On ne peut pas demander à un gendre le dévoûment qu’on est en droit
d’attendre d’un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais faire
et ce que je ferais pour son avenir: il sera ministre, il trouvera
facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune homme, c’est
autre chose! Vous recevrez soixante mille francs en une inscription
cinq pour cent sur le Grand-Livre, au nom de votre femme. Cet avoir
sera grevé d’une petite rente à faire à Lisbeth, mais elle ne vivra
pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne dites ce secret à
personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma fille aura un trousseau
de vingt mille francs; sa mère y met pour six mille francs de ses
diamants...
--Monsieur, vous me comblez... dit Steinbock stupéfait.
--Quant aux cent vingt mille francs restants...
--Cessez, monsieur, dit l’artiste, je ne veux que ma chère Hortense...
--Voulez-vous m’écouter, bouillant jeune homme? Quant aux cent vingt
mille francs, je ne les ai pas; mais vous les recevrez...
--Monsieur!...
--Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je vous
obtiendrai, je vous en donne ma parole d’honneur. Vous voyez, vous
allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques belles
statues, je vous ferai entrer à l’Institut. On a, en haut lieu, de
la bienveillance pour mon frère et pour moi, j’espère donc réussir
en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles pour un
quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes de la ville
de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs, vous en aurez, mon
cher, tant et tant que vous serez obligé de prendre des aides. C’est
ainsi que je m’acquitterai. Voyez si la dot ainsi payée vous convient,
consultez vos forces...
--Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi seul, si
tout cela manquait! dit le noble artiste.
--Voilà ce que j’aime! s’écria le baron, la belle jeunesse ne doutant
de rien! J’aurais culbuté des armées pour une femme! Allons, dit-il
en prenant la main du jeune sculpteur et y frappant, vous avez mon
consentement. Dimanche prochain le contrat, et le samedi suivant, à
l’autel, c’est le jour de la fête de ma femme!
--Tout va bien, dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre, ton
futur et ton père s’embrassent.
En rentrant chez lui le soir, Wenceslas eut l’explication de l’énigme
que présentait sa délivrance; il trouva chez le portier un gros paquet
cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une quittance
régulière, libellée au bas du jugement, et accompagné de la lettre
suivante:
«Mon cher Wenceslas,
»Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter à une
altesse royale qui désirait te connaître. Là, j’ai su que les Anglais
t’avaient emmené dans une de leurs petites îles dont la capitale
s’appelle _Clichy’s Castle_.
»Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j’ai dit en riant que
tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de quatre
mille francs, et que tu allais compromettre ton avenir, si tu ne te
montrais pas à ton royal protecteur. Bridau, cet homme de génie qui a
connu la misère et qui sait ton histoire, était là par bonheur. Mon
fils, à eux deux, ils ont fait la somme, et je suis allé payer pour
toi le Bédouin qui a commis un crime de lèse-génie en te coffrant.
Comme je devais être aux Tuileries à midi, je n’ai pas pu te voir
humant l’air libre. Je te sais gentilhomme, j’ai répondu de toi à mes
deux amis; mais va les voir demain.
»Léon et Bridau ne voudront pas de ton argent; ils te demanderont
chacun un groupe, et ils auront raison. C’est ce que pense celui qui
voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui n’est que
»Ton camarade, STIDMANN.»
_P. S._ «J’ai dit au prince que tu ne revenais de voyage que demain,
et il a dit: Eh bien! demain!»
Le comte Wenceslas se coucha dans les draps de pourpre que nous fait,
sans un pli de rose, la Faveur, cette céleste boiteuse, qui, pour
les gens de génie, marche plus lentement encore que la Justice et la
Fortune, parce que Jupiter a voulu qu’elle n’eût pas de bandeau sur
les yeux. Facilement trompée par les étalages des charlatans, attirée
par leurs costumes et leurs trompettes, elle dépense à voir et à payer
leurs parades le temps pendant lequel elle devait chercher les gens de
mérite dans les coins où ils se cachent.
Maintenant il est nécessaire d’expliquer comment monsieur le baron
Hulot était arrivé à grouper les chiffres de la dot d’Hortense, et à
satisfaire aux dépenses effrayantes du délicieux appartement où devrait
s’installer madame Marneffe. Sa conception financière portait le cachet
du talent qui guide les dissipateurs et les gens passionnés dans les
fondrières, où tant d’accidents les font périr. Rien ne démontrera
mieux la singulière puissance que communiquent les vices, et à laquelle
on doit les tours de force qu’accomplissent de temps en temps les
ambitieux, les voluptueux, enfin tous les sujets du diable.
La veille au matin, un vieillard, Johann Fischer, faute de payer trente
mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité de
déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.
Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âgé de soixante-dix ans, avait
une confiance tellement aveugle en Hulot, qui, pour ce bonapartiste,
était une émanation du soleil napoléonien, qu’il se promenait
tranquillement avec le garçon de la Banque dans l’antichambre du petit
rez-de-chaussée de huit cents francs de loyer, où il dirigeait ses
diverses entreprises de grains et de fourrages.
--Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d’ici, lui
disait-il.
L’homme vêtu de gris et galonné d’argent connaissait si bien la probité
du vieil Alsacien, qu’il voulait lui laisser ses trente mille francs de
billets; mais le vieillard le forçait de rester en lui objectant que
huit heures n’étaient pas sonnées. Un cabriolet arrêta, le vieillard
s’élança dans la rue et tendit la main avec une sublime certitude au
baron qui lui donna trente billets de banque.
--Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le vieux
Fischer.--Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant compter le
papier au représentant de la Banque, qu’il escorta jusqu’à la porte.
Quand l’homme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner le
cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit de Napoléon,
et lui dit en le l’amenant chez lui:--Voulez-vous que l’on sache à la
Banque de France que vous m’avez versé les trente mille francs dont
vous êtes endosseur?... C’est déjà beaucoup trop d’y avoir mis la
signature d’un homme comme vous!...
--Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut
fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s’asseyant sous un
berceau de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair
humaine toise un remplaçant.
--Solide à placer en viager, répondit gaiement le petit vieillard sec,
maigre, nerveux et l’œil vif.
--La chaleur vous fait-elle mal?...
--Au contraire.
--Que dites-vous de l’Afrique?
--Un joli pays!... Les Français y sont allés avec le petit caporal.
--Il s’agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d’aller en Algérie...
--Et mes affaires?...
--Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n’a pas de quoi
vivre, vous achète votre maison de commerce.
--Que faire en Algérie?
--Fournir les vivres de la guerre, grains et fourrages, j’ai votre
commission signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays à
soixante-dix pour cent au-dessous des prix auxquels nous vous en
tiendrons compte.
--Qui me les livrera?...
--Les razzias, l’achour, les khalifas. Il y a dans l’Algérie (pays
encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément
de grains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent aux
Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes; puis,
quand elles sont à nous, les Arabes s’efforcent de les reprendre. On
combat beaucoup pour le grain; mais on ne sait jamais au juste les
quantités qu’on a volées de part et d’autre. On n’a pas le temps, en
rase campagne, de compter les blés par hectolitre comme à la Halle et
les foins comme à la rue d’Enfer. Les chefs arabes, aussi bien que nos
spahis, préférant l’argent, vendent alors ces denrées à de très-bas
prix. L’administration de la guerre, elle, a des besoins fixes; elle
passe des marchés à des prix exorbitants, calculés sur la difficulté
de se procurer des vivres, sur les dangers que courent les transports.
Voilà l’Algérie au point de vue vivrier. C’est un gâchis tempéré
par la bouteille à l’encre de toute administration naissante. Nous
ne pouvons pas y voir clair avant une dizaine d’années, nous autres
administrateurs, mais les particuliers ont de bons yeux. Donc, je vous
envoie y faire votre fortune; je vous y mets, comme Napoléon mettait
un maréchal pauvre à la tête d’un royaume où l’on pouvait protéger
secrètement la contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut
cent mille francs dans un an d’ici...
--Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua
tranquillement l’Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l’Empire...
--L’acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin et vous
comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N’est-ce pas tout ce
qu’il vous faut pour aller en Afrique?
Le vieillard fit un signe d’assentiment.
--Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron. Je
toucherai le reste du prix de votre établissement d’ici, j’en ai besoin.
--Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.
--Oh! ne craignez rien, reprit le baron en croyant à son oncle plus de
perspicacité qu’il n’en avait; quant à nos affaires d’achour, votre
probité n’en souffrira pas, tout dépend de l’autorité; or, c’est moi
qui ai placé là-bas l’autorité, je suis sûr d’elle. Ceci, papa Fischer,
est un secret de vie et de mort; je vous connais, je vous ai parlé sans
détours ni circonlocutions.
--On ira, dit le vieillard. Et cela durera?...
--Deux ans! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre heureux dans
les Vosges.
--Il sera fait comme vous voulez, mon honneur est le vôtre, dit
tranquillement le petit vieillard.
--Voilà comment j’aime les hommes. Cependant, vous ne partirez pas sans
avoir vu votre petite nièce heureuse et mariée, elle sera comtesse.
L’achour, la razzia des razzias et le prix donné par l’employé pour la
maison Fischer ne pouvaient pas fournir immédiatement soixante mille
francs pour la dot d’Hortense, y compris le trousseau, qui coûterait
environ cinq mille francs, et les quarante mille francs dépensés ou
à dépenser pour madame Marneffe. Enfin, où le baron avait-il pris les
trente mille francs qu’il venait d’apporter? Voici comment. Quelques
jours auparavant, Hulot était allé se faire assurer pour une somme
de cent cinquante mille francs et pour trois ans par deux compagnies
d’assurances sur la vie. Muni de la police d’assurance dont la prime
était payée, il avait tenu ce langage à monsieur le baron de Nucingen,
pair de France, dans la voiture duquel il se trouvait, au sortir d’une
séance de la Chambre des Pairs, en retournant dîner avec lui.
--Baron, j’ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les
demande. Vous prendrez un prête-nom à qui je déléguerai pour trois ans
la quotité engageable de mes appointements, elle monte à vingt-cinq
mille francs par an, c’est soixante-quinze mille francs. Vous me
direz:--Vous pouvez mourir.
Le baron fit un signe d’assentiment.
--Voici une police d’assurance de cent cinquante mille francs qui vous
sera transférée jusqu’à concurrence de quatre-vingt mille francs,
répondit le baron en tirant un papier de sa poche.
--_Et si fus êdes tesdidué?_... dit le baron millionnaire en riant.
L’autre baron, anti-millionnaire, devint soucieux.
--_Rassirez fus, che né fus ai vait l’opjection que bir fus vaire
abercevoir que chai quelque méride à fus tonner la somme. Fus êdes tonc
pien chêné, gar la Panque à fôdre zignadire._
--Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune,
comme tous ceux qui continuent à faire de l’administration, par une
ingrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des banquettes
ne sauront récompenser largement les gens dévoués comme le faisait
l’Empereur.
--_Allons, fus affez ei Chosépha!_ reprit le pair de France, _ce qui
egsblique dut! Endre nus, la tuc t’Hérufille fus a renti ein vier
zerfice en fus ôdant cedde zangsie-là te tessis fodre pirse._
_Chai gonni ce malhir, et chi zai gombadir._
ajouta-t-il en croyant réciter un vers français. _Egoudez ein gonzèle
t’ami: Vermez fôdre pudique, u fis serez tégomé_...
Cette véreuse affaire se fit par l’entremise d’un petit usurier
nommé Vauvinet, un de ces _faiseurs_ qui se tiennent en avant des
grosses maisons de banque, comme ce petit poisson qui semble être le
valet du requin. Cet apprenti loup-cervier promit à monsieur le baron
Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection de ce grand
personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres de change, à
quatre-vingt-dix jours, en s’engageant à les renouveler quatre fois et
à ne pas les mettre en circulation.
Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs pour
obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture des
fourrages dans un département voisin de Paris.
Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des
hommes les plus probes jusqu’alors, un des plus habiles travailleurs
de l’administration napoléonienne: la concussion pour solder l’usure,
l’usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille. Cette
science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés pour
paraître grand à madame Marneffe, pour être le Jupiter de cette Danaé
bourgeoise. On ne déploie pas plus d’activité, plus d’intelligence,
plus d’audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron en
déployait pour se plonger la tête la première dans un guêpier: il
suffisait aux affaires de sa division, il pressait les tapissiers,
il voyait les ouvriers, il vérifiait minutieusement les plus petits
détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier à madame Marneffe,
il allait encore aux séances des Chambres, il se multipliait, et sa
famille ni personne ne s’apercevait de ses préoccupations.
Adeline, stupéfaite de savoir son oncle sauvé, de voir une dot figurée
au contrat, éprouvait une sorte d’inquiétude au milieu du bonheur que
lui causait le mariage d’Hortense accompli dans des conditions si
honorables; mais la veille du mariage de sa fille, combiné par le baron
pour coïncider avec le jour où madame Marneffe prenait possession de
son appartement rue Vanneau, Hector fit cesser l’étonnement de sa femme
par cette communication ministérielle.
--Adeline, voici notre fille mariée, ainsi toutes nos angoisses à ce
sujet sont terminées. Le moment est venu pour nous de nous retirer
du monde; car, maintenant, à peine resterai-je trois années en
place, j’achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite. Pourquoi
continuerions-nous des dépenses désormais inutiles: notre appartement
nous coûte six mille francs de loyer, nous avons quatre domestiques,
nous mangeons trente mille francs par an. Si tu veux que je remplisse
mes engagements, car j’ai délégué mes appointements pour trois années
en échange des sommes nécessaires à l’établissement d’Hortense et à
l’échéance de ton oncle...
--Ah! tu as bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son mari et
lui baisant les mains.
Cet aveu mettait fin aux craintes d’Adeline.
--J’ai quelques petits sacrifices à te demander, reprit-il en dégageant
ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On m’a trouvé,
rue Plumet, au premier étage, un fort bel appartement, digne, orné
de magnifiques boiseries, qui ne coûte que quinze cents francs, où
tu n’auras besoin que d’une femme de chambre pour toi, et où je me
contenterai, moi, d’un petit domestique.
--Oui, mon ami.
--En tenant notre maison avec simplicité, tout en conservant les
apparences, tu ne dépenseras guère que six mille francs par an, ma
dépense particulière exceptée dont je me charge...
La généreuse femme sauta tout heureuse au cou de son mari.
--Quel bonheur! de pouvoir te montrer de nouveau combien je t’aime!
s’écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es!...
--Nous recevrons une fois notre famille par semaine, et je dîne,
comme tu sais, rarement chez moi... Tu peux, sans te compromettre,
aller dîner deux fois par semaine chez Victorin, et deux fois chez
Hortense; or, comme je crois pouvoir opérer un complet raccommodement
entre Crevel et nous, nous dînerons une fois par semaine chez lui, ces
cinq dîners et le nôtre rempliront la semaine en supposant quelques
invitations en dehors de la famille.
--Je te ferai des économies, dit Adeline.
--Ah! s’écria-t-il, tu es la perle des femmes.
--Mon bon et divin Hector! je te bénirai jusqu’à mon dernier soupir,
répondit-elle, car tu as bien marié notre chère Hortense.
Ce fut ainsi que commença l’amoindrissement de la maison de la belle
madame Hulot, et, disons-le, son abandon solennellement promis à madame
Marneffe.
Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du
contrat de mariage, s’y comporta comme si la scène par laquelle ce
récit commence n’avait pas eu lieu, comme s’il n’avait aucun grief
contre le baron Hulot. Célestin Crevel fut aimable, il fut toujours un
peu trop ancien parfumeur; mais il commençait à s’élever au majestueux
à force d’être chef de bataillon. Il parla de danser à la noce.
--Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Hulot, des gens comme
nous savent tout oublier; ne me bannissez pas de votre intérieur, et
daignez embellir quelquefois ma maison en y venant avec vos enfants.
Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce qui gît au fond de mon
cœur. Je m’y suis pris comme un imbécile, car je perdais trop à ne plus
vous voir...
--Monsieur, une honnête femme n’a pas d’oreilles pour les discours
auxquels vous faites allusion; et si vous tenez votre parole, vous ne
devez pas douter du plaisir que j’aurai à voir cesser une division
toujours affligeante dans les familles...
--Hé bien! gros boudeur, dit le baron Hulot en emmenant de force Crevel
dans le jardin, tu m’évites partout, même dans ma maison. Est-ce que
deux vieux amateurs du beau sexe doivent se brouiller pour un jupon?
Allons, vraiment, c’est épicier.
--Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon peu de
moyens de séduction m’empêche de réparer mes pertes aussi facilement
que vous le faites...
--De l’ironie! répondit le baron.
--Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.
Commencée sur ce ton, la conversation se termina par une réconciliation
complète; mais Crevel tint à bien constater son droit de prendre une
revanche.
Madame Marneffe voulut être invitée au mariage de mademoiselle Hulot.
Pour voir sa future maîtresse dans son salon, le Conseiller d’État
fut obligé de prier les employés de sa Division jusqu’aux sous-chefs
inclusivement. Un grand bal devint alors nécessaire. En bonne ménagère,
la baronne calcula qu’une soirée coûterait moins cher qu’un dîner, et
permettrait de recevoir plus de monde. Le mariage d’Hortense fit donc
grand tapage.
Le maréchal prince de Wissembourg et le baron de Nucingen du côté de
la future, les comtes de Rastignac et Popinot du côté de Steinbock,
furent les témoins. Enfin, depuis la célébrité du comte de Steinbock,
les plus illustres membres de l’émigration polonaise l’ayant recherché,
l’artiste crut devoir les inviter. Le Conseil-d’État, l’Administration
dont faisait partie le baron, l’Armée qui voulait honorer le comte
de Forzheim, allaient être représentés par leurs sommités. On compta
sur deux cents invitations obligées. Qui ne comprendra pas dès lors
l’intérêt de la petite madame Marneffe à paraître dans toute sa gloire
au milieu d’une pareille assemblée?
Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses diamants au ménage
de sa fille, après en avoir gardé les plus beaux pour le trousseau.
Cette vente produisit quinze mille francs, dont cinq mille furent
absorbés par le trousseau d’Hortense. Qu’était-ce que dix mille francs
pour meubler l’appartement des jeunes mariés, si l’on songe aux
exigences du luxe moderne? Mais monsieur et madame Hulot jeune, le
père Crevel et le comte de Forzheim firent d’importants cadeaux, car
le vieil oncle tenait en réserve une somme pour l’argenterie. Grâce
à tant de secours, une Parisienne exigeante eût été satisfaite de
l’installation du jeune ménage dans l’appartement qu’il avait choisi,
rue Saint-Dominique, près de l’Esplanade des Invalides. Tout y était
en harmonie avec leur amour si pur, si franc, si sincère de part et
d’autre.
Enfin le grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour pour
le père que pour Hortense et Wenceslas: madame Marneffe avait décidé de
pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa faute et du mariage
des deux amoureux.
Qui n’a pas, une fois en sa vie, assisté à un bal de noces? Chacun
peut faire un appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en évoquant
devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien par la
physionomie que par la toilette de rigueur. Si jamais fait social
a prouvé l’influence des milieux, n’est-ce pas celui-là? En effet,
l’_endimanchement_ des uns réagit si bien sur les autres, que les
gens les plus habitués à porter des habits convenables ont l’air
d’appartenir à la catégorie de ceux pour qui la noce est une fête
comptée dans leur vie. Enfin, rappelez-vous ces gens graves, ces
vieillards, à qui tout est tellement indifférent qu’ils ont gardé leurs
habits noirs de tous les jours; et les vieux mariés dont la figure
annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent, et
les plaisirs qui sont là comme le gaz acide carbonique dans le vin
de Champagne, et les jeunes filles envieuses, les femmes occupées du
succès de leur toilette, et les parents pauvres dont la mise étriquée
contraste avec les gens _in fiocchi_, et les gourmands qui ne pensent
qu’au souper, et les joueurs à jouer. Tout est là, riches et pauvres,
envieux et enviés, les philosophes et les gens à illusions, tous
groupés comme les plantes d’une corbeille autour d’une fleur rare, la
mariée. Un bal de noces, c’est le monde en raccourci.
Au moment le plus animé, Crevel prit le baron par le bras et lui dit
à l’oreille de l’air le plus naturel du monde:--Tudieu! quelle jolie
femme que cette petite dame en rose qui te fusille de ses regards...
--Qui?
--La femme de ce sous-chef que tu pousses, Dieu sait comme! madame
Marneffe.
--Comment sais-tu cela?
--Tiens, Hulot, je tâcherai de te pardonner tes torts envers moi si
tu veux me présenter chez elle, et moi je te recevrai chez Héloïse.
Tout le monde demande qui est cette charmante créature? Es-tu sûr que
personne de tes bureaux n’expliquera de quelle façon la nomination de
son mari a été signée?... Oh! heureux coquin, elle vaut mieux qu’un
bureau... Ah! je passerais bien à son bureau... Voyons, soyons amis,
Cinna?...
--Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets d’être
bon enfant. Dans un mois je te ferai dîner avec ce petit ange-là... Car
nous en sommes aux anges, mon vieux camarade. Je te conseille de faire
comme moi, de quitter les démons...
La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit
appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour
revenir voir les titres des douze cents francs de rente en deux
inscriptions; la nue propriété de l’une appartenait à la comtesse
Steinbock, et celle de l’autre à madame Hulot jeune. On comprend alors
comment monsieur Crevel avait pu parler à son ami Hulot de madame
Marneffe et connaître un secret ignoré de tout le monde; car, monsieur
Marneffe absent, la cousine Bette, le baron et Valérie étaient les
seuls à savoir ce mystère.