voir cette crise heureusement terminée. Dans deux mois, j’aurai rendu
l’argent à cette horrible femme. Que voulez-vous? reprit-il en répétant
ce mot essentiellement polonais avec la grâce polonaise, il y a des
moments où l’on emprunterait au diable. C’est, après tout, l’argent de
la famille. Et une fois invité, l’aurais-je eu, cet argent qui nous
coûte si cher, si j’avais répondu par des grossièretés à une politesse?
--Oh! maman, quel mal nous fait papa! s’écria Hortense.
La baronne mit un doigt sur ses lèvres, et Hortense regretta cette
plainte, le premier blâme qu’elle laissait échapper sur un père si
héroïquement protégé par un sublime silence.
--Adieu, mes enfants, dit madame Hulot, voilà le beau temps revenu.
Mais ne vous fâchez plus.
Quand, après avoir reconduit la baronne, Wenceslas et sa femme furent
revenus dans leur chambre, Hortense dit à son mari:--Raconte-moi
ta soirée? Et elle épia le visage de Wenceslas pendant ce récit,
entrecoupé de ces questions qui se pressent sur les lèvres d’une femme
en pareil cas. Ce récit rendit Hortense songeuse, elle entrevoyait les
diaboliques amusements que des artistes devaient trouver dans cette
vicieuse société.
--Sois franc! mon Wenceslas?... il y avait là Stidmann, Claude Vignon,
Vernisset, qui encore?... Enfin tu t’es amusé!...
--Moi?... je ne pensais qu’à nos dix mille francs, et je me disais:
«mon Hortense sera sans inquiétudes!»
Cet interrogatoire fatiguait énormément le Livonien, et il saisit un
moment de gaieté pour dire à Hortense:--Et toi, mon ange, qu’aurais-tu
fait, si ton artiste s’était trouvé coupable?...
--Moi, dit-elle d’un petit air décidé, j’aurais pris Stidmann, mais
sans l’aimer, bien entendu!
--Hortense! s’écria Steinbock en se levant avec brusquerie et par un
mouvement théâtral, tu n’en aurais pas eu le temps, je t’aurais tuée.
Hortense se jeta sur son mari, l’embrassa à l’étouffer, le couvrit
de caresses, et lui dit:--Ah! tu m’aimes! Wenceslas! va, je ne
crains rien! Mais plus de Marneffe. Ne te plonge plus jamais dans de
semblables bourbiers...
--Je te jure, ma chère Hortense, que je n’y retournerai que pour
retirer mon billet...
Elle bouda, mais comme boudent les femmes aimantes qui veulent les
bénéfices d’une bouderie. Wenceslas, fatigué d’une pareille matinée,
laissa bouder sa femme et partit pour son atelier y faire la maquette
du groupe de Samson et Dalila, dont le dessin était dans sa poche.
Hortense, inquiète de sa bouderie et croyant Wenceslas fâché, vint
à l’atelier au moment où son mari finissait de fouiller sa glaise
avec cette rage qui pousse les artistes en puissance de fantaisie. A
l’aspect de sa femme, il jeta vivement un linge mouillé sur le groupe
ébauché, et prit Hortense dans ses bras en lui disant:--Ah! nous ne
sommes pas fâchés, n’est-ce pas, ma ninette?
Hortense avait vu le groupe, le linge jeté dessus, elle ne dit rien;
mais avant de quitter l’atelier, elle se retourna, saisit le chiffon,
regarda l’esquisse et demanda:--Qu’est-ce que cela?
--Un groupe dont l’idée m’est venue.
--Et pourquoi me l’as-tu caché?
--Je voulais ne te le montrer que fini.
--La femme est bien jolie! dit Hortense.
Et mille soupçons poussèrent dans son âme comme poussent, dans les
Indes, ces végétations, grandes et touffues, du jour au lendemain.
Au bout de trois semaines environ, madame Marneffe fut profondément
irritée contre Hortense. Les femmes de cette espèce ont leur
amour-propre, elles veulent qu’on baise l’ergot du diable, elles ne
pardonnent jamais à la Vertu qui ne redoute pas leur puissance ou qui
lutte avec elles. Or, Wenceslas n’avait pas fait une seule visite
rue Vanneau, pas même celle qu’exigeait la politesse après la pose
d’une femme en Dalila. Chaque fois que Lisbeth était allée chez les
Steinbock, elle n’avait trouvé personne au logis. Monsieur et madame
vivaient à l’atelier. Lisbeth, qui relança les deux tourtereaux jusque
dans leur nid du Gros-Caillou, vit Wenceslas travaillant avec ardeur,
et apprit par la cuisinière que madame ne quittait jamais monsieur.
Wenceslas subissait le despotisme de l’amour. Valérie épousa donc pour
son compte la haine de Lisbeth envers Hortense. Les femmes tiennent
autant aux amants qu’on leur dispute, que les hommes tiennent aux
femmes qui sont désirées par plusieurs fats. Aussi, les réflexions
faites à propos de madame Marneffe s’appliquent-elles parfaitement aux
hommes à bonnes fortunes qui sont des espèces de courtisanes-hommes. Le
caprice de Valérie fut une rage, elle voulait avoir surtout son groupe,
et elle se proposait, un matin, d’aller à l’atelier voir Wenceslas,
quand survint un de ces événements graves qui peuvent s’appeler pour
ces sortes de femmes _fructus belli_. Voici comment Valérie donna la
nouvelle de ce fait, entièrement personnel. Elle déjeunait avec Lisbeth
et monsieur Marneffe.
--Dis donc, Marneffe? te doutes-tu d’être père pour la seconde fois?
--Vraiment, tu serais grosse?... Oh! laisse-moi t’embrasser...
Il se leva, fit le tour de la table, et sa femme lui tendit le front de
manière que le baiser glissât sur les cheveux.
--De ce coup-là, reprit-il, je suis chef de bureau et officier de la
Légion-d’Honneur! Ah çà! ma petite, je ne veux pas que Stanislas soit
ruiné! Pauvre petit!...
--Pauvre petit?... s’écria Lisbeth. Il y a sept mois que vous ne l’avez
vu; je passe à la pension pour être sa mère, car je suis la seule de la
maison qui s’occupe de lui!...
--Un enfant qui nous coûte cent écus tous les trois mois!... dit
Valérie. D’ailleurs, c’est ton enfant, celui-là, Marneffe! tu devrais
bien payer sa pension sur tes appointements... Le nouveau, loin de
produire des mémoires de marchands de soupe, nous sauvera de la
misère...
--Valérie, répondit Marneffe en imitant Crevel en position, j’espère
que monsieur le baron Hulot aura soin de son fils, et qu’il n’en
chargera pas un pauvre employé; je compte me montrer très-exigeant
avec lui. Aussi, prenez vos sûretés, madame! tâchez d’avoir de lui des
lettres où il vous parle de son bonheur, car il se fait un peu trop
tirer l’oreille pour ma nomination...
Et Marneffe partit pour le ministère, où la précieuse amitié de son
directeur lui permettait d’aller à son bureau vers onze heures; il y
faisait d’ailleurs peu de besogne, vu son incapacité notoire et son
aversion pour le travail.
Une fois seules, Lisbeth et Valérie se regardèrent pendant un moment
comme des augures, et partirent ensemble d’un immense éclat de rire.
--Voyons, Valérie, est-ce vrai? dit Lisbeth, ou n’est-ce qu’une comédie?
--C’est une vérité physique! répondit Valérie. Hortense _m’embête_!
Et, cette nuit, je pensais à lancer cet enfant comme une bombe dans le
ménage de Wenceslas.
Valérie rentra dans sa chambre, suivie de Lisbeth, et lui montra tout
écrite la lettre suivante:
«Wenceslas, mon ami, je crois encore à ton amour, quoique je ne t’aie
pas vu depuis bientôt vingt jours. Est-ce du dédain? Dalila ne le
saurait penser. N’est-ce pas plutôt un effet de la tyrannie d’une
femme que tu m’as dit ne pouvoir plus aimer? Wenceslas, tu es un
trop grand artiste pour te laisser ainsi dominer. Le ménage est le
tombeau de la gloire... Vois si tu ressembles au Wenceslas de la rue
du Doyenné? Tu as raté le monument de mon père; mais chez toi l’amant
est bien supérieur à l’artiste, tu es plus heureux avec la fille: tu
es père, mon adoré Wenceslas. Si tu ne venais pas me voir dans l’état
où je suis, tu passerais pour bien mauvais homme aux yeux de tes
amis; mais, je le sens, je t’aime si follement, que je n’aurai jamais
la force de te maudire. Puis-je me dire toujours
»Ta VALÉRIE.»
--Que dis-tu de mon projet d’envoyer cette lettre à l’atelier au moment
où notre chère Hortense y sera seule? demanda Valérie à Lisbeth. Hier
au soir, j’ai su par Stidmann que Wenceslas doit l’aller prendre à onze
heures pour une affaire chez Chanor; ainsi cette gaupe d’Hortense sera
seule.
--Après un tour semblable, répondit Lisbeth, je ne pourrai plus rester
ostensiblement ton amie, et il faudra que je te donne congé, que je
sois censée ne plus te voir, ni même te parler.
--Évidemment, dit Valérie; mais...
--Oh! sois tranquille, répondit Lisbeth. Nous nous reverrons quand je
serai madame la maréchale; _ils_ le veulent maintenant tous, le baron
seul ignore ce projet; mais tu le décideras.
--Mais, répondit Valérie, il est possible que je sois bientôt en
délicatesse avec le baron.
--Madame Olivier est la seule qui puisse se faire bien surprendre
la lettre par Hortense, dit Lisbeth, il faut l’envoyer d’abord rue
Saint-Dominique avant d’aller à l’atelier.
--Oh! notre petite bellote sera chez elle, répondit madame Marneffe en
sonnant Reine pour faire demander madame Olivier.
Dix minutes après l’envoi de cette fatale lettre, le baron Hulot
vint. Madame Marneffe s’élança, par un mouvement de chatte, au cou du
vieillard.
--Hector, tu es père! lui dit-elle à l’oreille. Voilà ce que c’est que
de se brouiller et de se raccommoder...
En voyant un certain étonnement que le baron ne dissimula pas
assez promptement, Valérie prit un air froid qui désespéra le
Conseiller-d’État. Elle se fit arracher les preuves les plus décisives,
une à une. Lorsque la Conviction, que la Vanité prit doucement par
la main, fut entrée dans l’esprit du vieillard, elle lui parla de la
fureur de monsieur Marneffe.
--Mon vieux grognard, lui dit-elle, il t’est bien difficile de ne pas
faire nommer ton éditeur responsable, notre gérant, si tu veux, chef
de bureau et officier de la Légion-d’Honneur, car tu l’as ruiné, cet
homme; il adore son Stanislas, ce petit _monstrico_ qui tient de lui,
et que je ne puis souffrir. A moins que tu ne préfères donner une rente
de douze cents francs à Stanislas, en nue propriété bien entendu,
l’usufruit en mon nom.
--Mais si je fais des rentes, je préfère que ce soit au nom de mon
fils, et non au _monstrico_! dit le baron.
Cette phrase imprudente, où le mot _mon fils_ passa gros comme un
fleuve débordant, fut transformée, au bout d’une heure de conversation,
en une promesse formelle de faire douze cents francs de rente à
l’enfant à venir. Puis cette promesse fut, sur la langue et la
physionomie de Valérie, ce qu’est un tambour entre les mains d’un
marmot, elle devait en jouer pendant vingt jours.
Au moment où le baron Hulot, heureux comme le marié d’un an qui désire
un héritier, sortait de la rue Vanneau, madame Olivier s’était fait
arracher, par Hortense, la lettre qu’elle devait remettre à monsieur
le comte, en mains propres. La jeune femme paya cette lettre d’une
pièce de vingt francs. Le suicide paye son opium, son pistolet, son
charbon. Hortense lut la lettre, elle la relut; elle ne voyait que ce
papier blanc bariolé de lignes noires, il n’y avait que ce papier dans
la nature, tout était noir autour d’elle. La lueur de l’incendie qui
dévorait l’édifice de son bonheur éclairait le papier, car la nuit la
plus profonde régnait autour d’elle. Les cris de son petit Wenceslas,
qui jouait, parvenaient à son oreille comme s’il eût été dans le fond
d’un vallon, et qu’elle eût été sur un sommet. Outragée à vingt-quatre
ans, dans tout l’éclat de la beauté, parée d’un amour pur et dévoué,
c’était non pas un coup de poignard, mais la mort. La première attaque
avait été purement nerveuse, le corps s’était tordu sous l’étreinte de
la jalousie; mais la certitude attaqua l’âme, le corps fut anéanti.
Hortense demeura pendant dix minutes environ sous cette oppression. Le
fantôme de sa mère lui apparut et lui fit une révolution; elle devint
calme et froide, elle recouvra sa raison. Elle sonna.
--Que Louise, ma chère, dit-elle à la cuisinière, vous aide. Vous allez
faire, le plus tôt possible, des paquets de tout ce qui est à moi ici,
et de tout ce qui regarde mon fils. Je vous donne une heure. Quand tout
sera prêt, allez chercher sur la place une voiture, et prévenez-moi.
Pas d’observations! Je quitte la maison et j’emmène Louise. Vous
resterez, vous, avec monsieur; ayez bien soin de lui...
Elle passa dans sa chambre, se mit à sa table, et écrivit la lettre
suivante:
«Monsieur le comte,
»La lettre jointe à la mienne vous expliquera la cause de la
résolution que j’ai prise.
»Quand vous lirez ces lignes, j’aurai quitté votre maison, et je me
serai retirée auprès de ma mère, avec notre enfant.
»Ne comptez pas que je revienne jamais sur ce parti. Ne croyez pas
à l’emportement de la jeunesse, à son irréflexion, à la vivacité de
l’amour jeune offensé, vous vous tromperiez étrangement.
»J’ai prodigieusement pensé, depuis quinze jours, à la vie, à
l’amour, à notre union, à nos devoirs mutuels. J’ai connu dans son
entier le dévouement de ma mère, elle m’a dit ses douleurs! Elle est
héroïque tous les jours, depuis vingt-trois ans; mais je ne me sens
pas la force de l’imiter, non que je vous aie aimé moins qu’elle
aime mon père, mais par des raisons tirées de mon caractère. Notre
intérieur deviendrait un enfer, et je pourrais perdre la tête au
point de vous déshonorer, de me déshonorer, de déshonorer notre
enfant. Je ne veux pas être une madame Marneffe; et dans cette
carrière, une femme de ma trempe ne s’arrêterait peut-être pas. Je
suis, malheureusement pour moi, une Hulot et non pas une Fischer.
»Seule et loin du spectacle de vos désordres, je réponds de moi,
surtout occupée de notre enfant, près de ma forte et sublime mère,
dont la vie agira sur les mouvements tumultueux de mon cœur. Là, je
puis être une bonne mère, bien élever notre fils et vivre. Chez vous,
la Femme tuerait la Mère, et des querelles incessantes aigriraient
mon caractère.
»J’accepterais la mort d’un coup; mais je ne veux pas être malade
pendant vingt-cinq ans comme ma mère. Si vous m’avez trahie après
trois ans d’un amour absolu, continu, pour la maîtresse de votre
beau-père, quelles rivales ne me donneriez-vous pas plus tard? Ah!
monsieur, vous commencez, bien plus tôt que mon père, cette carrière
de libertinage, de prodigalité qui déshonore un père de famille, qui
diminue le respect des enfants, et au bout de laquelle se trouvent la
honte et le désespoir.
»Je ne suis point implacable. Des sentiments inflexibles ne
conviennent point à des êtres faibles qui vivent sous l’œil de Dieu.
Si vous conquérez gloire et fortune par des travaux soutenus, si vous
renoncez aux courtisanes, aux sentiers ignobles et bourbeux, vous
retrouverez une femme digne de vous.
»Je vous crois trop gentilhomme pour recourir à la loi. Vous
respecterez ma volonté, monsieur le comte, en me laissant chez ma
mère; et, surtout, ne vous y présentez jamais. Je vous ai laissé tout
l’argent que vous a prêté cette odieuse femme. Adieu!
»HORTENSE HULOT.»
Cette lettre fut péniblement écrite, Hortense s’abandonnait aux pleurs,
aux cris de la passion égorgée. Elle quittait et reprenait la plume
pour exprimer simplement ce que l’amour déclame ordinairement dans
ces lettres testamentaires. Le cœur s’exhalait en interjections, en
plaintes, en pleurs; mais la raison dictait.
La jeune femme, avertie par Louise que tout était prêt, parcourut
lentement le jardinet, la chambre, le salon, y regarda tout pour la
dernière fois. Puis elle fit à la cuisinière les recommandations les
plus vives pour qu’elle veillât au bien-être de Monsieur, en lui
promettant de la récompenser si elle voulait être honnête. Enfin, elle
monta dans la voiture pour se rendre chez sa mère, le cœur brisé,
pleurant à faire peine à sa femme de chambre, et couvrant le petit
Wenceslas de baisers avec une joie délirante qui trahissait encore bien
de l’amour pour le père.
La baronne savait déjà par Lisbeth que le beau-père était pour beaucoup
dans la faute de son gendre, elle ne fut pas surprise de voir arriver
sa fille, elle l’approuva et consentit à la garder près d’elle.
Adeline, en voyant que la douceur et le dévouement n’avaient jamais
arrêté son Hector, pour qui son estime commençait à diminuer, trouva
que sa fille avait raison de prendre une autre voie. En vingt jours,
la pauvre mère venait de recevoir deux blessures dont les souffrances
surpassaient toutes ses tortures passées. Le baron avait mis Victorin
et sa femme dans la gêne; puis il était la cause, suivant Lisbeth, du
dérangement de Wenceslas, il avait dépravé son gendre. La majesté de
ce père de famille, maintenue pendant si long-temps par des sacrifices
insensés, était dégradée. Sans regretter leur argent, les Hulot jeunes
concevaient à la fois de la défiance et des inquiétudes à l’égard du
baron. Ce sentiment assez visible affligeait profondément Adeline, elle
pressentait la dissolution de la famille. La baronne logea sa fille
dans la salle à manger, qui fut promptement transformée en chambre à
coucher, grâce à l’argent du maréchal; et l’antichambre devint, comme
dans beaucoup de ménages, la salle à manger.
Quand Wenceslas revint chez lui, quand il eut achevé de lire les deux
lettres, il éprouva comme un sentiment de joie mêlé de tristesse.
Gardé pour ainsi dire à vue par sa femme, il s’était intérieurement
rebellé contre ce nouvel emprisonnement à la Lisbeth. Gorgé d’amour
depuis trois ans, il avait, lui aussi, réfléchi pendant ces derniers
quinze jours; et il trouvait la famille lourde à porter. Il venait
de s’entendre féliciter par Stidmann sur la passion qu’il inspirait
à Valérie; car Stidmann, dans une arrière-pensée assez concevable,
jugeait à propos de flatter la vanité du mari d’Hortense en espérant
consoler la victime. Wenceslas fut donc heureux de pouvoir retourner
chez madame Marneffe. Mais il se rappela le bonheur entier et pur dont
il avait joui, les perfections d’Hortense, sa sagesse, son innocent
et naïf amour, et il la regretta vivement. Il voulut courir chez sa
belle-mère y obtenir son pardon, mais il fit comme Hulot et Crevel, il
alla voir madame Marneffe à laquelle il apporta la lettre de sa femme
pour lui montrer le désastre dont elle était la cause, et, pour ainsi
dire, escompter ce malheur, en demandant en retour des plaisirs à sa
maîtresse. Il trouva Crevel chez Valérie. Le maire, bouffi d’orgueil,
allait et venait dans le salon, comme un homme agité par des sentiments
tumultueux. Il se mettait en position comme s’il voulait parler et il
n’osait. Sa physionomie resplendissait, et il courait à la croisée
tambouriner de ses doigts sur les vitres. Il regardait Valérie d’un air
touché, attendri. Heureusement pour Crevel, Lisbeth entra.
--Cousine, lui dit-il à l’oreille, vous savez la nouvelle? je suis
père! Il me semble que j’aime moins ma pauvre Célestine. Oh! ce que
c’est que d’avoir un enfant d’une femme qu’on idolâtre! Joindre la
paternité du cœur à la paternité du sang! Oh! voyez-vous, dites-le à
Valérie! je vais travailler pour cet enfant, je le veux riche! Elle
m’a dit qu’elle croyait, à certains indices, que ce serait un garçon!
Si c’est un garçon, je veux qu’il se nomme Crevel: je consulterai mon
notaire.
--Je sais combien elle vous aime, dit Lisbeth; mais, au nom de votre
avenir et du sien, contenez-vous, ne vous frottez pas les mains à tout
moment.
Pendant que Lisbeth faisait cet _à parte_ avec Crevel, Valérie avait
redemandé sa lettre à Wenceslas, et elle lui tenait à l’oreille des
propos qui dissipaient sa tristesse.
--Te voilà libre, mon ami, dit-elle. Est-ce que les grands artistes
devraient se marier? Vous n’existez que par la fantaisie et par la
liberté! Va, je t’aimerai tant, mon cher poëte, que tu ne regretteras
jamais ta femme. Mais cependant, si comme beaucoup de gens, tu veux
garder le décorum, je me charge de faire revenir Hortense chez toi,
dans peu de temps...
--Oh! si c’était possible?
--J’en suis sûre, dit Valérie piquée. Ton pauvre beau-père est un
homme fini sous tous les rapports, qui par amour-propre veut avoir
l’air d’être aimé, veut faire croire qu’il a une maîtresse, et il a
tant de vanité sur cet article que je le gouverne entièrement. La
baronne aime encore tant son vieil Hector (il me semble toujours
parler de l’Iliade), que les deux vieux obtiendront d’Hortense ton
raccommodement. Seulement, si tu ne veux pas avoir des orages chez toi,
ne reste pas vingt jours sans venir voir ta maîtresse... Je me mourais.
Mon petit, on doit des égards, quand on est gentilhomme, à une femme
qu’on a compromise au point où je le suis, surtout quand cette femme a
bien des ménagements à prendre pour sa réputation... Reste à dîner, mon
ange... Et songe que je dois être d’autant plus froide avec toi, que tu
es l’auteur de cette trop visible faute.
On annonça le baron Montès, Valérie se leva, courut à sa rencontre, lui
parla pendant quelques instants à l’oreille, et fit avec lui les mêmes
réserves pour son maintien qu’elle venait de faire avec Wenceslas; car
le Brésilien eut une contenance diplomatique appropriée à la grande
nouvelle qui le comblait de joie, il était certain de sa paternité,
lui!...
Grâce à cette stratégie basée sur l’amour-propre de l’homme à l’état
d’amant, Valérie eut à sa table, tous joyeux, animés, charmés, quatre
hommes se croyant adorés, et que Marneffe nomma plaisamment à Lisbeth,
en s’y comprenant, les cinq pères de l’Église.
Le baron Hulot seul montra d’abord une figure soucieuse. Voici
pourquoi: au moment de quitter son cabinet, il était venu voir le
Directeur du Personnel, un général, son camarade depuis trente ans,
et il lui avait parlé de nommer Marneffe à la place de Coquet, qui
consentait à donner sa démission.
--Mon cher ami, lui dit-il, je ne voudrais pas demander cette faveur au
maréchal sans que nous soyons d’accord et que j’aie eu votre agrément.
--Mon cher ami, répondit le Directeur du Personnel, permettez-moi de
vous faire observer que, pour vous-même, vous ne devriez pas insister
sur cette nomination. Je vous ai déjà dit mon opinion. Ce serait un
scandale dans les bureaux, où l’on s’occupe déjà beaucoup trop de vous
et de madame Marneffe. Ceci, bien entre nous. Je ne veux pas attaquer
votre endroit sensible, ni vous désobliger en quoi que ce soit, je vais
vous en donner la preuve. Si vous y tenez absolument, si vous voulez
demander la place de monsieur Coquet, qui sera vraiment une perte pour
les bureaux de la guerre (il y est depuis 1809), je partirai pour
quinze jours à la campagne, afin de vous laisser le champ libre auprès
du maréchal qui vous aime comme son fils. Je ne serai donc ni pour, ni
contre, et je n’aurai rien fait contre ma conscience d’administrateur.
--Je vous remercie, répondit le baron, je réfléchirai à ce que vous
venez de me dire.
--Si je me permets cette observation, mon cher ami, c’est qu’il y
va beaucoup plus de votre intérêt personnel que de mon affaire ou
de mon amour-propre. Le maréchal est le maître, d’abord. Puis, mon
cher, on nous reproche tant de choses, qu’une de plus ou de moins!
nous n’en sommes pas à notre virginité en fait de critiques. Sous la
Restauration, on a nommé des gens pour leur donner des appointements et
sans s’embarrasser du service... Nous sommes de vieux camarades...
--Oui, répondit le baron, et c’est bien pour ne pas altérer notre
vieille et précieuse amitié que je...
--Allons, reprit le Directeur du Personnel, en voyant l’embarras peint
sur la figure de Hulot, je voyagerai, mon vieux... Mais prenez garde!
vous avez des ennemis, c’est-à-dire des gens qui convoitent votre
magnifique traitement, et vous n’êtes amarré que sur une ancre. Ah! si
vous étiez député comme moi, vous ne craindriez rien; aussi tenez-vous
bien...
Ce discours, plein d’amitié, fit une vive impression sur le
Conseiller-d’État.
--Mais enfin, Roger, qu’y a-t-il? Ne faites pas le mystérieux avec moi!
Le personnage que Hulot nommait Roger, regarda Hulot, lui prit la main,
la lui serra.
--Nous sommes de trop vieux amis pour que je ne vous donne pas un
avis. Si vous voulez rester, il faudrait vous faire votre lit de
repos vous-même. Ainsi, dans votre position, au lieu de demander au
maréchal la place de monsieur Coquet pour monsieur Marneffe, je le
prierais d’user de son influence pour me réserver le Conseil-d’État
en service ordinaire, où je mourrais tranquille; et, comme le castor,
j’abandonnerais ma Direction générale aux chasseurs.
--Comment, le maréchal oublierait...