Lisbeth trouva sa cousine Hortense ayant achevé d’habiller elle-même un

petit Wenceslas qui venait d’être exporté dans le jardin.

--Bonjour, Bette, dit Hortense qui vint ouvrir elle-même la porte à sa

cousine.

La cuisinière était allée au marché, la femme de chambre, à la fois

bonne d’enfant, faisait un savonnage.

--Bonjour, ma chère enfant, répondit Lisbeth en embrassant Hortense. Eh

bien! lui dit-elle à l’oreille, Wenceslas est-il à son atelier?

--Non, il cause avec Stidmann et Chanor dans le salon.

--Pourrions-nous être seules? demanda Lisbeth.

--Viens dans ma chambre.

Cette chambre, tendue de perse à fleurs roses et à feuillages verts sur

un fond blanc, sans cesse frappée par le soleil ainsi que le tapis,

avait passé. Depuis long-temps, les rideaux n’avaient pas été blanchis.

On y sentait la fumée du cigare de Wenceslas qui, devenu grand seigneur

de l’_art_ et né gentilhomme, déposait les cendres du tabac sur les

bras des fauteuils, sur les plus jolies choses, en homme aimé de qui

l’on souffre tout, en homme riche qui ne prend pas de soins bourgeois.

--Eh bien! parlons de tes affaires, demanda Lisbeth en voyant sa belle

cousine muette dans le fauteuil où elle s’était plongée. Mais qu’as-tu?

je te trouve pâlotte, ma chère.

--Il a paru deux nouveaux articles où mon pauvre Wenceslas est abîmé;

je les ai lus, je les lui cache, car il se découragerait tout à fait.

Le marbre du maréchal Montcornet est regardé comme tout à fait mauvais.

On fait grâce aux bas-reliefs pour vanter avec une atroce perfidie le

talent d’ornemaniste de Wenceslas, et afin de donner plus de poids à

cette opinion que l’art sévère nous est interdit! Stidmann, supplié

par moi de dire la vérité, m’a désespérée en m’avouant que son opinion

à lui s’accordait avec celle de tous les artistes, des critiques et

du public.--«Si Wenceslas, m’a-t-il dit, là, dans le jardin avant

le déjeuner, n’expose pas, l’année prochaine, un chef-d’œuvre, il

doit abandonner la grande sculpture et s’en tenir aux idylles, aux

figurines, aux œuvres de bijouterie et de haute orfévrerie!» Cet

arrêt m’a causé la plus vive peine, car Wenceslas n’y voudra jamais

souscrire, il se sent, il a tant de belles idées...

--Ce n’est pas avec des idées qu’on paye ses fournisseurs, fit observer

Lisbeth, je me tuais à lui dire cela... C’est avec de l’argent.

L’argent ne s’obtient que par des choses faites, et qui plaisent assez

aux bourgeois pour être achetées. Quand il s’agit de vivre, il vaut

mieux que le sculpteur ait _sur son établi_ le modèle d’un flambeau,

d’un garde-cendres, d’une table, qu’un groupe et qu’une statue, car

tout le monde a besoin de cela, tandis que l’amateur de groupes et son

argent se font attendre pendant des mois entiers...

--Tu as raison, ma bonne Lisbeth! dis-lui donc cela; moi, je n’en ai

pas le courage... D’ailleurs, comme il le disait à Stidmann, s’il

se remet à l’ornement, à la petite sculpture, il faudra renoncer à

l’Institut, aux grandes créations de l’art, et nous n’aurons plus les

trois cent mille francs de travaux que Versailles, la ville de Paris,

le ministère nous tenaient en réserve. Voilà ce que nous ôtent ces

affreux articles dictés par des concurrents qui voudraient hériter de

nos commandes.

--Et ce n’est pas là ce que tu rêvais, pauvre petite chatte! dit Bette

en baisant Hortense au front, tu voulais un gentilhomme dominant l’art,

à la tête des sculpteurs... Mais c’est de la poésie, vois-tu... Ce rêve

exige cinquante mille francs de rente, et vous n’en avez que deux mille

quatre cents, tant que je vivrai; trois mille après ma mort.

Quelques larmes vinrent dans les yeux d’Hortense, et Bette les lappa du

regard comme une chatte boit du lait.

Voici l’histoire succincte de cette lune de miel, le récit n’en sera

peut-être pas perdu pour les artistes.

Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence,

est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter la

gloire dans l’Art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les

créations de la Pensée, c’est surtout le courage, un courage dont

le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la

première fois ici. Poussé par la terrible pression de la misère,

maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l’on met

des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du chemin,

fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité, cette espèce de

Destin subalterne, Wenceslas, né poëte et rêveur, avait passé de la

Conception à l’Exécution, en franchissant sans les mesurer les abîmes

qui séparent ces deux hémisphères de l’Art. Penser, rêver, concevoir de

belles œuvres, est une occupation délicieuse. C’est fumer des cigares

enchantés, c’est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie.

L’œuvre apparaît alors dans la grâce de l’enfance, dans la joie folle

de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs

rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception et ses

plaisirs. Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà

pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les

écrivains la possèdent. Mais produire! mais accoucher! mais élever

laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs,

l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher

sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire

incessamment; mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle

vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards

en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les

souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est l’Exécution

et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment, prête à tout

moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les dispositions

créatrices à commandement, que l’amour n’est continu.

Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité

qui fait la mère (ce chef-d’œuvre naturel si bien compris de Raphaël!),

enfin, cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec

une facilité prodigieuse. L’Inspiration, c’est l’Occasion du Génie.

Elle court non pas sur un rasoir, elle est dans les airs et s’envole

avec la défiance des corbeaux, elle n’a pas d’écharpe par où le poëte

la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces

beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. Aussi le

travail est-il une lutte lassante que redoutent et que chérissent les

belles et puissantes organisations qui souvent s’y brisent. Un grand

poëte de ce temps-ci disait en parlant de ce labeur effrayant:--Je m’y

mets avec désespoir et je le quitte avec chagrin. Que les ignorants le

sachent! Si l’artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme Curtius

dans le gouffre, comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et

si, dans ce cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un

éboulement; s’il contemple enfin les difficultés au lieu de les vaincre

une à une, à l’exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour obtenir

leurs princesses, combattaient des enchantements renaissants, l’œuvre

reste inachevée, elle périt au fond de l’atelier, où la production

devient impossible, et l’artiste assiste au suicide de son talent.

Rossini, ce génie frère de Raphaël, en offre un exemple frappant, dans

sa jeunesse indigente superposée à son âge mûr opulent. Telle est la

raison de la récompense pareille, du pareil triomphe, du même laurier

accordé aux grands poëtes et aux grands généraux.

Wenceslas, nature rêveuse, avait dépensé tant d’énergie à produire,

à s’instruire, à travailler sous la direction despotique de Lisbeth,

que l’amour et le bonheur amenèrent une réaction. Le vrai caractère

reparut. La paresse et la nonchalance, la mollesse du Sarmate revinrent

occuper dans son âme les sillons complaisants d’où la verge du maître

d’école les avait chassées. L’artiste, pendant les premiers mois,

aima sa femme. Hortense et Wenceslas se livrèrent aux adorables

enfantillages de la passion légitime, heureuse, insensée. Hortense fut

alors la première à dispenser Wenceslas de tout travail, orgueilleuse

de triompher ainsi de sa rivale, la Sculpture. Les caresses d’une

femme, d’ailleurs, font évanouir la Muse, et fléchir la féroce, la

brutale fermeté du travailleur. Six à sept mois passèrent, les doigts

du sculpteur désapprirent à tenir l’ébauchoir. Quand la nécessité de

travailler se fit sentir, quand le prince de Wissembourg, président du

comité de souscription, voulut voir la statue, Wenceslas prononça le

mot suprême des flâneurs:--Je vais m’y mettre! Et il berça sa chère

Hortense de fallacieuses paroles, des magnifiques plans de l’artiste

fumeur. Hortense redoubla d’amour pour son poëte, elle entrevoyait

une sublime statue du maréchal Montcornet. Montcornet devait être

l’idéalisation de l’intrépidité, le type de la cavalerie, le courage à

la Murat. Ah bah! l’on devait, à l’aspect de cette statue, concevoir

toutes les victoires de l’Empereur. Et quelle exécution! Le crayon

était bien complaisant, il suivait la parole.

En fait de statue, il vint un petit Wenceslas ravissant.

Dès qu’il s’agissait d’aller à l’atelier du Gros-Caillou, manier la

glaise et réaliser la maquette, tantôt la pendule du prince exigeait

la présence de Wenceslas à l’atelier de Florent et de Chanor, où les

figures se ciselaient; tantôt le jour était gris et sombre; aujourd’hui

des courses d’affaires, demain un dîner de famille, sans compter

les malaises du talent et ceux du corps, et enfin les jours où l’on

batifole avec une femme adorée. Le maréchal prince de Wissembourg

fut obligé de se fâcher pour obtenir le modèle, et de dire qu’il

reviendrait sur sa décision. Ce fut après mille reproches et force

grosses paroles que le comité des souscripteurs put voir le plâtre.

Chaque jour de travail, Steinbock revenait visiblement fatigué, se

plaignant de ce labeur de maçon, de sa faiblesse physique. Durant cette

première année, le ménage jouissait d’une certaine aisance. La comtesse

Steinbock, folle de son mari, dans les joies de l’amour satisfait,

maudissait le ministre de la guerre; elle alla le voir, et lui dit

que les grandes œuvres ne se fabriquaient pas comme des canons, et

que l’État devait être, comme Louis XIV, François Ier et Léon X, aux

ordres du génie. La pauvre Hortense, croyant tenir un Phidias dans ses

bras, avait pour son Wenceslas la lâcheté maternelle d’une femme qui

pousse l’amour jusqu’à l’idolâtrie.--Ne te presse pas, dit-elle à son

mari, tout notre avenir est dans cette statue, prends ton temps, fais

un chef-d’œuvre. Elle venait à l’atelier. Steinbock, amoureux, perdait

avec sa femme cinq heures sur sept, à lui décrire sa statue au lieu de

la faire. Il mit ainsi dix-huit mois à terminer cette œuvre, pour lui,

capitale.

Quand le plâtre fut coulé, que le modèle exista, la pauvre Hortense,

après avoir assisté aux énormes efforts de son mari, dont la santé

souffrit de ces lassitudes qui brisent le corps, les bras et la main

des sculpteurs, Hortense trouva l’œuvre admirable. Son père, ignorant

en sculpture, la baronne non moins ignorante, crièrent au chef-d’œuvre;

le ministre de la guerre vint alors amené par eux, et, séduit par eux,

il fut content de ce plâtre isolé, mis dans son jour, et bien présenté

devant une toile verte. Hélas! à l’exposition de 1841, le blâme unanime

dégénéra dans la bouche des gens irrités d’une idole si promptement

élevée sur son piédestal, en huées et en moqueries. Stidmann voulut

éclairer son ami Wenceslas, il fut accusé de jalousie. Les articles

de journaux furent pour Hortense les cris de l’Envie. Stidmann, ce

digne garçon, obtint des articles où les critiques furent combattues,

où l’on fit observer que les sculpteurs modifiaient tellement leurs

œuvres entre le plâtre et le marbre, qu’on exposait le marbre. «Entre

le projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait, disait

Claude Vignon, défigurer un chef-d’œuvre ou faire une grande chose

d’une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le livre.»

En deux ans et demi, Steinbock fit une statue et un enfant. L’enfant

était sublime de beauté, la statue fut détestable.

La pendule du prince et la statue payèrent les dettes du jeune ménage.

Steinbock avait alors contracté l’habitude d’aller dans le monde, au

spectacle, aux Italiens; il parlait admirablement sur l’art, il se

maintenait, aux yeux des gens du monde, grand artiste par la parole,

par ses explications critiques. Il y a des gens de génie à Paris qui

passent leur vie _à se parler_, et qui se contentent d’une espèce

de gloire de salon. Steinbock, en imitant ces charmants eunuques,

contractait une aversion croissante de jour en jour pour le travail. Il

apercevait toutes les difficultés de l’œuvre en voulant la commencer,

et le découragement qui s’ensuivait, faisait mollir chez lui la

volonté. L’Inspiration, cette folie de la génération intellectuelle,

s’enfuyait à tire-d’ailes, à l’aspect de cet amant malade.

La sculpture est comme l’art dramatique, à la fois le plus difficile

et le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l’œuvre est

accomplie; mais y imprimer une âme, faire un type en représentant

un homme ou une femme, c’est le péché de Prométhée. On compte ce

succès dans les annales de la sculpture, comme on compte les poëtes

dans l’humanité. Michel-Ange, Michel Columb, Jean Goujon, Phidias,

Praxitèle, Polyclète, Puget, Canova, Albert Durer sont les frères

de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakspeare, du Tasse, d’Homère

et de Molière. Cette œuvre est si grandiose, qu’une statue suffit à

l’immortalité d’un homme, comme celles de Figaro, de Lovelace, de Manon

Lescaut suffirent à immortaliser Beaumarchais, Richardson et l’abbé

Prévost. Les gens superficiels (les artistes en comptent beaucoup trop

dans leur sein) ont dit que la sculpture existait par le nu seulement,

qu’elle était morte avec la Grèce et que le vêtement moderne la

rendait impossible. D’abord, les anciens ont fait de sublimes statues

entièrement voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc., et nous n’avons

pas trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais

amants de l’art aillent voir à Florence _le Penseur_ de Michel-Ange,

et dans la cathédrale de Mayence la Vierge d’Albert Durer, qui a fait,

en ébène, une femme vivante sous ses triples robes, et la chevelure

la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femme de chambre ait

peignée; que les ignorants y courent, et tous reconnaîtront que le

génie peut imprégner l’habit, l’armure, la robe, d’une pensée et y

mettre un corps, tout aussi bien que l’homme imprime son caractère

et les habitudes de sa vie à son enveloppe. La sculpture est la

réalisation continuelle du fait qui s’est appelé pour la seule et

unique fois dans la peinture: Raphaël! La solution de ce terrible

problème ne se trouve que dans un travail constant, soutenu, car les

difficultés matérielles doivent être tellement vaincues, la main doit

être si châtiée, si prête et obéissante, que le sculpteur puisse

lutter âme à âme avec cette insaisissable nature morale qu’il faut

transfigurer en la matérialisant. Si Paganini, qui faisait raconter son

âme par les cordes de son violon, avait passé trois jours sans étudier,

il aurait perdu, selon son expression, le _registre_ de son instrument;

il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l’archet,

les cordes et lui; cet accord dissous, il serait devenu soudain un

violoniste ordinaire. Le travail constant est la loi de l’art comme

celle de la vie; car l’art, c’est la création idéalisée. Aussi les

grands artistes, les poëtes complets n’attendent-ils ni les commandes,

ni les chalands, ils enfantent aujourd’hui, demain, toujours. Il en

résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des

difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses

forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a

vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi.

Wenceslas Steinbock était sur la route aride parcourue par ces grands

hommes, et qui mène aux Alpes de la Gloire, quand Lisbeth l’avait

enchaîné dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure d’Hortense, avait

rendu le poëte à la paresse, état normal de tous les artistes, car leur

paresse, à eux, est occupée. C’est le plaisir des pachas au sérail: ils

caressent des idées, ils s’enivrent aux sources de l’intelligence. De

grands artistes, tels que Steinbock, dévorés par la rêverie, ont été

justement nommés des _Rêveurs_. Ces mangeurs d’opium tombent tous dans

la misère; tandis que, maintenus par l’inflexibilité des circonstances,

ils eussent été de grands hommes. Ces demi-artistes sont d’ailleurs

charmants, les hommes les aiment et les enivrent de louanges, ils

paraissent supérieurs aux véritables artistes taxés de personnalité,

de sauvagerie, de rébellion aux lois du monde. Voici pourquoi: Les

grands hommes appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de

toutes choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes

aux yeux des niais; car on les veut vêtus des mêmes habits que le

dandy, accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du

monde. On voudrait les lions de l’Atlas peignés et parfumés comme des

bichons de marquise. Ces hommes, qui comptent peu de pairs et qui les

rencontrent rarement, tombent dans l’exclusivité de la solitude; ils

deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme on le sait,

de sots, d’envieux, d’ignorants et de gens superficiels. Comprenez-vous

maintenant le rôle d’une femme auprès de ces grandioses exceptions? Une

femme doit être à la fois ce qu’avait été Lisbeth pendant cinq ans,

et offrir de plus l’amour, l’amour humble, discret, toujours prêt,

toujours souriant.

Hortense, éclairée par ses souffrances de mère, pressée par d’affreuses

nécessités, s’apercevait trop tard des fautes que son excessif amour

lui avait fait involontairement commettre; mais, en digne fille de

sa mère, son cœur se brisait à l’idée de tourmenter Wenceslas; elle

aimait trop pour se faire le bourreau de son cher poëte, et elle voyait

arriver le moment où la misère allait l’atteindre, elle, son fils et

son mari.

--Ah çà! voyons, ma petite, dit Bette en voyant rouler des larmes dans

les beaux yeux de sa petite cousine, il ne faut pas désespérer. Un

verre plein de tes larmes ne payerait pas une assiettée de soupe! Que

vous faut-il?

--Mais cinq à six mille francs.

--Je n’ai que trois mille francs au plus, dit Lisbeth. Et que fait en

ce moment Wenceslas?

--On lui propose d’entreprendre pour six mille francs, de compagnie

avec Stidmann, un dessert pour le duc d’Hérouville. Monsieur Chanor se

chargerait alors de payer quatre mille francs dus à messieurs Léon de

Lora et Bridau, une dette d’honneur.

--Comment, vous avez reçu le prix de la statue et des bas-reliefs du

monument élevé au maréchal Montcornet, et vous n’avez pas payé cela!

--Mais, dit Hortense, depuis trois ans nous dépensons douze mille

francs par an, et j’ai cent louis de revenu. Le monument du maréchal,

tous frais payés, n’a pas donné plus de seize mille francs. En vérité,

si Wenceslas ne travaille pas, je ne sais ce que nous allons devenir.

Ah! si je pouvais apprendre à faire des statues, comme je remuerais la

glaise! dit-elle en tendant ses beaux bras.

On voyait que la femme tenait les promesses de la jeune fille. L’œil

d’Hortense étincelait; il coulait dans ses veines un sang chargé de

fer, impétueux; elle déplorait d’employer son énergie à tenir son

enfant.

--Ah! ma chère petite bichette, une fille sage ne doit épouser un

artiste qu’au moment où il a sa fortune faite et non quand elle est à

faire.

En ce moment on entendit le bruit des pas et des voix de Stidmann et

de Wenceslas qui reconduisaient Chanor; puis bientôt Wenceslas vint

avec Stidmann. Stidmann, artiste lancé dans le monde des journalistes

et des illustres actrices, des lorettes célèbres, était un jeune homme

élégant que Valérie voulait avoir chez elle, et que Claude Vignon lui

avait déjà présenté. Stidmann venait de voir finir ses relations avec

la fameuse madame Schontz, mariée depuis quelques mois et partie en

province. Valérie et Lisbeth, qui avaient su cette rupture par Claude

Vignon, jugèrent nécessaire d’attirer rue Vanneau l’ami de Wenceslas.

Comme Stidmann, par discrétion, visitait peu les Steinbock, et que

Lisbeth n’avait pas été témoin de sa présentation récente par Claude

Vignon, elle le voyait pour la première fois. En examinant ce célèbre

artiste, elle surprit quelques regards jetés par lui sur Hortense, qui

lui firent entrevoir la possibilité de le donner comme consolation à

la comtesse Steinbock, si Wenceslas la trahissait. Stidmann pensait en

effet que si Wenceslas n’était pas son camarade, Hortense, cette jeune

et magnifique comtesse, ferait une adorable maîtresse; mais ce désir,

contenu par l’honneur, l’éloignait de cette maison. Lisbeth remarqua

cet embarras significatif qui gêne les hommes en présence d’une femme

avec laquelle ils se sont interdit de coqueter.

--Il est très-bien, ce jeune homme, dit-elle à l’oreille d’Hortense.

--Ah! tu trouves? répondit-elle, je ne l’ai jamais remarqué...

--Stidmann, mon brave, dit Wenceslas à l’oreille de son camarade,

nous ne nous gênons point entre nous, eh bien! nous avons à causer

d’affaires avec cette vieille fille.

Stidmann salua les deux cousines et partit.

--C’est fini, dit Wenceslas en revenant après avoir reconduit Stidmann;

mais ce travail-là demandera six mois, et il faut pouvoir vivre pendant

tout ce temps-là.

--J’ai mes diamants, s’écria la jeune comtesse Steinbock avec le

sublime élan des femmes qui aiment.

Une larme vint aux yeux de Wenceslas.

--Oh! je vais travailler, répondit-il en venant s’asseoir auprès de sa

femme qu’il prit sur ses genoux. Je vais faire des _brocantes_, une

corbeille de mariage, des groupes en bronze...

--Mais, mes chers enfants, dit Lisbeth, car vous savez que vous

êtes mes héritiers, et je vous laisserai, croyez-le, un joli magot,

surtout si vous m’aidez à épouser le maréchal; si nous réussissions

promptement, je vous prendrais en pension chez moi, vous et Adeline.

Ah! nous pourrions vivre bien heureux ensemble. Pour le moment, écoutez

ma vieille expérience. Ne recourez pas au Mont-de-Piété, c’est la perte

de l’emprunteur. J’ai toujours vu les nécessiteux manquant, lors du

renouvellement, de l’argent nécessaire au service de l’intérêt, et

tout est perdu. Je puis vous faire prêter de l’argent à cinq pour cent

seulement sur billet.

--Ah! nous serions sauvés! dit Hortense.

--Eh bien! ma petite, que Wenceslas vienne chez la personne qui

l’obligerait à ma prière. C’est madame Marneffe; en la flattant, car

elle est vaniteuse comme une parvenue, elle vous tirera d’embarras

de la façon la plus obligeante. Viens dans cette maison-là, ma chère

Hortense.

Hortense regarda Wenceslas de l’air que doivent avoir les condamnés à

mort en montant à l’échafaud.

--Claude Vignon a présenté là Stidmann, répondit Wenceslas. C’est une

maison très-agréable.

Hortense baissa la tête. Ce qu’elle éprouvait, un seul mot peut le

faire comprendre: ce n’était pas une douleur, mais une maladie.

--Mais, ma chère Hortense, apprends donc la vie! s’écria Lisbeth en

comprenant l’éloquence du mouvement d’Hortense. Sinon, tu seras comme

ta mère, déportée dans une chambre déserte où tu pleureras comme

Calypso le départ d’Ulysse, à un âge où il n’y a plus de Télémaque!...

ajouta-t-elle en répétant une raillerie de madame Marneffe. Il faut

considérer les gens dans le monde comme des ustensiles dont on se sert,

qu’on prend, qu’on laisse selon leur utilité. Servez-vous, mes chers

enfants, de madame Marneffe, et quittez-la plus tard. As-tu peur que

Wenceslas qui t’adore, se prenne de passion pour une femme de quatre ou

cinq ans plus âgée que toi, fanée comme une botte de luzerne, et...

--J’aime mieux mettre mes diamants en gage, dit Hortense. Oh! ne va

jamais là, Wenceslas!... c’est l’enfer!

--Hortense a raison! dit Wenceslas en embrassant sa femme.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 17 / 62 段