Et elle laissa les deux artistes confondus, qui firent, avec la

critique, un concert de louanges en son honneur.

--On n’est pas plus délicieuse! s’écria Stidmann.

--Oh! c’est, dit Claude Vignon, la femme la plus intelligente et la

plus désirable que j’aie vue. Réunir l’esprit et la beauté, c’est si

rare!

--Si vous, qui avez eu l’honneur de connaître intimement Camille

Maupin, vous lancez de pareils arrêts, répondit Stidmann, que

devons-nous penser?

--Si vous voulez faire de Dalila, mon cher comte, un portrait de

Valérie, dit Crevel qui venait de quitter le jeu pour un moment et qui

avait tout entendu, je vous paye un exemplaire de ce groupe mille écus.

Oh! oui, sapristi! mille écus, _je me fends!_

--_Je me fends!_ qu’est-ce que cela veut dire? demanda Beauvisage à

Claude Vignon.

--Il faudrait que madame daignât poser... dit Steinbock en montrant

Valérie à Crevel. Demandez-lui.

En ce moment, Valérie apportait elle-même à Steinbock une tasse de

thé. C’était plus qu’une distinction, c’était une faveur. Il y a,

dans la manière dont une femme s’acquitte de cette fonction, tout

un langage; mais les femmes le savent bien; aussi est-ce une étude

curieuse à faire que celle de leurs mouvements, de leurs gestes, de

leurs regards, de leur ton, de leur accent, quand elles accomplissent

cet acte de politesse en apparence si simple. Depuis la demande:

Prenez-vous du thé?--Voulez-vous du thé?--Une tasse de thé?--froidement

formulée, et l’ordre d’en apporter donné à la nymphe qui tient l’urne,

jusqu’à l’énorme poëme de l’Odalisque venant de la table à thé, la

tasse à la main, jusqu’au pacha du cœur et la lui présentant d’un

air soumis, l’offrant d’une voix caressante, avec un regard plein

de promesses voluptueuses, un physiologiste peut observer tous les

sentiments féminins, depuis l’aversion, depuis l’indifférence, jusqu’à

la déclaration de Phèdre à Hippolyte. Les femmes peuvent là se faire,

à volonté, méprisantes jusqu’à l’insulte, humbles jusqu’à l’esclavage

de l’Orient. Valérie fut plus qu’une femme, elle fut le serpent fait

femme, elle acheva son œuvre diabolique en marchant jusqu’à Steinbock,

une tasse de thé à la main.

--Je prendrai, dit l’artiste à l’oreille de Valérie en se levant et

effleurant de ses doigts les doigts de Valérie, autant de tasses de thé

que vous voudrez m’en offrir, pour me les voir présenter ainsi!...

--Que parlez-vous de poser? demanda-t-elle sans paraître avoir reçu en

plein cœur cette explosion si rageusement attendue.

--Le père Crevel m’achète un exemplaire de votre groupe mille écus.

--Mille écus, lui, un groupe?

--Oui, si vous voulez poser en Dalila, dit Steinbock.

--Il n’y sera pas, j’espère, reprit-elle, le groupe vaudrait alors plus

que sa fortune, car Dalila doit être un peu décolletée...

De même que Crevel se mettait en position, toutes les femmes ont

une attitude victorieuse, une pose étudiée, où elles se font

irrésistiblement admirer. On en voit qui, dans les salons, passent leur

vie à regarder la dentelle de leurs chemisettes et à remettre en place

les épaulettes de leurs robes, ou bien à faire jouer les brillants de

leur prunelle en contemplant les corniches. Madame Marneffe, elle,

ne triomphait pas en face comme toutes les autres. Elle se retourna

brusquement pour aller à la table à thé retrouver Lisbeth. Ce mouvement

de danseuse agitant sa robe, par lequel elle avait conquis Hulot,

fascina Steinbock.

--Ta vengeance est complète, dit Valérie à l’oreille de Lisbeth,

Hortense pleurera toutes ses larmes et maudira le jour où elle t’a pris

Wenceslas.

--Tant que je ne serai pas madame la maréchale, je n’aurai rien fait,

répondit la Lorraine; mais ils commencent à le vouloir tous... Ce

matin, je suis allée chez Victorin. J’ai oublié de te raconter cela.

Les Hulot jeune ont racheté les lettres de change du baron à Vauvinet,

ils souscrivent demain une obligation de soixante-douze mille francs à

cinq pour cent d’intérêt, remboursables en trois ans, avec hypothèque

sur leur maison. Voilà les Hulot jeune dans la gêne pour trois ans,

il leur serait impossible de trouver maintenant de l’argent sur cette

propriété. Victorin est d’une tristesse affreuse, il a compris son

père. Enfin Crevel est capable de ne plus voir ses enfants, tant il

sera courroucé de ce dévouement.

--Le baron doit maintenant être sans ressources? dit Valérie à

l’oreille de Lisbeth en souriant à Hulot.

--Je ne lui vois plus rien; mais il rentre dans son traitement au mois

de septembre.

--Et il a sa police d’assurance, il l’a renouvelée! Allons, il est

temps qu’il fasse Marneffe Chef de bureau, je vais l’assassiner ce soir.

--Mon petit cousin, alla dire Lisbeth à Wenceslas, retirez-vous, je

vous en prie. Vous êtes ridicule, vous regardez Valérie de façon à la

compromettre, et son mari est d’une jalousie effrénée. N’imitez pas

votre beau-père, et retournez chez vous, je suis sûre qu’Hortense vous

attend...

--Madame Marneffe m’a dit de rester le dernier, pour arranger notre

petite affaire entre nous trois, répondit Wenceslas.

--Non, dit Lisbeth, je vais vous remettre les dix mille francs, car

son mari a les yeux sur vous, il serait imprudent à vous de rester.

Demain, à neuf heures, apportez la lettre de change; à cette heure-là

ce Chinois de Marneffe est à son bureau, Valérie est tranquille... Vous

lui avez donc demandé de poser pour un groupe?... Entrez d’abord chez

moi. Ah! je savais bien, dit Lisbeth en surprenant le regard par lequel

Steinbock salua Valérie, que vous étiez un libertin en herbe. Valérie

est bien belle, mais tâchez de ne pas faire de chagrin à Hortense!

Rien n’irrite les gens mariés autant que de rencontrer, à tout propos,

leur femme entre eux et un désir, fût-il passager.

Wenceslas revint chez lui vers une heure du matin, Hortense l’attendait

depuis environ neuf heures et demie. De neuf heures et demie à dix

heures, elle écouta le bruit des voitures, en se disant que jamais

Wenceslas, quand il dînait sans elle chez Chanor et Florent, n’était

rentré si tard. Elle cousait auprès du berceau de son fils, car elle

commençait à épargner la journée d’une ouvrière en faisant elle-même

certains raccommodages. De dix heures à dix heures et demie, elle eut

une pensée de défiance, elle se demanda:

--Mais est-il allé dîner, comme il me l’a dit, chez Chanor et Florent?

Il a voulu, pour s’habiller, sa plus belle cravate, sa plus belle

épingle. Il a mis à sa toilette autant de temps qu’une femme qui veut

paraître encore mieux qu’elle n’est. Je suis folle! il m’aime. Le

voici d’ailleurs. Au lieu d’arrêter, la voiture, que la jeune femme

entendait, passa. De onze heures à minuit, Hortense fut livrée à des

terreurs inouïes, causées par la solitude de son quartier.--S’il est

revenu à pied, se dit-elle, il peut lui arriver quelque accident!...

On se tue en rencontrant un bout de trottoir ou en ne s’attendant

pas à des lacunes. Les artistes sont si distraits!... Si des voleurs

l’avaient arrêté!... Voici la première fois qu’il me laisse seule ici,

pendant six heures et demie. Pourquoi me tourmenter? il n’aime que moi.

Les hommes devraient être fidèles aux femmes qui les aiment, ne fût-ce

qu’à cause des miracles perpétuels produits par le véritable amour

dans le monde sublime appelé le _monde spirituel_. Une femme aimante

est, par rapport à l’homme aimé, dans la situation d’une somnambule

à qui le magnétiseur donnerait le triste pouvoir en cessant d’être

le miroir du monde, d’avoir conscience, comme femme, de ce qu’elle

aperçoit comme somnambule. La passion fait arriver les forces nerveuses

de la femme à cet état extatique où le pressentiment équivaut à la

vision des Voyants. Une femme se sait trahie, elle ne s’écoute pas,

elle doute, tant elle aime! et elle dément le cri de sa puissance de

pythonisse. Ce paroxysme de l’amour devrait obtenir un culte. Chez

les esprits nobles, l’admiration de ce divin phénomène sera toujours

une barrière qui les séparera de l’infidélité. Comment ne pas adorer

une belle, une spirituelle créature dont l’âme arrive à de pareilles

manifestations?... A une heure du matin, Hortense avait atteint

à un tel degré d’angoisse, qu’elle se précipita vers la porte en

reconnaissant Wenceslas à sa manière de sonner, elle le prit dans ses

bras, en l’y serrant maternellement.

--Enfin, te voilà!... dit-elle en recouvrant l’usage de la parole.

Mon ami, désormais j’irai partout où tu iras, car je ne veux pas

éprouver une seconde fois la torture d’une pareille attente... Je

t’ai vu heurtant contre un trottoir et la tête fracassée! tué par des

voleurs!... Non, une autre fois, je sens que je deviendrais folle... Tu

t’es donc bien amusé... sans moi? vilain?

--Que veux-tu, mon petit bon ange, il y avait là Bixiou qui nous a

fait de nouvelles charges, Léon de Lora dont l’esprit n’a pas tari,

Claude Vignon à qui je dois le seul article consolant qu’on ait écrit

sur le monument du maréchal Montcornet. Il y avait...

--Il n’y avait pas de femmes?... demanda vivement Hortense.

--La respectable madame Florent...

--Tu m’avais dit que c’était au Rocher de Cancale, c’était donc chez

eux?

--Oui, chez eux, je me suis trompé...

--Tu n’es pas venu en voiture?

--Non!

--Et tu arrives à pied de la rue des Tournelles?

--Stidmann et Bixiou m’ont reconduit par les boulevards jusqu’à la

Madeleine, tout en causant.

--Il fait donc bien sec sur les boulevards, sur la place de la Concorde

et la rue de Bourgogne, tu n’es pas crotté, dit Hortense en examinant

les bottes vernies de son mari.

Il avait plu; mais de la rue Vanneau à la rue Saint-Dominique,

Wenceslas n’avait pu souiller ses bottes.

--Tiens, voilà cinq mille francs que Chanor m’a généreusement prêtés,

dit Wenceslas pour couper court à ces interrogations quasi judiciaires.

Il avait fait deux paquets de ses dix billets de mille francs, un pour

Hortense et un pour lui-même, car il avait pour cinq mille francs de

dettes ignorées d’Hortense. Il devait à son praticien et à ses ouvriers.

--Te voilà sans inquiétudes, ma chère, dit-il en embrassant sa femme.

Je vais, dès demain, me mettre à l’ouvrage! Oh! demain, je décampe à

huit heures et demie, et je vais à l’atelier. Ainsi, je me couche tout

de suite pour être levé de bonne heure, tu me le permets, ma minette?

Le soupçon entré dans le cœur d’Hortense disparut; elle fut à mille

lieues de la vérité. Madame Marneffe! elle n’y pensait pas. Elle

craignait pour son Wenceslas la société des lorettes. Les noms de

Bixiou, de Léon de Lora, deux artistes connus pour leur vie effrénée,

l’avaient inquiétée.

Le lendemain, elle vit partir Wenceslas à neuf heures, entièrement

rassurée.--Le voilà maintenant à l’ouvrage, se disait-elle en procédant

à l’habillement de son enfant. Oh! je le vois, il est en train! Eh!

bien, si nous n’avons pas la gloire de Michel-Ange, nous aurons celle

de Benvenuto Cellini! Bercée elle-même par ses propres espérances,

Hortense croyait à un heureux avenir; et elle parlait à son fils, âgé

de vingt mois, ce langage tout en onomatopées qui fait sourire les

enfants, quand, vers onze heures, la cuisinière, qui n’avait pas vu

sortir Wenceslas, introduisit Stidmann.

--Pardon, madame, dit l’artiste. Comment, Wenceslas est déjà parti?

--Il est à son atelier.

--Je venais m’entendre avec lui pour nos travaux.

--Je vais l’envoyer chercher, dit Hortense en faisant signe à Stidmann

de s’asseoir.

La jeune femme, rendant grâce en elle-même au ciel de ce hasard, voulut

garder Stidmann afin d’avoir des détails sur la soirée de la veille.

Stidmann s’inclina pour remercier la comtesse de cette faveur. Madame

Steinbock sonna, la cuisinière vint, elle lui donna l’ordre d’aller

chercher monsieur à l’atelier.

--Vous êtes-vous bien amusé hier? dit Hortense, car Wenceslas n’est

revenu qu’après une heure du matin.

--Amusé?... pas précisément, répondit l’artiste qui la veille

avait voulu _faire_ madame Marneffe. On ne s’amuse dans le monde

que lorsqu’on y a des intérêts. Cette petite madame Marneffe est

excessivement spirituelle, mais elle est coquette...

--Et comment Wenceslas l’a-t-il trouvée?... demanda la pauvre Hortense

en essayant de rester calme, il ne m’en a rien dit.

--Je ne vous en dirai qu’une seule chose, répondit Stidmann, c’est que

je la crois bien dangereuse.

Hortense devint pâle comme une accouchée.

--Ainsi, c’est bien... chez madame Marneffe... et non pas... chez

Chanor que vous avez dîné... dit-elle, hier... avec Wenceslas, et il...

Stidmann, sans savoir quel malheur il faisait, devina qu’il en causait

un. La comtesse n’acheva pas sa phrase, elle s’évanouit complétement.

L’artiste sonna, la femme de chambre vint. Quand Louise essaya

d’emporter la comtesse Steinbock dans sa chambre, une attaque nerveuse

de la plus grande gravité se déclara par d’horribles convulsions.

Stidmann, comme tous ceux dont une involontaire indiscrétion

détruit l’échafaudage élevé par le mensonge d’un mari dans son

intérieur, ne pouvait croire à sa parole une pareille portée; il

pensa que la comtesse se trouvait dans cet état maladif où la plus

légère contrariété devient un danger. La cuisinière vint annoncer,

malheureusement à haute voix, que monsieur n’était pas à son atelier.

Au milieu de sa crise, la comtesse entendit cette réponse, les

convulsions recommencèrent.

--Allez chercher la mère de madame!... dit Louise à la cuisinière;

courez!

--Si je savais où se trouve Wenceslas, j’irais l’avertir, dit Stidmann

au désespoir.

--Il est chez cette femme!... cria la pauvre Hortense. Il s’est habillé

bien autrement que pour aller à son atelier.

Stidmann courut chez madame Marneffe en reconnaissant la vérité de cet

aperçu dû à la _seconde vue_ des passions. En ce moment Valérie posait

en Dalila. Trop fin pour demander madame Marneffe, Stidmann passa

roide devant la loge, monta rapidement au second, en se faisant ce

raisonnement: Si je demande madame Marneffe, elle n’y sera pas. Si je

demande bêtement Steinbock, on me rira au nez... Cassons les vitres! Au

coup de sonnette, Reine arriva.

--Dites à monsieur le comte Steinbock de venir, sa femme se meurt!...

Reine, aussi spirituelle que Stidmann, le regarda d’un air passablement

stupide.

--Mais, monsieur, je ne sais pas... ce que vous...

--Je vous dis que mon ami Steinbock est ici, sa femme se meurt, la

chose vaut bien la peine que vous dérangiez votre maîtresse.

Et Stidmann s’en alla.--Oh! il y est, se dit-il. En effet, Stidmann,

qui resta quelques instants rue Vanneau, vit sortir Wenceslas, et lui

fit signe de venir promptement. Après avoir raconté la tragédie qui se

jouait rue Saint-Dominique, Stidmann gronda Steinbock de ne l’avoir pas

prévenu de garder le secret sur le dîner de la veille.

--Je suis perdu, lui répondit Wenceslas, mais je te pardonne. J’ai tout

à fait oublié notre rendez-vous ce matin, et j’ai commis la faute de

ne pas te dire que nous devions avoir dîné chez Florent. Que veux-tu?

Cette Valérie m’a rendu fou; mais, mon cher, elle vaut la gloire, elle

vaut le malheur... Ah! c’est... Mon Dieu! me voilà dans un terrible

embarras! Conseille-moi. Que dire? comment me justifier?

--Te conseiller? je ne sais rien, répondit Stidmann. Mais tu es aimé de

ta femme, n’est-ce pas? Eh bien! elle croira tout. Dis-lui surtout que

tu venais chez moi, pendant que j’allais chez toi; tu sauveras toujours

ainsi ta _pose_ de ce matin. Adieu!

Au coin de la rue Hillerin-Bertin, Lisbeth avertie par Reine et qui

courait après Steinbock, le rejoignit; car elle craignait sa naïveté

polonaise. Ne voulant pas être compromise, elle dit quelques mots à

Wenceslas qui, dans sa joie, l’embrassa en pleine rue. Elle avait tendu

sans doute à l’artiste une planche pour passer ce détroit de la vie

conjugale.

A la vue de sa mère, arrivée en toute hâte, Hortense avait versé des

torrents de larmes. Aussi, la crise nerveuse changea fort heureusement

d’aspect.

--Trahie! ma chère maman, lui dit-elle. Wenceslas, après m’avoir

donné sa parole d’honneur de ne pas aller chez madame Marneffe, y

a dîné hier, et n’est rentré qu’à une heure un quart du matin!...

Si tu savais, la veille, nous avions eu, non pas une querelle, mais

une explication. Je lui avais dit des choses si touchantes: «J’étais

jalouse, une infidélité me ferait mourir; j’étais ombrageuse, il devait

respecter mes faiblesses, puisqu’elles venaient de mon amour pour lui,

j’avais dans les veines autant du sang de mon père que du tien; dans

le premier moment d’une trahison, je serais folle à faire des folies,

à me venger, à nous déshonorer tous, lui, son fils et moi; qu’enfin

je pourrais le tuer et me tuer après!» etc. Et il y est allé, et il y

est! Cette femme a entrepris de nous désoler tous! Hier, mon frère et

Célestin se sont engagés pour retirer soixante-douze mille francs de

lettres de change souscrites pour cette vaurienne... Oui, maman, on

allait poursuivre mon père et le mettre en prison. Cette horrible femme

n’a-t-elle pas assez de mon père et de tes larmes! Pourquoi me prendre

Wenceslas!... J’irai chez elle, je la poignarderai!

Madame Hulot, atteinte au cœur par l’affreuse confidence que dans sa

rage Hortense lui faisait sans le savoir, dompta sa douleur par un de

ces héroïques efforts dont sont capables les grandes mères, et elle

prit la tête de sa fille sur son sein pour la couvrir de baisers.

--Attends Wenceslas, mon enfant, et tout s’expliquera. Le mal ne doit

pas être aussi grand que tu le penses! J’ai été trahie aussi, moi! ma

chère Hortense. Tu me trouves belle, je suis vertueuse, et je suis

cependant abandonnée depuis vingt-trois ans, pour des Jenny Cadine,

des Josépha, des Marneffe!... le savais-tu?...

--Toi, maman, toi!... tu souffres cela depuis vingt...

Elle s’arrêta devant ses propres idées.

--Imite-moi, mon enfant, reprit la mère. Sois douce et bonne, et tu

auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit:«--Ma

femme ne m’a jamais causé la moindre peine!...» Et Dieu, qui entend

ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m’étais livrée à des

fureurs, comme toi, que serait-il arrivé?... Ton père se serait aigri,

peut-être m’aurait-il quittée, et il n’aurait pas été retenu par la

crainte de m’affliger; notre ruine, aujourd’hui consommée, l’eût été

dix ans plus tôt, nous aurions offert le spectacle d’un mari et d’une

femme vivant chacun de son côté, scandale affreux, désolant, car c’est

la mort de la Famille. Ni ton frère, ni toi, vous n’eussiez pu vous

établir... Je me suis sacrifiée, et si courageusement que, sans cette

dernière liaison de ton père, le monde me croirait encore heureuse.

Mon officieux et bien courageux mensonge a jusqu’à présent protégé

Hector; il est encore considéré; seulement cette passion de vieillard

l’entraîne trop loin, je le vois. Sa folie, je le crains, crèvera le

paravent que je mettais entre le monde et nous... Mais, je l’ai tenu

pendant vingt-trois ans, ce rideau, derrière lequel je pleurais, sans

mère, sans confident, sans autre secours que celui de la religion, et

j’ai procuré vingt-trois ans d’honneur à la famille.

Hortense écoutait sa mère, les yeux fixes. La voix calme et la

résignation de cette suprême douleur fit taire l’irritation de la

première blessure chez la jeune femme, les larmes la gagnèrent, elles

revinrent à torrents. Dans un accès de piété filiale, écrasée par la

sublimité de sa mère, elle se mit à genoux devant elle, saisit le bas

de sa robe et la baisa, comme de pieux catholiques baisent les saintes

reliques d’un martyr.

--Lève-toi, mon Hortense, dit la baronne, un pareil témoignage de ma

fille efface de bien mauvais souvenirs! Viens sur mon cœur, oppressé

de ton chagrin seulement. Le désespoir de ma pauvre petite fille, dont

la joie était ma seule joie, a brisé le cachet sépulcral que rien ne

devait lever de ma lèvre. Oui, je voulais emporter mes douleurs au

tombeau, comme un suaire de plus. Pour calmer ta fureur, j’ai parlé...

Dieu me pardonnera! Oh! si ma vie devait être ta vie, que ne ferais-je

pas!... Les hommes, le monde, le hasard, la nature, Dieu, je crois,

nous vendent l’amour au prix des plus cruelles tortures. Je payerai de

vingt-quatre années de désespoir, de chagrins incessants, d’amertumes,

dix années heureuses...

--Tu as eu dix ans, chère maman, et moi trois ans seulement!... dit

l’égoïste amoureuse.

--Rien n’est perdu, ma petite, attends Wenceslas.

--Ma mère, dit-elle, il a menti! il m’a trompée... Il m’a dit: «Je

n’irai pas,» et il y est allé. Et cela, devant le berceau de son

enfant!...

--Pour leur plaisir, les hommes, mon ange, commettent les plus grandes

lâchetés, des infamies, des crimes; c’est à ce qu’il paraît dans leur

nature. Nous autres femmes, nous sommes vouées au sacrifice. Je croyais

mes malheurs achevés, et ils commencent, car je ne m’attendais pas à

souffrir doublement en souffrant dans ma fille. Courage et silence!...

Mon Hortense, jure-moi de ne parler qu’à moi de tes chagrins, de n’en

rien laisser voir devant des tiers... Oh! sois aussi fière que ta mère!

En ce moment Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.

--Il paraît, dit Wenceslas en entrant, que Stidmann est venu pendant

que j’étais allé chez lui.

--Vraiment!... s’écria la pauvre Hortense avec la sauvage ironie d’une

femme offensée qui se sert de la parole comme d’un poignard.

--Mais oui, nous venons de nous rencontrer, répondit Wenceslas en

jouant l’étonnement.

--Mais, hier!... reprit Hortense.

--Eh bien! je t’ai trompée, mon cher amour, et ta mère va nous juger...

Cette franchise desserra le cœur d’Hortense. Toutes les femmes vraiment

nobles préfèrent la vérité au mensonge. Elles ne veulent pas voir leur

idole dégradée, elles veulent être fières de la domination qu’elles

acceptent.

Il y a de ce sentiment chez les Russes, à propos de leur Czar.

--Écoutez, chère mère... dit Wenceslas, j’aime tant ma bonne et

douce Hortense, que je lui ai caché l’étendue de notre détresse. Que

voulez-vous!... elle nourrissait encore, et des chagrins lui auraient

fait bien du mal. Vous savez tout ce que risque alors une femme. Sa

beauté, sa fraîcheur, sa santé sont en danger. Est-ce un tort?... Elle

croit que nous ne devons que cinq mille francs, mais j’en dois cinq

mille autres... Avant hier, nous étions au désespoir!... Personne au

monde ne prête aux artistes. On se défie de nos talents tout autant que

de nos fantaisies. J’ai frappé vainement à toutes les portes. Lisbeth

nous a offert ses économies.

--Pauvre fille, dit Hortense.

--Pauvre fille! dit la baronne.

--Mais les deux mille francs de Lisbeth, qu’est-ce?... tout pour elle,

rien pour nous. Alors la cousine nous a parlé, tu sais Hortense, de

madame Marneffe, qui, par un amour-propre, devant tant au baron,

ne prendrait pas le moindre intérêt... Hortense a voulu mettre ses

diamants au Mont-de-Piété. Nous aurions eu quelques milliers de francs,

et il nous en fallait dix mille. Ces dix mille francs se trouvaient là,

sans intérêt, pour un an!... Je me suis dit: «Hortense n’en saura rien,

allons les prendre.» Cette femme m’a fait inviter par mon beau-père

à dîner hier, en me donnant à entendre que Lisbeth avait parlé, que

j’aurais de l’argent. Entre le désespoir d’Hortense et ce dîner, je

n’ai pas hésité. Voilà tout. Comment, Hortense, à vingt-quatre ans,

fraîche, pure et vertueuse, elle qui est tout mon bonheur et ma gloire,

que je n’ai pas quittée depuis notre mariage, peut-elle imaginer que

je lui préférerai, quoi?... une femme tannée, fanée, _panée_, dit-il

en employant une atroce expression de l’argot des ateliers pour faire

croire à son mépris par une de ces exagérations qui plaisent aux femmes.

--Ah! si ton père m’avait parlé comme cela! s’écria la baronne.

Hortense se jeta gracieusement au cou de son mari.

--Oui, voilà ce que j’aurais fait, dit Adeline. Wenceslas, mon ami,

votre femme a failli mourir, reprit-elle gravement. Vous voyez

combien elle vous aime. Elle est à vous, hélas! Et elle soupira

profondément.--Il peut en faire une martyre ou une femme heureuse, se

dit-elle à elle-même en pensant ce que pensent toutes les mères lors du

mariage de leurs filles.--Il me semble, ajouta-t-elle à haute voix, que

je souffre assez pour voir mes enfants heureux.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 19 / 62 段