traiter de la démission de monsieur Coquet! et cela passe avant tout!
Tiens, Adeline, écoute-moi: tu connais mon caractère féroce à l’endroit
de l’indépendance. Ton mari, ma chère, te ruinera certainement. J’ai
cru pouvoir vous être utile à tous chez cette femme, mais c’est une
créature d’une dépravation sans bornes, elle obtiendra de ton mari des
choses à le mettre dans le cas de vous déshonorer tous.
Adeline fit le mouvement d’une personne qui reçoit un coup de poignard
dans le cœur.
--Mais, ma chère Adeline, j’en suis sûre. Il faut bien que j’essaie
de t’éclairer. Eh bien! songeons à l’avenir! le maréchal est vieux,
mais il ira loin, il a un beau traitement; sa veuve, s’il mourait,
aurait une pension de six mille francs. Avec cette somme, moi, je me
chargerais de vous faire vivre tous! Use de ton influence sur le
bonhomme pour nous marier. Ce n’est pas pour être madame la maréchale,
je me soucie de ces sornettes comme de la conscience de madame
Marneffe; mais vous aurez tous du pain. Je vois qu’Hortense en manque,
puisque tu lui donnes le tien.
Le maréchal se montra, le vieux soldat avait fait si rapidement la
course, qu’il s’essuyait le front avec son foulard.
--J’ai remis deux mille francs à Mariette, dit-il à l’oreille de sa
belle-sœur.
Adeline rougit jusque dans la racine de ses cheveux. Deux larmes
bordèrent ses cils encore longs, et elle pressa silencieusement la
main du vieillard dont la physionomie exprimait le bonheur d’un amant
heureux.
--Je voulais, Adeline, vous faire avec cette somme un cadeau, dit-il en
continuant; au lieu de me la rendre, vous vous choisirez vous-même ce
qui vous plaira le mieux.
Il vint prendre la main que lui tendit Lisbeth, et il la baisa, tant il
était distrait par son plaisir.
--Cela promet, dit Adeline à Lisbeth en souriant autant qu’elle pouvait
sourire.
En ce moment, Hulot jeune et sa femme arrivèrent.
--Mon frère dîne avec nous? demanda le maréchal d’un ton bref.
Adeline prit un crayon et mit sur un petit carré de papier ces mots:
«Je l’attends, il m’a promis ce matin de dîner ici; mais s’il
ne venait pas, le maréchal l’aurait retenu, car il est accablé
d’affaires.»
Et elle présenta le papier. Elle avait inventé ce mode de conversation
pour le maréchal, et une provision de petits carrés de papier était
placée avec un crayon sur sa travailleuse.
--Je sais, répondit le maréchal, qu’il est accablé de travail à cause
de l’Algérie.
Hortense et Wenceslas entrèrent en ce moment, et, en voyant sa famille
autour d’elle, la baronne reporta sur le maréchal un regard dont la
signification ne fut comprise que par Lisbeth.
Le bonheur avait considérablement embelli l’artiste adoré par sa femme
et cajolé par le monde. Sa figure était devenue presque pleine, sa
taille élégante faisait ressortir les avantages que le sang donne à
tous les vrais gentilshommes. Sa gloire prématurée, son importance,
les éloges trompeurs que le monde jette aux artistes, comme on se dit
bonjour ou comme on parle du temps, lui donnaient cette conscience de
sa valeur, qui dégénère en fatuité quand le talent s’en va. La croix de
la Légion-d’Honneur complétait à ses propres yeux, le grand homme qu’il
croyait être.
Après trois ans de mariage, Hortense était avec son mari comme un chien
avec son maître, elle répondait à tous ses mouvements par un regard qui
ressemblait à une interrogation, elle tenait toujours les yeux sur lui,
comme un avare sur son trésor, elle attendrissait par son abnégation
admiratrice. On reconnaissait en elle le génie et les conseils de sa
mère. Sa beauté, toujours la même, était alors altérée, poétiquement,
d’ailleurs, par les ombres douces d’une mélancolie cachée.
En voyant entrer sa cousine, Lisbeth pensa que la plainte, contenue
pendant long-temps, allait rompre la faible enveloppe de la discrétion.
Lisbeth, dès les premiers jours de la lune de miel, avait jugé que le
jeune ménage avait de trop petits revenus pour une si grande passion.
Hortense, en embrassant sa mère, échangea de bouche à oreille, et de
cœur à cœur, quelques phrases dont le secret fut trahi, pour Bette, par
leurs hochements de tête.
--Adeline va, comme moi, travailler pour vivre, pensa la cousine Bette.
Je veux qu’elle me mette au courant de ce qu’elle fera... Ces jolis
doigts sauront donc enfin comme les miens ce que c’est que le travail
forcé.
A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert
d’Hector était mis.
--Laissez-le! dit la baronne à Mariette; monsieur vient quelquefois
tard.
--Oh! mon père viendra, dit Hulot fils à sa mère; il me l’a promis à la
Chambre en nous quittant.
Lisbeth, de même qu’une araignée au centre de sa toile, observait
toutes les physionomies. Après avoir vu naître Hortense et Victorin,
leurs figures étaient pour elle comme des glaces à travers lesquelles
elle lisait dans ces jeunes âmes. Or, à certains regards jetés à la
dérobée par Victorin sur sa mère, elle reconnut quelque malheur près
de fondre sur Adeline, et que Victorin hésitait à révéler. Le jeune
et célèbre avocat était triste en dedans. Sa profonde vénération pour
sa mère éclatait dans la douleur avec laquelle il la contemplait.
Hortense, elle, était évidemment occupée de ses propres chagrins; et,
depuis quinze jours, Lisbeth savait qu’elle éprouvait les premières
inquiétudes que le manque d’argent cause aux gens probes, aux jeunes
femmes à qui la vie a toujours souri et qui déguisent leurs angoisses.
Aussi, dès le premier moment, la cousine Bette devina-t-elle que
la mère n’avait rien donné à sa fille. La délicate Adeline était
donc descendue aux fallacieuses paroles que le besoin suggère aux
emprunteurs. La préoccupation d’Hortense, celle de son frère, la
profonde mélancolie de la baronne rendirent le dîner triste, surtout
si l’on se représente le froid que jetait déjà la surdité du vieux
maréchal. Trois personnes animaient la scène, Lisbeth, Célestine
et Wenceslas. L’amour d’Hortense avait développé chez l’artiste
l’animation polonaise, cette vivacité d’esprit gascon, cette aimable
turbulence qui distingue ces Français du Nord. Sa situation d’esprit,
sa physionomie disaient assez qu’il croyait en lui-même, et que la
pauvre Hortense, fidèle aux conseils de sa mère, lui cachait tous les
tourments domestiques.
--Tu dois être bien heureuse, dit Lisbeth à sa petite cousine en
sortant de table, ta maman t’a tirée d’affaire en te donnant son argent.
--Maman! répondit Hortense étonnée. Oh! pauvre maman, moi qui pour elle
voudrais en faire, de l’argent! Tu ne sais pas, Lisbeth, eh bien! j’ai
le soupçon affreux qu’elle travaille en secret.
On traversait alors le grand salon obscur, sans flambeaux, en suivant
Mariette qui portait la lampe de la salle à manger dans la chambre à
coucher d’Adeline. En ce moment, Victorin toucha le bras de Lisbeth
et d’Hortense; toutes deux comprenant la signification de ce geste
laissèrent Wenceslas, Célestine, le maréchal et la baronne aller dans
la chambre à coucher, et restèrent groupés, à l’embrasure d’une fenêtre.
--Qu’y a-t-il, Victorin? dit Lisbeth. Je parie que c’est quelque
désastre causé par ton père.
--Hélas! oui, répondit Victorin. Un usurier, nommé Vauvinet, a pour
soixante mille francs de lettres de change de mon père, et veut le
poursuivre! J’ai voulu parler de cette déplorable affaire à mon père
à la Chambre, il n’a pas voulu me comprendre, il m’a presque évité.
Faut-il prévenir notre mère?
--Non, non, dit Lisbeth, elle a trop de chagrins, tu lui donnerais le
coup de la mort, il faut la ménager. Vous ne savez pas où elle en est;
sans votre oncle, vous n’eussiez pas trouvé de dîner ici aujourd’hui.
--Ah! mon Dieu, Victorin, nous sommes des monstres, dit Hortense à son
frère, Lisbeth nous apprend ce que nous aurions dû deviner. Mon dîner
m’étouffe!
Hortense n’acheva pas, elle mit son mouchoir sur sa bouche pour
prévenir l’éclat d’un sanglot, elle pleurait.
--J’ai dit à ce Vauvinet de venir me voir demain, reprit Victorin en
continuant; mais se contentera-t-il de ma garantie hypothécaire? Je ne
le crois pas. Ces gens-là veulent de l’argent comptant pour en faire
suer des escomptes usuraires.
--Vendons notre rente! dit Lisbeth à Hortense.
--Qu’est-ce que ce serait? quinze ou seize mille francs, répliqua
Victorin, il en faut soixante.
--Chère cousine! s’écria Hortense en embrassant Lisbeth avec
l’enthousiasme d’un cœur pur.
--Non, Lisbeth, gardez votre petite fortune, dit Victorin après avoir
serré la main de la Lorraine. Je verrai demain ce que cet homme a
dans son sac. Si ma femme y consent, je saurai empêcher, retarder les
poursuites; car, voir attaquer la considération de mon père!... ce
serait affreux. Que dirait le ministre de la guerre? Les appointements
de mon père, engagés depuis trois ans, ne seront libres qu’au mois de
décembre; on ne peut donc pas les offrir en garantie. Ce Vauvinet a
renouvelé onze fois les lettres de change; ainsi jugez des sommes que
mon père a payées en intérêts! il faut fermer ce gouffre.
--Si madame Marneffe pouvait le quitter, dit Hortense avec amertume.
--Ah! Dieu nous en préserve! dit Victorin. Mon père irait peut-être
ailleurs, et là, les frais les plus dispendieux sont déjà faits.
Quel changement chez ces enfants naguère si respectueux, et que la mère
avait maintenus si long-temps dans une adoration absolue de leur père!
ils l’avaient déjà jugé.
--Sans moi, reprit Lisbeth, votre père serait encore plus ruiné qu’il
ne l’est.
--Rentrons, dit Hortense, maman est fine, et elle se douterait de
quelque chose, et, comme dit notre bonne Lisbeth, cachons-lui tout,
soyons gais!
--Victorin, vous ne savez pas où vous conduira votre père avec son
goût pour les femmes, dit Lisbeth. Pensez à vous assurer des revenus en
me mariant avec le maréchal, vous devriez lui en parler tous ce soir,
je partirai de bonne heure exprès.
Victorin entra dans la chambre.
--Eh bien! ma pauvre petite, dit Lisbeth tout bas à sa petite cousine,
et toi, comment feras-tu?
--Viens dîner avec nous demain, nous causerons, répondit Hortense. Je
ne sais où donner de la tête; toi, tu te connais aux difficultés de la
vie, tu me conseilleras.
Pendant que toute la famille réunie essayait de prêcher le mariage au
maréchal, et que Lisbeth revenait rue Vanneau, il y arrivait un de
ces événements qui stimulent chez les femmes comme madame Marneffe
l’énergie du vice en les obligeant à déployer toutes les ressources de
la perversité. Reconnaissons au moins ce fait constant: A Paris, la vie
est trop occupée pour que les gens vicieux fassent le mal par instinct,
ils se défendent à l’aide du vice contre les agressions, voilà tout.
Madame Marneffe, dont le salon était rempli de ses fidèles, avait
mis les parties de whist en train, lorsque le valet de chambre, un
militaire retraité racolé par le baron, annonça:--Monsieur le baron
Montès de Montéjanos. Valérie reçut au cœur une violente commotion,
mais elle s’élança vivement vers la porte en criant:--Mon cousin!...
Et, arrivée au Brésilien, elle lui glissa dans l’oreille ce mot:--Sois
mon parent, ou tout est fini entre nous!
--Eh bien! reprit-elle à haute voix en amenant le Brésilien à la
cheminée, Henri, tu n’as donc pas fait naufrage comme on me l’a dit, je
t’ai pleuré trois ans...
--Bonjour, mon ami, dit monsieur Marneffe en tendant la main au
Brésilien dont la tenue était celle d’un vrai Brésilien millionnaire.
Monsieur le baron Henri Montès de Montéjanos, doué par le climat
équatorial du physique et de la couleur que nous prêtons tous à
l’Othello du théâtre, effrayait par un air sombre, effet purement
plastique; car son caractère, plein de douceur et de tendresse, le
prédestinait à l’exploitation que les faibles femmes pratiquent sur
les hommes forts. Le dédain qu’exprimait sa figure, la puissance
musculaire dont témoignait sa taille bien prise, toutes ses forces ne
se déployaient qu’envers les hommes, flatterie adressée aux femmes et
qu’elles savourent avec tant d’ivresse que les gens qui donnent le
bras à leurs maîtresses ont tous des airs de matamore tout à fait
réjouissants. Superbement dessiné par un habit bleu à boutons en or
massif, par son pantalon noir, chaussé de bottes fines d’un vernis
irréprochable, ganté selon l’ordonnance, le baron n’avait de brésilien
qu’un gros diamant d’environ cent mille francs qui brillait comme une
étoile sur une somptueuse cravate de soie bleue, encadrée par un gilet
blanc entr’ouvert de manière à laisser voir une chemise de toile d’une
finesse fabuleuse. Le front, busqué comme celui d’un satyre, signe
d’entêtement dans la passion, était surmonté d’une chevelure de jais,
touffue comme une forêt vierge, sous laquelle scintillaient deux yeux
clairs, fauves à faire croire que la mère du baron avait eu peur, étant
grosse de lui, de quelque jaguar.
Ce magnifique exemplaire de la race portugaise au Brésil, se campa le
dos à la cheminée dans une pose qui décelait des habitudes parisiennes;
et, le chapeau d’une main, le bras appuyé sur le velours de la
tablette, il se pencha vers madame Marneffe pour causer à voix basse
avec elle, en se souciant fort peu des affreux bourgeois qui, dans son
idée, encombraient mal à propos le salon.
Cette entrée en scène, cette pose, et l’air du Brésilien déterminèrent
deux mouvements de curiosité mêlée d’angoisse, identiquement
pareils chez Crevel et chez le baron. Ce fut chez tous deux la même
expression, le même pressentiment. Aussi la manœuvre inspirée à ces
deux passions réelles, devint-elle si comique par la simultanéité de
cette gymnastique, qu’elle fit sourire les gens d’assez d’esprit pour
y voir une révélation. Crevel, toujours bourgeois et boutiquier en
diable, quoique maire de Paris, resta malheureusement en position plus
long-temps que son collaborateur, et le baron put saisir au passage la
révélation involontaire de Crevel. Ce fut un trait de plus dans le cœur
du vieillard amoureux qui résolut d’avoir une explication avec Valérie.
--Ce soir, se dit également Crevel en arrangeant ses cartes, il faut en
finir...
--_Vous avez du cœur!_... lui cria Marneffe, et vous venez d’y renoncer.
--Ah! pardon, répondit Crevel en voulant reprendre sa carte. Ce
baron-là me semble de trop, continuait-il en se parlant à lui-même.
Que Valérie vive avec mon baron à moi, c’est ma vengeance, et je sais
le moyen de m’en débarrasser; mais ce cousin-là!... c’est un baron de
trop, je ne yeux pas être _jobardé_, je veux savoir de quelle manière
il est son parent!
Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux jolies femmes,
Valérie était délicieusement mise. Sa blanche poitrine étincelait
serrée dans une guipure dont les tons roux faisaient valoir le satin
mat de ces belles épaules des Parisiennes, qui savent (par quels
procédés, on l’ignore!) avoir de belles chairs et rester sveltes.
Vêtue d’une robe de velours noir qui semblait à chaque instant près
de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à des
fleurs à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de
manches à sabots fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux
fruits coquettement arrangés dans une belle assiette et qui donnent des
démangeaisons à l’acier du couteau.
--Valérie, disait le Brésilien à l’oreille de la jeune femme, je te
reviens fidèle; mon oncle est mort, et je suis deux fois plus riche que
je ne l’étais à mon départ. Je veux vivre et mourir à Paris, près de
toi et pour toi.
--Plus bas, Henri! de grâce!
--Ah! bah! dussé-je jeter tout ce monde par la croisée, je veux te
parler ce soir, surtout après avoir passé deux jours à te chercher. Je
resterai le dernier, n’est-ce pas?
Valérie sourit à son prétendu cousin et lui dit:--Songez que vous devez
être le fils d’une sœur de ma mère qui, pendant la campagne de Junot en
Portugal, aurait épousé votre père.
--Moi, Montès de Montéjanos, arrière-petit-fils d’un des conquérants du
Brésil, mentir!
--Plus bas, ou nous ne nous reverrons jamais...
--Et pourquoi?
--Marneffe a pris, comme les mourants qui chaussent tous un dernier
désir, une passion pour moi...
--Ce laquais?... dit le Brésilien qui connaissait son Marneffe, je le
payerai...
--Quelle violence...
--Ah çà! d’où te vient ce luxe?... dit le Brésilien qui finit par
apercevoir les somptuosités du salon.
Elle se mit à rire.
--Quel mauvais ton, Henri! dit-elle.
Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui
l’avaient atteinte au point de l’obliger à regarder les deux âmes
en peine. Crevel, qui jouait contre le baron et monsieur Coquet,
avait pour partner monsieur Marneffe. La partie fut égale à cause des
distractions respectives de Crevel et du baron qui accumulèrent fautes
sur fautes. Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un moment, la
passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis trois ans;
mais elle n’avait pas su non plus éteindre dans ses yeux le bonheur de
revoir l’homme qui, le premier, lui avait fait battre le cœur, l’objet
de son premier amour. Les droits de ces heureux mortels vivent autant
que la femme sur laquelle ils les ont pris.
Entre ces trois passions absolues, l’une appuyée sur l’insolence de
l’argent, l’autre sur le droit de possession, la dernière sur la
jeunesse, la force, la fortune et la primauté, madame Marneffe resta
calme et l’esprit libre, comme le fut le général Bonaparte, lorsqu’au
siége de Mantoue il eut à répondre à deux armées en voulant continuer
le blocus de la place. La jalousie, en jouant dans la figure de Hulot,
le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcornet partant pour
une charge de cavalerie sur un carré russe. En sa qualité de bel homme,
le Conseiller-d’État n’avait jamais connu la jalousie, de même que
Murat ignorait le sentiment de la peur. Il s’était toujours cru certain
du triomphe. Son échec auprès de Josépha, le premier de sa vie, il
l’attribuait à la soif de l’argent; il se disait vaincu par un million,
et non par un avorton, en parlant du duc d’Hérouville. Les philtres et
les vertiges que verse à torrents ce sentiment fou venaient de couler
dans son cœur en un instant. Il se retournait de sa table de whist vers
la cheminée par des mouvements à la Mirabeau, et quand il laissait
ses cartes pour embrasser par un regard provocateur le Brésilien et
Valérie, les habitués du salon éprouvaient cette crainte mêlée de
curiosité qu’inspire une violence menaçant d’éclater de moments en
moments. Le faux cousin regardait le Conseiller-d’État comme il eût
examiné quelque grosse potiche chinoise. Cette situation ne pouvait
durer, sans aboutir à un éclat affreux. Marneffe craignait le baron
Hulot, autant que Crevel redoutait Marneffe, car il ne se souciait pas
de mourir sous-chef. Les moribonds croient à la vie comme les forçats
à la liberté. Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix.
Justement effrayé de la pantomime de Crevel et du Conseiller-d’État, il
se leva, dit un mot à l’oreille de sa femme; et, au grand étonnement de
l’assemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien
et son mari.
--Madame Marneffe vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là? demanda
Crevel au baron Hulot.
--Jamais! répondit le baron en se levant. Assez pour ce soir,
ajouta-t-il, je perds deux louis, les voici.
Il jeta deux pièces d’or sur la table et alla s’asseoir sur le divan
d’un air que tout le monde interpréta comme un avis de s’en aller.
Monsieur et madame Coquet, après avoir échangé deux mots, quittèrent
le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces deux sorties
entraînèrent les personnes inintelligentes qui se virent de trop. Le
baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot. Hulot, qui finit
par ne plus apercevoir Crevel, alla sur la pointe du pied écouter à
la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux en arrière, car
monsieur Marneffe ouvrit la porte, se montra le front serein et parut
étonné de ne trouver que deux personnes.
--Et le thé! dit-il.
--Où donc est Valérie? répondit le baron furieux.
--Ma femme, répliqua Marneffe; mais elle est montée chez mademoiselle
votre cousine, elle va revenir.
--Et pourquoi nous a-t-elle plantés là pour cette stupide chèvre?...
--Mais, dit Marneffe, mademoiselle Lisbeth est arrivée de chez madame
la baronne votre femme avec une espèce d’indigestion, et Mathurine a
demandé du thé à Valérie, qui vient d’aller voir ce qu’a mademoiselle
votre cousine.
--Et le cousin?...
--Il est parti!
--Vous croyez cela? dit le baron.
--Je l’ai mis en voiture! répondit Marneffe avec un affreux sourire.
Le roulement d’une voiture se fit entendre dans la rue Vanneau. Le
baron, comptant Marneffe pour zéro, sortit et monta chez Lisbeth. Il
lui passait dans la cervelle une de ces idées qu’y envoie le cœur quand
il est incendié par la jalousie. La bassesse de Marneffe lui était si
connue, qu’il supposa d’ignobles connivences entre la femme et le mari.
--Que sont donc devenus ces messieurs et ces dames? demanda Marneffe en
se voyant seul avec Crevel.
--Quand le soleil se couche, la basse-cour en fait autant, répondit
Crevel; madame Marneffe a disparu, ses adorateurs sont partis. Je vous
propose un piquet, ajouta Crevel qui voulait rester.
Lui aussi, il croyait le Brésilien dans la maison. Monsieur Marneffe
accepta. Le maire était aussi fin que le baron; il pouvait demeurer au
logis indéfiniment en jouant avec le mari qui, depuis la suppression
des jeux publics, se contentait du jeu rétréci, mesquin, du monde.
Le baron Hulot monta rapidement chez sa cousine Bette; mais il
trouva la porte fermée, et les demandes d’usage à travers la porte
employèrent assez de temps pour permettre à des femmes alertes et
rusées de disposer le spectacle d’une indigestion gorgée de thé.
Lisbeth souffrait tant, qu’elle inspirait les craintes les plus vives à
Valérie; aussi Valérie fit-elle à peine attention à la rageuse entrée
du baron. La maladie est un des paravents que les femmes mettent le
plus souvent entre elles et l’orage d’une querelle. Hulot regarda
partout à la dérobée, et il n’aperçut dans la chambre à coucher de la
cousine Bette aucun endroit propre à cacher un Brésilien.
--Ton indigestion, Bette, fait honneur au dîner de ma femme, dit-il en
examinant la vieille fille qui se portait à merveille, et qui tâchait
d’imiter le râle des convulsions d’estomac en buvant du thé.
--Voyez comme il est heureux que notre chère Bette soit logée dans ma
maison! Sans moi, la pauvre fille expirait... dit madame Marneffe.
--Vous avez l’air de me croire au mieux, reprit Lisbeth en s’adressant
au baron, et ce serait une infamie...
--Pourquoi? demanda le baron, vous savez donc la raison de ma visite?
Et il guigna la porte d’un cabinet de toilette d’où la clef était
retirée.
--Parlez-vous grec?... répondit madame Marneffe avec une expression
déchirante de tendresse et de fidélité méconnues.
--Mais c’est pour vous, mon cher cousin, oui c’est par votre faute que
je suis dans l’état où vous me voyez, dit Lisbeth avec énergie.
Ce cri détourna l’attention du baron qui regarda la vieille fille dans
un étonnement profond.
--Vous savez si je vous aime, reprit Lisbeth, je suis ici, c’est tout
dire. J’y use les dernières forces de ma vie, à veiller à vos intérêts
en veillant à ceux de notre chère Valérie. Sa maison lui coûte dix fois
moins cher qu’une autre maison qu’on voudrait tenir comme la sienne.
Sans moi, mon cousin, au lieu de deux mille francs par mois, vous
seriez forcé d’en donner trois ou quatre mille.
--Je sais tout cela, répondit le baron impatienté; vous nous protégez
de bien des manières, ajouta-t-il en revenant auprès de madame Marneffe
et la prenant par le cou, n’est-ce pas, ma chère petite belle?...
--Ma parole, dit Valérie, je vous crois fou!...