--Voilà aimer, lui répondit-elle bas à l’oreille. Eh! bien, amour pour

amour. Hulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux attend, pour

venir ici, que je place une bougie à l’une des fenêtres de ma chambre à

coucher; je vous permets de lui dire que vous êtes le seul aimé; jamais

il ne voudra vous croire, emmenez-le rue du Dauphin, donnez-lui des

preuves, accablez-le; je vous le permets, je vous l’ordonne. Ce phoque

m’ennuie, il m’excède. Tenez bien votre homme rue du Dauphin pendant

toute la nuit, assassinez-le à petit feu, vengez-vous de l’enlèvement

de Josépha. Hulot en mourra peut-être; mais nous sauverons sa femme

et ses enfants d’une ruine effroyable. Madame Hulot travaille pour

vivre!...

--Oh! la pauvre dame! ma foi, c’est atroce! s’écria Crevel chez qui les

bons sentiments naturels revinrent.

--Si tu m’aimes, Célestin, dit-elle tout bas à l’oreille de Crevel

qu’elle effleura de ses lèvres, retiens-le, ou je suis perdue. Marneffe

a des soupçons, Hector a la clef de la porte cochère et compte revenir!

Crevel serra madame Marneffe dans ses bras, et sortit au comble du

bonheur; Valérie l’accompagna tendrement jusqu’au palier; puis, comme

une femme magnétisée, elle descendit jusqu’au premier étage, et elle

alla jusqu’au bas de la rampe.

--Ma Valérie! remonte, ne te compromets pas aux yeux des portiers...

Va, ma vie et ma fortune, tout est à toi... Rentre, ma duchesse!

--Madame Olivier! cria doucement Valérie lorsque la porte frappa.

--Comment! madame, vous ici! dit madame Olivier stupéfaite.

--Mettez les verrous en haut et en bas à la grande porte, et n’ouvrez

plus.

--Bien, madame.

Une fois les verrous tirés, madame Olivier raconta la tentative de

corruption que s’était permise le haut fonctionnaire à son égard.

--Vous vous êtes conduite comme un ange, ma chère Olivier, mais nous

causerons de cela demain.

Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d’une flèche,

frappa trois petits coups à la porte de Lisbeth, et revint chez elle,

où elle donna ses ordres à mademoiselle Reine; car jamais une femme ne

manque l’occasion d’un Montès arrivant du Brésil.

--Non! saperlotte, il n’y a que les femmes du monde pour savoir

aimer ainsi! se disait Crevel. Comme elle descendait l’escalier en

l’éclairant de ses regards, je l’entraînais! Jamais Josépha!...

Josépha, c’est de la _gnognote_! cria l’ancien commis-voyageur.

Qu’ai-je dit là? _gnognote_... Mon Dieu! je suis capable de lâcher

cela quelque jour aux Tuileries... Non, si Valérie ne fait pas mon

éducation, je ne puis rien être... Moi qui tiens tant à paraître grand

seigneur... Ah! quelle femme! elle me remue autant qu’une colique,

quand elle me regarde froidement... Quelle grâce! quel esprit! Jamais

Josépha ne m’a donné de pareilles émotions. Et quelles perfections

inconnues! Ah! bien, voilà mon homme.

Il apercevait, dans les ténèbres de la rue de Babylone, le grand

Hulot, un peu voûté, se glissant le long des planches d’une maison en

construction, et il alla droit à lui.

--Bonjour, baron, car il est plus de minuit, mon cher! Que diable

faites-vous là?... vous vous promenez par une jolie petite pluie

fine. A nos âges, c’est mauvais. Voulez-vous que je vous donne un bon

conseil? revenons chacun chez nous; car, entre nous, vous ne verrez pas

de lumière à la croisée...

En entendant cette dernière phrase, le baron sentit qu’il avait

soixante-trois ans, et que son manteau était mouillé.

--Qui donc a pu vous dire?... demanda-t-il.

--Valérie! parbleu, _notre_ Valérie qui veut être uniquement ma

Valérie. Nous sommes manche à manche, baron, nous jouerons la belle

quand vous voudrez. Vous ne pouvez pas vous fâcher, vous savez que le

droit de prendre ma revanche a toujours été stipulé, vous avez mis

trois mois à m’enlever Josépha, moi je vous ai pris Valérie en... Ne

parlons pas de cela, reprit-il. Maintenant, je la veux toute à moi.

Mais nous n’en resterons pas moins bons amis.

--Crevel, ne plaisante pas, répondit le baron d’une voix étouffée par

la rage, c’est une affaire de vie ou de mort.

--Tiens! comme vous prenez cela?... Baron, ne vous rappelez-vous plus

ce que vous m’avez dit le jour du mariage d’Hortense: «Est-ce que

deux roquentins comme nous doivent se brouiller pour une jupe? C’est

épicier, c’est petites gens...» Nous sommes, c’est convenu, Régence,

Justeaucorps bleu, Pompadour, Dix-huitième siècle, tout ce qu’il y a

de plus maréchal de Richelieu, Rocaille, et, j’ose le dire, Liaisons

Dangereuses!...

Crevel aurait pu entasser ses mots littéraires pendant long-temps, le

baron écoutait comme écoutent les sourds dans le commencement de leur

surdité. Voyant, à la lueur du gaz, le visage de son ennemi devenu

blanc, le vainqueur s’arrêta. C’était un coup de foudre pour le baron,

après les déclarations de madame Olivier, après le dernier regard de

Valérie.

--Mon Dieu! il y avait tant d’autres femmes dans Paris!... s’écria-t-il

enfin.

--C’est ce que je t’ai dit quand tu m’as pris Josépha, répliqua Crevel.

--Tenez, Crevel, c’est impossible... Donnez-moi des preuves!...

avez-vous une clef comme moi pour entrer?

Et le baron, arrivé devant la maison, fourra une clef dans la serrure:

mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainement de l’ébranler.

--Ne faites pas de tapage nocturne, dit tranquillement Crevel. Tenez,

baron, j’ai, moi, de bien meilleures clefs que les vôtres.

--Des preuves! des preuves! répéta le baron exaspéré par une douleur à

devenir fou.

--Venez, je vais vous en donner, répondit Crevel.

Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le

quai, par la rue Hillerin-Bertin. L’infortuné Conseiller-d’État allait,

comme vont les négociants la veille du jour où ils doivent déposer leur

bilan; il se perdait en conjectures sur les raisons de la dépravation

cachée au fond du cœur de Valérie, et il se croyait la dupe de quelque

mystification. En passant sur le pont Royal, il vit son existence si

vide, si bien finie, si embrouillée par ses affaires financières, qu’il

fut sur le point de céder à la mauvaise pensée qui lui vint de jeter

Crevel à la rivière, et de s’y jeter après lui.

Arrivé rue du Dauphin, qui, dans ce temps, n’était pas encore élargie,

Crevel s’arrêta devant une porte bâtarde. Cette porte ouvrait sur un

long corridor pavé en dalles blanches et noires, formant péristyle,

et au bout duquel se trouvaient un escalier et une loge de concierge

éclairés par une petite cour intérieure comme il y en a tant à Paris.

Cette cour, mitoyenne avec la propriété voisine, offrait la singulière

particularité d’un partage inégal. La petite maison de Crevel, car il

en était propriétaire, avait un appendice à toiture vitrée, bâti sur le

terrain voisin, et grevé de l’interdiction d’élever cette construction,

entièrement cachée à la vue par la loge et par l’encorbellement de

l’escalier.

Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait long-temps servi de

magasin, d’arrière-boutique et de cuisine à l’une des deux boutiques

situées sur la rue. Crevel avait détaché de la location ces trois

pièces du rez-de-chaussée, et Grindot les avait transformées en une

petite maison économique. On y pénétrait de deux manières, d’abord par

la boutique d’un marchand de meubles à qui Crevel la louait à bas prix

et au mois, afin de pouvoir le punir en cas d’indiscrétion, puis par

une porte cachée dans le mur du corridor assez habilement pour être

presque invisible. Ce petit appartement, composé d’une salle à manger,

d’un salon et d’une chambre à coucher, éclairé par en haut, partie

chez le voisin, partie chez Crevel, était donc à peu près introuvable.

A l’exception du marchand de meubles d’occasion, les locataires

ignoraient l’existence de ce petit paradis. La portière, payée pour

être la complice de Crevel, était une excellente cuisinière. Monsieur

le maire pouvait donc entrer dans sa petite maison économique et en

sortir à toute heure de nuit, sans craindre aucun espionnage. Le jour,

une femme mise comme se mettent les Parisiennes pour aller faire des

emplettes et munie d’une clef, ne risquait rien à venir chez Crevel;

elle observait les marchandises d’occasion, elle en marchandait, elle

entrait dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre

soupçon si quelqu’un la rencontrait.

Lorsque Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le baron

fut tout étonné du luxe intelligent et coquet déployé là. L’ancien

parfumeur avait donné carte blanche à Grindot, et le vieil architecte

s’était distingué par une création du genre Pompadour qui, d’ailleurs,

coûtait soixante mille francs.--Je veux, avait dit Crevel à Grindot,

qu’une duchesse entrant là soit surprise... Il avait voulu le plus bel

Éden parisien pour y posséder son Ève, sa femme du monde, sa Valérie,

sa duchesse.

--Il y a deux lits, dit Crevel à Hulot en montrant un divan d’où l’on

tirait un lit comme on tire le tiroir d’une commode. En voici un,

l’autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la nuit tous

les deux.

--Les preuves! dit le baron.

Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher, où,

sur une causeuse, Hulot vit une robe de chambre magnifique appartenant

à Valérie, et qu’elle avait portée rue Vanneau, pour s’en faire honneur

avant de l’employer à la petite maison Crevel. Le maire fit jouer le

secret d’un joli petit meuble en marqueterie appelé _bonheur du jour_,

y fouilla, saisit une lettre et la tendit au baron.

--Tiens, lis.

Le Conseiller-d’État lut ce petit billet écrit au crayon:

«Je t’ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme moi n’attend

jamais un ancien parfumeur. Il n’y avait ni dîner commandé, ni

cigarettes. Tu me payeras tout cela.»

--Est-ce bien son écriture?

--Mon Dieu! dit Hulot en s’asseyant accablé. Je reconnais tout ce qui

lui a servi, voilà ses bonnets et ses pantoufles. Ah! çà, voyons,

depuis quand...

Crevel fit signe qu’il comprenait, et empoigna une liasse de mémoires

dans le petit secrétaire en marqueterie.

--Vois, mon vieux! j’ai payé les entrepreneurs en décembre 1838. En

octobre, deux mois auparavant, cette délicieuse petite maison était

étrennée.

Le Conseiller-d’État baissa la tête.

--Comment diable faites-vous? car je connais l’emploi de son temps,

heure par heure.

--Et la promenade aux Tuileries... dit Crevel en se frottant les mains

et jubilant.

--Et bien?... reprit Hulot hébété.

--Ta soi-disant maîtresse vient aux Tuileries, elle est censée s’y

promener de une heure à quatre heures; mais crac! en deux temps elle

est ici. Tu connais Molière? Eh bien! baron, il n’y a rien d’imaginaire

dans ton intitulé.

Hulot, ne pouvant plus douter de rien, resta dans un silence sinistre.

Les catastrophes poussent tous les hommes forts et intelligents à la

philosophie. Le baron était, moralement, comme un homme qui cherche

son chemin la nuit dans une forêt. Ce silence morne, le changement qui

se fit sur cette physionomie affaissée, tout inquiéta Crevel qui ne

voulait pas la mort de son collaborateur.

--Comme je te disais, mon vieux, nous sommes manche à manche, jouons la

belle... Veux-tu jouer la belle, voyons? au plus fin!

--Pourquoi, se dit Hulot en se parlant à lui-même, sur dix belles

femmes, y en a-t-il au moins sept de perverses?

Le baron était trop en désarroi pour trouver la solution de ce

problème. La beauté, c’est le plus grand des pouvoirs humains. Tout

pouvoir sans contre-poids, sans entraves, autocratique, mène à l’abus,

à la folie. L’arbitraire c’est la démence du pouvoir. Chez la femme,

l’arbitraire, c’est la fantaisie.

--Tu n’as pas à te plaindre, mon cher confrère, tu as la plus belle des

femmes, et elle est vertueuse.

--Je mérite mon sort, se dit Hulot, j’ai méconnu ma femme, je la fais

souffrir, et c’est un ange! O ma pauvre Adeline, tu es bien vengée!

Elle souffre, seule, en silence, elle est digne d’adoration, elle

mérite mon amour, je devrais... car elle est admirable encore, blanche

et redevenue jeune fille... Mais a-t-on jamais vu femme plus ignoble,

plus infâme, plus scélérate que cette Valérie?

--C’est une vaurienne, dit Crevel, une coquine à fouetter sur la place

du Châtelet; mais, mon cher Canillac, si nous sommes Justeaucorps bleu,

Maréchal de Richelieu, Trumeau, Pompadour, Du Barry, roués et tout ce

qu’il y a de plus Dix-huitième siècle, nous n’avons plus de lieutenant

de police.

--Comment se faire aimer?... se demandait Hulot sans écouter Crevel.

--C’est une bêtise à nous autres de vouloir être aimés, mon cher, dit

Crevel, nous ne pouvons être que supportés, car madame Marneffe est

cent fois plus rouée que Josépha...

--Et avide! elle me coûte cent quatre-vingt douze mille francs!...

s’écria Hulot.

--Et combien de centimes? demanda Crevel avec l’insolence du financier

en trouvant la somme minime.

--On voit bien que tu ne l’aimes pas, dit mélancoliquement le baron.

--Moi, j’en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois cent

mille francs à moi!...

--Où est-ce? où tout cela passe-t-il? dit le baron en se prenant la

tête dans les mains.

--Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens qui se

cotisent pour entretenir une lorette de deux sous, elle nous aurait

coûté moins cher...

--C’est une idée! repartit le baron; mais elle nous tromperait

toujours, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien?...

--Ah! vieux lapin, tu as raison, nous sommes joués comme des... des

actionnaires!... dit Crevel. Toutes ces femmes-là sont des commandites!

--C’est donc elle, dit le baron, qui t’a parlé de la lumière sur la

fenêtre?...

--Mon bonhomme, reprit Crevel en se mettant en position, nous sommes

_floués_! Valérie est une... Elle m’a dit de te tenir ici... J’y vois

clair... Elle a son Brésilien... Ah! je renonce à elle, car si vous lui

teniez les mains, elle trouverait moyen de vous tromper avec ses pieds!

Tiens, c’est une infâme, une rouée!

--Elle est au-dessous des prostituées, dit le baron. Josépha, Jenny

Cadine étaient dans leur droit en nous trompant, elles font métier de

leurs charmes, elles!

--Mais elle! qui fait la sainte, la prude, dit Crevel. Tiens, Hulot,

retourne à ta femme, car tu n’es pas bien dans tes affaires, on

commence à causer de certaines lettres de change souscrites à un

petit usurier dont la spécialité consiste à prêter aux lorettes, un

certain Vauvinet. Quant à moi, me voilà guéri des femmes comme il faut.

D’ailleurs, à nos âges, quel besoin avons-nous de ces drôlesses, qui,

je suis franc, ne peuvent pas ne point nous tromper? Tu as des cheveux

blancs, des fausses dents, baron. Moi, j’ai l’air de Silène. Je vais me

mettre à amasser. L’argent ne trompe point. Si le Trésor s’ouvre tous

les six mois pour tout le monde, il vous donne au moins des intérêts,

et cette femme en coûte... Avec toi, mon cher confrère, Gubetta, mon

vieux complice, je pourrais accepter une situation _chocnoso_... non,

philosophique; mais un Brésilien qui, peut-être, apporte de son pays

des denrées coloniales, suspectes...

--La femme, dit Hulot, est un être inexplicable.

--Je l’explique, dit Crevel: nous sommes vieux, le Brésilien est jeune

et beau...

--Oui, c’est vrai, dit Hulot, je l’avoue, nous vieillissons. Mais, mon

ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant,

roulant leurs cheveux, nous regardant avec un fin sourire à travers

leurs doigts quand elles mettent leurs papillotes, faisant toutes leurs

mines, débitant leurs mensonges, et se disant peu aimées, quand elles

nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant malgré tout?

--Oui, ma foi! c’est la seule chose agréable de la vie... s’écria

Crevel. Ah! quand un minois vous sourit, et qu’on vous dit: «Mon bon

chéri, sais-tu combien tu es aimable! Moi, je suis sans doute autrement

faite que les autres femmes qui se passionnent pour de petits jeunes

gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers comme des

laquais! car leur jeunesse leur donne une insolence!... Enfin, ils

viennent, ils vous disent bonjour et ils s’en vont... Moi, que tu

soupçonnes de coquetterie, je préfère à ces moutards les gens de

cinquante ans, on garde ça long-temps; c’est dévoué, ça sait qu’une

femme se retrouve difficilement, et ils nous apprécient... Voilà

pourquoi je t’aime, grand scélérat!...» Et elles accompagnent ces

espèces d’aveux, de minauderies, de gentillesses, de... Ah! c’est faux

comme des programmes d’Hôtel-de-Ville...

--Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot en se

rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime de

Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le Mensonge, de

coudre des paillettes à ses habits de théâtre...

--Et puis enfin, on les a, ces menteuses! dit brutalement Crevel.

--Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose un

vieillard en jeune homme...

--Ah! oui, reprit Crevel, c’est une anguille qui vous coule entre les

mains; mais c’est la plus jolie des anguilles... blanche et douce comme

du sucre!... drôle comme Arnal, et des inventions! Ah!

--Oh! oui, elle est bien spirituelle! s’écria le baron ne pensant plus

à sa femme.

Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde, en se

rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations de

sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de

son esprit, celles de son cœur; car cette artiste en amour avait

des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux un

jour que l’autre. Et tous les deux ils s’endormirent, bercés par ces

réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux de

l’enfer.

Le lendemain, à neuf heures, Hulot parla d’aller au Ministère, Crevel

avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel tendit

la main au baron en lui disant:--Sans rancune, n’est-ce pas? car nous

ne pensons plus ni l’un ni l’autre à madame Marneffe.

--Oh! c’est bien fini! répondit Hulot en exprimant une sorte d’horreur.

A dix heures et demie, Crevel grimpait quatre à quatre l’escalier de

madame Marneffe. Il trouva l’infâme créature, l’adorable enchanteresse,

dans le déshabillé le plus coquet du monde, mangeant un joli petit

déjeuner fin en compagnie du baron Henri Montès de Montéjanos et de

Lisbeth. Malgré le coup que lui porta la vue du Brésilien, Crevel pria

madame Marneffe de lui donner deux minutes d’audience. Valérie passa

dans le salon avec Crevel.

--Valérie, mon ange, dit l’amoureux Crevel, monsieur Marneffe n’a pas

longtemps à vivre; si tu veux m’être fidèle, à sa mort, nous nous

marierons. Songes-y. Je t’ai débarrassée de Hulot... Ainsi, vois si ce

Brésilien peut valoir un maire de Paris, un homme qui, pour toi, voudra

parvenir aux plus hautes dignités, et qui, déjà, possède quatre-vingt

et quelques mille livres de rente.

--On y songera, dit-elle. Je serai rue du Dauphin à deux heures, et

nous en causerons; mais, soyez sage! et n’oubliez pas le transfert que

vous m’avez promis hier.

Elle revint dans la salle à manger, suivie de Crevel qui se flattait

d’avoir trouvé le moyen de posséder à lui seul Valérie; mais il aperçut

le baron Hulot qui, pendant cette courte conférence, était entré pour

réaliser le même dessein. Le Conseiller-d’État demanda, comme Crevel,

un moment d’audience. Madame Marneffe se leva pour retourner au salon,

en souriant au Brésilien, comme pour lui dire:--Ils sont fous! ils ne

te voient donc pas?

--Valérie, dit le Conseiller-d’État, mon enfant, ce cousin est un

cousin d’Amérique...

--Oh! assez! s’écria-t-elle en interrompant le baron. Marneffe n’a

jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier,

le seul homme que j’aie aimé est revenu, sans être attendu... Ce

n’est pas ma faute! Mais regardez bien Henri et regardez-vous. Puis

demandez-vous si une femme, surtout quand elle aime, peut hésiter. Mon

cher, je ne suis pas une femme entretenue. A compter d’aujourd’hui, je

ne veux plus être comme Suzanne entre deux vieillards. Si vous tenez à

moi, vous serez, vous et Crevel, nos amis; mais tout est fini, car j’ai

vingt-six ans, je veux être à l’avenir une sainte, une excellente et

digne femme... comme la vôtre.

--C’est ainsi? dit Hulot. Ah! voilà comment vous m’accueillez! lorsque

je venais, comme un pape, les mains pleines d’indulgences!... Eh!

bien, votre mari ne sera jamais chef de bureau ni officier de la

Légion-d’Honneur...

--C’est ce que nous verrons! dit madame Marneffe en regardant Hulot

d’une certaine manière.

--Ne nous fâchons pas, reprit Hulot au désespoir, je viendrai ce soir,

et nous nous entendrons.

--Chez Lisbeth, oui!...

--Eh! bien, dit le vieillard amoureux, chez Lisbeth!...

Hulot et Crevel descendirent ensemble sans se dire un mot jusque dans

la rue; mais, sur le trottoir, ils se regardèrent et se mirent à rire

tristement.

--Nous sommes deux vieux fous!... dit Crevel.

--Je les ai congédiés, dit madame Marneffe à Lisbeth en se remettant

à table. Je n’ai jamais aimé, je n’aime et n’aimerai jamais que mon

jaguar, ajouta-t-elle en souriant à Henri Montès. Lisbeth, ma fille, tu

ne sais pas?... Henri m’a pardonné les infamies auxquelles la misère

m’a réduite.

--C’est ma faute, dit le Brésilien, j’aurais dû t’envoyer cent mille

francs...

--Pauvre enfant! s’écria Valérie, j’aurais dû travailler pour vivre,

mais je n’ai pas les doigts faits pour cela... demande à Lisbeth.

Le Brésilien s’en alla l’homme le plus heureux de Paris.

Vers les midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magnifique chambre

à coucher où cette dangereuse Parisienne donnait à sa toilette ces

dernières façons qu’une femme tient à donner elle-même. Les verrous

mis, les portières tirées, Valérie raconta dans leurs moindres détails

tous les événements de la soirée, de la nuit et de la matinée.

--Es-tu contente, mon bijou? dit-elle à Lisbeth en terminant. Que

dois-je être un jour, madame Crevel ou madame Montès? Quel est ton avis?

--Crevel n’a pas plus de dix ans à vivre, libertin comme il l’est,

répondit Lisbeth, et Montès est jeune. Crevel te laissera trente mille

francs de rente, environ. Que Montès attende, il sera bien assez

heureux en restant le Benjamin. Ainsi, vers trente-trois ans, tu peux,

ma chère enfant, en te conservant belle, épouser ton Brésilien et

jouer un grand rôle avec soixante mille francs de rente à toi, surtout

_protégée_ par une maréchale...

--Oui, mais Montès est Brésilien, il n’arrivera jamais à rien, fit

observer Valérie.

--Nous sommes, dit Lisbeth, dans un temps de chemins de fer, où les

étrangers finissent en France par occuper de grandes positions.

--Nous verrons, reprit Valérie, quand Marneffe sera mort, et il n’a pas

long-temps à souffrir.

--Ces maladies qui lui reviennent, dit Lisbeth, sont comme les remords

du physique. Allons, je vais chez Hortense.

--Eh bien! va, mon ange, répondit Valérie, et amène-moi mon artiste! En

trois ans n’avoir pas encore gagné seulement un pouce de terrain! C’est

notre honte à toutes deux! Wenceslas et Henri, voilà mes deux seules

passions. L’un, c’est l’amour; l’autre, c’est la fantaisie.

--Es-tu belle, ce matin! dit Lisbeth en venant prendre Valérie par la

taille et la baisant au front. Je jouis de tous tes plaisirs, de ta

fortune, de ta toilette... Je n’ai vécu que depuis le jour où nous nous

sommes faites sœurs...

--Attends! ma tigresse, dit en riant Valérie, ton châle est de

travers... Tu ne sais pas encore porter un châle, malgré mes leçons, au

bout de trois ans, et tu veux être madame la maréchale Hulot...

Chaussée de brodequins en prunelle, de bas de soie gris, armée

d’une robe en magnifique levantine, les cheveux en bandeau sous une

très-jolie capote en velours noir doublée de satin jaune, Lisbeth alla

rue Saint-Dominique par le boulevard des Invalides, en se demandant si

le découragement d’Hortense lui livrerait enfin cette âme forte, et

si l’inconstance sarmate, prise à l’heure où tout est possible à ces

caractères, ferait fléchir l’amour de Wenceslas.

Hortense et Wenceslas occupaient le rez-de-chaussée d’une maison

située à l’endroit où la rue Saint-Dominique aboutit à l’Esplanade

des Invalides. Cet appartement, jadis en harmonie avec la lune de

miel, offrait en ce moment un aspect à moitié frais, à moitié fané,

qu’il faudrait appeler l’automne du mobilier. Les nouveaux mariés sont

gâcheurs, ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les choses

autour d’eux, comme ils abusent de l’amour. Pleins d’eux-mêmes, ils se

soucient peu de l’avenir qui, plus tard, préoccupe la mère de famille.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 16 / 62 段