j’aime aussi ma cousine Adeline, et je l’ai trouvée en larmes. Elle ne
vous a pas vu depuis un mois. Non, cela n’est pas permis. Vous laissez
ma pauvre Adeline sans argent. Votre fille Hortense a failli mourir en
apprenant que c’est grâce à votre frère que nous avons pu dîner! Il n’y
avait pas de pain chez vous aujourd’hui. Adeline a pris la résolution
héroïque de se suffire à elle-même. Elle m’a dit: «Je ferai comme toi!»
Ce mot m’a si fort serré le cœur, après le dîner, qu’en pensant à ce
que ma cousine était en 1811 et ce qu’elle est en 1841, trente ans
après! j’ai eu ma digestion arrêtée... j’ai voulu vaincre le mal; mais,
arrivée ici, j’ai cru mourir...
--Vous voyez, Valérie, dit le baron, jusqu’où me mène mon adoration
pour vous!... à commettre des crimes domestiques...
--Oh! j’ai eu raison de rester fille! s’écria Lisbeth avec une joie
sauvage. Vous êtes un bon et excellent homme, Adeline est un ange, et
voilà la récompense d’un dévouement aveugle.
--Un vieil ange! dit doucement madame Marneffe en jetant un regard
moitié tendre, moitié rieur à son Hector, qui la contemplait comme un
juge d’instruction examine un prévenu.
--Pauvre femme! dit le baron. Voilà plus de neuf mois que je ne lui ai
remis d’argent, et j’en trouve pour vous, Valérie, et à quel prix! Vous
ne serez jamais aimée ainsi par personne, et quels chagrins vous me
donnez en retour!
--Des chagrins? reprit-elle. Qu’appelez-vous donc le bonheur?
--Je ne sais pas encore quelles ont été vos relations avec ce prétendu
cousin, de qui vous ne m’avez jamais parlé, reprit le baron sans
faire attention aux mots jetés par Valérie. Mais, quand il est entré,
j’ai reçu comme un coup de canif dans le cœur. Quelque aveuglé que je
sois, je ne suis pas aveugle. J’ai lu dans vos yeux et dans les siens.
Enfin, il s’échappait par les paupières de ce singe des étincelles qui
rejaillissaient sur vous, dont le regard... Oh! vous ne m’avez jamais
regardé ainsi, jamais! Quant à ce mystère, Valérie, il se dévoilera...
Vous êtes la seule femme qui m’ayez fait connaître le sentiment de la
jalousie, ainsi ne vous étonnez pas de ce que je vous dis... Mais un
autre mystère qui a crevé son nuage, et qui me semble une infamie...
--Allez! allez! dit Valérie.
--C’est que Crevel, ce cube de chair et de bêtise, vous aime, et que
vous accueillez ses galanteries assez bien pour que ce niais ait laissé
voir sa passion à tout le monde...
--Et de trois! Vous n’en apercevez pas d’autres? demanda madame
Marneffe.
--Peut-être y en a-t-il? dit le baron.
--Que monsieur Crevel m’aime, il est dans son droit d’homme; que je
sois favorable à sa passion, ce serait le fait d’une coquette ou
d’une femme à qui vous laisseriez beaucoup de choses à désirer... Eh
bien! aimez-moi avec mes défauts, ou laissez-moi. Si vous me rendez
ma liberté, ni vous, ni monsieur Crevel, vous ne reviendrez ici, je
prendrai mon cousin pour ne pas perdre les charmantes habitudes que
vous me supposez. Adieu, monsieur le baron Hulot.
Et elle se leva; mais le Conseiller-d’État la saisit par le bras et la
fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie, elle était
devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités de la
vie, et il aima mieux rester dans l’incertitude que d’acquérir la plus
légère preuve de l’infidélité de Valérie.
--Ma chère Valérie, dit-il, ne vois-tu pas ce que je souffre? Je ne te
demande que de te justifier... donne-moi de bonnes raisons...
--Eh bien! allez m’attendre en bas, car vous ne voulez pas assister, je
crois, aux différentes cérémonies que nécessite l’état de votre cousine.
Hulot se retira lentement.
--Vieux libertin! s’écria la cousine Bette, vous ne me demandez donc
pas des nouvelles de vos enfants?... Que ferez-vous pour Adeline? Moi,
d’abord, je lui porte demain mes économies.
--On doit au moins le pain de froment à sa femme, dit en souriant
madame Marneffe.
Le baron, sans s’offenser du ton de Lisbeth qui le régentait aussi
durement que Josépha, s’en alla comme un homme enchanté d’éviter une
question importune.
Une fois le verrou mis, le Brésilien quitta le cabinet de toilette où
il attendait, et il parut les yeux pleins de larmes, dans un état à
faire pitié. Montès avait évidemment tout entendu.
--Tu ne m’aimes plus, Henri! je le vois, dit madame Marneffe en se
cachant le front dans son mouchoir et fondant en larmes.
C’était le cri de l’amour vrai. La clameur du désespoir de la femme est
si persuasive, qu’elle arrache le pardon qui se trouve au fond du cœur
de tous les amoureux, quand la femme est jeune, jolie et décolletée à
sortir par le haut de sa robe en costume d’Ève.
--Mais pourquoi ne quittez-vous pas tout pour moi, si vous m’aimez?
demanda le Brésilien.
Ce naturel de l’Amérique, logique comme le sont tous les hommes nés
dans la Nature, reprit aussitôt la conversation au point où il l’avait
laissée, en reprenant la taille de Valérie.
--Pourquoi?... dit-elle en relevant la tête et regardant Henri qu’elle
domina par un regard chargé d’amour. Mais, mon petit chat, je suis
mariée. Mais nous sommes à Paris, et non dans les savanes, dans les
pampas, dans les solitudes de l’Amérique. Mon bon Henri, mon premier
et mon seul amour, écoute-moi donc. Ce mari, simple sous-chef au
ministère de la guerre, veut être chef de bureau et officier de la
Légion-d’Honneur, puis-je l’empêcher d’avoir de l’ambition? or, pour
la même raison qu’il nous laissait entièrement libres tous les deux
(il y a bientôt quatre ans, t’en souviens-tu, méchant?), aujourd’hui
Marneffe m’impose monsieur Hulot. Je ne puis me défaire de cet affreux
administrateur qui souffle comme un phoque, qui a des nageoires dans
les narines, qui a soixante-trois ans, qui depuis trois ans s’est
vieilli de dix ans à vouloir être jeune, qui m’est odieux, que le
lendemain du jour où Marneffe sera chef de bureau et officier de la
Légion-d’Honneur...
--Qu’est-ce qu’il aura de plus, ton mari?
--Mille écus.
--Je les lui donnerai viagèrement, reprit le baron Montès, quittons
Paris et allons...
--Où? dit Valérie en faisant une de ces jolies moues par lesquelles les
femmes narguent les hommes dont elles sont sûres. Paris est la seule
ville où nous puissions vivre heureux. Je tiens trop à ton amour pour
le voir s’affaiblir en nous trouvant seuls dans un désert; écoute,
Henri, tu es le seul homme aimé de moi dans l’Univers, écris cela sur
ton crâne de tigre.
Les femmes persuadent toujours aux hommes de qui elles ont fait des
moutons qu’ils sont des lions, et qu’ils ont un caractère de fer.
--Maintenant, écoute-moi bien: Monsieur Marneffe n’a pas cinq ans à
vivre, il est gangrené jusque dans la moelle de ses os; sur douze mois
de l’année, il en passe sept à boire des drogues, des tisanes, il vit
dans la flanelle; enfin, il est, dit le médecin, sous le coup de la
faulx à tout moment; la maladie la plus innocente pour un homme sain,
sera mortelle pour lui, le sang est corrompu, la vie est attaquée dans
son principe. Depuis cinq ans, je n’ai pas voulu qu’il m’embrassât une
seule fois, car, cet homme, c’est la peste! Un jour, et ce jour n’est
pas éloigné, je serai veuve, eh bien! moi, déjà demandée par un homme
qui possède soixante mille francs de rente, moi qui suis maîtresse de
cet homme comme de ce morceau de sucre, je te déclare que tu serais
pauvre comme Hulot, lépreux comme Marneffe, et que si tu me battais,
c’est toi que je veux pour mari, toi seul que j’aime, de qui je veuille
porter le nom. Et je suis prête à te donner tous les gages d’amour que
tu voudras...
--Eh bien! ce soir...
--Mais, enfant de Rio, mon beau jaguar sorti pour moi des forêts
vierges du Brésil, dit-elle en lui prenant la main et la baisant et le
caressant, respecte donc un peu la créature de qui tu veux faire ta
femme... Serai-je ta femme, Henri?...
--Oui, dit le Brésilien vaincu par le bavardage effréné de la passion.
Et il se mit à genoux.
--Voyons, Henri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et le
regardant au fond des yeux avec fixité, tu me jures ici, en présence
de Lisbeth, ma meilleure et ma seule amie, ma sœur, de me prendre pour
femme au bout de mon année de veuvage?...
--Je le jure.
--Ce n’est pas assez! jure par les cendres et le salut éternel de ta
mère, jure-le par la vierge Marie et par tes espérances de catholique!
Valérie savait que le Brésilien tiendrait ce serment, quand même elle
serait tombée au fond du plus sale bourbier social. Le Brésilien fit
ce serment solennel, le nez presque touchant à la blanche poitrine
de Valérie et les yeux fascinés; il était ivre, comme on est ivre en
revoyant une femme aimée, après une traversée de cent vingt jours!
--Eh bien! maintenant, sois tranquille. Respecte bien dans madame
Marneffe, la future baronne de Montéjanos. Ne dépense pas un liard pour
moi, je te le défends. Reste ici, dans la première pièce, couché sur le
petit canapé, je viendrai moi-même t’avertir quand tu pourras quitter
ton poste... Demain matin nous déjeunerons ensemble, et tu t’en iras
sur les une heure, comme si tu étais venu me faire une visite à midi.
Ne crains rien, les portiers m’appartiennent comme s’ils étaient mon
père et ma mère... Je vais descendre chez moi servir le thé.
Elle fit un signe à Lisbeth qui l’accompagna jusque sur le palier. Là,
Valérie dit à l’oreille de la vieille fille:--Ce moricaud est venu un
an trop tôt! car je meurs si je ne te venge d’Hortense!...
--Sois tranquille, mon cher gentil petit démon, dit la vieille fille en
l’embrassant au front, l’amour et la vengeance, chassant de compagnie,
n’auront jamais le dessous. Hortense m’attend demain, elle est dans la
misère. Pour avoir mille francs, Wenceslas t’embrassera mille fois.
En quittant Valérie, Hulot était descendu jusqu’à la loge, et s’était
montré subitement à madame Olivier.
--Madame Olivier?...
En entendant cette interrogation impérieuse et voyant le geste par
lequel le baron la commenta, madame Olivier sortit de sa loge, et alla
jusque dans la cour à l’endroit où le baron l’emmena.
--Vous savez que si quelqu’un peut un jour faciliter à votre fils
l’acquisition d’une étude, c’est moi; c’est grâce à moi que le voici
troisième clerc de notaire, et qu’il achève son Droit.
--Oui, monsieur le baron; aussi, monsieur le baron peut-il compter sur
notre reconnaissance. Il n’y a pas de jour que je ne prie Dieu pour le
bonheur de monsieur le baron...
--Pas tant de paroles, ma bonne femme, dit Hulot, mais des preuves...
--Que faut-il faire? demanda madame Olivier.
--Un homme en équipage est venu ce soir, le connaissez-vous?
Madame Olivier avait bien reconnu le Montès, comment l’aurait-elle
oublié? Montès lui glissait, rue du Doyenné, cent sous dans la main
toutes les fois qu’il sortait, le matin, de la maison, un peu trop tôt.
Si le baron s’était adressé à monsieur Olivier, peut-être aurait-il
appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les classes inférieures, la
femme est, non-seulement supérieure à l’homme, mais encore elle le
gouverne presque toujours. Depuis long-temps, madame Olivier avait
pris son parti dans le cas d’une collision entre ses deux bienfaiteurs,
elle regardait madame Marneffe comme la plus forte de ces deux
puissances.
--Si je le connais?... répondit-elle, non. Ma foi, non, je ne l’ai
jamais vu!...
--Comment! le cousin de madame Marneffe ne venait jamais la voir quand
elle demeurait rue du Doyenné?
--Ah! c’est son cousin!... s’écria madame Olivier. Il est peut-être
venu, mais je ne l’ai pas reconnu. La première fois, monsieur, je ferai
bien attention...
--Il va descendre, dit Hulot vivement en coupant la parole à madame
Olivier...
--Mais il est parti, répliqua madame Olivier qui comprit tout. La
voiture n’est plus là...
--Vous l’avez vu partir?
--Comme je vous vois. Il a dit à son domestique: A l’ambassade!
Ce ton, cette assurance arrachèrent un soupir de bonheur au baron, il
prit la main à madame Olivier et la lui serra.
--Merci, ma chère madame Olivier; mais ce n’est pas tout! Et monsieur
Crevel?...
--Monsieur Crevel? que voulez-vous dire? Je ne comprends pas, dit
madame Olivier.
--Écoutez-moi bien! Il aime madame Marneffe...
--Pas possible! monsieur le baron, pas possible! dit-elle en joignant
les mains.
--Il aime madame Marneffe! répéta fort impérativement le baron. Comment
font-ils? je n’en sais rien; mais je veux le savoir et vous le saurez.
Si vous pouvez me mettre sur les traces de cette intrigue, votre fils
sera notaire.
--Monsieur le baron, _ne vous mangez pas les sangs_ comme ça, reprit
madame Olivier. Madame vous aime et n’aime que vous; sa femme de
chambre le sait bien, et nous disons comme cela que vous êtes l’homme
le plus heureux de la terre, car vous savez tout ce que vaut madame...
Ah! c’est une perfection... Elle se lève à dix heures tous les jours;
pour lors, elle déjeune, bon. Eh! bien, elle en a pour une heure à
faire sa toilette, et tout ça la mène à deux heures; pour lors elle va
se promener aux Tuileries au vu et n’au su de tout le monde; elle est
toujours rentrée à quatre heures, pour l’heure de votre arrivée... Oh!
c’est réglé comme n’une pendule. Elle n’a pas de secrets pour sa femme
de chambre, Reine n’en a pas pour moi, allez! Reine ne peut pas n’en
n’avoir, rapport à mon fils, pour qui n’elle a des bontés... Vous voyez
bien que si madame avait des rapports avec monsieur Crevel, nous le
saurerions.
Le baron remonta chez madame Marneffe le visage rayonnant, et convaincu
d’être le seul homme aimé de cette affreuse courtisane, aussi
décevante, mais aussi belle, aussi gracieuse qu’une sirène.
Crevel et Marneffe commençaient un second piquet. Crevel perdait, comme
perdent tous les gens qui ne sont pas à leur jeu. Marneffe, qui savait
la cause des distractions du maire, en profitait sans scrupules: il
regardait les cartes à prendre, il _écartait_ en conséquence; puis,
voyant dans le jeu de son adversaire, il jouait à coup sûr. Le prix de
la fiche étant de vingt sous, il avait déjà volé trente francs au maire
au moment où le baron rentrait.
--Eh bien, dit le Conseiller-d’État étonné de ne trouver personne, vous
êtes seuls! où sont-ils tous?
--Votre belle humeur a mis tout le monde en fuite! répondit Crevel.
--Non, c’est l’arrivée du cousin de sa femme, répliqua Marneffe. Ces
dames et ces messieurs ont pensé que Valérie et Henri devaient avoir
quelque chose à se dire, après une séparation de trois années, et
ils se sont discrètement retirés... Si j’avais été là, je les aurais
retenus; mais, par aventure, j’aurais mal fait, car l’indisposition de
Lisbeth, qui sert toujours le thé, sur les dix heures et demie, a mis
tout en déroute...
--Lisbeth est donc réellement indisposée? demanda Crevel furieux.
--On me l’a dit, répliqua Marneffe avec l’immorale insouciance des
hommes pour qui les femmes n’existent plus.
Le maire avait regardé la pendule; et, à cette estime, le baron
paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth. L’air joyeux de
Hulot incriminait gravement Hector, Valérie et Lisbeth.
--Je viens de la voir, elle souffre horriblement, la pauvre fille, dit
le baron.
--La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami,
reprit aigrement Crevel, car vous nous revenez avec une figure où la
jubilation rayonne! Est-ce que Lisbeth est en danger de mort? Votre
fille hérite d’elle, dit-on. Vous ne vous ressemblez plus, vous êtes
parti avec la physionomie du More de Venise, et vous revenez avec
celle de Saint-Preux!... Je voudrais bien voir la figure de madame
Marneffe!
--Qu’entendez-vous par ces paroles?... demanda monsieur Marneffe à
Crevel en rassemblant ses cartes et les posant devant lui.
Les yeux éteints de cet homme décrépit à quarante-sept ans s’animèrent,
de pâles couleurs nuancèrent ses joues flasques et froides, il
entr’ouvrit sa bouche démeublée aux lèvres noires, sur lesquelles il
vint une espèce d’écume blanche comme de la craie, et caséiforme. Cette
rage d’un homme impuissant, dont la vie tenait à un fil, et qui, dans
un duel, n’eût rien risqué là où Crevel eût eu tout à perdre, effraya
le maire.
--Je dis, répondit Crevel, que j’aimerais à voir la figure de madame
Marneffe, et j’ai d’autant plus raison, que la vôtre en ce moment est
fort désagréable. Parole d’honneur, vous êtes horriblement laid, mon
cher Marneffe...
--Savez-vous que vous n’êtes pas poli?
--Un homme qui gagne trente francs en quarante-cinq minutes ne me
paraît jamais beau.
--Ah! si vous m’aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dix-sept ans...
--Vous étiez gentil? répliqua Crevel.
--C’est ce qui m’a perdu; si j’avais été comme vous je serais Pair et
Maire.
--Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre, et, des
deux métaux que l’on gagne à cultiver le dieu du commerce, vous avez
pris le mauvais, la drogue!
Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de son
honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles
plaisanteries; elles étaient comme la petite monnaie de la conversation
entre Crevel et lui.
--Ève me coûte cher, c’est vrai; mais, ma foi, courte et bonne, voilà
ma devise.
--J’aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel.
Madame Marneffe entra, vit son mari jouant avec Crevel, et le baron,
tous trois seuls dans le salon; elle comprit, au seul aspect de la
figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l’avaient agité,
son parti fut aussitôt pris.
--Marneffe! mon chat! dit-elle en venant s’appuyer sur l’épaule de son
mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d’un vilain gris
sans pouvoir couvrir la tête en les ramenant, il est bien tard pour
toi, tu devrais t’aller coucher. Tu sais que demain il faut te purger,
le docteur l’a dit, et Reine te fera prendre du bouillon aux herbes dès
sept heures... Si tu veux vivre, laisse là ton piquet...
--Faisons-le en cinq marqués? demanda Marneffe à Crevel.
--Bien... j’en ai déjà deux, répondit Crevel.
--Combien cela durera-t-il? demanda Valérie.
--Dix minutes, répliqua Marneffe.
--Il est déjà onze heures, répondit Valérie. Et vraiment, monsieur
Crevel, on dirait que vous voulez tuer mon mari. Dépêchez-vous au moins.
Cette rédaction à double sens fit sourire Crevel, Hulot et Marneffe
lui-même. Valérie alla causer avec son Hector.
--Sors, mon chéri, dit Valérie à l’oreille d’Hector, promène-toi dans
la rue Vanneau, tu reviendras lorsque tu verras sortir Crevel.
--J’aimerais mieux sortir de l’appartement et rentrer dans ta chambre
par la porte du cabinet de toilette; tu pourrais dire à Reine de me
l’ouvrir.
--Reine est là-haut à soigner Lisbeth.
--Eh bien! si je remontais chez Lisbeth?
Tout était péril pour Valérie, qui, prévoyant une explication avec
Crevel, ne voulait pas Hulot dans sa chambre où il pourrait tout
entendre. Et le Brésilien attendait chez Lisbeth.
--Vraiment, vous autres hommes, dit Valérie à Hulot, quand vous avez
une fantaisie, vous brûleriez les maisons pour y entrer. Lisbeth est
dans un état à ne pas vous recevoir... Craignez-vous d’attraper un
rhume dans la rue!... Allez-y... ou bonsoir!...
--Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.
Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot tint à
prouver qu’il pouvait faire le jeune homme en attendant l’heure du
berger dans la rue, et il sortit.
Marneffe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonstration de
tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d’une façon
significative la main de son mari, ce qui voulait dire:--Débarrasse-moi
donc de Crevel.
--Bonne nuit, Crevel, dit alors Marneffe, j’espère que vous ne resterez
pas long-temps avec Valérie. Ah! je suis jaloux... ça m’a pris tard,
mais ça me tient... et je viendrai voir si vous êtes parti.
--Nous avons à causer d’affaires, mais je ne resterai pas long-temps,
dit Crevel.
--Parlez bas!--que me voulez-vous? dit Valérie sur deux tons en
regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au mépris.
En recevant ce regard hautain, Crevel, qui rendait d’immenses services
à Valérie et qui voulait s’en targuer, redevint humble et soumis.
--Ce Brésilien...
Crevel, épouvanté par le regard fixe et méprisant de Valérie, s’arrêta.
--Après?... dit-elle.
--Ce cousin...
--Ce n’est pas mon cousin, reprit-elle. C’est mon cousin pour le monde
et pour monsieur Marneffe. Ce serait mon amant, que vous n’auriez pas
un mot à dire. Un boutiquier qui achète une femme pour se venger d’un
homme est au-dessous, dans mon estime, de celui qui l’achète par amour.
Vous n’étiez pas épris de moi, vous avez vu en moi la maîtresse de
monsieur Hulot, et vous m’avez acquise comme on achète un pistolet pour
tuer son adversaire. J’avais faim, j’ai consenti!
--Vous n’avez pas exécuté le marché, répondit Crevel redevenant
commerçant.
--Ah! vous voulez que le baron Hulot sache bien que vous lui prenez sa
maîtresse, pour avoir votre revanche de l’enlèvement de Josépha... Rien
ne me prouve mieux votre bassesse. Vous dites aimer une femme, vous la
traitez de duchesse, et vous voulez la déshonorer? Tenez, mon cher,
vous avez raison: cette femme ne vaut pas Josépha. Cette demoiselle a
le courage de son infamie, tandis que moi je suis une hypocrite qui
devrais être fouettée en place publique. Hélas! Josépha se protége
par son talent et par sa fortune. Mon seul rempart, à moi, c’est mon
honnêteté; je suis encore une digne et vertueuse bourgeoise; mais si
vous faites un éclat, que deviendrai-je? Si j’avais la fortune, encore
passe! Mais j’ai maintenant tout au plus quinze mille francs de rente,
n’est-ce pas?
--Beaucoup plus, dit Crevel; je vous ai doublé depuis deux mois vos
économies dans l’Orléans.
--Eh! bien, la considération à Paris commence à cinquante mille francs
de rente, vous n’avez pas à me donner la monnaie de la position que
je perdrai. Que voulais-je? faire nommer Marneffe Chef de bureau;
il aurait six mille francs d’appointements; il a vingt-sept ans de
service, dans trois ans j’aurais droit à quinze cents francs de
pension, s’il mourait. Vous, comblé de bontés par moi, gorgé de
bonheur, vous ne savez pas attendre! Et cela dit aimer! s’écria-t-elle.
--Si j’ai commencé par un calcul, dit Crevel, depuis je suis devenu
votre _toutou_. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous m’écrasez,
vous m’abasourdissez, et je vous aime comme je n’ai jamais aimé.
Valérie, je vous aime autant que j’aime Célestine! Pour vous, je suis
capable de tout... Tenez! au lieu de venir deux fois par semaine rue du
Dauphin, venez-y trois.
--Rien que cela! Vous rajeunissez, mon cher...
--Laissez-moi renvoyer Hulot, l’humilier, vous en débarrasser, dit
Crevel sans répondre à cette insolence, n’admettez plus ce Brésilien,
soyez toute à moi, vous ne vous en repentirez pas. D’abord, je
vous donnerai une inscription de huit mille francs de rente, mais
viagère; je ne vous en joindrai la nue propriété qu’après cinq ans de
constance...
--Toujours des marchés! les bourgeois n’apprendront jamais à donner!
Vous voulez vous faire des relais d’amour dans la vie avec des
inscriptions de rentes?... Ah! boutiquier, marchand de pommade! tu
étiquètes tout! Hector me disait que le duc d’Hérouville avait apporté
trente mille livres de rente à Josépha dans un cornet à dragées
d’épicier! je vaux six fois mieux que Josépha! Ah! être aimée! dit-elle
en refrisant ses anglaises et allant se regarder dans la glace. Henri
m’aime, il vous tuerait comme une mouche à un signe de mes yeux!
Hulot m’aime, il met sa femme sur la paille. Allez, soyez bon père de
famille, mon cher. Oh! vous avez, pour faire vos fredaines, trois cent
mille francs en dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne
pensez qu’à l’augmenter...
--Pour toi, Valérie, car je t’en offre la moitié! dit-il en tombant à
genoux.
--Eh! bien, vous êtes encore là! s’écria le hideux Marneffe en robe de
chambre. Que faites-vous?
--Il me demande pardon, mon ami, d’une proposition insultante qu’il
vient de m’adresser. Ne pouvant rien obtenir de moi, monsieur inventait
de m’acheter...
Crevel aurait voulu descendre dans la cave par une trappe, comme cela
se fait au théâtre.
--Relevez-vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe, vous êtes
ridicule. Je vois à l’air de Valérie qu’il n’y a pas de danger pour moi.
--Va te coucher et dors tranquille, dit madame Marneffe.
--Est-elle spirituelle? pensait Crevel, elle est adorable! elle me
sauve!
Quand Marneffe fut rentré chez lui, le maire prit les mains de Valérie
et les lui baisa en y laissant trace de quelques larmes.
--Tout en ton nom! dit-il.