieux camarade, va faire

préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant

ne jouira pas pendant long-temps du fruit de ses crimes, il sera

surveillé, et cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute.

Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à toi. Ne

lasse pas tes amis, on t’enverra ta nomination ce matin, et ton homme

sera officier!... Quel âge as-tu maintenant?

--Soixante-dix ans, dans trois mois.

--Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C’est toi qui

mériterais une promotion, mais mille boulets! nous ne sommes pas sous

Louis XV!

Tel est l’effet de la camaraderie qui lie entre eux les glorieux restes

de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivouac,

obligés de se protéger envers et contre tous.

--Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant la cour,

et je suis perdu.

Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen auquel il

ne devait plus qu’une somme insignifiante, il réussit à lui emprunter

quarante mille francs en engageant son traitement pour deux années de

plus; mais le baron stipula que, dans le cas de la mise à la retraite

de Hulot, la quotité saisissable de sa pension serait affectée au

remboursement de cette somme, jusqu’à épuisement des intérêts et du

capital. Cette nouvelle affaire fut faite, comme la première, sous le

nom de Vauvinet, à qui le baron souscrivit pour douze mille francs de

lettres de change. Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte

du mari, les lettres, tout fut anéanti. Les scandaleuses promotions

du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de

juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal.

Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marneffe, s’installa chez

le maréchal Hulot. Dix jours après ces événements, on publia le premier

ban du mariage de la vieille fille avec l’illustre vieillard à qui,

pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe financière

arrivée à son Hector en le priant de ne jamais en parler au baron qui,

dit-elle, était sombre, très-abattu, tout affaissé...--Hélas! il a son

âge! ajoute-t-elle. Lisbeth triomphait donc! Elle allait atteindre

au but de son ambition, elle allait voir son plan accompli, sa haine

satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la

famille qui l’avait si long-temps méprisée. Elle se promettait d’être

la protectrice de ses protecteurs, l’ange sauveur qui ferait vivre

la famille ruinée, elle s’appelait elle-même _madame la comtesse_ ou

_madame la maréchale_! en se saluant dans la glace. Adeline et Hortense

achèveraient leurs jours dans la détresse, en combattant la misère,

tandis que la cousine Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le

monde.

Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social où

elle se posait si fièrement.

Le jour même où ce premier ban fut publié, le baron reçut un autre

message d’Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit une lettre en

s’assurant qu’il la donnait au baron Hulot, et après lui avoir laissé

l’adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire qu’il laissa

foudroyé à la lecture des premières lignes de cette lettre.

«Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d’après mon calcul, le sept

août. En supposant que vous employiez trois jours pour nous envoyer

le secours que nous réclamons, et qu’il mette quinze jours à venir

ici, nous atteignons au premier septembre.

»Si l’exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l’honneur et la

vie à votre dévoué Johann Fischer.

»Voici ce que demande l’employé que vous m’avez donné pour complice;

car je suis, à ce qu’il paraît, susceptible d’aller en cour d’assises

ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que jamais on ne

traînera Johann Fischer devant aucun tribunal, il ira de lui-même à

celui de Dieu.

»Votre employé me semble être un mauvais gars, très-capable de vous

compromettre; mais il est intelligent comme un fripon. Il prétend

que vous devez crier plus fort que les autres, et nous envoyer un

inspecteur, un commissaire spécial chargé de découvrir les coupables,

de chercher les abus, de sévir enfin; mais qui s’interposera d’abord

entre nous et les tribunaux, en élevant un conflit.

»Si votre commissaire arrive ici le premier septembre et qu’il ait

de vous le mot d’ordre, si vous nous envoyez deux cent mille francs

pour rétablir en magasin les quantités que nous disons avoir dans les

localités éloignées, nous serons regardés comme des comptables purs

et sans tache.

»Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre, un

mandat à mon ordre sur une maison d’Alger. C’est un homme solide, un

parent, incapable de chercher à savoir ce qu’il porte. J’ai pris des

mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si vous ne pouvez rien,

je mourrai volontiers pour celui à qui nous devons le bonheur de

notre Adeline.»

Les angoisses et les plaisirs de la passion, la catastrophe qui venait

de terminer sa carrière galante avaient empêché le baron Hulot de

penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait

cependant positivement le danger, devenu maintenant si pressant.

Le baron quitta la salle à manger dans un tel trouble, qu’il se

laissa tomber sur le canapé du salon. Il était anéanti, perdu dans

l’engourdissement que cause une chute violente. Il regardait fixement

une rosace du tapis sans s’apercevoir qu’il tenait à la main la fatale

lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari se jetant

sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier qu’elle crut

à quelque attaque d’apoplexie. Elle regarda par la porte dans la

glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui fait rester

immobile, et elle vit son Hector dans la posture d’un homme terrassé.

La baronne vint sur la pointe du pied, Hector n’entendit rien, elle put

s’approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit, la lut, et trembla

de tous ses membres. Elle éprouva l’une de ces révolutions nerveuses si

violentes que le corps en garde éternellement la trace. Elle devint,

quelques jours après, sujette à un tressaillement continuel; car, ce

premier moment passé, la nécessité d’agir lui donna cette force qui ne

se prend qu’aux sources mêmes de la puissance vitale.

--Hector! viens dans ma chambre, dit-elle d’une voix qui ressemblait à

un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi! viens, mon ami, viens.

--Où trouver deux cent mille francs? je puis obtenir l’envoi de Claude

Vignon comme commissaire. C’est un garçon spirituel, intelligent...

C’est l’affaire de deux jours... Mais deux cent mille francs,

mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent mille

francs d’hypothèques. Mon frère a tout au plus trente mille francs

d’économies. Nucingen se moquerait de moi!... Vauvinet?... il m’a peu

gracieusement accordé dix mille francs pour compléter la somme donnée

pour le fils de l’infâme Marneffe. Non, tout est dit, il faut que

j’aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer l’état des choses,

m’entendre dire que je suis une canaille, accepter sa bordée afin de

sombrer décemment.

--Mais Hector! ce n’est plus seulement la ruine, c’est le déshonneur,

dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que nous, tu en as le

droit, mais ne sois pas un assassin! Reprends courage, il y a de la

ressource.

--Aucune! dit le baron. Personne dans le gouvernement ne peut trouver

deux cent mille francs, quand même il s’agirait de sauver un ministère!

Oh! Napoléon, où es-tu?

--Mon oncle! pauvre homme! Hector, on ne peut pas le laisser se tuer

déshonoré!

--Il y aurait bien une ressource, dit-il; mais... c’est bien

chanceux... Oui, Crevel est à couteaux tirés avec sa fille... Ah! il a

bien de l’argent, lui seul pourrait...

--Tiens, Hector, il vaut mieux que ta femme périsse que de laisser

périr notre oncle, ton frère, et l’honneur de la famille! dit la

baronne frappée d’un trait de lumière. Oui, je puis vous sauver tous...

Oh! mon Dieu! quelle ignoble pensée! comment a-t-elle pu me venir?

Elle joignit les mains, tomba sur ses genoux, et fit une prière. En se

relevant, elle vit une si folle expression de joie sur la figure de son

mari, que la pensée diabolique revint, et alors Adeline tomba dans la

tristesse des idiots.

--Va, mon ami, cours au ministère, s’écria-t-elle en se réveillant de

cette torpeur, tâche d’envoyer un commissaire, il le faut. _Entortille

le maréchal!_ et à ton retour, à cinq heures, tu trouveras peut-être...

oui! tu trouveras deux cent mille francs. Ta famille, ton honneur

d’homme, de Conseiller-d’État, d’administrateur, ta probité, ton fils,

tout sera sauvé; mais ton Adeline sera perdue, et tu ne la reverras

jamais. Hector, mon ami, dit-elle en s’agenouillant, lui serrant la

main et la baisant, bénis-moi, dis-moi adieu!

Ce fut si déchirant qu’en prenant sa femme, la relevant et

l’embrassant, Hulot lui dit:--Je ne te comprends pas!

--Si tu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou je n’aurais

plus la force d’accomplir ce dernier sacrifice.

--Madame est servie, vint dire Mariette.

Hortense vint souhaiter le bonjour à son père et à sa mère. Il fallut

aller déjeuner et montrer des visages menteurs.

--Allez déjeuner sans moi, je vous rejoindrai! dit la baronne.

Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante:

«Mon cher monsieur Crevel, j’ai un service à vous demander, je vous

attends ce matin, et je compte sur votre galanterie, qui m’est

connue, pour que vous ne fassiez pas attendre trop longtemps

»Votre dévouée servante,

»ADELINE HULOT.»

--Louise, dit-elle à la femme de chambre de sa fille qui servait,

descendez cette lettre au concierge, dites-lui de la porter

sur-le-champ à son adresse et de demander une réponse.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 23 / 62 段