d’une toilette beaucoup trop luxueuse pour la femme d’un sous-chef;
les autres femmes furent jalouses et de la toilette et de la beauté de
Valérie. Il y eut des chuchotements sous les éventails, car la détresse
des Marneffe avait occupé la Division; l’employé sollicitait des
secours au moment où le baron s’était amouraché de madame. D’ailleurs,
Hector ne sut pas cacher son ivresse en voyant le succès de Valérie
qui, décente, pleine de distinction, enviée, fut soumise à cet examen
attentif que redoutent tant les femmes en entrant pour la première fois
dans un monde nouveau.
Après avoir mis sa femme, sa fille et son gendre en voiture, le baron
trouva moyen de s’évader sans être aperçu, laissant à son fils et à sa
belle-fille le soin de jouer le rôle des maîtres de la maison. Il monta
dans la voiture de madame Marneffe et la reconduisit chez elle; mais il
la trouva muette et songeuse, presque mélancolique.
--Mon bonheur vous rend bien triste, Valérie, dit-il en l’attirant à
lui au fond de la voiture.
--Comment, mon ami, ne voulez-vous pas qu’une pauvre femme ne soit pas
toujours pensive en commettant sa première faute, même quand l’infamie
de son mari lui rend la liberté?... Croyez-vous que je sois sans âme?
sans croyance, sans religion? Vous avez eu ce soir la joie la plus
indiscrète, et vous m’avez odieusement affichée. Vraiment, un collégien
aurait été moins fat que vous. Aussi toutes ces dames m’ont-elles
déchirée à grand renfort d’œillades et de mots piquants! Quelle est
la femme qui ne tient pas à sa réputation? Vous m’avez perdue. Ah!
je suis bien à vous, allez! et je n’ai plus pour excuser cette faute
d’autre ressource que de vous être fidèle. Monstre! dit-elle en riant
et se laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Madame
Coquet, la femme de notre chef de bureau, est venue s’asseoir près de
moi pour admirer mes dentelles. «--C’est de l’Angleterre, a-t-elle
dit. Cela vous coûte-t-il cher, madame?--Je n’en sais rien, lui ai-je
répliqué. Ces dentelles me viennent de ma mère, je ne suis pas assez
riche pour en acheter de pareilles!»
Madame Marneffe avait fini, comme on voit, par tellement fasciner le
vieux Beau de l’Empire, qu’il croyait lui faire commettre sa première
faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui faire oublier
tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l’infâme Marneffe,
après trois jours de mariage, et par d’épouvantables motifs. Depuis,
elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse, car le
mariage lui paraissait une horrible chose. De là venait sa tristesse
actuelle.
--S’il en était de l’amour comme du mariage?... dit-elle en pleurant.
Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les femmes dans
la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron les
roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis que
l’amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment que
la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier baiser à la
jeune fille.
A sept heures du matin, le baron, au comble du bonheur, car il avait
trouvé la jeune fille la plus innocente et le diable le plus consommé
dans sa Valérie, revint relever monsieur et madame Hulot jeune de
leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque étrangers à la
maison, et qui finissent par s’emparer du terrain à toutes les noces,
se livraient à ces interminables dernières contredanses nommées des
cotillons, les joueurs de bouillote étaient acharnés à leurs tables, le
père Crevel gagnait six mille francs.
Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Faits-Paris
ce petit article:
«La célébration du mariage de monsieur le comte de Steinbock et
de mademoiselle Hortense Hulot, fille du baron Hulot d’Ervy,
Conseiller-d’État et directeur au Ministère de la guerre,
nièce de l’illustre comte de Forzheim, a eu lieu ce matin à
Saint-Thomas-d’Aquin. Cette solennité avait attiré beaucoup de monde.
On remarquait dans l’assistance quelques-unes de nos célébrités
artistiques: Léon de Lora, Joseph Bridau, Stidmann, Bixiou, les
notabilités de l’administration de la Guerre, du Conseil-d’État,
et plusieurs membres des deux Chambres; enfin les sommités de
l’émigration polonaise, les comtes Paz, Laginski, etc.
»Monsieur le comte Wenceslas de Steinbock est le petit-neveu du
célèbre général de Charles XII, roi de Suède. Le jeune comte ayant
pris part à l’insurrection polonaise, est venu chercher un asile en
France, où la juste célébrité de son talent lui a valu des lettres de
petite naturalité.»
Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d’Ervy, rien de ce
qu’exige l’opinion publique ne manqua, pas même la célébrité donnée par
les journaux au mariage de sa fille, dont la célébration fut en tout
point semblable à celui de Hulot fils avec mademoiselle Crevel. Cette
fête atténua les propos qui se tenaient sur la situation financière du
directeur, de même que la dot donnée à sa fille expliqua la nécessité
où il s’était trouvé de recourir au crédit.
Ici se termine en quelque sorte l’introduction de cette histoire. Ce
récit est au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à une
proposition, ce qu’est toute exposition à toute tragédie classique.
Quand, à Paris, une femme a résolu de faire métier et marchandise de
sa beauté, ce n’est pas une raison pour qu’elle fasse fortune. On y
rencontre d’admirables créatures, très-spirituelles, dans une affreuse
médiocrité, finissant très-mal une vie commencée par les plaisirs.
Voici pourquoi: Se destiner à la carrière honteuse des courtisanes,
avec l’intention d’en palper les avantages, tout en gardant la robe
d’une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas. Le Vice n’obtient pas
facilement ses triomphes; il a cette similitude avec le Génie, qu’ils
exigent tous deux un concours de circonstances heureuses pour opérer
le cumul de la fortune et du talent. Supprimez les phases étranges
de la Révolution, l’Empereur n’existe plus, il n’aurait plus été
qu’une seconde édition de Fabert. La beauté vénale sans amateurs, sans
célébrité, sans la croix de déshonneur que lui valent des fortunes
dissipées, c’est un Corrége dans un grenier, c’est le Génie expirant
dans sa mansarde. Une Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un
homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle
doit surtout conserver une grande élégance qui, pour elle, est une
enseigne, avoir d’assez bonnes manières pour flatter l’amour-propre des
hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l’apathie
des riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en
paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.
Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent _la chance_, se
réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville
pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies.
La Providence a sans doute protégé fortement en ceci les ménages
d’employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont
au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs
évolutions. Néanmoins, il se trouve encore assez de madame Marneffe à
Paris, pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire
des mœurs. De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des passions
vraies et à la nécessité, comme madame Colleville qui fut pendant si
long-temps attachée à l’un des plus célèbres orateurs du côté gauche,
le banquier Keller; les autres sont poussées par la vanité, comme
madame de la Baudraye, restée à peu près honnête malgré sa fuite avec
Lousteau; celles-ci sont entraînées par les exigences de la toilette,
et celles-là par l’impossibilité de faire vivre un ménage avec des
appointements évidemment trop faibles. La parcimonie de l’État ou
des chambres, si vous voulez, cause bien des malheurs, engendre bien
des corruptions. On s’apitoie en ce moment beaucoup sur le sort des
classes ouvrières, on les présente comme égorgées par les fabricants;
mais l’État est plus dur cent fois que l’industriel le plus avide;
il pousse, en fait de traitements, l’économie jusqu’au non-sens.
Travaillez beaucoup, l’Industrie vous paye en raison de votre travail;
mais que donne l’État à tant d’obscurs et dévoués travailleurs?
Dévier du sentier de l’honneur, est pour la femme mariée un crime
inexcusable; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques
femmes, loin d’être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent
d’honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont les aventures
viennent d’être rappelées; tandis que certaines d’entre elles joignent
à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Madame Marneffe
est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses courtisanes
mariées qui, de prime abord, acceptent la dépravation dans toutes
ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en s’amusant,
sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque toujours, comme
madame Marneffe, leurs maris pour embaucheurs et pour complices. Ces
Machiavels en jupon sont les femmes les plus dangereuses; et, de
toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, c’est la pire. Une vraie
courtisane, comme les Josépha, les Schontz, les Malaga, les Jenny
Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation un avertissement
aussi lumineux que la lanterne rouge de la Prostitution, ou que les
quinquets du Trente-et-Quarante. Un homme sait alors qu’il s’en va là
de sa ruine. Mais la doucereuse honnêteté, mais les semblants de vertu,
mais les façons hypocrites d’une femme mariée qui ne laisse jamais voir
que les besoins vulgaires d’un ménage, et qui se refuse en apparence
aux folies, entraîne à des reines sans éclat, et qui sont d’autant
plus singulières qu’on les excuse en ne se les expliquant point. C’est
l’ignoble livre de dépense et non la joyeuse fantaisie qui dévore
des fortunes. Un père de famille se ruine sans gloire, et la grande
consolation de la vanité satisfaite lui manque dans la misère.
Cette tirade ira comme une flèche au cœur de bien des familles. On
voit des madame Marneffe à tous les étages de l’État social, et même
au milieu des cours; car Valérie est une triste réalité, moulée sur
le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait ne
corrigera personne de la manie d’aimer des anges au doux sourire, à
l’air rêveur, à figures candides, dont le cœur est un coffre-fort.
Environ trois ans après le mariage d’Hortense, en 1841, le baron Hulot
d’Ervy passait pour s’être rangé, pour avoir dételé, selon l’expression
du premier chirurgien de Louis XV, et madame Marneffe lui coûtait
cependant deux fois plus que ne lui avait coûté Josépha. Mais Valérie,
quoique toujours bien mise, affectait la simplicité d’une femme mariée
à un sous-chef; elle gardait son luxe pour ses robes de chambre, pour
sa tenue à la maison. Elle faisait ainsi le sacrifice de ses vanités
de Parisienne à son Hector chéri. Néanmoins, quand elle allait au
spectacle, elle s’y montrait toujours avec un joli chapeau, dans une
toilette de la dernière élégance; le baron l’y conduisait en voiture,
dans une loge choisie.
L’appartement, qui occupait rue Vanneau tout le second étage d’un
hôtel moderne sis entre cour et jardin, respirait l’honnêteté. Le
luxe consistait en perses tendues, en beaux meubles bien commodes. La
chambre à coucher, par exception, offrait les profusions étalées par
les Jenny Cadine et les Schontz. C’était des rideaux en dentelle, des
cachemires, des portières en brocart, une garniture de cheminée dont
les modèles avaient été faits par Stidmann, un petit Dunkerque encombré
de merveilles. Hulot n’avait pas voulu voir sa Valérie dans un nid
inférieur en magnificence au bourbier d’or et de perles d’une Josépha.
Les deux pièces principales, le salon et la salle à manger, avaient été
meublées, l’une en damas rouge, et l’autre en bois de chêne sculpté.
Mais, entraîné par le désir de mettre tout en harmonie, au bout de six
mois, le baron avait ajouté le luxe solide au luxe éphémère, en offrant
de grandes valeurs mobilières, comme par exemple une argenterie dont la
facture dépassait vingt-quatre mille francs.
La maison de madame Marneffe acquit en deux ans la réputation d’être
très-agréable. On y jouait. Valérie, elle-même, fut promptement
signalée comme une femme aimable et spirituelle. On répandit le
bruit, pour justifier son changement de situation, d’un immense legs
que son _père naturel_, le maréchal Montcornet, lui avait transmis
par un fidéicommis. Dans une pensée d’avenir, Valérie avait ajouté
l’hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale. Exacte aux offices le
dimanche, elle eut tous les honneurs de la piété. Elle quêta, devint
dame de charité, rendit le pain bénit, et fit quelque bien dans le
quartier, le tout aux dépens d’Hector. Tout chez elle se passait donc
convenablement. Aussi, beaucoup de gens affirmaient-ils la pureté de
ses relations avec le baron, en objectant l’âge du Conseiller-d’État,
à qui l’on prêtait un goût platonique pour la gentillesse d’esprit, le
charme des manières, la conversation de madame Marneffe, à peu près
pareil à celui de feu Louis XVIII pour les billets bien tournés.
Le baron se retirait vers minuit avec tout le monde, et rentrait un
quart d’heure après. Le secret de ce secret profond, le voici:
Les portiers de la maison étaient monsieur et madame Olivier, qui, par
la protection du baron, ami du propriétaire en quête d’un concierge,
avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de la rue du
Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue Vanneau. Or,
madame Olivier, ancienne lingère de la maison de Charles X, et tombée
_de cette position_ avec la monarchie légitime, avait trois enfants.
L’aîné, déjà petit-clerc de notaire, était l’objet de l’adoration
des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d’être soldat pendant six
ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque madame
Marneffe le fit exempter du service militaire pour un de ces vices de
conformation que les conseils de révision savent découvrir quand ils en
sont priés à l’oreille par quelque puissance ministérielle. Olivier,
ancien piqueur de Charles X, et son épouse, auraient donc remis Jésus
en croix pour le baron Hulot, et pour madame Marneffe.
Que pouvait dire le monde à qui l’antécédent du Brésilien, monsieur
Montès de Montéjanos, était inconnu? Rien. Le monde est d’ailleurs
plein d’indulgence pour la maîtresse d’un salon où l’on s’amuse. Madame
Marneffe ajoutait enfin, à tous ses agréments, l’avantage bien prisé
d’être une puissance occulte. Ainsi Claude Vignon, devenu secrétaire
du maréchal prince de Wissembourg, et qui rêvait d’appartenir au
Conseil d’État en qualité de maître des requêtes, était un habitué
de ce salon, où vinrent quelques députés bons enfants et joueurs. La
société de madame Marneffe s’était composée avec une sage lenteur;
les agrégations ne s’y formaient qu’entre gens d’opinions et de mœurs
conformes, intéressés à se soutenir, à proclamer les mérites infinis
de la maîtresse de la maison. Le compérage, retenez cet axiome, est la
vraie Sainte-Alliance à Paris. Les intérêts finissent toujours par se
diviser, les gens vicieux s’entendent toujours.
Dès le troisième mois de son installation rue Vanneau, madame
Marneffe avait reçu monsieur Crevel, devenu tout aussitôt maire de
son Arrondissement et officier de la Légion-d’Honneur. Crevel hésita
longtemps: il s’agissait de quitter ce célèbre uniforme de garde
national dans lequel il se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi
militaire que l’Empereur; mais l’ambition, conseillée par madame
Marneffe, fut plus forte que la vanité. Monsieur le maire avait
jugé ses liaisons avec mademoiselle Héloïse Brisetout comme tout à
fait incompatibles avec son attitude politique. Longtemps avant son
avénement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries furent
enveloppées d’un profond mystère. Mais Crevel, comme on le devine,
avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu’il le pourrait, sa
revanche de l’enlèvement de Josépha, par une inscription de six mille
francs de rente, au nom de Valérie Fortin, épouse séparée de biens
du sieur Marneffe. Valérie, douée peut-être par sa mère du génie
particulier à la femme entretenue, devina d’un seul coup d’œil le
caractère de cet adorateur grotesque. Ce mot: «Je n’ai jamais eu de
femme du monde!» dit par Crevel à Lisbeth, et rapporté par Lisbeth à
sa chère Valérie, avait été largement escompté dans la transaction à
laquelle elle dut ses six mille francs de rente en cinq pour cent.
Depuis, elle n’avait jamais laissé diminuer son prestige aux yeux de
l’ancien commis-voyageur de César Birotteau.
Crevel avait fait un mariage d’argent en épousant la fille d’un
meunier de la Brie, fille unique d’ailleurs et dont les héritages
entraient pour les trois quarts dans sa fortune, car les détaillants
s’enrichissent, la plupart du temps, moins par les affaires que par
l’alliance de la Boutique et de l’Économie rurale. Un grand nombre
des fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux
environs de Paris rêvent pour leurs filles les gloires du comptoir,
et voient dans un détaillant, dans un bijoutier, dans un changeur,
un gendre beaucoup plus selon leur cœur qu’un notaire ou qu’un avoué
dont l’élévation sociale les inquiète; ils ont peur d’être méprisés
plus tard par ces sommités de la Bourgeoisie. Madame Crevel, femme
assez laide, très-vulgaire et sotte, morte à temps, n’avait pas donné
d’autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité. Or, au début
de sa carrière commerciale, ce libertin, enchaîné par les devoirs de
son état et contenu par l’indigence, avait joué le rôle de Tantale.
En rapport, selon son expression, avec les femmes les plus comme il
faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations de boutiquier
en admirant leur grâce, leur façon de porter les modes, et tous les
effets innommés de ce qu’on appelle _la race_. S’élever jusqu’à l’une
de ces fées de salon, était un désir conçu depuis sa jeunesse et
comprimé dans son cœur. _Obtenir les faveurs_ de madame Marneffe fut
donc non-seulement pour lui l’animation de sa chimère, mais encore une
affaire d’orgueil, de vanité, d’amour-propre, comme on l’a vu. Son
ambition s’accrut par le succès. Il éprouva d’énormes jouissances de
tête, et, lorsque la tête est prise, le cœur s’en ressent, le bonheur
décuple. Madame Marneffe présenta d’ailleurs à Crevel des recherches
qu’il ne soupçonnait pas, car ni Josépha ni Héloïse ne l’avaient aimé;
tandis que madame Marneffe jugea nécessaire de bien tromper cet homme
en qui elle voyait une caisse éternelle. Les tromperies de l’amour
vénal sont plus charmantes que la réalité. L’amour vrai comporte des
querelles de moineaux où l’on se blesse au vif; mais la querelle pour
rire est, au contraire, une caresse faite à l’amour-propre de la dupe.
Ainsi, la rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l’état
de passion. Il s’y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de
Valérie qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait
penser d’elle dans le paradis des braves. Il avait à vaincre une espèce
de froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu’il
triomphait, elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois;
mais elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et
ses airs de vertu, ni plus ni moins qu’une Anglaise, et aplatissait
toujours son Crevel sous le poids de sa dignité, car Crevel l’avait de
prime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie possédait des spécialités
de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi bien qu’au
baron. En présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse
de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable, et de
l’esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manières de
la créole; mais, dans le tête-à-tête, elle dépassait les courtisanes,
elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. Ce
contraste plaît énormément à l’individu du genre Crevel; il est flatté
d’être l’unique auteur de cette comédie, il la croit jouée à son seul
profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie, en admirant la
comédienne.
Valérie s’était admirablement approprié le baron Hulot, elle l’avait
obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent servir
à peindre l’esprit diabolique de ces sortes de femmes. Chez les
organisations privilégiées, il arrive un moment où, comme une place
assiégée qui fait long-temps bonne contenance, la situation vraie se
déclare. En prévoyant la dissolution prochaine du Beau de l’Empire,
Valérie jugea nécessaire de la hâter.--«Pourquoi te gênes-tu, mon
vieux grognard? lui dit-elle six mois après leur mariage clandestin
et doublement adultère. Aurais-tu donc des prétentions? voudrais-tu
m’être infidèle? Moi, je te trouverai bien mieux si tu ne te fardes
plus. Fais-moi le sacrifice de tes grâces postiches. Crois-tu que c’est
deux sous de vernis mis à tes bottes, ta ceinture en caoutchouc, ton
gilet de force et ton faux toupet que j’aime en toi? D’ailleurs, plus
tu seras vieux, moins j’aurai peur de me voir enlever mon Hulot par une
rivale!» Croyant donc à l’amitié divine autant qu’à l’amour de madame
Marneffe avec laquelle il comptait finir sa vie, le Conseiller-d’État
avait suivi ce conseil privé en cessant de se teindre les favoris et
les cheveux. Après avoir reçu de Valérie cette touchante déclaration,
le grand et bel Hector se montra tout blanc un beau matin. Madame
Marneffe prouva facilement à son cher Hector qu’elle avait cent fois vu
la ligne blanche formée par la pousse des cheveux.
--Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dit-elle en
le voyant, ils l’adoucissent, vous êtes infiniment mieux, vous êtes
charmant.
Enfin le baron, une fois lancé dans ce chemin, ôta son gilet de peau,
son corset; il se débarrassa de toutes ses bricoles. Le ventre tomba,
l’obésité se déclara. Le chêne devint une tour, et la pesanteur des
mouvements fut d’autant plus effrayante, que le baron vieillissait
prodigieusement en jouant le rôle de Louis XII. Les sourcils restèrent
noirs et rappelèrent vaguement le bel Hulot, comme dans quelques
pans de murs féodaux un léger détail de sculpture demeure pour faire
apercevoir ce que fut le château dans son beau temps. Cette discordance
rendait le regard, vif et jeune encore, d’autant plus singulier dans ce
visage bistré que, là où pendant si longtemps fleurirent des tons de
chair à la Rubens, on voyait, par certaines meurtrissures et dans le
sillon tendu de la ride, les efforts d’une passion en rébellion avec
la nature. Hulot fut alors une de ces belles ruines humaines où la
virilité ressort par des espèces de buissons aux oreilles, au nez, aux
doigts, en produisant l’effet des mousses poussées sur les monuments
presque éternels de l’Empire romain.
Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot, côte à côte
chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait triompher
bruyamment de Hulot? Sans répondre immédiatement à cette question,
qui sera résolue par le drame, on peut faire observer que Lisbeth et
Valérie avaient inventé à elles deux une prodigieuse machine dont
le jeu puissant aidait à ce résultat. Marneffe, en voyant sa femme
embellie par le milieu dans lequel elle trônait, comme le soleil d’un
système sidéral, paraissait, aux yeux du monde, avoir senti ses feux se
rallumer pour elle, il en était devenu fou. Si cette jalousie faisait
du sieur Marneffe un trouble-fête, elle donnait un prix extraordinaire
aux faveurs de Valérie. Marneffe témoignait néanmoins une confiance en
son directeur, qui dégénérait en une débonnaireté presque ridicule. Le
seul personnage qui l’offusquât était précisément Crevel.