Vois-tu, Lisbeth, mon mari est un ange: il ne joue pas, nous allons
partout ensemble, et s’il pouvait se mettre au travail, non, je serais
trop heureuse. Pourquoi nous montrer chez la maîtresse de notre père,
chez une femme qui le ruine et qui cause les chagrins dont se meurt
notre héroïque maman?...
--Mon enfant, la ruine de ton père ne vient pas de là; c’est sa
cantatrice qui l’a ruiné, puis ton mariage! répondit la cousine Bette.
Mon Dieu! madame Marneffe lui est bien utile, va!... mais je ne dois
rien dire...
--Tu défends tout le monde, chère Bette...
Hortense fut appelée au jardin par les cris de son enfant, et Lisbeth
resta seule avec Wenceslas.
--Vous avez un ange pour femme, Wenceslas! dit la cousine Bette;
aimez-la bien, ne lui faites jamais de chagrin.
--Oui, je l’aime tant, que je lui cache notre situation, répondit
Wenceslas; mais à vous, Lisbeth, je puis vous en parler... Eh! bien, en
mettant les diamants de ma femme au Mont-de-Piété, nous ne serions pas
plus avancés.
--Eh! bien, empruntez à madame Marneffe... dit Lisbeth. Décidez
Hortense, Wenceslas, à vous y laisser venir, ou, ma foi, allez-y sans
qu’elle s’en doute!
--C’est à quoi je pensais, répondit Wenceslas, au moment où je refusais
d’y aller pour ne pas affliger Hortense.
--Écoutez, Wenceslas, je vous aime trop tous les deux pour ne pas vous
prévenir du danger. Si vous venez là, tenez votre cœur à deux mains,
car cette femme est un démon; tous ceux qui la voient l’adorent; elle
est si vicieuse, si affriolante!... elle fascine comme un chef-d’œuvre.
Empruntez-lui son argent, et ne laissez pas votre âme en gage! Je ne
me consolerais pas si ma cousine devait être trahie. La voici! s’écria
Lisbeth; ne disons plus rien, j’arrangerai votre affaire.
--Embrasse Lisbeth, mon ange, dit Wenceslas à sa femme, elle nous
tirera d’embarras en nous prêtant ses économies.
Et il fit un signe à Lisbeth, que Lisbeth comprit.
--J’espère alors que tu travailleras, mon chérubin? dit Hortense.
--Ah! répondit l’artiste, dès demain.
--C’est ce demain qui nous ruine, dit Hortense en lui souriant.
--Ah! ma chère enfant, dis toi-même si chaque jour il ne s’est pas
rencontré des empêchements, des obstacles, des affaires?
--Oui, tu as raison, mon amour.
--J’ai là, reprit Steinbock en se frappant le front, des idées!... oh!
mais je veux étonner tous mes ennemis. Je veux faire un service de
table dans le genre allemand du seizième siècle, le genre rêveur! Je
tortillerai des feuilles pleines d’insectes; j’y coucherai des enfants,
j’y mêlerai des chimères nouvelles, de vraies chimères, les corps de
nos rêves!... je les tiens! Ce sera fouillé, léger et touffu tout à
la fois. Chanor est sorti tout émerveillé... J’avais besoin d’être
encouragé, car le dernier article fait sur le monument de Montcornet
m’avait bien effondré.
Pendant un moment de la journée où Lisbeth et Wenceslas furent seuls,
l’artiste convint avec la vieille fille de venir le lendemain voir
madame Marneffe, car, ou sa femme le lui aurait permis, ou il irait
secrètement.
Valérie, instruite le soir même de ce triomphe, exigea du baron Hulot
qu’il allât inviter à dîner Stidmann, Claude Vignon et Steinbock; car
elle commençait à le tyranniser comme ces sortes de femmes savent
tyranniser les vieillards qui trottent par la ville et vont supplier
quiconque est nécessaire aux intérêts, aux vanités de ces dures
maîtresses.
Le lendemain, Valérie se mit sous les armes en faisant une de ces
toilettes que les Parisiennes inventent quand elles veulent jouir de
tous leurs avantages. Elle s’étudia dans cette œuvre, comme un homme
qui va se battre repasse ses _feintes_ et ses _rompus_. Pas un pli,
pas une ride. Valérie avait sa plus belle blancheur, sa mollesse, sa
finesse. Enfin ses mouches attiraient insensiblement le regard. On
croit les mouches du dix-huitième siècle perdues ou supprimées; on
se trompe. Aujourd’hui les femmes, plus habiles que celles du temps
passé, mendient le coup de lorgnette par d’audacieux stratagèmes.
Telle découvre, la première, cette cocarde de rubans, au centre de
laquelle on met un diamant, et elle accapare les regards pendant toute
une soirée; telle autre ressuscite la résille ou se plante un poignard
dans les cheveux pour faire penser à sa jarretière; celle-ci se met
des poignets en velours noir; celle-là reparaît avec des barbes. Ces
sublimes efforts, ces Austerlitz de la Coquetterie ou de l’Amour
deviennent alors des modes pour les sphères inférieures, au moment où
les heureuses créatrices en cherchent d’autres. Pour cette soirée,
où Valérie voulait réussir, elle se posa trois mouches. Elle s’était
fait peigner avec une eau qui changea, pour quelques jours, ses
cheveux blonds en cheveux cendrés. Madame Steinbock étant d’un blond
ardent, elle voulut ne lui ressembler en rien. Cette couleur nouvelle
donna quelque chose de piquant et d’étrange à Valérie qui préoccupa
ses fidèles à tel point, que Montès lui dit:--«Qu’avez-vous donc ce
soir?...» Puis elle se mit un collier de velours noir assez large qui
fit ressortir la blancheur de sa poitrine. La troisième mouche pouvait
se comparer à _l’ex-assassine_ de nos grand’mères. Valérie se planta
le plus joli petit bouton de rose au milieu de son corsage, en haut du
busc, dans le creux le plus mignon. C’était à faire baisser les regards
de tous les hommes au-dessous de trente ans.
--Je suis à croquer! se dit-elle en repassant ses attitudes dans la
glace, absolument comme une danseuse fait ses _pliés_.
Lisbeth était allée à la Halle, et le dîner devait être un de ces
dîners superfins que Mathurine cuisinait pour son évêque quand il
traitait le prélat du diocèse voisin.
Stidmann, Claude Vignon et le comte Steinbock arrivèrent presque à
la fois, vers six heures. Une femme vulgaire ou naturelle, si vous
voulez, serait accourue au nom de l’être si ardemment désiré; mais
Valérie, qui, depuis cinq heures, attendait dans sa chambre, laissa ses
trois convives ensemble, certaine d’être l’objet de leur conversation
ou de leurs pensées secrètes. Elle-même, en dirigeant l’arrangement
de son salon, elle avait mis en évidence ces délicieuses babioles
que produit Paris, et que nulle autre ville ne pourra produire, qui
révèlent la femme et l’annoncent pour ainsi dire: des souvenirs
reliés en émail et brodés de perles, des coupes pleines de bagues
charmantes, des chefs-d’œuvre de Sèvres ou de Saxe montés avec un goût
exquis par Florent et Chanor, enfin des statuettes et des albums,
tous ces colifichets qui valent des sommes folles, et que commande
aux fabricants la passion dans son premier délire ou pour son dernier
raccommodement. Valérie se trouvait d’ailleurs sous le coup de
l’ivresse que cause le succès, elle avait promis à Crevel d’être sa
femme, si Marneffe mourait. Or, l’amoureux Crevel avait fait opérer au
nom de Valérie Fortin le transfert de dix mille francs de rente, somme
de ses gains dans les affaires de chemins de fer depuis trois ans,
tout ce que lui avait rapporté ce capital de cent mille écus offert à
la baronne Hulot. Ainsi Valérie possédait trente-deux mille francs de
rente. Crevel venait de lâcher une promesse bien autrement importante
que le don de ses profits. Dans le paroxysme de passion où sa duchesse
l’avait plongé de deux heures à quatre (il donnait ce surnom à madame
_de_ Marneffe pour compléter ses illusions), car Valérie s’était
surpassée rue du Dauphin, il crut devoir encourager la fidélité promise
en offrant la perspective d’un joli petit hôtel qu’un imprudent
entrepreneur s’était bâti rue Barbette et qu’on allait vendre. Valérie
se voyait dans cette charmante maison entre cour et jardin, avec
voiture!
--Quelle est la vie honnête qui peut donner tout cela en si peu de
temps et si facilement? avait-elle dit à Lisbeth en achevant sa
toilette.
Lisbeth dînait ce jour-là chez Valérie, afin d’en pouvoir dire à
Steinbock ce que personne ne peut dire soi-même de soi. Madame
Marneffe, la figure radieuse de bonheur, fit son entrée dans le salon
avec une grâce modeste, suivie de Bette, qui, mise tout en noir et
jaune, lui servait de repoussoir, en terme d’atelier.
--Bonjour, Claude, dit-elle en tendant la main à l’ancien critique si
célèbre.
Claude Vignon était devenu, comme tant d’autres, un homme politique,
nouveau mot pris pour désigner un ambitieux à la première étape de
son chemin. _L’homme politique_ de 1840 est en quelque sorte _l’abbé_
du dix-huitième siècle. Aucun salon ne serait complet, sans son homme
politique.
--Ma chère, voilà mon petit cousin le comte de Steinbock, dit Lisbeth
en présentant Wenceslas que Valérie paraissait ne pas apercevoir.
--J’ai bien reconnu monsieur le comte, répondit Valérie en faisant
un gracieux salut de tête à l’artiste. Je vous voyais souvent rue du
Doyenné; j’ai eu le plaisir d’assister à votre mariage. Ma chère,
dit-elle à Lisbeth, il est difficile d’oublier ton ex-enfant, ne
l’eût-on vu qu’une fois.--Monsieur Stidmann est bien bon, reprit-elle
en saluant le sculpteur, d’avoir accepté mon invitation à si court
délai; mais nécessité n’a pas de foi! Je vous savais l’ami de ces deux
messieurs. Rien n’est plus froid, plus maussade, qu’un dîner où les
convives sont inconnus les uns aux autres, et je vous ai raccolé pour
leur compte; mais vous viendrez une autre fois pour le mien, n’est-ce
pas?... dites: oui!...
Et elle se promena pendant quelques instants avec Stidmann, en
paraissant uniquement occupée de lui. On annonça successivement Crevel,
le baron Hulot, et un député nommé Beauvisage. Ce personnage, un Crevel
de province, un de ces gens mis au monde pour faire foule, votait sous
la bannière de Giraud, Conseiller-d’État, et de Victorin Hulot. Ces
deux hommes politiques voulaient faire un noyau de Progressistes dans
la grande phalange des Conservateurs. Giraud venait quelquefois le soir
chez madame Marneffe, qui se flattait d’avoir aussi Victorin Hulot;
mais l’avocat puritain avait jusqu’alors trouvé des prétextes pour
résister à son père et à son beau-père. Se montrer chez la femme qui
faisait couler les larmes de sa mère, lui paraissait un crime. Victorin
Hulot était aux puritains de la politique ce qu’une femme pieuse est
aux dévotes. Beauvisage, ancien bonnetier d’Arcis, _voulait prendre le
genre de Paris_. Cet homme, une des bornes de la Chambre, se formait
chez la délicieuse, la ravissante madame Marneffe, où, séduit par
Crevel, il l’avait accepté de Valérie pour modèle et pour maître; il
le consultait en tout, il lui demandait l’adresse de son tailleur, il
l’imitait, il essayait de se mettre en position comme lui; enfin Crevel
était son grand homme. Valérie, entourée de ces personnages et des
trois artistes, bien accompagnée par Lisbeth, apparut d’autant plus à
Wenceslas comme une femme supérieure, que Claude Vignon lui fit l’éloge
de madame Marneffe en homme épris.
--C’est madame de Maintenon dans la jupe de Ninon! dit l’ancien
critique. Lui plaire, c’est l’affaire d’une soirée où l’on a de
l’esprit; mais être aimé d’elle, c’est un triomphe qui peut suffire à
l’orgueil d’un homme, et en remplir la vie.
Valérie, en apparence froide et insouciante pour son ancien voisin,
en attaqua la vanité, sans le savoir d’ailleurs, car elle ignorait
le caractère polonais. Il y a chez le Slave un côté enfant, comme
chez tous les peuples primitivement sauvages, et qui ont plutôt fait
irruption chez les nations civilisées qu’ils ne se sont réellement
civilisés. Cette race s’est répandue comme une inondation, et a
couvert une immense surface du globe. Elle y habite des déserts où
les espaces sont si vastes, qu’elle s’y trouve à l’aise; on ne s’y
coudoie pas, comme en Europe, et la civilisation est impossible sans
le frottement continuel des esprits et des intérêts. L’Ukraine,
la Russie, les plaines du Danube, le peuple slave enfin, c’est un
trait-d’union entre l’Europe et l’Asie, entre la civilisation et la
barbarie. Aussi le Polonais, la plus riche fraction du peuple slave,
a-t-il dans le caractère les enfantillages et l’inconstance des nations
imberbes. Il possède le courage, l’esprit et la force; mais, frappés
d’inconsistance, ce courage et cette force, cet esprit n’ont ni méthode
ni esprit, car le Polonais offre une mobilité semblable à celle du
vent qui règne sur cette immense plaine coupée de marécages; s’il a
l’impétuosité des Chasse-Neiges, qui tordent et emportent des maisons;
de même que ces terribles avalanches aériennes, il va se perdre dans
le premier étang venu, dissous en eau. L’homme prend toujours quelque
chose des milieux où il vit. Sans cesse en lutte avec les Turcs,
les Polonais en ont reçu le goût des magnificences orientales; ils
sacrifient souvent le nécessaire pour briller, ils se parent comme des
femmes, et cependant le climat leur a donné la dure constitution des
Arabes. Aussi, le Polonais, sublime dans la douleur, a-t-il fatigué les
bras de ses oppresseurs à force de se faire assommer, en recommençant
ainsi, au dix-neuvième siècle, le spectacle qu’ont offert les premiers
chrétiens. Introduisez dix pour cent de sournoiserie anglaise dans le
caractère polonais, si franc, si ouvert, et le généreux aigle blanc
régnerait aujourd’hui partout où se glisse l’aigle à deux têtes. Un
peu de machiavélisme eût empêché la Pologne de sauver l’Autriche qui
l’a partagée, d’emprunter à la Prusse, son usurière, qui l’a minée,
et de se diviser au moment du premier partage. Au baptême de la
Pologne, une fée Carabosse oubliée par les génies qui dotaient cette
séduisante nation des plus brillantes qualités, est sans doute venue
dire: «Garde tous les dons que mes sœurs t’ont dispensés, mais tu ne
sauras jamais ce que tu voudras!» Si dans son duel héroïque avec la
Russie, la Pologne avait triomphé, les Polonais se battraient entre eux
aujourd’hui comme autrefois dans leurs diètes pour s’empêcher les uns
les autres d’être roi. Le jour où cette nation, uniquement composée
de courages sanguins, aura le bon sens de chercher un Louis XI dans
ses entrailles, d’en accepter la tyrannie et la dynastie, elle sera
sauvée. Ce que la Pologne fut en politique, la plupart des Polonais
le sont dans leur vie privée, surtout lorsque les désastres arrivent.
Ainsi, Wenceslas Steinbock, qui depuis trois ans adorait sa femme,
et qui se savait un dieu pour elle, fut tellement piqué de se voir à
peine remarqué par madame Marneffe, qu’il se fit un point d’honneur
en lui-même d’en obtenir quelque attention. En comparant Valérie à sa
femme, il donna l’avantage à la première. Hortense était une belle
chair, comme le disait Valérie à Lisbeth; mais il y avait en madame
Marneffe l’Esprit dans la Forme et le piquant du Vice. Le dévouement
d’Hortense est un sentiment qui, pour un mari, lui semble dû; la
conscience de l’immense valeur d’un amour absolu se perd bientôt,
comme le débiteur se figure, au bout de quelque temps, que le prêt
est à lui. Cette loyauté sublime devient en quelque sorte le pain
quotidien de l’âme, et l’infidélité séduit comme une friandise. La
femme dédaigneuse, une femme dangereuse surtout, irrite la curiosité,
comme les épices relèvent la bonne chère. Le mépris, si bien joué par
Valérie, était d’ailleurs une nouveauté pour Wenceslas, après trois ans
de plaisirs faciles. Hortense fut la femme et Valérie fut la maîtresse.
Beaucoup d’hommes veulent avoir ces deux éditions du même ouvrage,
quoique ce soit une immense preuve d’infériorité chez un homme que de
ne pas savoir faire de sa femme sa maîtresse. La variété dans ce genre
est un signe d’impuissance. La constance sera toujours le génie de
l’amour, l’indice d’une force immense, celle qui constitue le poëte! On
doit avoir toutes les femmes dans la sienne, comme les poëtes crottés
du dix-septième siècle faisaient de leurs Manons des Iris et des Chloés!
--Eh bien! dit Lisbeth à son petit cousin au moment où elle le vit
fasciné, comment trouvez-vous Valérie?
--Trop charmante! répondit Wenceslas.
--Vous n’avez pas voulu m’écouter, repartit la cousine Bette. Ah!
mon petit Wenceslas, si nous étions restés ensemble, vous auriez été
l’amant de cette sirène-là, vous l’auriez épousée dès qu’elle serait
devenue veuve, et vous auriez eu les quarante mille livres de rente
qu’elle a!
--Vraiment!...
--Mais oui, répondit Lisbeth. Allons, prenez garde à vous, je vous ai
bien prévenu du danger, ne vous brûlez pas à la bougie! donnez-moi le
bras, l’on a servi.
Aucun discours n’était plus démoralisant que celui-là, car, montrez un
précipice à un Polonais, il s’y jette aussitôt. Ce peuple a surtout le
génie de la cavalerie, il croit pouvoir enfoncer tous les obstacles et
en sortir victorieux. Ce coup d’éperon par lequel Lisbeth labourait la
vanité de son cousin fut appuyé par le spectacle de la salle à manger,
où brillait une magnifique argenterie, où Steinbock aperçut toutes les
délicatesses et les recherches du luxe parisien.
--J’aurais mieux fait, se dit-il en lui-même, d’épouser Célimène.
Pendant ce dîner, Hulot, content de voir là son gendre, et plus
satisfait encore de la certitude d’un raccommodement avec Valérie,
qu’il se flattait de rendre fidèle par la promesse de la succession
Coquet, fut charmant. Stidmann répondit à l’amabilité du baron par
les gerbes de la plaisanterie parisienne, et par sa verve d’artiste.
Steinbock ne voulut pas se laisser éclipser par son camarade, il
déploya son esprit, il eut des saillies, il fit de l’effet, il fut
content de lui; madame Marneffe lui sourit à plusieurs reprises en
lui montrant qu’elle le comprenait bien. La bonne chère, les vins
capiteux achevèrent de plonger Wenceslas dans ce qu’il faut appeler le
bourbier du plaisir. Animé par une pointe de vin, il s’étendit, après
le dîner, sur un divan, en proie à un bonheur à la fois physique et
spirituel, que madame Marneffe mit au comble en venant se poser près de
lui, légère, parfumée, belle à damner les anges. Elle s’inclina vers
Wenceslas, elle effleura presque son oreille pour lui parler tout bas.
--Ce n’est pas ce soir que nous pouvons causer d’affaires, à moins que
vous ne vouliez rester le dernier. Entre vous, Lisbeth et moi, nous
arrangerions les choses à votre convenance...
--Ah! vous êtes un ange, madame! dit Wenceslas en lui répondant de
la même manière. J’ai fait une fameuse sottise de ne point écouter
Lisbeth...
--Que vous disait-elle?...
--Elle prétendait, rue du Doyenné, que vous m’aimiez!...
Madame Marneffe regarda Wenceslas, eut l’air d’être confuse et se leva
brusquement. Une femme, jeune et jolie, n’a jamais impunément éveillé
chez un homme l’idée d’un succès immédiat. Ce mouvement de femme
vertueuse, réprimant une passion gardée au fond du cœur, était plus
éloquent mille fois que la déclaration la plus passionnée.
Aussi le désir fut-il si vivement irrité chez Wenceslas, qu’il redoubla
d’attentions pour Valérie. Femme en vue, femme souhaitée! De là vient
la terrible puissance des actrices. Madame Marneffe, se sachant
étudiée, se comporta comme une actrice applaudie. Elle fut charmante et
obtint un triomphe complet.
--Les folies de mon beau-père ne m’étonnent plus, dit Wenceslas à
Lisbeth.
--Si vous parlez ainsi, Wenceslas, répondit la cousine, je me
repentirai toute ma vie de vous avoir fait prêter ces dix mille francs.
Seriez-vous donc comme eux tous, dit-elle en montrant les convives,
amoureux fou de cette créature? Songez donc que vous seriez le rival de
votre beau-père. Enfin pensez à tout le chagrin que vous causeriez à
Hortense.
--C’est vrai, dit Wenceslas, Hortense est un ange, je serais un monstre!
--Il y en a bien assez d’un dans la famille, répliqua Lisbeth.
--Les artistes ne devraient jamais se marier! s’écria Steinbock.
--Ah! c’est ce que je vous disais rue du Doyenné. Vos enfants, à vous,
ce sont vos groupes, vos statues, vos chefs-d’œuvre.
--Que dites-vous donc là! vint demander Valérie en se joignant à
Lisbeth. Sers le thé, cousine.
Steinbock, par une forfanterie polonaise, voulut paraître familier
avec cette fée du salon. Après avoir insulté Stidmann, Claude Vignon,
Crevel, par un regard, il prit Valérie par la main et la força de
s’asseoir à côté de lui sur le divan.
--Vous êtes par trop grand seigneur, comte Steinbock! dit-elle en
résistant peu.
Et elle se mit à rire en tombant près de lui, non sans lui montrer le
petit bouton de rose qui parait son corsage.
--Hélas! si j’étais grand seigneur, je ne viendrais pas ici, dit-il, en
emprunteur.
--Pauvre enfant! je me souviens de vos nuits de travail à la rue du
Doyenné. Vous avez été un peu _bêta_. Vous vous êtes marié, comme un
affamé se jette sur du pain. Vous ne connaissez point Paris! Voyez où
vous en êtes? Mais vous avez fait la sourde oreille au dévouement de la
Bette comme à l’amour de la Parisienne, qui savait son Paris par cœur.
--Ne me dites plus rien, s’écria Steinbock, je suis bâté.
--Vous aurez vos dix mille francs, mon cher Wenceslas; mais à une
condition, dit-elle en jouant avec ses admirables rouleaux de cheveux.
--Laquelle?...
--Eh bien! je ne veux pas d’intérêts...
--Madame!...
--Oh! ne vous fâchez pas; vous me les remplacerez par un groupe en
bronze. Vous avez commencé l’histoire de Samson, achevez-la... Faites
Dalila coupant les cheveux à l’Hercule juif!... Mais vous qui serez, si
vous voulez m’écouter, un grand artiste, j’espère que vous comprendrez
le sujet. Il s’agit d’exprimer la puissance de la femme. Samson n’est
rien, là. C’est le cadavre de la force. Dalila, c’est la passion qui
ruine tout. Comme cette _réplique_... Est-ce comme cela que vous
dites?... ajouta-t-elle finement en voyant Claude Vignon et Stidmann
qui s’approchèrent d’eux en voyant qu’il s’agissait de sculpture; comme
cette réplique d’Hercule aux pieds d’Omphale est bien plus belle que le
mythe grec! Est-ce la Grèce qui a copié la Judée? est-ce la Judée qui a
pris à la Grèce ce symbole?
--Ah! vous soulevez là, madame, une grave question! celle des époques
auxquelles auraient été composés les différents livres de la Bible. Le
grand et immortel Spinosa, si niaisement rangé parmi les athées, et qui
a mathématiquement prouvé Dieu, prétendait que la Genèse et la partie
politique, pour ainsi dire, de la Bible est du temps de Moïse, et il
démontrait les interpolations par des preuves philologiques. Aussi
a-t-il reçu trois coups de couteau à l’entrée de la synagogue.
--Je ne me savais pas si savante, dit Valérie ennuyée de voir son
tête-à-tête interrompu.
--Les femmes savent tout par instinct, répliqua Claude Vignon.
--Eh bien! me promettez-vous? dit-elle à Steinbock en lui prenant la
main avec une précaution de jeune fille amoureuse.
--Vous êtes assez heureux, mon cher, s’écria Stidmann, pour que madame
vous demande quelque chose?...
--Qu’est-ce? dit Claude Vignon.
--Un petit groupe en bronze, répondit Steinbock, Dalila coupant les
cheveux à Samson.
--C’est difficile, fit observer Claude Vignon, à cause du lit...
--C’est au contraire excessivement facile, répliqua Valérie en souriant.
--Ah! faites-nous de la sculpture!... dit Stidmann.
--Madame est la chose à sculpter! répliqua Claude Vignon en jetant un
regard fin à Valérie.
--Eh bien! reprit-elle, voilà comment je comprends la composition.
Samson s’est réveillé sans cheveux, comme beaucoup de dandies à faux
toupets. Le héros est là sur le bord du lit, vous n’avez donc qu’à en
figurer la base, cachée par des linges, par des draperies. Il est là
comme Marius sur les ruines de Carthage, les bras croisés, la tête
rasée, Napoléon à Sainte-Hélène, quoi! Dalila est à genoux, à peu près
comme la Madeleine de Canova. Quand une fille a ruiné son homme, elle
l’adore. Selon moi, la Juive a eu peur de Samson, terrible, puissant,
mais elle a dû aimer Samson devenu petit garçon. Donc, Dalila déplore
sa faute, elle voudrait rendre à son amant ses cheveux, elle n’ose pas
le regarder, et elle le regarde en souriant, car elle aperçoit son
pardon dans la faiblesse de Samson. Ce groupe, et celui de la farouche
Judith, seraient la femme expliquée. La Vertu coupe la tête, le Vice ne
vous coupe que les cheveux. Prenez garde à vos toupets, messieurs!