capitales, décrites par les poëtes romains, et pour lesquelles notre
pudeur moderne n’a point de nom, était devenu hideux comme une figure
anatomique en cire. Mais cette maladie ambulante, vêtue de beau drap,
balançait ses jambes en échalas dans un élégant pantalon. Cette
poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le musc éteignait
les fétides senteurs de la pourriture humaine. Cette laideur du vice
expirant et chaussé en talons rouges, car Valérie avait mis Marneffe
en harmonie avec sa fortune, avec sa croix, avec sa place, épouvantait
Crevel, qui ne soutenait pas facilement le regard des yeux blancs du
sous-chef. Marneffe était le cauchemar du maire. En s’apercevant du
singulier pouvoir que Lisbeth et sa femme lui avaient conféré, ce
mauvais drôle s’en amusait, il en jouait comme d’un instrument; et, les
cartes de salon étant la dernière ressource de cette âme aussi usée que
le corps, il plumait Crevel, qui se croyait obligé de _filer doux_ avec
le respectable fonctionnaire _qu’il trompait_!
En voyant Crevel si petit garçon avec cette hideuse et infâme momie,
dont la corruption était pour le maire lettres closes, en le voyant
surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de Crevel comme
on rit d’un bouffon, vraisemblablement le baron se croyait tellement à
l’abri de toute rivalité, qu’il l’invitait constamment à dîner.
Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés
et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les
désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les
apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les
conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes,
et qu’elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par leur
audace et par l’éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant bien
taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie,
naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait plus que sa
valeur, elle faisait des malheureux!... Claude Vignon aimait Valérie en
secret.
Cette explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit les
gens à trois ans d’intervalle, est comme le bilan de Valérie. Voici
maintenant celui de son associée Lisbeth.
La cousine Bette occupait dans la maison Marneffe la position d’une
parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie et de
femme de charge; mais elle ignorait les doubles humiliations qui, la
plupart du temps, affligent les créatures assez malheureuses pour
accepter ces positions ambiguës. Lisbeth et Valérie offraient le
touchant spectacle d’une de ces amitiés si vives et si peu probables
entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les
calomnient aussitôt. Le contraste de la mâle et sèche nature de la
Lorraine avec la jolie nature créole de Valérie servit la calomnie.
Madame Marneffe avait d’ailleurs, sans le savoir, donné du poids aux
commérages par le soin qu’elle prit de son amie, dans un intérêt
matrimonial qui devait, comme on va le voir, rendre complète la
vengeance de Lisbeth. Une immense révolution s’était accomplie chez la
cousine Bette; Valérie qui voulut l’habiller, en avait tiré le plus
grand parti. Cette singulière fille, maintenant soumise au corset,
faisait fine taille, consommait de la bandoline pour sa chevelure
lissée, acceptait ses robes telles que les lui livrait la couturière,
portait des brodequins de choix et des bas de soie gris, d’ailleurs
compris par les fournisseurs dans les mémoires de Valérie, et payés
par qui de droit. Ainsi restaurée, toujours en cachemire jaune, Bette
eût été méconnaissable à qui l’eût revue après ces trois années. Cet
autre diamant noir, le plus rare des diamants, taillé par une main
habile et monté dans le chaton qui lui convenait, était apprécié par
quelques employés ambitieux à toute sa valeur. Qui voyait la Bette pour
la première fois, frémissait involontairement à l’aspect de la sauvage
poésie que l’habile Valérie avait su mettre en relief en cultivant
par la toilette cette Nonne sanglante, en encadrant avec art par des
bandeaux épais cette sèche figure olivâtre où brillaient des yeux d’un
noir assorti à celui de la chevelure, en faisant valoir cette taille
inflexible. Bette, comme une Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme
une Vierge byzantine, sorties de leurs cadres, gardait la roideur, la
correction de ces figures mystérieuses, cousines germaines des Isis
et des divinités mises en gaîne par les sculpteurs égyptiens. C’était
du granit, du basalte, du porphyre qui marchait. A l’abri du besoin
pour le reste de ses jours, la Bette était d’une humeur charmante,
elle apportait avec elle la gaieté partout où elle allait dîner. Le
baron payait d’ailleurs le loyer du petit appartement meublé, comme
on le sait, de la défroque du boudoir et de la chambre de son amie
Valérie.--«Après avoir commencé, disait-elle, la vie en vraie chèvre
affamée, je la finis en lionne.» Elle continuait à confectionner les
ouvrages les plus difficiles de la passementerie pour monsieur Rivet,
seulement afin, disait-elle, de ne pas perdre son temps. Et cependant
sa vie était, comme on va le voir, excessivement occupée; mais il est
dans l’esprit des gens venus de la campagne de ne jamais abandonner le
gagne-pain, ils ressemblent aux juifs en ceci.
Tous les matins, la cousine Bette allait elle-même à la grande halle,
au petit jour, avec la cuisinière. Dans le plan de la Bette, le livre
de dépense, qui ruinait le baron Hulot, devait enrichir sa chère
Valérie, et l’enrichissait effectivement.
Quelle est la maîtresse de maison qui n’a pas, depuis 1838, éprouvé
les funestes résultats des doctrines antisociales répandues dans les
classes inférieures par des écrivains incendiaires? Dans tous les
ménages, la plaie des domestiques est aujourd’hui la plus vive de
toutes les plaies financières. A de très-rares exceptions près, et
qui mériteraient le prix Monthyon, un cuisinier et une cuisinière
sont des voleurs domestiques, des voleurs gagés, effrontés, de qui le
gouvernement s’est complaisamment fait le recéleur, en développant
ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières par
l’antique plaisanterie sur _l’anse du panier_. Là où ces femmes
cherchaient autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie, elles
prennent aujourd’hui cinquante francs pour la caisse d’épargne. Et
les froids puritains qui s’amusent à faire en France des expériences
philanthropiques, croient avoir moralisé le peuple! Entre la table
des maîtres et le marché, les gens ont établi leur octroi secret,
et la ville de Paris n’est pas si habile à percevoir ses droits
d’entrée, qu’ils le sont à prélever les leurs sur toute chose. Outre
les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de bouche, ils
exigent de fortes étrennes des fournisseurs. Les marchands les plus
hauts placés tremblent devant cette puissance occulte; ils la soldent
sans mot dire, tous: carrossiers, bijoutiers, tailleurs, etc. A qui
tente de les surveiller, les domestiques répondent par des insolences,
ou par les bêtises coûteuses d’une feinte maladresse; ils prennent
aujourd’hui des renseignements sur les maîtres, comme autrefois les
maîtres en prenaient sur eux. Le mal, arrivé véritablement au comble,
et contre lequel les tribunaux commencent à sévir, mais en vain,
ne peut disparaître que par une loi qui astreindra les domestiques
à gages au livret de l’ouvrier. Le mal cesserait alors comme par
enchantement. Tout domestique étant tenu de produire son livret, et
les maîtres étant obligés d’y consigner les causes du renvoi, la
démoralisation rencontrerait certainement un frein puissant. Les
gens occupés de la haute politique du moment ignorent jusqu’où va
la dépravation des classes inférieures à Paris: elle est égale à la
jalousie qui les dévore. La Statistique est muette sur le nombre
effrayant d’ouvriers de vingt ans qui épousent des cuisinières de
quarante et de cinquante ans enrichies par le vol. On frémit en pensant
aux suites d’unions pareilles au triple point de vue de la criminalité,
de l’abâtardissement de la race et des mauvais ménages. Quant au mal
purement financier produit par les vols domestiques, il est énorme au
point de vue politique. La vie ainsi renchérie du double, interdit le
superflu dans beaucoup de ménages. Le superflu!... c’est la moitié du
commerce des États, comme il est l’élégance de la vie. Les livres, les
fleurs sont aussi nécessaires que le pain à beaucoup de gens.
Lisbeth, à qui cette affreuse plaie des maisons parisiennes était
connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui promettant
son appui dans la scène terrible où toutes deux elles s’étaient juré
d’être comme deux sœurs. Donc elle avait attiré, du fond des Vosges,
une parente du côté maternel, ancienne cuisinière de l’évêque de Nancy,
vieille fille pieuse et d’une excessive probité. Craignant néanmoins
son inexpérience à Paris, et surtout les mauvais conseils, qui gâtent
tant de ces loyautés si fragiles, Lisbeth accompagnait Mathurine à la
grande Halle, et tâchait de l’habituer à savoir acheter. Connaître le
véritable prix des choses pour obtenir le respect du vendeur, manger
des mets sans actualité, comme le poisson, par exemple, quand ils ne
sont pas chers, être au courant de la valeur des comestibles et en
pressentir la hausse pour acheter en baisse, cet esprit de ménagère
est, à Paris, le plus nécessaire à l’économie domestique. Comme
Mathurine touchait de bons gages, qu’on l’accablait de cadeaux, elle
aimait assez la maison pour être heureuse des bons marchés. Aussi
depuis quelque temps rivalisait-elle avec Lisbeth, qui la trouvait
assez formée, assez sûre, pour ne plus aller à la halle que les
jours où Valérie avait du monde, ce qui, par parenthèse, arrivait
assez souvent. Voici pourquoi. Le baron avait commencé par garder le
plus strict décorum; mais sa passion pour madame Marneffe était en
peu de temps devenue si vive, si avide, qu’il désira la quitter le
moins possible. Après y avoir dîné quatre fois par semaine, il trouva
charmant d’y manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa
fille, il donna deux mille francs par mois à titre de pension. Madame
Marneffe invitait les personnes que son cher baron désirait traiter.
D’ailleurs, le dîner était toujours fait pour six personnes, le baron
pouvait en amener trois à l’improviste. Lisbeth réalisa par son
économie le problème extraordinaire d’entretenir splendidement cette
table pour la somme de mille francs, et donner mille francs par mois
à madame Marneffe. La toilette de Valérie étant payée largement par
Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore un billet de
mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette femme si pure,
si candide, possédait-elle alors environ cent cinquante mille francs
d’économies. Elle avait accumulé ses rentes et ses bénéfices mensuels
en les capitalisant et les grossissant de gains énormes dus à la
générosité avec laquelle Crevel faisait participer le capital de _sa
petite duchesse_ au bonheur de ses opérations financières. Crevel avait
initié Valérie à l’argot et aux spéculations de la Bourse; et, comme
toutes les Parisiennes, elle était promptement devenue plus forte que
son maître. Lisbeth, qui ne dépensait pas un liard de ses douze cents
francs, dont le loyer et la toilette étaient payés, qui ne sortait pas
un sou de sa poche, possédait également un petit capital de cinq à six
mille francs que Crevel lui faisait paternellement valoir.
L’amour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins une rude charge
pour Valérie. Le jour où le récit de ce drame recommence, excitée par
l’un de ces événements qui font dans la vie l’office de la cloche aux
coups de laquelle s’amassent les essaims, Valérie était montée chez
Lisbeth pour s’y livrer à ces bonnes élégies, longuement parlées,
espèces de cigarettes fumées à coups de langue, par lesquelles les
femmes endorment les petites misères de leur vie.
--Lisbeth, mon amour, ce matin, deux heures de Crevel à faire, c’est
bien assommant! Oh! comme je voudrais pouvoir t’y envoyer à ma place!
--Malheureusement cela ne se peut pas, dit Lisbeth en souriant. Je
mourrai vierge.
--Être à ces deux vieillards! il y a des moments où j’ai honte de moi!
Ah! si ma pauvre mère me voyait!
--Tu me prends pour Crevel, répondit Lisbeth.
--Dis-moi, ma chère petite Bette, que tu ne me méprises pas?...
--Ah! si j’étais jolie, en aurais-je eu... des aventures! s’écria
Lisbeth. Te voilà justifiée.
--Mais tu n’aurais écouté que ton cœur, dit madame Marneffe en
soupirant.
--Bah! répondit Lisbeth, Marneffe est un mort qu’on a oublié
d’enterrer, le baron est comme ton mari, Crevel est ton adorateur; je
te vois, comme toutes les femmes, parfaitement en règle.
--Non, ce n’est pas là, chère adorable fille, d’où vient la douleur, tu
ne veux pas m’entendre...
--Oh! si!... s’écria la Lorraine, car le sous-entendu fait partie de ma
vengeance. Que veux-tu?... j’y travaille.
--Aimer Wenceslas à en maigrir, et ne pouvoir réussir à le voir! dit
Valérie en se détirant les bras; Hulot lui propose de venir dîner ici,
mon artiste refuse! Il ne se sait pas idolâtré, ce monstre d’homme!
Qu’est-ce que sa femme? de la jolie chair! oui, elle est belle, mais
moi, je me sens: je suis pire!
--Sois tranquille, ma petite fille, il viendra, dit Lisbeth du ton dont
parlent les nourrices aux enfants qui s’impatientent, je le veux...
--Mais, quand?
--Peut-être cette semaine.
--Laisse-moi t’embrasser.
Comme on le voit, ces deux femmes n’en faisaient qu’une; toutes
les actions de Valérie, même les plus étourdies, ses plaisirs, ses
bouderies se décidaient après de mûres délibérations entre elles.
Lisbeth, étrangement émue de cette vie de courtisane, conseillait
Valérie en tout, et poursuivait le cours de ses vengeances avec une
impitoyable logique. Elle adorait d’ailleurs Valérie, elle en avait
fait sa fille, son amie, son amour; elle trouvait en elle l’obéissance
des créoles, la mollesse de la voluptueuse; elle babillait avec elle
tous les matins avec bien plus de plaisir qu’avec Wenceslas, elles
pouvaient rire de leurs communes malices, de la sottise des hommes,
et recompter ensemble les intérêts grossissants de leurs trésors
respectifs. Lisbeth avait d’ailleurs rencontré, dans son entreprise
et dans son amitié nouvelle, une pâture à son activité bien autrement
abondante que dans son amour insensé pour Wenceslas. Les jouissances de
la haine satisfaite sont les plus ardentes, les plus fortes au cœur.
L’amour est en quelque sorte l’or, et la haine est le fer de cette mine
à sentiments qui gît en nous. Enfin Valérie offrait, dans toute sa
gloire, à Lisbeth, cette beauté qu’elle adorait, comme on adore tout ce
qu’on ne possède pas, beauté bien plus maniable que celle de Wenceslas
qui, pour elle, avait toujours été froid et insensible.
Après bientôt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès de
la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait
son intelligence. Lisbeth pensait, madame Marneffe agissait. Madame
Marneffe était la hache, Lisbeth était la main qui la manie, et la
main démolissait à coups pressés cette famille qui, de jour en jour,
lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme on aime
tous les jours davantage, quand on aime. L’amour et la haine sont des
sentiments qui s’alimentent par eux-mêmes; mais, des deux, la haine a
la vie la plus longue. L’amour a pour bornes des forces limitées, il
tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité; la haine ressemble à
la mort, à l’avarice, elle est en quelque sorte une abstraction active,
au-dessus des êtres et des choses. Lisbeth, entrée dans l’existence
qui lui était propre, y déployait toutes ses facultés; elle régnait à
la manière des jésuites, en puissance occulte. Aussi la régénérescence
de sa personne était-elle complète. Sa figure resplendissait. Lisbeth
rêvait d’être madame la maréchale Hulot.
Cette scène où les deux amies se disaient crûment leurs moindres
pensées sans prendre de détours dans l’expression, avait lieu
précisément au retour de la Halle, où Lisbeth était allée préparer les
éléments d’un dîner fin. Marneffe, qui convoitait la place de monsieur
Coquet, le recevait avec la vertueuse madame Coquet, et Valérie
espérait faire traiter de la démission du chef de bureau par Hulot le
soir même. Lisbeth s’habillait pour se rendre chez la baronne, où elle
dînait.
--Tu nous reviendras pour servir le thé, ma Bette? dit Valérie.
--Je l’espère...
--Comment, tu l’espères? en serais-tu venue à coucher avec Adeline pour
boire ses larmes pendant qu’elle dort?
--Si cela se pouvait! répondit Lisbeth en riant, je ne dirais pas
non. Elle expie son bonheur, je suis heureuse, je me souviens de mon
enfance. Chacun son tour. Elle sera dans la boue, et moi! je serai
comtesse de Forzheim!...
Lisbeth se dirigea vers la rue Plumet, où elle allait depuis quelque
temps, comme on va au spectacle, pour s’y repaître d’émotions.
L’appartement choisi par Hulot pour sa femme consistait en une grande
et vaste antichambre, un salon et une chambre à coucher avec cabinet
de toilette. La salle à manger était latéralement contiguë au salon.
Deux chambres de domestique et une cuisine, situées au troisième
étage, complétaient ce logement, digne encore d’un Conseiller-d’État,
directeur à la Guerre. L’hôtel, la cour et l’escalier étaient
majestueux. La baronne, obligée de meubler son salon, sa chambre et
la salle à manger avec les reliques de sa splendeur, avait pris le
meilleur dans les débris de l’hôtel, rue de l’Université. La pauvre
femme aimait d’ailleurs ces muets témoins de son bonheur qui, pour
elle, avaient une éloquence quasi-consolante. Elle entrevoyait dans
ses souvenirs des fleurs comme elle voyait sur ses tapis des rosaces à
peine visibles pour les autres.
En entrant dans la vaste antichambre où douze chaises, un baromètre
et un grand poêle, de longs rideaux en calicot blanc bordé de rouge,
rappelaient les affreuses antichambres des Ministères, le cœur se
serrait; on pressentait la solitude dans laquelle vivait cette femme.
La douleur, de même que le plaisir, se fait une atmosphère. Au premier
coup d’œil jeté sur un intérieur, on sait qui y règne de l’amour ou
du désespoir. On trouvait Adeline dans une immense chambre à coucher,
meublée des beaux meubles de Jacob Desmalters, en acajou moucheté
garni des ornements de l’Empire, ces bronzes qui ont trouvé le moyen
d’être plus froids que les cuivres de Louis XVI! Et l’on frissonnait
en voyant cette femme assise sur un fauteuil romain, devant les sphinx
d’une travailleuse, ayant perdu ses couleurs, affectant une gaieté
menteuse, conservant son air impérial, comme elle savait conserver
la robe de velours bleu qu’elle mettait chez elle. Cette âme fière
soutenait le corps et maintenait la beauté. La baronne, à la fin de
la première année de son exil dans cet appartement, avait mesuré le
malheur dans toute son étendue.--En me reléguant là, mon Hector m’a
fait la vie encore plus belle qu’elle ne devait l’être pour une simple
paysanne, se dit-elle. Il me veut ainsi: que sa volonté soit faite! Je
suis la baronne Hulot, la belle-sœur d’un maréchal de France, je n’ai
pas commis la moindre faute, mes deux enfants sont établis, je puis
attendre la mort, enveloppée dans les voiles immaculés de ma pureté
d’épouse, dans le crêpe de mon bonheur évanoui.
Le portrait de Hulot, peint par Robert Lefebvre en 1810, dans
l’uniforme de commissaire ordonnateur de la garde impériale, s’étalait
au-dessus de la travailleuse, où, à l’annonce d’une visite, Adeline
serrait une _Imitation de Jésus-Christ_, sa lecture habituelle. Cette
Madeleine irréprochable écoutait aussi la voix de l’Esprit-Saint dans
son désert.
--Mariette, ma fille, dit Lisbeth à la cuisinière qui vint lui ouvrir
la porte, comment va ma bonne Adeline?...
--Oh! bien, en apparence, mademoiselle; mais, entre nous, si elle
persiste dans ses idées, elle se tuera, dit Mariette à l’oreille de
Lisbeth. Vraiment, vous devriez l’engager à vivre mieux. D’hier, madame
m’a dit de lui donner le matin pour deux sous de lait et un petit pain
d’un sou; de lui servir à dîner soit un hareng, soit un peu de veau
froid, en en faisant cuire une livre pour la semaine, bien entendu
lorsqu’elle dînera seule, ici... Elle veut ne dépenser que dix sous par
jour pour sa nourriture. Cela n’est pas raisonnable. Si je parlais de
ce beau projet à monsieur le maréchal, il pourrait se brouiller avec
monsieur le baron et le déshériter; au lieu que vous, qui êtes si bonne
et si fine, vous saurez arranger les choses...
--Eh bien! pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon cousin? dit Lisbeth.
--Ah! ma chère demoiselle, il y a bien environ vingt à vingt-cinq jours
qu’il n’est venu, enfin tout le temps que nous sommes restées sans vous
voir! D’ailleurs, madame m’a défendu, sous peine de renvoi, de jamais
demander de l’argent à monsieur. Mais quant à de la peine... ah! la
pauvre madame en a eu! C’est la première fois que monsieur l’oublie
si long-temps... Chaque fois qu’on sonnait, elle s’élançait à la
fenêtre... mais, depuis cinq jours, elle ne quitte plus son fauteuil.
Elle lit! Chaque fois qu’elle va chez madame la comtesse, elle me dit:
«Mariette, qu’elle dit, si monsieur vient, dites que je suis dans la
maison, et envoyez-moi le portier; il aura sa course bien payée!»
--Pauvre cousine! dit Bette, cela me fend le cœur. Je parle d’elle à
mon cousin tous les jours. Que voulez-vous? Il dit: «Tu as raison,
Bette, je suis un misérable; ma femme est un ange, et je suis un
monstre: j’irai demain...» Et il reste chez madame Marneffe; cette
femme le ruine et il l’adore; il ne vit que près d’elle. Moi, je fais
ce que je peux! Si je n’étais pas là, si je n’avais pas avec moi
Mathurine, le baron aurait dépensé le double; et, comme il n’a presque
plus rien, il se serait déjà peut-être brûlé la cervelle. Eh bien!
Mariette, voyez-vous, Adeline mourrait de la mort de son mari, j’en
suis sûre. Au moins je tâche de nouer là les deux bouts, et d’empêcher
que mon cousin ne mange trop d’argent...
--Ah! c’est ce que dit la pauvre madame; elle connaît bien ses
obligations envers vous, répondit Mariette; elle disait vous avoir
pendant long-temps mal jugée...
--Ah! fit Lisbeth. Elle ne vous a pas dit autre chose?
--Non, mademoiselle. Si vous voulez lui faire plaisir, parlez-lui de
monsieur; elle vous trouve heureuse de le voir tous les jours.
--Est-elle seule?
--Faites excuse, le maréchal y est. Oh! il vient tous les jours, et
elle lui dit toujours qu’elle a vu monsieur le matin, qu’il rentre la
nuit fort tard.
--Et y a-t-il un bon dîner, aujourd’hui?... demanda Bette.
Mariette hésitait à répondre, elle soutenait mal le regard de la
Lorraine, quand la porte du salon s’ouvrit, et le maréchal Hulot sortit
si précipitamment, qu’il salua Bette sans la regarder, et laissa tomber
des papiers. Bette ramassa ces papiers et courut dans l’escalier, car
il était inutile de crier après un sourd; mais elle s’y prit de manière
à ne pas pouvoir rejoindre le maréchal, elle revint et lut furtivement
ce qui suit écrit au crayon:
«Mon cher frère, mon mari m’a donné l’argent de la dépense pour le
trimestre; mais ma fille Hortense en a eu si grand besoin, que je lui
ai prêté la somme entière, qui suffisait à peine à sortir d’embarras.
Pouvez-vous me prêter quelques cents francs, car je ne veux pas
redemander de l’argent à Hector; un reproche de lui me ferait trop de
peine.»
--Ah! pensa Lisbeth, pour qu’elle ait fait plier à ce point son
orgueil, dans quelle extrémité se trouve-t-elle donc?
Lisbeth entra, surprit Adeline en pleurs et lui sauta au cou.
--Adeline, ma chère enfant, je sais tout! dit la cousine Bette. Tiens,
le maréchal a laissé tomber ce papier, tant il était troublé, car
il courait comme un lévrier... Cet affreux Hector ne t’a pas donné
d’argent depuis?.....
--Il m’en donne fort exactement, répondit la baronne; mais Hortense en
a eu besoin, et...
--Et tu n’avais pas de quoi nous donner à dîner, dit Bette en
interrompant sa cousine. Maintenant je comprends l’air embarrassé de
Mariette à qui je parlais de la soupe. Tu fais l’enfant, Adeline!
tiens, laisse-moi te donner mes économies.
--Merci, ma bonne Bette, répondit Adeline en essuyant une larme. Cette
petite gêne n’est que momentanée, et j’ai pourvu à l’avenir. Mes
dépenses seront désormais de deux mille quatre cents francs par an, y
compris le loyer, et je les aurai. Surtout, Bette, pas un mot à Hector.
Va-t-il bien?
--Oh! comme le Pont-Neuf! il est gai comme un pinson, il ne pense qu’à
sa sorcière de Valérie.
Madame Hulot regardait un grand pin argenté qui se trouvait dans le
champ de sa fenêtre, et Lisbeth ne put rien lire de ce que pouvaient
exprimer les yeux de sa cousine.
--Lui as-tu dit que c’était le jour où nous dînions tous ici?