Cette esquisse permet aux âmes innocentes de deviner les différents

ravages que les madame Marneffe exercent dans les familles, et par

quels moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses en apparence

si loin d’elles. Mais si l’on veut transporter par la pensée ces

troubles à l’étage supérieur de la société, près du trône; en voyant ce

que doivent avoir coûté les maîtresses des rois, on mesure l’étendue

des obligations du peuple envers ses souverains quand ils donnent

l’exemple des bonnes mœurs et de la vie de famille.

A Paris, chaque ministère est une petite ville d’où les femmes sont

bannies; mais il s’y fait des commérages et des noirceurs comme si

la population féminine s’y trouvait. Après trois ans, la position de

monsieur Marneffe avait été pour ainsi dire éclairée, mise à jour, et

l’on se demandait dans les bureaux: Monsieur Marneffe sera-t-il ou ne

sera-t-il pas le successeur de monsieur Coquet? absolument comme à

la Chambre on se demandait naguère: La dotation passera-t-elle ou ne

passera-t-elle pas? On observait les moindres mouvements à la Direction

du Personnel, on scrutait tout dans la Division du baron Hulot. Le

fin Conseiller-d’État avait mis dans son parti la victime de la

promotion de Marneffe, un travailleur capable, en lui disant que, s’il

voulait faire la besogne de Marneffe, il en serait infailliblement le

successeur, il le lui avait montré mourant. Cet employé cabalait pour

Marneffe.

Quand Hulot traversa son salon d’audience, rempli de visiteurs il y vit

dans un coin la figure blême de Marneffe, et Marneffe fut le premier

appelé.

--Qu’avez-vous à me demander, mon cher? dit le baron en cachant son

inquiétude.

--Monsieur le Directeur, on se moque de moi dans les Bureaux, car on

vient d’apprendre que monsieur le directeur du Personnel est parti ce

matin en congé pour raison de santé, son voyage sera d’environ un mois.

Attendre un mois, on sait ce que cela veut dire. Vous me livrez à la

risée de mes ennemis, et c’est assez d’être tambouriné d’un côté; des

deux à la fois, monsieur le directeur, la caisse peut crever.

--Mon cher Marneffe, il faut beaucoup de patience pour arriver à son

but. Vous ne pouvez pas être chef de bureau, si vous l’êtes jamais,

avant deux mois d’ici. Ce n’est pas au moment où je vais être obligé de

consolider ma position, que je puis demander un avancement scandaleux.

--Si vous sautez, je ne serai jamais Chef de bureau, dit froidement

monsieur Marneffe; faites-moi nommer, il n’en sera ni plus ni moins.

--Ainsi je dois me sacrifier à vous? demanda le baron.

--S’il en était autrement, je perdrais bien des illusions sur vous.

--Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe!... dit le baron en se

levant et montrant la porte au sous-chef.

--J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur le baron, répondit humblement

Marneffe.

--Quel infâme drôle! se dit le baron. Ceci ressemble assez à

une sommation de payer dans les vingt-quatre heures, sous peine

d’expropriation.

Deux heures après, au moment où le baron achevait d’endoctriner Claude

Vignon, qu’il voulait envoyer au ministère de la Justice prendre des

renseignements sur les autorités judiciaires dans la circonscription

desquelles se trouvait Johann Fischer, Reine ouvrit le cabinet de

monsieur le directeur, et vint lui remettre une petite lettre en en

demandant la réponse.

--Envoyer Reine! se dit le baron. Valérie est folle, elle nous

compromet tous, et compromet la nomination de cet abominable Marneffe!

Il congédia le secrétaire particulier du ministre et lut ce qui suit:

«Ah! mon ami, quelle scène je viens de subir; si tu m’as donné le

bonheur depuis trois ans, je l’ai bien payé! Il est rentré de son

bureau dans un état de fureur à faire frissonner. Je le connaissais

bien laid, je l’ai vu monstrueux. Ses quatre véritables dents

tremblaient, et il m’a menacée de son odieuse compagnie, si je

continuais à te recevoir. Mon pauvre chat, hélas! notre porte sera

fermée pour toi désormais. Tu vois mes larmes, elles tombent sur mon

papier, elles le trempent! pourras-tu me lire, mon cher Hector? Ah!

ne plus te voir, renoncer à toi, quand j’ai en moi un peu de ta

vie comme je crois avoir ton cœur, c’est à en mourir. Songe à notre

petit Hector! ne m’abandonne pas; mais ne te déshonore pas pour

Marneffe, ne cède pas à ses menaces! Ah! je t’aime comme je n’ai

jamais aimé! Je me suis rappelé tous les sacrifices que tu as faits

pour ta Valérie, elle n’est pas et ne sera jamais ingrate: tu es, tu

seras mon seul mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rente

que je te demande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques

mois... je ne veux plus rien te coûter. D’ailleurs, ma fortune sera

toujours la tienne.

»Ah! si tu m’aimais autant que je t’aime, mon Hector, tu prendrais ta

retraite, nous laisserions là chacun nos familles, nos ennuis, nos

entourages où il y a tant de haine, et nous irions vivre avec Lisbeth

dans un joli pays, en Bretagne, où tu voudras. Là nous ne verrions

personne, et nous serions heureux, loin de tout ce monde. Ta pension

de retraite, et le peu que j’ai, en mon nom, nous suffira. Tu deviens

jaloux, eh! bien, tu verrais ta Valérie occupée uniquement de son

Hector, et tu n’aurais jamais à faire ta grosse voix comme l’autre

jour. Je n’aurai jamais qu’un enfant, ce sera le nôtre, sois-en bien

sûr, mon vieux grognard aimé. Non, tu ne peux pas te figurer ma

rage, car il faut savoir comment il m’a traitée, et les grossièretés

qu’il a vomies sur ta Valérie! ces mots-là saliraient ce papier;

mais une femme comme moi, la fille de Montcornet, n’aurait jamais

dû dans toute sa vie en entendre un seul. Oh! je t’aurais voulu là

pour le punir par le spectacle de la passion insensée qui me prenait

pour toi. Mon père aurait sabré ce misérable, moi je ne peux que ce

que peut une femme: t’aimer avec frénésie! Aussi, mon amour, dans

l’état d’exaspération où je suis, m’est-il impossible de renoncer à

te voir. Oui! je veux te voir en secret, tous les jours! Nous sommes

ainsi, nous autres femmes: j’épouse ton ressentiment. De grâce, si tu

m’aimes, ne le fais pas chef de bureau, qu’il crève sous-chef!... En

ce moment, je n’ai plus la tête à moi, j’entends encore ses injures.

Bette, qui voulait me quitter, a eu pitié de moi, elle reste pour

quelques jours.

»Mon bon chéri, je ne sais encore que faire. Je ne vois que la fuite.

J’ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc, tout ce

que tu voudras, pourvu que je puisse t’aimer en liberté. Pauvre chat,

comme je te plains! te voilà forcé de revenir à ta vieille Adeline,

à cette urne lacrymale, car il a dû te le dire, le monstre, il

veillera jour et nuit sur moi; il a parlé de commissaire de police!

Ne viens pas! je comprends qu’il est capable de tout, du moment où il

faisait de moi la plus ignoble des spéculations. Aussi voudrais-je

pouvoir te rendre tout ce que je tiens de tes générosités. Ah!

mon bon Hector, j’ai pu coqueter, te paraître légère, mais tu ne

connaissais pas ta Valérie; elle aimait à te tourmenter, mais elle te

préfère à tout au monde. On ne peut pas t’empêcher de venir voir ta

cousine, je vais combiner avec elle les moyens de nous parler. Mon

bon chat, écris-moi de grâce un petit mot pour me rassurer, à défaut

de ta chère présence... (oh! je donnerais une main pour te tenir sur

notre divan). Une lettre me fera l’effet d’un talisman; écris-moi

quelque chose où soit toute ta belle âme; je te rendrai ta lettre,

car il faut être prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille

partout. Enfin, rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfant.

Être obligée de t’écrire, moi qui te voyais tous les jours. Aussi

dis-je à Lisbeth: Je ne connaissais pas mon bonheur. Mille caresses,

mon chat. Aime bien

»Ta VALÉRIE.»

--Et des larmes!... se dit Hulot en achevant cette lettre, des larmes

qui rendent son nom indéchiffrable.--Comment va-t-elle? dit-il à Reine.

--Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine. L’attaque

de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l’a prise après

avoir écrit. Oh! c’est d’avoir pleuré... L’on entendait la voix de

monsieur dans les escaliers.

Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante sur son papier

officiel, à têtes imprimées:

«Sois tranquille, mon ange, _il_ crèvera sous-chef! Ton idée est

excellente, nous nous en irons vivre loin de Paris, nous serons

heureux avec notre petit Hector; je prendrai ma retraite, je saurai

trouver une belle place dans quelque chemin de fer. Ah! mon aimable

amie, je me sens rajeuni par ta lettre! Oh! je recommencerai la

vie, et je ferai, tu le verras, une fortune à notre cher petit. En

lisant ta lettre, mille fois plus brûlante que celles de la Nouvelle

Héloïse, elle a fait un miracle: je ne croyais pas que mon amour

pour toi pût augmenter. Tu verras ce soir chez Lisbeth

»Ton HECTOR pour la vie!»

Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron écrivait

_à son aimable amie_! De semblables émotions formaient un contre-poids

aux désastres qui grondaient à l’horizon; mais, en ce moment, le baron

se croyant sûr de parer les coups portés à son oncle, Johann Fischer,

ne se préoccupait que du déficit.

Une des particularités du caractère bonapartiste, c’est la foi dans

la puissance du sabre, la certitude de la prééminence du militaire

sur le civil. Hulot se moquait du procureur du roi de l’Algérie, où

règne le Ministère de la Guerre. L’homme reste ce qu’il a été. Comment

les officiers de la garde impériale peuvent-ils oublier d’avoir vu

les Maires des bonnes villes de l’Empire, les Préfets de l’Empereur,

ces empereurs au petit pied, venant recevoir la garde impériale, la

complimenter à la limite des départements qu’elle traversait, et lui

rendre enfin des honneurs souverains?

A quatre heures et demie, le baron alla droit chez madame Marneffe;

le cœur lui battait en montant l’escalier comme à un jeune homme, car

il s’adressait cette question mentale: «La verrai-je? ne la verrai-je

pas?» Comment pouvait-il se souvenir de la scène du matin où sa famille

en larmes gisait à ses pieds? La lettre de Valérie, mise pour toujours

dans un mince portefeuille sur son cœur, ne lui prouvait-elle pas qu’il

était plus aimé que le plus aimable des jeunes gens? Après avoir sonné,

l’infortuné baron entendit la traînerie des chaussons et l’exécrable

tousserie de l’invalide Marneffe. Marneffe ouvrit la porte, mais pour

se mettre en position et pour indiquer l’escalier à Hulot par un geste

exactement semblable à celui par lequel Hulot lui avait montré la porte

de son cabinet.

--Vous êtes par trop Hulot, monsieur Hulot!... dit-il.

Le baron voulut passer, Marneffe tira un pistolet de sa poche et l’arma.

--Monsieur le Conseiller d’État, quand un homme est aussi vil que moi,

car vous me croyez bien vil, n’est-ce pas? ce serait le dernier des

forçats, s’il n’avait pas tous les bénéfices de son honneur vendu. Vous

voulez la guerre, elle sera vive et sans quartier. Ne revenez plus, et

n’essayez point de passer: j’ai prévenu le commissaire de police de ma

situation envers vous.

Et profitant de la stupéfaction de Hulot, il le poussa dehors et ferma

la porte.

--Quel profond scélérat! se dit Hulot en montant chez Lisbeth. Oh! je

comprends maintenant la lettre. Valérie et moi nous quitterons Paris.

Valérie est à moi pour le reste de mes jours; elle me fermera les yeux.

Lisbeth n’était pas chez elle. Madame Olivier apprit à Hulot qu’elle

était allée chez madame la baronne en pensant y trouver monsieur le

baron.

--Pauvre fille! je ne l’aurais pas crue si fine qu’elle l’a été ce

matin, se dit le baron qui se rappela la conduite de Lisbeth en

faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Plumet. Au détour de

la rue Vanneau et de la rue de Babylone, il regarda l’Éden d’où

l’Hymen le bannissait l’épée de la Loi à la main. Valérie, à sa

fenêtre, suivait Hulot des yeux; quand il leva la tête, elle agita

son mouchoir; mais l’infâme Marneffe souffleta le bonnet de sa femme,

et la retira violemment de la fenêtre. Une larme vint aux yeux du

Conseiller-d’État.--Être aimé ainsi! voir maltraiter une femme, et

avoir bientôt soixante-dix ans! se dit-il.

Lisbeth était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle. Adeline

et Hortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se déshonorer

aux yeux de toute l’Administration en nommant Marneffe chef de bureau,

serait congédié par ce mari devenu Hulot phobe. Aussi l’heureuse

Adeline avait-elle commandé son dîner de manière que son Hector le

trouvât meilleur que chez Valérie, et la dévouée Lisbeth aida Mariette

à obtenir ce difficile résultat. La cousine Bette était à l’état

d’idole; la mère et la fille lui baisèrent les mains, et lui avaient

appris avec une joie touchante que le maréchal consentait à faire

d’elle sa ménagère.

--Et de là, ma chère, à devenir sa femme, il n’y a qu’un pas, dit

Adeline.

--Enfin, il n’a pas dit non, quand Victorin lui en a parlé, ajouta la

comtesse de Steinbock.

Le baron fut accueilli dans sa famille avec des témoignages d’affection

si gracieux, si touchants et où débordait tant d’amour, qu’il fut

obligé de dissimuler son chagrin. Le maréchal vint dîner. Après le

dîner, Hulot ne s’en alla pas. Victorin et sa femme vinrent. On fit un

whist.

--Il y a long-temps, Hector, dit gravement le maréchal, que tu ne

_nous_ as donné pareille soirée!...

Ce mot, chez le vieux soldat, qui gâtait son frère et qui le blâmait

implicitement ainsi, fit une impression profonde. On y reconnut les

larges et longues lésions d’un cœur où toutes les douleurs devinées

avaient eu leur écho. A huit heures, le baron voulut reconduire Lisbeth

lui-même, en promettant de revenir.

--Eh bien! Lisbeth, _il_ la maltraite! lui dit-il dans la rue. Ah! je

ne l’ai jamais tant aimée!

--Ah! je n’aurais pas cru que Valérie vous aimât tant! répondit

Lisbeth. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir

courtisée, à ce qu’on lui joue la comédie de l’amour, comme elle dit;

mais vous êtes son seul attachement.

--Que t’a-t-elle dit pour moi?

--Voilà, reprit Lisbeth. Elle a, vous le savez, eu des bontés pour

Crevel; il ne faut pas lui en vouloir, car c’est ce qui l’a mise

à l’abri de la misère pour le reste de ses jours; mais elle le

déteste, et c’est à peu près fini. Eh bien! elle a gardé la clef d’un

appartement.

--Rue du Dauphin! s’écria le bienheureux Hulot. Rien que pour cela, je

lui passerais Crevel... J’y suis allé, je sais...

--Cette clef, la voici, dit Lisbeth, faites-en faire une pareille

demain dans la journée, deux si vous pouvez.

--Après?... dit avidement Hulot.

--Eh bien! je reviendrai dîner encore demain avec vous, vous me rendrez

la clef de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander celle qu’il

a donnée), et vous irez vous voir après-demain; là, vous conviendrez

de vos faits. Vous serez bien en sûreté, car il existe deux sorties.

Si, par hasard, Crevel, qui sans doute a des mœurs de Régence, comme

il dit, entrait par l’allée, vous sortiriez par la boutique, et

réciproquement. Eh bien! vieux scélérat, c’est à moi que vous devez

cela. Que ferez-vous pour moi?...

--Tout ce que tu voudras!

--Eh bien! ne vous opposez pas à mon mariage avec votre frère!

--Toi, la maréchale Hulot! toi, comtesse de Forzheim! s’écria Hector

surpris.

--Adeline est bien baronne?... répliqua d’un ton aigre et formidable

la Bette. Écoutez, vieux libertin, vous savez où en sont vos affaires!

votre famille peut se voir sans pain et dans la boue...

--C’est ma terreur! dit Hulot saisi.

--Si votre frère meurt, qui soutiendra votre femme, votre fille? La

veuve d’un maréchal de France peut obtenir au moins six mille francs de

pension, n’est-ce pas? Eh bien! je ne me marie que pour assurer du pain

à votre fille et à votre femme, vieil insensé!

--Je n’apercevais pas ce résultat! dit le baron. Je prêcherai mon

frère, car nous sommes sûrs de toi... Dis à mon ange que ma vie est à

_elle_!...

Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint faire

le whist et resta chez lui. La baronne fut au comble du bonheur, son

mari paraissait revenir à la vie de famille; car, pendant quinze

jours environ, il alla le matin au Ministère à neuf heures, il était

de retour à six heures pour dîner, et il demeurait le soir au milieu

de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Hortense au spectacle.

La mère et la fille firent dire trois messes d’actions de grâces, et

prièrent Dieu de leur conserver le mari, le père qu’il leur avait

rendu. Un soir, Victorin Hulot en voyant son père aller se coucher dit

à sa mère:--Eh! bien, nous sommes heureux, mon père nous est revenu;

aussi ne regretterons-nous pas, ma femme et moi, nos capitaux, si cela

tient...

--Votre père a soixante-dix ans bientôt, répondit la baronne, il pense

encore à madame Marneffe, je m’en suis aperçue; mais bientôt il n’y

pensera plus: la passion des femmes n’est pas comme le jeu, comme la

spéculation, ou comme l’avarice, on y voit un terme.

La belle Adeline, car cette femme était toujours belle en dépit de ses

cinquante ans et de ses chagrins, se trompait en ceci. Les libertins,

ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse d’aimer au

delà des limites qu’elle fixe à l’amour, n’ont presque jamais leur

âge. Pendant ce laps de vertu, le baron était allé trois fois rue du

Dauphin, et il n’y avait jamais eu soixante-dix ans. La passion ranimée

le rajeunissait, et il eût livré son honneur à Valérie, sa famille,

tout, sans un regret. Mais Valérie, entièrement changée, ne lui parlait

jamais ni d’argent, ni des douze cents francs de rente à faire à leur

fils; au contraire, elle lui offrait de l’or, elle aimait Hulot comme

une femme de trente-six ans aime un bel étudiant en droit, bien pauvre,

bien poétique, bien amoureux. Et la pauvre Adeline croyait avoir

reconquis son cher Hector! Le quatrième rendez-vous des deux amants

avait été pris, au dernier moment du troisième, absolument comme

autrefois la Comédie-Italienne annonçait à la fin de la représentation

le spectacle du lendemain. L’heure dite était neuf du matin. Au jour de

l’échéance de ce bonheur dont l’espérance faisait accepter au passionné

vieillard la vie de famille, vers huit heures, Reine fit demander le

baron. Hulot, craignant une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne

voulut pas entrer dans l’appartement. La fidèle femme de chambre remit

la lettre suivante au baron:

«Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, notre cauchemar est

malade, et je dois le soigner; mais sois là ce soir, à neuf heures.

Crevel est à Corbeil, chez monsieur Lebas, je suis certaine qu’il

n’amènera pas de princesse à sa petite maison. Moi je me suis

arrangée ici pour avoir ma nuit, je puis être de retour avant que

Marneffe ne s’éveille. Réponds-moi sur tout cela; car peut-être ta

grande élégie de femme ne te laisse-t-elle plus ta liberté comme

autrefois. On la dit si belle encore que tu es capable de me trahir,

tu es un si grand libertin! Brûle ma lettre, je me défie de tout.»

Hulot écrivit ce petit bout de réponse:

«Mon amour, jamais ma femme, comme je te l’ai dit, n’a, depuis

vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifierais cent Adeline!

Je serai ce soir, à neuf heures, dans le temple Crevel, attendant ma

divinité. Puisse le sous-chef crever bientôt! nous ne serions plus

séparés; voilà le plus cher des vœux de

»Ton HECTOR.»

Le soir, le baron dit à sa femme qu’il irait travailler avec le

ministre à Saint-Cloud, qu’il reviendrait à quatre ou cinq heures du

matin, et il alla rue du Dauphin. On était alors à la fin du mois de

juin.

Peu d’hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation terrible

d’aller à la mort, ceux qui reviennent de l’échafaud se comptent; mais

quelques rêveurs ont vigoureusement senti cette agonie en rêve, ils

en ont tout ressenti, jusqu’au couteau qui s’applique sur le cou dans

le moment où le Réveil arrive avec le Jour pour les délivrer... Eh

bien! la sensation à laquelle le Conseiller-d’État fut en proie à cinq

heures du matin, dans le lit élégant et coquet de Crevel, surpassa de

beaucoup celle de se sentir appliqué sur la fatale bascule, en présence

de dix mille spectateurs qui vous regardent par vingt mille rayons

de flamme. Valérie dormait dans une pose charmante. Elle était belle

comme sont belles les femmes assez belles pour être belles en dormant.

C’est l’art faisant invasion dans la nature, c’est enfin le tableau

réalisé. Dans sa position horizontale, le baron avait les yeux à trois

pieds du sol; ses yeux, égarés au hasard, comme ceux de tout homme qui

s’éveille et qui rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de

fleurs peintes par Jan, un artiste qui fait fi de la gloire. Le baron

ne vit pas, comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il

n’en vit qu’un seul dont le regard est véritablement plus poignant que

les dix mille de la place publique. Cette sensation, en plein plaisir,

beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un grand

nombre d’Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le baron resta,

toujours horizontalement, exactement baigné dans une sueur froide. Il

voulait douter; mais cet œil assassin babillait! Un murmure de voix

susurrait derrière la porte.

--Si ce n’était que Crevel voulant me faire une plaisanterie! se dit le

baron en ne pouvant plus douter de la présence d’une personne dans le

temple.

La porte s’ouvrit. La majestueuse loi française, qui passe sur les

affiches après la royauté, se manifesta sous la forme d’un bon petit

commissaire de police, accompagné d’un long juge de paix, amenés tous

deux par le sieur Marneffe. Le commissaire de police, planté sur des

souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubans à nœuds

barbotants, se terminait par un crâne jaune, pauvre en cheveux, qui

dénotait un matois égrillard, rieur, et pour qui la vie de Paris

n’avait plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes, perçaient le

verre par des regards fins et moqueurs. Le juge de paix, ancien avoué,

vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.

--Veuillez excuser la rigueur de notre ministère, monsieur le baron!

dit le commissaire, nous sommes requis par un plaignant. Monsieur le

juge de paix assiste à l’ouverture du domicile. Je sais qui vous êtes,

et qui est la délinquante.

Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices

ont inventé pour annoncer la folie au théâtre, elle se tordit en

convulsions sur le lit, comme une démoniaque au Moyen-Age dans sa

chemise de soufre, sur un lit de fagots.

--La mort!... mon cher Hector, mais la police correctionnelle? oh!

jamais! Elle bondit, elle passa comme un nuage blanc entre les trois

spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en se cachant

la tête dans ses mains.--Perdue! morte!... cria-t-elle.

--Monsieur, dit Marneffe à Hulot, si madame Marneffe devenait folle,

vous seriez plus qu’un libertin, vous seriez un assassin...

Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un lit qui ne lui

appartient pas, même à titre de location, avec une femme qui ne lui

appartient pas davantage? Voici.

--Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police, dit

le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse femme

dont la raison me semble en danger?... et vous verbaliserez après. Les

portes sont sans doute fermées, vous n’avez pas d’évasion à craindre ni

de sa part, ni de la mienne, vu l’état où nous sommes...

Les deux fonctionnaires obtempérèrent à l’injonction du

Conseiller-d’État.

--Viens me parler, misérable laquais!... dit Hulot tout bas à Marneffe

en lui prenant le bras et l’amenant à lui.--Ce n’est pas moi qui serais

l’assassin! c’est toi! Tu veux être Chef de bureau et officier de la

Légion-d’Honneur?

--Surtout, mon directeur, répondit Marneffe en inclinant la tête.

--Tu seras tout cela, rassure ta femme, renvoie ces messieurs.

--Nenni, répliqua spirituellement Marneffe. Il faut que ces messieurs

dressent le procès-verbal de flagrant délit, car, sans cette pièce, la

base de ma plainte, que deviendrais-je? La haute administration regorge

de filouteries. Vous m’avez volé ma femme et ne m’avez pas fait Chef de

bureau. Monsieur le baron, je ne vous donne que deux jours pour vous

exécuter. Voici des lettres...

--Des lettres!... cria le baron en interrompant Marneffe.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 22 / 62 段