--Comme vous y allez, dit le Conseiller-d’État. Veuillez m’écouter.

On ne peut pas demander à un gendre le dévoûment qu’on est en droit

d’attendre d’un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais faire

et ce que je ferais pour son avenir: il sera ministre, il trouvera

facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune homme, c’est

autre chose! Vous recevrez soixante mille francs en une inscription

cinq pour cent sur le Grand-Livre, au nom de votre femme. Cet avoir

sera grevé d’une petite rente à faire à Lisbeth, mais elle ne vivra

pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne dites ce secret à

personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma fille aura un trousseau

de vingt mille francs; sa mère y met pour six mille francs de ses

diamants...

--Monsieur, vous me comblez... dit Steinbock stupéfait.

--Quant aux cent vingt mille francs restants...

--Cessez, monsieur, dit l’artiste, je ne veux que ma chère Hortense...

--Voulez-vous m’écouter, bouillant jeune homme? Quant aux cent vingt

mille francs, je ne les ai pas; mais vous les recevrez...

--Monsieur!...

--Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je vous

obtiendrai, je vous en donne ma parole d’honneur. Vous voyez, vous

allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques belles

statues, je vous ferai entrer à l’Institut. On a, en haut lieu, de

la bienveillance pour mon frère et pour moi, j’espère donc réussir

en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles pour un

quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes de la ville

de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs, vous en aurez, mon

cher, tant et tant que vous serez obligé de prendre des aides. C’est

ainsi que je m’acquitterai. Voyez si la dot ainsi payée vous convient,

consultez vos forces...

--Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi seul, si

tout cela manquait! dit le noble artiste.

--Voilà ce que j’aime! s’écria le baron, la belle jeunesse ne doutant

de rien! J’aurais culbuté des armées pour une femme! Allons, dit-il

en prenant la main du jeune sculpteur et y frappant, vous avez mon

consentement. Dimanche prochain le contrat, et le samedi suivant, à

l’autel, c’est le jour de la fête de ma femme!

--Tout va bien, dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre, ton

futur et ton père s’embrassent.

En rentrant chez lui le soir, Wenceslas eut l’explication de l’énigme

que présentait sa délivrance; il trouva chez le portier un gros paquet

cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une quittance

régulière, libellée au bas du jugement, et accompagné de la lettre

suivante:

«Mon cher Wenceslas,

»Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter à une

altesse royale qui désirait te connaître. Là, j’ai su que les Anglais

t’avaient emmené dans une de leurs petites îles dont la capitale

s’appelle _Clichy’s Castle_.

»Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j’ai dit en riant que

tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de quatre

mille francs, et que tu allais compromettre ton avenir, si tu ne te

montrais pas à ton royal protecteur. Bridau, cet homme de génie qui a

connu la misère et qui sait ton histoire, était là par bonheur. Mon

fils, à eux deux, ils ont fait la somme, et je suis allé payer pour

toi le Bédouin qui a commis un crime de lèse-génie en te coffrant.

Comme je devais être aux Tuileries à midi, je n’ai pas pu te voir

humant l’air libre. Je te sais gentilhomme, j’ai répondu de toi à mes

deux amis; mais va les voir demain.

»Léon et Bridau ne voudront pas de ton argent; ils te demanderont

chacun un groupe, et ils auront raison. C’est ce que pense celui qui

voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui n’est que

»Ton camarade, STIDMANN.»

_P. S._ «J’ai dit au prince que tu ne revenais de voyage que demain,

et il a dit: Eh bien! demain!»

Le comte Wenceslas se coucha dans les draps de pourpre que nous fait,

sans un pli de rose, la Faveur, cette céleste boiteuse, qui, pour

les gens de génie, marche plus lentement encore que la Justice et la

Fortune, parce que Jupiter a voulu qu’elle n’eût pas de bandeau sur

les yeux. Facilement trompée par les étalages des charlatans, attirée

par leurs costumes et leurs trompettes, elle dépense à voir et à payer

leurs parades le temps pendant lequel elle devait chercher les gens de

mérite dans les coins où ils se cachent.

Maintenant il est nécessaire d’expliquer comment monsieur le baron

Hulot était arrivé à grouper les chiffres de la dot d’Hortense, et à

satisfaire aux dépenses effrayantes du délicieux appartement où devrait

s’installer madame Marneffe. Sa conception financière portait le cachet

du talent qui guide les dissipateurs et les gens passionnés dans les

fondrières, où tant d’accidents les font périr. Rien ne démontrera

mieux la singulière puissance que communiquent les vices, et à laquelle

on doit les tours de force qu’accomplissent de temps en temps les

ambitieux, les voluptueux, enfin tous les sujets du diable.

La veille au matin, un vieillard, Johann Fischer, faute de payer trente

mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité de

déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.

Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âgé de soixante-dix ans, avait

une confiance tellement aveugle en Hulot, qui, pour ce bonapartiste,

était une émanation du soleil napoléonien, qu’il se promenait

tranquillement avec le garçon de la Banque dans l’antichambre du petit

rez-de-chaussée de huit cents francs de loyer, où il dirigeait ses

diverses entreprises de grains et de fourrages.

--Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d’ici, lui

disait-il.

L’homme vêtu de gris et galonné d’argent connaissait si bien la probité

du vieil Alsacien, qu’il voulait lui laisser ses trente mille francs de

billets; mais le vieillard le forçait de rester en lui objectant que

huit heures n’étaient pas sonnées. Un cabriolet arrêta, le vieillard

s’élança dans la rue et tendit la main avec une sublime certitude au

baron qui lui donna trente billets de banque.

--Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le vieux

Fischer.--Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant compter le

papier au représentant de la Banque, qu’il escorta jusqu’à la porte.

Quand l’homme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner le

cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit de Napoléon,

et lui dit en le l’amenant chez lui:--Voulez-vous que l’on sache à la

Banque de France que vous m’avez versé les trente mille francs dont

vous êtes endosseur?... C’est déjà beaucoup trop d’y avoir mis la

signature d’un homme comme vous!...

--Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut

fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s’asseyant sous un

berceau de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair

humaine toise un remplaçant.

--Solide à placer en viager, répondit gaiement le petit vieillard sec,

maigre, nerveux et l’œil vif.

--La chaleur vous fait-elle mal?...

--Au contraire.

--Que dites-vous de l’Afrique?

--Un joli pays!... Les Français y sont allés avec le petit caporal.

--Il s’agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d’aller en Algérie...

--Et mes affaires?...

--Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n’a pas de quoi

vivre, vous achète votre maison de commerce.

--Que faire en Algérie?

--Fournir les vivres de la guerre, grains et fourrages, j’ai votre

commission signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays à

soixante-dix pour cent au-dessous des prix auxquels nous vous en

tiendrons compte.

--Qui me les livrera?...

--Les razzias, l’achour, les khalifas. Il y a dans l’Algérie (pays

encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément

de grains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent aux

Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes; puis,

quand elles sont à nous, les Arabes s’efforcent de les reprendre. On

combat beaucoup pour le grain; mais on ne sait jamais au juste les

quantités qu’on a volées de part et d’autre. On n’a pas le temps, en

rase campagne, de compter les blés par hectolitre comme à la Halle et

les foins comme à la rue d’Enfer. Les chefs arabes, aussi bien que nos

spahis, préférant l’argent, vendent alors ces denrées à de très-bas

prix. L’administration de la guerre, elle, a des besoins fixes; elle

passe des marchés à des prix exorbitants, calculés sur la difficulté

de se procurer des vivres, sur les dangers que courent les transports.

Voilà l’Algérie au point de vue vivrier. C’est un gâchis tempéré

par la bouteille à l’encre de toute administration naissante. Nous

ne pouvons pas y voir clair avant une dizaine d’années, nous autres

administrateurs, mais les particuliers ont de bons yeux. Donc, je vous

envoie y faire votre fortune; je vous y mets, comme Napoléon mettait

un maréchal pauvre à la tête d’un royaume où l’on pouvait protéger

secrètement la contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut

cent mille francs dans un an d’ici...

--Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua

tranquillement l’Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l’Empire...

--L’acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin et vous

comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N’est-ce pas tout ce

qu’il vous faut pour aller en Afrique?

Le vieillard fit un signe d’assentiment.

--Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron. Je

toucherai le reste du prix de votre établissement d’ici, j’en ai besoin.

--Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.

--Oh! ne craignez rien, reprit le baron en croyant à son oncle plus de

perspicacité qu’il n’en avait; quant à nos affaires d’achour, votre

probité n’en souffrira pas, tout dépend de l’autorité; or, c’est moi

qui ai placé là-bas l’autorité, je suis sûr d’elle. Ceci, papa Fischer,

est un secret de vie et de mort; je vous connais, je vous ai parlé sans

détours ni circonlocutions.

--On ira, dit le vieillard. Et cela durera?...

--Deux ans! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre heureux dans

les Vosges.

--Il sera fait comme vous voulez, mon honneur est le vôtre, dit

tranquillement le petit vieillard.

--Voilà comment j’aime les hommes. Cependant, vous ne partirez pas sans

avoir vu votre petite nièce heureuse et mariée, elle sera comtesse.

L’achour, la razzia des razzias et le prix donné par l’employé pour la

maison Fischer ne pouvaient pas fournir immédiatement soixante mille

francs pour la dot d’Hortense, y compris le trousseau, qui coûterait

environ cinq mille francs, et les quarante mille francs dépensés ou

à dépenser pour madame Marneffe. Enfin, où le baron avait-il pris les

trente mille francs qu’il venait d’apporter? Voici comment. Quelques

jours auparavant, Hulot était allé se faire assurer pour une somme

de cent cinquante mille francs et pour trois ans par deux compagnies

d’assurances sur la vie. Muni de la police d’assurance dont la prime

était payée, il avait tenu ce langage à monsieur le baron de Nucingen,

pair de France, dans la voiture duquel il se trouvait, au sortir d’une

séance de la Chambre des Pairs, en retournant dîner avec lui.

--Baron, j’ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les

demande. Vous prendrez un prête-nom à qui je déléguerai pour trois ans

la quotité engageable de mes appointements, elle monte à vingt-cinq

mille francs par an, c’est soixante-quinze mille francs. Vous me

direz:--Vous pouvez mourir.

Le baron fit un signe d’assentiment.

--Voici une police d’assurance de cent cinquante mille francs qui vous

sera transférée jusqu’à concurrence de quatre-vingt mille francs,

répondit le baron en tirant un papier de sa poche.

--_Et si fus êdes tesdidué?_... dit le baron millionnaire en riant.

L’autre baron, anti-millionnaire, devint soucieux.

--_Rassirez fus, che né fus ai vait l’opjection que bir fus vaire

abercevoir que chai quelque méride à fus tonner la somme. Fus êdes tonc

pien chêné, gar la Panque à fôdre zignadire._

--Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune,

comme tous ceux qui continuent à faire de l’administration, par une

ingrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des banquettes

ne sauront récompenser largement les gens dévoués comme le faisait

l’Empereur.

--_Allons, fus affez ei Chosépha!_ reprit le pair de France, _ce qui

egsblique dut! Endre nus, la tuc t’Hérufille fus a renti ein vier

zerfice en fus ôdant cedde zangsie-là te tessis fodre pirse._

_Chai gonni ce malhir, et chi zai gombadir._

ajouta-t-il en croyant réciter un vers français. _Egoudez ein gonzèle

t’ami: Vermez fôdre pudique, u fis serez tégomé_...

Cette véreuse affaire se fit par l’entremise d’un petit usurier

nommé Vauvinet, un de ces _faiseurs_ qui se tiennent en avant des

grosses maisons de banque, comme ce petit poisson qui semble être le

valet du requin. Cet apprenti loup-cervier promit à monsieur le baron

Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection de ce grand

personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres de change, à

quatre-vingt-dix jours, en s’engageant à les renouveler quatre fois et

à ne pas les mettre en circulation.

Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs pour

obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture des

fourrages dans un département voisin de Paris.

Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des

hommes les plus probes jusqu’alors, un des plus habiles travailleurs

de l’administration napoléonienne: la concussion pour solder l’usure,

l’usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille. Cette

science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés pour

paraître grand à madame Marneffe, pour être le Jupiter de cette Danaé

bourgeoise. On ne déploie pas plus d’activité, plus d’intelligence,

plus d’audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron en

déployait pour se plonger la tête la première dans un guêpier: il

suffisait aux affaires de sa division, il pressait les tapissiers,

il voyait les ouvriers, il vérifiait minutieusement les plus petits

détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier à madame Marneffe,

il allait encore aux séances des Chambres, il se multipliait, et sa

famille ni personne ne s’apercevait de ses préoccupations.

Adeline, stupéfaite de savoir son oncle sauvé, de voir une dot figurée

au contrat, éprouvait une sorte d’inquiétude au milieu du bonheur que

lui causait le mariage d’Hortense accompli dans des conditions si

honorables; mais la veille du mariage de sa fille, combiné par le baron

pour coïncider avec le jour où madame Marneffe prenait possession de

son appartement rue Vanneau, Hector fit cesser l’étonnement de sa femme

par cette communication ministérielle.

--Adeline, voici notre fille mariée, ainsi toutes nos angoisses à ce

sujet sont terminées. Le moment est venu pour nous de nous retirer

du monde; car, maintenant, à peine resterai-je trois années en

place, j’achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite. Pourquoi

continuerions-nous des dépenses désormais inutiles: notre appartement

nous coûte six mille francs de loyer, nous avons quatre domestiques,

nous mangeons trente mille francs par an. Si tu veux que je remplisse

mes engagements, car j’ai délégué mes appointements pour trois années

en échange des sommes nécessaires à l’établissement d’Hortense et à

l’échéance de ton oncle...

--Ah! tu as bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son mari et

lui baisant les mains.

Cet aveu mettait fin aux craintes d’Adeline.

--J’ai quelques petits sacrifices à te demander, reprit-il en dégageant

ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On m’a trouvé,

rue Plumet, au premier étage, un fort bel appartement, digne, orné

de magnifiques boiseries, qui ne coûte que quinze cents francs, où

tu n’auras besoin que d’une femme de chambre pour toi, et où je me

contenterai, moi, d’un petit domestique.

--Oui, mon ami.

--En tenant notre maison avec simplicité, tout en conservant les

apparences, tu ne dépenseras guère que six mille francs par an, ma

dépense particulière exceptée dont je me charge...

La généreuse femme sauta tout heureuse au cou de son mari.

--Quel bonheur! de pouvoir te montrer de nouveau combien je t’aime!

s’écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es!...

--Nous recevrons une fois notre famille par semaine, et je dîne,

comme tu sais, rarement chez moi... Tu peux, sans te compromettre,

aller dîner deux fois par semaine chez Victorin, et deux fois chez

Hortense; or, comme je crois pouvoir opérer un complet raccommodement

entre Crevel et nous, nous dînerons une fois par semaine chez lui, ces

cinq dîners et le nôtre rempliront la semaine en supposant quelques

invitations en dehors de la famille.

--Je te ferai des économies, dit Adeline.

--Ah! s’écria-t-il, tu es la perle des femmes.

--Mon bon et divin Hector! je te bénirai jusqu’à mon dernier soupir,

répondit-elle, car tu as bien marié notre chère Hortense.

Ce fut ainsi que commença l’amoindrissement de la maison de la belle

madame Hulot, et, disons-le, son abandon solennellement promis à madame

Marneffe.

Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du

contrat de mariage, s’y comporta comme si la scène par laquelle ce

récit commence n’avait pas eu lieu, comme s’il n’avait aucun grief

contre le baron Hulot. Célestin Crevel fut aimable, il fut toujours un

peu trop ancien parfumeur; mais il commençait à s’élever au majestueux

à force d’être chef de bataillon. Il parla de danser à la noce.

--Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Hulot, des gens comme

nous savent tout oublier; ne me bannissez pas de votre intérieur, et

daignez embellir quelquefois ma maison en y venant avec vos enfants.

Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce qui gît au fond de mon

cœur. Je m’y suis pris comme un imbécile, car je perdais trop à ne plus

vous voir...

--Monsieur, une honnête femme n’a pas d’oreilles pour les discours

auxquels vous faites allusion; et si vous tenez votre parole, vous ne

devez pas douter du plaisir que j’aurai à voir cesser une division

toujours affligeante dans les familles...

--Hé bien! gros boudeur, dit le baron Hulot en emmenant de force Crevel

dans le jardin, tu m’évites partout, même dans ma maison. Est-ce que

deux vieux amateurs du beau sexe doivent se brouiller pour un jupon?

Allons, vraiment, c’est épicier.

--Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon peu de

moyens de séduction m’empêche de réparer mes pertes aussi facilement

que vous le faites...

--De l’ironie! répondit le baron.

--Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.

Commencée sur ce ton, la conversation se termina par une réconciliation

complète; mais Crevel tint à bien constater son droit de prendre une

revanche.

Madame Marneffe voulut être invitée au mariage de mademoiselle Hulot.

Pour voir sa future maîtresse dans son salon, le Conseiller d’État

fut obligé de prier les employés de sa Division jusqu’aux sous-chefs

inclusivement. Un grand bal devint alors nécessaire. En bonne ménagère,

la baronne calcula qu’une soirée coûterait moins cher qu’un dîner, et

permettrait de recevoir plus de monde. Le mariage d’Hortense fit donc

grand tapage.

Le maréchal prince de Wissembourg et le baron de Nucingen du côté de

la future, les comtes de Rastignac et Popinot du côté de Steinbock,

furent les témoins. Enfin, depuis la célébrité du comte de Steinbock,

les plus illustres membres de l’émigration polonaise l’ayant recherché,

l’artiste crut devoir les inviter. Le Conseil-d’État, l’Administration

dont faisait partie le baron, l’Armée qui voulait honorer le comte

de Forzheim, allaient être représentés par leurs sommités. On compta

sur deux cents invitations obligées. Qui ne comprendra pas dès lors

l’intérêt de la petite madame Marneffe à paraître dans toute sa gloire

au milieu d’une pareille assemblée?

Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses diamants au ménage

de sa fille, après en avoir gardé les plus beaux pour le trousseau.

Cette vente produisit quinze mille francs, dont cinq mille furent

absorbés par le trousseau d’Hortense. Qu’était-ce que dix mille francs

pour meubler l’appartement des jeunes mariés, si l’on songe aux

exigences du luxe moderne? Mais monsieur et madame Hulot jeune, le

père Crevel et le comte de Forzheim firent d’importants cadeaux, car

le vieil oncle tenait en réserve une somme pour l’argenterie. Grâce

à tant de secours, une Parisienne exigeante eût été satisfaite de

l’installation du jeune ménage dans l’appartement qu’il avait choisi,

rue Saint-Dominique, près de l’Esplanade des Invalides. Tout y était

en harmonie avec leur amour si pur, si franc, si sincère de part et

d’autre.

Enfin le grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour pour

le père que pour Hortense et Wenceslas: madame Marneffe avait décidé de

pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa faute et du mariage

des deux amoureux.

Qui n’a pas, une fois en sa vie, assisté à un bal de noces? Chacun

peut faire un appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en évoquant

devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien par la

physionomie que par la toilette de rigueur. Si jamais fait social

a prouvé l’influence des milieux, n’est-ce pas celui-là? En effet,

l’_endimanchement_ des uns réagit si bien sur les autres, que les

gens les plus habitués à porter des habits convenables ont l’air

d’appartenir à la catégorie de ceux pour qui la noce est une fête

comptée dans leur vie. Enfin, rappelez-vous ces gens graves, ces

vieillards, à qui tout est tellement indifférent qu’ils ont gardé leurs

habits noirs de tous les jours; et les vieux mariés dont la figure

annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent, et

les plaisirs qui sont là comme le gaz acide carbonique dans le vin

de Champagne, et les jeunes filles envieuses, les femmes occupées du

succès de leur toilette, et les parents pauvres dont la mise étriquée

contraste avec les gens _in fiocchi_, et les gourmands qui ne pensent

qu’au souper, et les joueurs à jouer. Tout est là, riches et pauvres,

envieux et enviés, les philosophes et les gens à illusions, tous

groupés comme les plantes d’une corbeille autour d’une fleur rare, la

mariée. Un bal de noces, c’est le monde en raccourci.

Au moment le plus animé, Crevel prit le baron par le bras et lui dit

à l’oreille de l’air le plus naturel du monde:--Tudieu! quelle jolie

femme que cette petite dame en rose qui te fusille de ses regards...

--Qui?

--La femme de ce sous-chef que tu pousses, Dieu sait comme! madame

Marneffe.

--Comment sais-tu cela?

--Tiens, Hulot, je tâcherai de te pardonner tes torts envers moi si

tu veux me présenter chez elle, et moi je te recevrai chez Héloïse.

Tout le monde demande qui est cette charmante créature? Es-tu sûr que

personne de tes bureaux n’expliquera de quelle façon la nomination de

son mari a été signée?... Oh! heureux coquin, elle vaut mieux qu’un

bureau... Ah! je passerais bien à son bureau... Voyons, soyons amis,

Cinna?...

--Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets d’être

bon enfant. Dans un mois je te ferai dîner avec ce petit ange-là... Car

nous en sommes aux anges, mon vieux camarade. Je te conseille de faire

comme moi, de quitter les démons...

La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit

appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour

revenir voir les titres des douze cents francs de rente en deux

inscriptions; la nue propriété de l’une appartenait à la comtesse

Steinbock, et celle de l’autre à madame Hulot jeune. On comprend alors

comment monsieur Crevel avait pu parler à son ami Hulot de madame

Marneffe et connaître un secret ignoré de tout le monde; car, monsieur

Marneffe absent, la cousine Bette, le baron et Valérie étaient les

seuls à savoir ce mystère.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 11 / 62 段