ministres, qu’on ne songe plus à vous dégommer; mais il en a été
question!... Ainsi ne donnez pas de prétextes... Je ne veux pas vous en
dire davantage. En ce moment, vous pouvez faire vos conditions, être
Conseiller-d’État et pair de France. Si vous attendez trop, si vous
donnez prise sur vous, je ne réponds de rien... Dois-je voyager?...
--Attendez, je verrai le maréchal, répondit Hulot, et j’enverrai mon
frère sonder le terrain près du patron.
On peut comprendre en quelle humeur revint le baron chez madame
Marneffe, il avait presque oublié qu’il était père, car Roger venait de
faire acte de vraie et bonne camaraderie, en lui éclairant sa position.
Néanmoins, telle était l’influence de Valérie, qu’au milieu du dîner,
le baron se mit à l’unisson, et devint d’autant plus gai qu’il avait
plus de soucis à étouffer; mais le malheureux ne se doutait pas que,
dans cette soirée, il allait se trouver entre son bonheur et le danger
signalé par le Directeur du Personnel, c’est-à-dire forcé d’opter entre
madame Marneffe et sa position. Vers onze heures, au moment où la
soirée atteignait à son apogée d’animation, car le salon était plein de
monde, Valérie prit avec elle Hector dans un coin de son divan.
--Mon bon vieux, lui dit-elle à l’oreille, ta fille s’est si fort
irritée de ce que Wenceslas vient ici, qu’elle l’a planté là. C’est une
mauvaise tête qu’Hortense. Demande à Wenceslas de voir la lettre que
cette petite sotte lui a écrite. Cette séparation de deux amoureux
dont on veut que je sois la cause, peut me faire un tort inouï, car
voilà la manière dont s’attaquent entre elles les femmes vertueuses.
C’est un scandale que de jouer à la victime, pour jeter le blâme sur
une femme qui n’a d’autres torts que d’avoir une maison agréable. Si
tu m’aimes, tu me disculperas en rapatriant les deux tourtereaux. Je
ne tiens pas du tout, d’ailleurs, à recevoir ton gendre, c’est toi qui
me l’as amené, remporte-le! Si tu as de l’autorité dans ta famille,
il me semble que tu pourrais bien exiger de ta femme qu’elle fît ce
raccommodement. Dis-lui de ma part, à cette bonne vieille, que si l’on
me donne injustement le tort d’avoir brouillé un jeune ménage, de
troubler l’union d’une famille, et de prendre à la fois le père et le
gendre, je mériterai ma réputation en les tracassant à ma façon! Ne
voilà-t-il pas Lisbeth qui parle de me quitter?... Elle me préfère sa
famille, je ne veux pas l’en blâmer. Elle ne reste ici, m’a-t-elle dit,
que si les jeunes gens se raccommodent. Nous voilà propres, la dépense
sera triplée ici!...
--Oh! quant à cela, dit le baron en apprenant l’esclandre de sa fille,
j’y mettrai bon ordre.
--Eh bien! reprit Valérie, à autre chose. Et la place de Coquet?...
--Ceci, répondit Hector en baissant les yeux, est plus difficile, pour
ne pas dire impossible!...
--Impossible, mon cher Hector, dit madame Marneffe à l’oreille du
baron; mais tu ne sais pas à quelles extrémités va se porter Marneffe,
je suis en son pouvoir; il est immoral, dans son intérêt, comme la
plupart des hommes, mais il est excessivement vindicatif à la façon des
petits esprits, des impuissants. Dans la situation où tu m’as mise, je
suis à sa discrétion. Obligée de me remettre avec lui pour quelques
jours, il est capable de ne plus quitter ma chambre.
Hulot fit un prodigieux haut-le-corps.
--Il me laissait tranquille à la condition d’être chef de bureau. C’est
infâme, mais c’est logique.
--Valérie, m’aimes-tu?...
--Cette question dans l’état où je suis est, mon cher, une injustice de
laquais...
--Eh bien! si je veux tenter, seulement tenter, de demander au maréchal
une place pour Marneffe, je ne suis plus rien et Marneffe est destitué.
--Je croyais que le prince et toi, vous étiez deux amis intimes.
--Certes, il me l’a bien prouvé; mais, mon enfant, au-dessus du
maréchal, il y a quelqu’un, et il y a encore tout le conseil des
ministres, par exemple... Avec un peu de temps, en louvoyant, nous
arriverons. Pour réussir, il faut attendre le moment où l’on me
demandera quelque service à moi. Je pourrai dire alors: Je vous passe
la casse, passez-moi le séné...
--Si je dis cela, mon pauvre Hector, à Marneffe, il nous jouera quelque
méchant tour. Tiens, dis-lui toi-même qu’il faut attendre, je ne m’en
charge pas. Oh! je connais mon sort, il sait comment me punir, il ne
quittera pas ma chambre... N’oublie pas les douze cents francs de rente
pour le petit.
Hulot prit monsieur Marneffe à part, en se sentant menacé dans son
plaisir; et, pour la première fois, il quitta le ton hautain qu’il
avait gardé jusqu’alors, tant il était épouvanté par la perspective de
cet agonisant dans la chambre de cette jolie femme.
--Marneffe, mon cher ami, dit-il, il a été question de vous
aujourd’hui! Mais vous ne serez pas chef de bureau d’emblée... Il nous
faut du temps.
--Je le serai, monsieur le baron, répliqua nettement Marneffe.
--Mais, mon cher...
--Je le serai, monsieur le baron, répéta froidement Marneffe en
regardant alternativement le baron et Valérie. Vous avez mis ma femme
dans la nécessité de se raccommoder avec moi, je la garde; car, _mon
cher ami_, elle est charmante, ajouta-t-il avec une épouvantable
ironie. Je suis le maître ici, plus que vous ne l’êtes au ministère.
Le baron sentit en lui-même une de ces douleurs qui produisent dans
le cœur l’effet d’une rage de dents, et il faillit laisser voir des
larmes dans ses yeux. Pendant cette courte scène, Valérie notifiait
à l’oreille de Henri Montès la prétendue volonté de Marneffe, et se
débarrassait ainsi de lui pour quelque temps.
Des quatre fidèles, Crevel seul, possesseur de sa petite maison
économique, était excepté de cette mesure; aussi montrait-il sur sa
physionomie un air de béatitude vraiment insolent, malgré les espèces
de réprimandes que lui adressait Valérie par des froncements de
sourcils et des mines significatives; mais sa radieuse paternité se
jouait dans tous ses traits. A un mot de reproche que Valérie alla lui
jeter à l’oreille, il la saisit par la main et lui répondit:--Demain,
ma duchesse, tu auras ton petit hôtel!... c’est demain l’adjudication
définitive.
--Et le mobilier? répondit-elle en souriant.
--J’ai mille actions de Versailles, rive gauche, achetées à cent
vingt-cinq francs, et elles iront à trois cents à cause d’une fusion
des deux chemins, dans le secret de laquelle j’ai été mis. Tu seras
meublée comme une reine!... Mais tu ne seras plus qu’à moi, n’est-ce
pas?...
--Oui, gros maire, dit en souriant cette madame de Merteuil bourgeoise;
mais de la tenue! respecte la future madame Crevel.
--Mon cher cousin, disait Lisbeth au baron, je serai demain chez
Adeline de bonne heure, car, vous comprenez, je ne peux décemment
rester ici. J’irai tenir le ménage de votre frère le maréchal.
--Je retourne ce soir chez moi, dit le baron.
--Eh bien! j’y viendrai déjeuner demain, répondit Lisbeth en souriant.
Elle comprit combien sa présence était nécessaire à la scène de famille
qui devait avoir lieu, le lendemain. Aussi, dès le matin, alla-t-elle
chez Victorin à qui elle apprit la séparation d’Hortense et de
Wenceslas.
Lorsque le baron entra chez lui, vers dix heures et demie du soir,
Mariette et Louise, dont la journée avait été laborieuse, fermaient
la porte de l’appartement, Hulot n’eut donc pas besoin de sonner. Le
mari, très-contrarié d’être vertueux, alla droit à la chambre de sa
femme; et, par la porte entr’ouverte, il la vit prosternée devant son
crucifix, abîmée dans la prière, et dans une de ces poses expressives
qui font la gloire des peintres ou des sculpteurs assez heureux pour
les bien rendre après les avoir trouvées. Adeline, emportée par
l’exaltation, disait à haute voix: «Mon Dieu! faites-nous la grâce
de l’éclairer!...» Ainsi la baronne priait pour son Hector. A ce
spectacle, si différent de celui qu’il quittait, en entendant cette
phrase dictée par l’événement de cette journée, le baron attendri
laissa partir un soupir. Adeline se retourna, le visage couvert de
larmes. Elle crut si bien sa prière exaucée qu’elle fit un bond, et
saisit son Hector avec la force que donne la passion heureuse. Adeline
avait dépouillé tout intérêt de femme, la douleur éteignait jusqu’au
souvenir. Il n’y avait plus en elle que maternité, honneur de famille,
et l’attachement le plus pur d’une épouse chrétienne pour un mari
fourvoyé, cette sainte tendresse qui survit à tout dans le cœur de la
femme. Tout cela se devinait.
--Hector! dit-elle enfin, nous reviendrais-tu? Dieu prendrait-il en
pitié notre famille?
--Chère Adeline! reprit le baron en entrant et asseyant sa femme sur un
fauteuil à côté de lui, tu es la plus sainte créature que je connaisse,
et il y a long-temps que je ne me trouve plus digne de toi.
--Tu aurais peu de chose à faire, mon ami, dit-elle en tenant la main
de Hulot et tremblant si fort qu’elle semblait avoir un tic nerveux,
bien peu de chose pour rétablir l’ordre...
Elle n’osa poursuivre, elle sentit que chaque mot serait un blâme, et
elle ne voulait pas troubler le bonheur que cette entrevue lui versait
à torrents dans l’âme.
--Hortense m’amène ici, reprit Hulot. Cette petite fille peut nous
faire plus de mal par sa démarche précipitée que ne nous en a fait mon
absurde passion pour Valérie. Mais nous causerons de tout cela demain
matin. Hortense dort, m’a dit Mariette, laissons-la tranquille.
--Oui, dit madame Hulot envahie soudain par une profonde tristesse.
Elle devina que le baron revenait chez lui, ramené moins par le désir
de voir sa famille, que par un intérêt étranger.
--Laissons-la tranquille encore demain, car la pauvre enfant est dans
un état déplorable, elle a pleuré pendant toute la journée, dit la
baronne.
Le lendemain, à neuf heures du matin, le baron, en attendant sa fille à
laquelle il avait fait dire de venir, se promenait dans l’immense salon
inhabité, cherchant des raisons à donner pour vaincre l’entêtement
le plus difficile à dompter, celui d’une jeune femme offensée et
implacable, comme l’est la jeunesse irréprochable, à qui les honteux
ménagements du monde sont inconnus, parce qu’elle en ignore les
passions et les intérêts.
--Me voici, papa! dit d’une voix tremblante Hortense que ses
souffrances avaient pâlie.
Hulot, assis sur une chaise, prit sa fille par la taille et la força de
se mettre sur ses genoux.
--Eh bien! mon enfant, dit-il en l’embrassant au front, il y a donc de
la brouille dans le ménage, et nous avons fait un coup de tête?... Ce
n’est pas d’une fille bien élevée. Mon Hortense ne devait pas prendre
à elle seule un parti décisif, comme celui de quitter sa maison,
d’abandonner son mari, sans consulter ses parents. Si ma chère Hortense
était venue voir sa bonne et excellente mère, elle ne m’aurait pas
causé le violent chagrin que je ressens!... Tu ne connais pas le monde,
il est bien méchant. On peut dire que c’est ton mari qui t’a renvoyée
à tes parents. Les enfants élevés, comme vous, dans le giron maternel,
restent plus long-temps enfants que les autres, ils ne savent pas la
vie! La passion naïve et fraîche, comme celle que tu as pour Wenceslas,
ne calcule malheureusement rien, elle est toute à ses premiers
mouvements. Notre petit cœur part, la tête suit. On brûlerait Paris
pour se venger, sans penser à la cour d’assises! Quand ton vieux père
vient te dire que tu n’as pas gardé les convenances, tu peux le croire;
et je ne te parle pas encore de la profonde douleur que j’ai ressentie,
elle est bien amère, car tu jettes le blâme sur une femme dont le cœur
ne t’est pas connu, dont l’inimitié peut devenir terrible... Hélas!
toi, si pleine de candeur, d’innocence, de pureté, tu ne doutes de
rien: tu peux être salie, calomniée. D’ailleurs, mon cher petit ange,
tu as pris au sérieux une plaisanterie, et je puis, moi, te garantir
l’innocence de ton mari. Madame Marneffe...
Jusque-là le baron, comme un artiste en diplomatie, modulait
admirablement bien ses remontrances. Il avait, comme on le voit,
supérieurement ménagé l’introduction de ce nom; mais, en l’entendant,
Hortense fit le geste d’une personne blessée au vif.
--Écoutez-moi, j’ai de l’expérience et j’ai tout observé, reprit le
père en empêchant sa fille de parler. Cette dame traite ton mari
très-froidement. Oui, tu as été l’objet d’une mystification, je vais
t’en donner les preuves. Tiens, hier Wenceslas était à dîner...
--Il y dînait?... demanda la jeune femme en se dressant sur ses pieds
et regardant son père avec l’horreur peinte sur le visage. Hier! après
avoir lu ma lettre?... Oh! mon Dieu!... Pourquoi ne suis-je pas entrée
dans un couvent, au lieu de me marier! Ma vie n’est plus à moi, j’ai un
enfant! ajouta-t-elle en sanglotant.
Ces larmes atteignirent madame Hulot au cœur, elle sortit de sa
chambre, elle courut à sa fille, la prit dans ses bras, et lui fit de
ces questions stupides de douleur, les premières qui viennent sur les
lèvres.
--Voilà les larmes!... se disait le baron, tout allait si bien!
Maintenant que faire avec des femmes qui pleurent?...
--Mon enfant, dit la baronne à Hortense, écoute ton père! il nous aime,
va...
--Voyons, Hortense, ma chère petite fille, ne pleure pas, tu deviens
trop laide, dit le baron. Voyons! un peu de raison. Reviens sagement
dans ton ménage, et je te promets que Wenceslas ne mettra jamais les
pieds dans cette maison. Je te demande ce sacrifice, si c’est un
sacrifice que de pardonner la plus légère des fautes à un mari qu’on
aime! je te le demande par mes cheveux blancs, par l’amour que tu
portes à ta mère... Tu ne veux pas remplir mes vieux jours d’amertume
et de chagrin?...
Hortense se jeta, comme une folle, aux pieds de son père par un
mouvement si désespéré, que ses cheveux mal attachés se dénouèrent, et
elle lui tendit les mains avec un geste où se peignait son désespoir.
--Mon père, vous me demandez ma vie! dit-elle, prenez-la si vous
voulez; mais au moins prenez-la pure et sans tache, je vous
l’abandonnerai certes avec plaisir. Ne me demandez pas de mourir
déshonorée, criminelle! Je ne ressemble pas à ma mère! je ne dévorerai
pas d’outrages! Si je rentre sous le toit conjugal, je puis étouffer
Wenceslas dans un accès de jalousie, ou faire pis encore. N’exigez pas
de moi des choses au-dessus de mes forces. Ne me pleurez pas vivante!
car, le moins pour moi, c’est de devenir folle... Je sens la folie à
deux pas de moi! Hier! hier! il dînait chez cette femme après avoir lu
ma lettre!... Les autres hommes sont-ils ainsi faits?... Je vous donne
ma vie, mais que la mort ne soit pas ignominieuse!... Sa faute?...
légère!... Avoir un enfant de cette femme!
--Un enfant? dit Hulot en faisant deux pas en arrière. Allons! c’est
bien certainement une plaisanterie.
En ce moment, Victorin et la cousine Bette entrèrent, et restèrent
hébétés de ce spectacle. La fille était prosternée aux pieds de son
père. La baronne, muette et prise entre le sentiment maternel et le
sentiment conjugal, offrait un visage bouleversé, couvert de larmes.
--Lisbeth, dit le baron en saisissant la vieille fille par la main et
lui montrant Hortense, tu peux me venir en aide. Ma pauvre Hortense a
la tête tournée, elle croit son Wenceslas aimé de madame Marneffe,
tandis qu’elle a voulu tout bonnement avoir un groupe de lui.
--Dalila! cria la jeune femme, la seule chose qu’il ait faite en un
moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas travailler pour
moi, pour son fils, et il a travaillé pour cette vaurienne avec une
ardeur... Oh! achevez-moi, mon père, car chacune de vos paroles est un
coup de poignard.
En s’adressant à la baronne et à Victorin, Lisbeth haussa les épaules
par un geste de pitié en leur montrant le baron qui ne pouvait pas la
voir.
--Écoutez, mon cousin, dit Lisbeth, je ne savais pas ce qu’était
madame Marneffe quand vous m’avez priée d’aller me loger au-dessus
de chez elle et de tenir sa maison; mais, en trois ans, on apprend
bien des choses. Cette créature est une _fille_! et une fille d’une
dépravation qui ne peut se comparer qu’à celle de son infâme et hideux
mari. Vous êtes la dupe, le _Milord Pot-au-Feu_ de ces gens-là, vous
serez mené par eux plus loin que vous ne le pensez! Il faut vous parler
clairement, car vous êtes au fond d’un abîme.
En entendant parler ainsi Lisbeth, la baronne et sa fille lui jetèrent
des regards semblables à ceux des dévots remerciant une madone de leur
avoir sauvé la vie.
--Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de votre
gendre, dans quel intérêt? je n’en sais rien; car mon intelligence
est trop faible pour que je puisse voir clair dans ces ténébreuses
intrigues, si perverses, ignobles, infâmes. Votre madame Marneffe
n’aime pas votre gendre, mais elle le veut à ses genoux par vengeance.
Je viens de traiter cette misérable comme elle le méritait. C’est
une courtisane sans pudeur, je lui ai déclaré que je quittais sa
maison, que je voulais dégager mon honneur de ce bourbier... Je suis
de ma famille avant tout. J’ai su que ma petite cousine avait quitté
Wenceslas, et je viens! Votre Valérie que vous prenez pour une sainte
est la cause de cette cruelle séparation; puis-je rester chez une
pareille femme? Notre petite chère Hortense, dit-elle en touchant le
bras au baron d’une manière significative, est peut-être la dupe d’un
désir de ces sortes de femmes qui, pour avoir un bijou, sacrifieraient
toute une famille. Je ne crois pas Wenceslas coupable, mais je le crois
faible et je ne dis pas qu’il ne succomberait point à des coquetteries
si raffinées. Ma résolution est prise. Cette femme vous est funeste,
elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l’air de tremper
dans la ruine de ma famille; moi qui ne suis là depuis trois ans que
pour l’empêcher. Vous êtes trompé, mon cousin. Dites bien fermement
que vous ne vous mêlerez pas de la nomination de cet ignoble monsieur
Marneffe, et vous verrez ce qui arrivera! L’on vous taille de fameuses
étrivières pour ce cas-là.
Lisbeth releva sa petite cousine et l’embrassa passionnément.
--Ma chère Hortense, tiens bon, lui dit-elle à l’oreille.
La baronne embrassa sa cousine Bette avec l’enthousiasme d’une femme
qui se voit vengée. La famille tout entière gardait un silence profond
autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que dénotait ce
silence. Une formidable colère passa sur son front et sur son visage en
signes évidents; toutes les veines grossirent, les yeux s’injectèrent
de sang, le teint se marbra. Adeline se jeta vivement à genoux devant
lui, lui prit les mains:--Mon ami, mon ami, grâce!
--Je vous suis odieux! dit le baron en laissant échapper le cri de sa
conscience.
Nous sommes tous dans le secret de nos torts. Nous supposons presque
toujours à nos victimes les sentiments haineux que la vengeance doit
leur inspirer; et, malgré les efforts de l’hypocrisie, notre langage
ou notre figure avoue au milieu d’une torture imprévue, comme avouait
jadis le criminel entre les mains du bourreau.
--Nos enfants, dit-il pour revenir sur son aveu, finissent par devenir
nos ennemis.
--Mon père... dit Victorin.
--Vous interrompez votre père!... reprit d’une voix foudroyante le
baron en regardant son fils.
--Mon père, écoutez, dit Victorin d’une voix ferme et nette, la voix
d’un député puritain. Je connais trop le respect que je vous dois pour
en manquer jamais, et vous aurez certainement toujours en moi le fils
le plus soumis et le plus obéissant.
Tous ceux qui assistent aux séances des Chambres reconnaîtront les
habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses avec
lesquelles on calme les irritations en gagnant du temps.
--Nous sommes loin d’être vos ennemis, dit Victorin; je me suis
brouillé avec mon beau-père, monsieur Crevel, pour avoir retiré les
soixante mille francs de lettres de change de Vauvinet, et certes,
cet argent est dans les mains de madame Marneffe. Oh! je ne vous
blâme point, mon père, ajouta-t-il à un geste du baron; mais je veux
seulement joindre ma voix à celle de la cousine Lisbeth, et vous faire
observer que si mon dévouement pour vous est aveugle, mon père, et sans
bornes, mon bon père, malheureusement nos ressources pécuniaires sont
bornées.
--De l’argent! dit en tombant sur une chaise le passionné vieillard
écrasé par ce raisonnement. Et c’est mon fils! On vous le rendra,
monsieur, votre argent, dit-il en se levant.
Il marcha vers la porte.
--Hector!
Ce cri fit retourner le baron, et il montra soudain un visage inondé de
larmes à sa femme, qui l’entoura de ses bras avec la force du désespoir.
--Ne t’en va pas ainsi... ne nous quitte pas en colère. Je ne t’ai rien
dit, moi!...
A ce cri sublime les enfants se jetèrent aux genoux de leur père.
--Nous vous aimons tous, dit Hortense.
Lisbeth, immobile comme une statue, observait ce groupe avec un
sourire superbe sur les lèvres. En ce moment, le maréchal Hulot entra
dans l’antichambre et sa voix se fit entendre. La famille comprit
l’importance du secret, et la scène changea subitement d’aspect. Les
deux enfants se relevèrent, et chacun essaya de cacher son émotion.
Une querelle s’élevait à la porte entre Mariette et un soldat qui
devint si pressant, que la cuisinière entra au salon.
--Monsieur, un fourrier de régiment qui revient de _l’Algère_ veut
absolument vous parler.
--Qu’il attende.
--Monsieur, dit Mariette à l’oreille de son maître, il m’a dit de vous
dire tout bas qu’il s’agissait de monsieur votre oncle.
Le baron tressaillit, il crut à l’envoi des fonds qu’il avait
secrètement demandés depuis deux mois pour payer ses lettres de change,
il laissa sa famille, et courut dans l’antichambre. Il aperçut une
figure alsacienne.
--Est-ce à monsieur _la paron Hilotte_?
--Oui...
--Lui-même?
--Lui-même.
Le fourrier, qui fouillait dans la doublure de son képi pendant ce
colloque, en tira une lettre que le baron décacheta vivement et il lut
ce qui suit:
«Mon neveu, loin de pouvoir vous envoyer les cent mille francs que
vous me demandez, ma position n’est pas tenable, si vous ne prenez
pas des mesures énergiques pour me sauver. Nous avons sur le dos
un procureur du roi, qui parle morale et baragouine des bêtises
sur l’administration. Impossible de faire taire ce pékin-là. Si le
ministère de la guerre se laisse manger dans la main par les habits
noirs, je suis mort. Je suis sûr du porteur, tâchez de l’avancer, car
il nous a rendu service. Ne me laissez pas aux corbeaux!»
Cette lettre fut un coup de foudre, le baron y voyait éclore
les déchirements intestins qui tiraillent encore aujourd’hui le
gouvernement de l’Algérie entre le civil et le militaire, et il devait
inventer sur-le-champ des palliatifs à la plaie qui se déclarait. Il
dit au soldat de revenir le lendemain; et après l’avoir congédié non
sans de belles promesses d’avancement, il rentra dans le salon.
--Bonjour, et adieu, mon frère! dit-il au maréchal. Adieu, mes enfants,
adieu, ma bonne Adeline. Et que vas-tu devenir, Lisbeth? dit-il.
--Moi, je vais tenir le ménage du maréchal, car il faut que j’achève ma
carrière en vous rendant toujours service aux uns ou aux autres.
--Ne quitte pas Valérie sans que je t’aie vue, dit Hulot à l’oreille
de sa cousine. Adieu, Hortense, ma petite insubordonnée, tâche d’être
bien raisonnable, il me survient des affaires graves, nous reprendrons
la question de ton raccommodement. Penses-y, ma bonne petite chatte,
dit-il en l’embrassant.
Il quitta sa femme et ses enfants, si manifestement troublé, qu’ils
demeurèrent en proie aux plus vives appréhensions.
--Lisbeth, dit la baronne, il faut savoir ce que peut avoir Hector,
jamais je ne l’ai vu dans un pareil état; reste encore deux ou trois
jours chez cette femme; il lui dit tout, à elle, et nous apprendrons
ainsi ce qui l’a si subitement changé. Sois tranquille, nous allons
arranger ton mariage avec le maréchal, car ce mariage est bien
nécessaire.
--Je n’oublierai jamais le courage que tu as eu dans cette matinée, dit
Hortense en embrassant Lisbeth.
--Tu as vengé notre pauvre mère, dit Victorin.
Le maréchal observait d’un air curieux les témoignages d’affection
prodigués à Lisbeth, qui revint raconter cette scène à Valérie.