--Je ne tiens pas tant aux dix mille francs en viager qui feraient

près de cinq cents francs de rente, qu’à la plus entière discrétion,

dit Lisbeth; car, voyez-vous, mon bon monsieur Crevel, il est bien

excellent pour moi, le baron, il va me payer mon loyer...

--Oui, pendant longtemps! comptez là-dessus! s’écria Crevel. Où le

baron prendrait-il de l’argent?

--Ah! je ne sais pas. Cependant il dépense plus de trente mille francs

dans l’appartement qu’il destine à cette petite dame...

--Une dame! Comment, ce serait une femme de la société? Le scélérat,

est-il heureux! il n’y en a que pour lui!

--Une femme mariée, bien comme il faut, reprit la cousine.

--Vraiment! s’écria Crevel ouvrant des yeux animés autant par le désir

que par ce mot magique: _Une femme comme il faut_.

--Oui, reprit Bette, des talents, musicienne, vingt-trois ans, une

jolie figure candide, une peau d’une blancheur éblouissante, des dents

de jeune chien, des yeux comme des étoiles, un front superbe... et des

petits pieds, je n’en ai jamais vu de pareils, ils ne sont pas plus

larges que son busc.

--Et les oreilles? demanda Crevel vivement émoustillé par ce

signalement d’amour.

--Des oreilles à mouler, répondit-elle.

--De petites mains?...

--Je vous dis, en un seul mot, que c’est un bijou de femme, et d’une

honnêteté, d’une pudeur, d’une délicatesse!... une belle âme, un ange,

toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal de France...

--Un maréchal de France! s’écria Crevel qui fit un bond prodigieux sur

lui-même. Mon Dieu! saperlotte! cré nom! nom d’un petit bonhomme!...

Ah! le gredin!--Pardon, cousine, je deviens fou!... Je donnerais cent

mille francs, je crois.

--Ah! bien, oui, je vous dis que c’est une femme honnête, une femme

vertueuse. Aussi le baron a-t-il bien fait les choses.

--Il est sans le sou... vous dis-je.

--Il y a un mari qu’il a poussé...

--Par où? dit Crevel avec un rire amer.

--Déjà nommé sous-chef, ce mari, qui sera sans doute complaisant... est

porté pour avoir la croix.

--Le gouvernement devrait prendre garde, et respecter ceux qu’il

a décorés en ne prodiguant pas la croix, dit Crevel d’un air

politiquement piqué. Mais qu’a-t-il donc tant pour lui, ce grand

mâtin de vieux baron? reprit-il. Il me semble que je le vaux bien,

ajouta-t-il en se mirant dans une glace et se mettant en position.

Héloïse m’a souvent dit, dans le moment où les femmes ne mentent pas,

que j’étais étonnant.

--Oh! répliqua la cousine, les femmes aiment les hommes gros, ils sont

presque tous bons; et, entre vous et le baron, moi je vous choisirais.

Monsieur Hulot est spirituel, bel homme, il a de la tournure; mais

vous, vous êtes solide, et puis, tenez... vous paraissez encore plus

mauvais sujet que lui!

--C’est incroyable comme toutes les femmes, même les dévotes, aiment

les gens qui ont cet air-là! s’écria Crevel en venant prendre la Bette

par la taille, tant il jubilait.

--La difficulté n’est pas là, dit la Bette en continuant. Vous

comprenez qu’une femme qui trouve tant d’avantages ne fera pas

d’infidélités à son protecteur pour des bagatelles, et _cela_ coûterait

plus de cent et quelques mille francs, car la petite dame voit son mari

chef de bureau dans deux ans d’ici... C’est la misère qui pousse ce

pauvre petit ange dans le gouffre.

Crevel se promenait de long en large, comme un furieux, dans son salon.

--Il doit tenir à cette femme-là? demanda-t-il après un moment pendant

lequel son désir ainsi fouetté par Lisbeth devint une espèce de rage.

--Jugez-en! reprit Lisbeth. Je ne crois pas encore qu’il ait obtenu ça!

dit-elle en faisant claquer l’ongle de son pouce sous l’une de ses

énormes palettes blanches, et il a déjà fait pour dix mille francs de

cadeaux.

--Oh! la bonne farce! s’écria Crevel, si j’arrivais avant lui!

--Mon Dieu! j’ai bien tort de vous faire ces cancans-là, reprit Lisbeth

en paraissant éprouver un remords.

--Non. Je veux faire rougir votre famille. Demain je place en viager,

sur votre tête, une somme en cinq pour cent, de manière à vous faire

six cents francs de rente, mais vous me direz tout; le nom, la demeure

de la Dulcinée. Je puis vous l’avouer, je n’ai jamais eu de femme comme

il faut, et la plus grande de mes ambitions, c’est d’en connaître une.

Les houris de Mahomet ne sont rien en comparaison de ce que je me

figure des femmes du monde. Enfin c’est mon idéal, c’est ma folie, et

tellement que, voyez-vous, la baronne Hulot n’aura jamais cinquante ans

pour moi, dit-il en se rencontrant sans le savoir avec un des esprits

les plus fins du dernier siècle. Tenez, ma bonne Lisbeth, je suis

décidé à sacrifier cent, deux cents... Chut! voici mes enfants, je les

vois qui traversent la cour. Je n’aurai jamais rien su par vous, je

vous en donne ma parole d’honneur, car je ne veux pas que vous perdiez

la confiance du baron, bien au contraire, il doit joliment aimer cette

femme, mon compère!

--Oh! il en est fou! dit la cousine. Il n’a pas su trouver quarante

mille francs pour établir sa fille, et il les a dénichés pour cette

nouvelle passion.

--Et le croyez-vous aimé? demanda Crevel.

--A son âge... répondit la vieille fille.

--Oh! suis-je bête! s’écria Crevel. Moi qui tolère un artiste à

Héloïse, absolument comme Henri IV permettait Bellegarde à Gabrielle.

Oh! la vieillesse! la vieillesse!--Bonjour, Célestine, bonjour, mon

bijou, et ton moutard! Ah! le voilà! Parole d’honneur, il commence à

me ressembler. Bonjour, Hulot, mon ami, cela va bien?... Nous aurons

bientôt un mariage de plus dans la famille.

Célestine et son mari firent un signe en montrant Lisbeth, et la fille

répondit effrontément à son père:--Lequel donc? Crevel prit un air fin

qui voulait dire que son indiscrétion allait être réparée.

--Celui d’Hortense, reprit-il; mais ce n’est pas encore tout à fait

décidé. Je viens de chez Lebas, et l’on parlait de mademoiselle Popinot

pour notre jeune conseiller à la Cour royale de Paris, qui voudrait

bien devenir premier président en province... Allons dîner.

A sept heures, Lisbeth revenait déjà chez elle en omnibus, car il lui

tardait de revoir Wenceslas de qui, depuis une vingtaine de jours,

elle était la dupe, et à qui elle apportait son cabas plein de fruits

empilés par Crevel lui-même, dont la tendresse avait redoublé pour _sa_

cousine Bette. Elle monta dans la mansarde d’une vitesse à perdre la

respiration, et trouva l’artiste occupé à terminer les ornements d’une

boîte qu’il voulait offrir à sa chère Hortense. La bordure du couvercle

représentait des hortensias dans lesquels se jouaient des amours. Le

pauvre amant, pour subvenir aux frais de cette boîte qui devait être en

malachite, avait fait pour Florent et Chanor deux torchères, en leur en

abandonnant la propriété, deux chefs-d’œuvre.

--Vous travaillez trop depuis quelques jours, mon bon ami, dit Lisbeth

en lui essuyant le front couvert de sueur et le baisant. Une pareille

activité me paraît dangereuse au mois d’août. Vraiment votre santé peut

en souffrir... Tenez, voici des pêches, des prunes de chez monsieur

Crevel... Ne vous tracassez pas tant, j’ai emprunté deux mille francs,

et, à moins de malheur, nous pourrons les rendre si vous vendez votre

pendule!... Cependant j’ai quelques doutes sur mon prêteur, car il

vient d’envoyer ce papier timbré.

Elle plaça la dénonciation de la contrainte par corps sous l’esquisse

du maréchal de Montcornet.

--Pour qui faites-vous ces belles choses-là? demanda-t-elle en prenant

les branches d’hortensias en cire rouge que Wenceslas avait posées pour

manger les fruits.

--Pour un bijoutier.

--Quel bijoutier?

--Je ne sais pas, c’est Stidmann qui m’a prié de _tortiller_ cela pour

lui, car il est pressé.

--Mais voilà des hortensias, dit-elle d’une voix creuse. Comment se

fait-il que vous n’ayez jamais manié la cire pour moi? Était-ce donc

si difficile d’inventer une bague, un coffret, n’importe quoi, un

souvenir! dit-elle en lançant un affreux regard sur l’artiste dont

heureusement les yeux étaient baissés. Et vous dites que vous m’aimez!

--En doutez-vous... mademoiselle?

--Oh! que voilà un _mademoiselle_ bien chaud!... Tenez, vous avez été

mon unique pensée depuis que je vous ai vu mourant, là... Quand je vous

ai sauvé vous vous êtes donné à moi, je ne vous ai jamais parlé de cet

engagement, mais je me suis engagée envers moi-même, moi! Je me suis

dit: «Puisque ce garçon se donne à moi, je veux le rendre heureux et

riche!» Eh bien! j’ai réussi à faire votre fortune!

--Et comment? demanda le pauvre artiste au comble du bonheur et trop

naïf pour soupçonner un piége.

--Voici comment, reprit la Lorraine.

Lisbeth ne put se refuser le plaisir sauvage de regarder Wenceslas

qui la contemplait avec un amour filial où débordait son amour pour

Hortense, ce qui trompa la vieille fille. En apercevant pour la

première fois de sa vie les torches de la passion dans les yeux d’un

homme, elle crut les y avoir allumées.

--Monsieur Crevel nous commandite de cent mille francs pour fonder

une maison de commerce, si, dit-il, vous voulez m’épouser; il a

de singulières idées, ce gros bonhomme-là... Qu’en pensez-vous?

demanda-t-elle.

L’artiste, devenu pâle comme un mort, regarda sa bienfaitrice d’un œil

sans lueur et qui laissait passer toute sa pensée. Il resta béant et

hébété.

--On ne m’a jamais si bien dit, reprit-elle avec un rire amer, que

j’étais affreusement laide!

--Mademoiselle, répondit Steinbock, ma bienfaitrice ne sera jamais

laide pour moi; j’ai pour vous une bien vive affection, mais je n’ai

pas trente ans, et...

--Et j’en ai quarante-trois! reprit-elle. Ma cousine Hulot, qui en a

quarante-huit, fait encore des passions frénétiques; mais elle est

belle, elle!

--Quinze ans de différence entre nous, mademoiselle! quel ménage

ferions-nous! Pour nous-mêmes, je crois que nous devons bien réfléchir.

Ma reconnaissance sera certainement égale à vos bienfaits. D’ailleurs,

votre argent vous sera rendu sous peu de jours.

--Mon argent! cria-t-elle. Oh! vous me traitez comme si j’étais un

usurier sans cœur.

--Pardon, reprit Wenceslas, mais vous m’en parlez si souvent... Enfin,

vous m’avez créé, ne me détruisez pas.

--Vous voulez me quitter, je le vois, dit-elle en hochant la tête. Qui

donc vous a donné la force de l’ingratitude, vous qui êtes comme un

homme de papier mâché? Manqueriez-vous de confiance en moi, moi votre

bon génie?... moi qui si souvent ai passé la nuit à travailler pour

vous! moi qui vous ai livré les économies de toute ma vie! moi qui,

pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain d’une pauvre ouvrière,

avec vous, et qui vous prêtais tout, jusqu’à mon courage.

--Mademoiselle, assez! assez! dit-il en se mettant à ses genoux et lui

tendant les mains. N’ajoutez pas un mot! Dans trois jours je parlerai,

je vous dirai tout; laissez-moi, dit-il en lui baisant les mains,

laissez-moi être heureux, j’aime et je suis aimé.

--Eh bien! sois heureux, mon enfant, dit-elle en le relevant.

Puis elle l’embrassa sur le front et dans les cheveux avec la frénésie

que doit avoir le condamné à mort en savourant sa dernière matinée.

--Ah! vous êtes la plus noble et la meilleure des créatures, vous êtes

l’égale de celle que j’aime, dit le pauvre artiste.

--Je vous aime assez encore pour trembler de votre avenir, reprit-elle

d’un air sombre. Judas s’est pendu!... tous les ingrats finissent mal!

Vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille! Songez que, sans

nous marier, car je suis une vieille fille, je le sais, je ne veux pas

étouffer la fleur de votre jeunesse, votre poésie, comme vous le dites,

dans mes bras qui sont comme des sarments de vigne; mais, sans nous

marier, ne pouvons-nous pas rester ensemble? Écoutez, j’ai l’esprit du

commerce, je puis vous amasser une fortune en dix ans de travail, car

je m’appelle l’Économie, moi; tandis qu’avec une jeune femme, qui sera

tout dépense, vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu’à la rendre

heureuse. Le bonheur ne crée rien que des souvenirs. Quand je pense à

vous, moi, je reste les bras ballants pendant des heures entières... Eh

bien! Wenceslas, reste avec moi... Tiens, je comprends tout: tu auras

des maîtresses, de jolies femmes semblables à cette petite Marneffe qui

veut te voir, et qui te donnera le bonheur que tu ne peux pas trouver

avec moi. Puis tu te marieras quand je t’aurai fait trente mille francs

de rente.

--Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n’oublierai jamais ce

moment-ci, répondit Wenceslas en essuyant ses larmes.

--Vous voilà comme je vous veux, mon enfant, dit-elle en le regardant

avec ivresse.

La vanité chez nous tous est si forte, que Lisbeth crut à son triomphe.

Elle avait fait une si grande concession en offrant madame Marneffe!

Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle sentit pour la

première fois la joie inondant son cœur. Pour retrouver une seconde

heure pareille, elle eût vendu son âme au diable.

--Je suis engagé, répondit-il, et j’aime une femme contre laquelle

aucune autre ne peut prévaloir. Mais vous êtes et vous serez toujours

la mère que j’ai perdue.

Ce mot versa comme une avalanche de neige sur ce cratère flamboyant.

Lisbeth s’assit, contempla d’un air sombre cette jeunesse, cette beauté

distinguée, ce front d’artiste, cette belle chevelure, tout ce qui

sollicitait en elle les instincts comprimés de la femme, et de petites

larmes aussitôt séchées mouillèrent pour un moment ses yeux. Elle

ressemblait à ces grêles statues que les tailleurs d’images du moyen

âge ont assises sur des tombeaux.

--Je ne te maudis pas, toi, dit-elle en se levant brusquement, tu n’es

qu’un enfant. Que Dieu te protége!

Elle descendit et s’enferma dans son appartement.

--Elle m’aime, se dit Wenceslas, la pauvre créature. A-t-elle été

chaudement éloquente! Elle est folle.

Ce dernier effort de la nature sèche et positive, pour garder avec elle

cette image de la beauté, de la poésie, avait eu tant de violence,

qu’il ne peut se comparer qu’à la sauvage énergie du naufragé, essayant

sa dernière tentative pour atteindre à la grève.

Le surlendemain, à quatre heures et demie du matin, au moment où le

comte Steinbock dormait du plus profond sommeil, il entendit frapper

à la porte de sa mansarde; il alla ouvrir, et vit entrer deux hommes

mal vêtus, accompagnés d’un troisième, dont l’habillement annonçait un

huissier malheureux.

--Vous êtes monsieur Wenceslas, comte Steinbock? lui dit ce dernier.

--Oui, monsieur.

--Je me nomme Grasset, monsieur, successeur de monsieur Louchard, garde

du commerce...

--Hé bien?

--Vous êtes arrêté, monsieur, il faut nous suivre à la prison de

Clichy... Veuillez vous habiller... Nous y avons mis des formes, comme

vous voyez... je n’ai point pris de garde municipal, il y a un fiacre

en bas.

--Vous êtes emballé proprement... dit un des recors; aussi

comptons-nous sur votre générosité.

Steinbock s’habilla, descendit l’escalier, tenu sous chaque bras par un

recors, il fut mis en fiacre, le cocher partit sans ordre, et en homme

qui sait où aller; en une demi-heure, le pauvre étranger se trouva bien

et dûment écroué, sans avoir fait une réclamation, tant était grande sa

surprise.

A dix heures, il fut demandé au greffe de la prison, et il y trouva

Lisbeth qui, tout en pleurs, lui donna de l’argent afin de bien vivre

et de se procurer une chambre assez vaste pour pouvoir y travailler.

--Mon enfant, lui dit-elle, ne parlez de votre arrestation à personne,

n’écrivez à âme qui vive, cela tuerait votre avenir, il faut cacher

cette flétrissure, je vous aurai bientôt délivré, je vais réunir la

somme... soyez tranquille. Écrivez-moi ce que je dois vous apporter

pour vos travaux. Je mourrai ou vous serez bientôt libre.

--Oh! je vous devrai deux fois la vie! s’écria-t-il, car je perdrais

plus que la vie, si l’on me croyait un mauvais sujet.

Lisbeth sortit la joie dans le cœur; elle espérait pouvoir, en tenant

son artiste sous clef, faire manquer son mariage avec Hortense en le

disant marié, gracié par les efforts de _sa_ femme, et parti pour

la Russie. Aussi, pour exécuter ce plan, se rendit-elle vers trois

heures chez la baronne, quoique ce ne fût pas le jour où elle y dînait

habituellement; mais elle voulait jouir des tortures auxquelles sa

petite cousine allait être en proie au moment où Wenceslas avait

coutume de venir.

--Tu viens dîner, Bette? demanda la baronne en cachant son

désappointement.

--Mais oui.

--Bien! répondit Hortense, je vais aller dire qu’on soit exact, car tu

n’aimes pas à attendre.

Hortense fit un signe à sa mère pour la rassurer; car elle se proposait

de dire au valet de chambre de renvoyer monsieur Steinbock quand il

se présenterait; mais, le valet de chambre étant sorti, Hortense fut

obligée de faire sa recommandation à la femme de chambre, et la femme

de chambre monta chez elle pour y prendre son ouvrage afin de rester

dans l’antichambre.

--Et mon amoureux? dit la cousine Bette à Hortense quand elle fut

revenue, vous ne m’en parlez plus.

--A propos, que devient-il? dit Hortense, car il est célèbre. Tu dois

être contente, ajouta-t-elle à l’oreille de sa cousine, on ne parle que

de monsieur Wenceslas Steinbock.

--Beaucoup trop, répondit-elle à haute voix. Monsieur se dérange. S’il

ne s’agissait que de le charmer au point de l’emporter sur les plaisirs

de Paris, je connais mon pouvoir; mais on dit que, pour s’attacher un

pareil artiste, l’empereur Nicolas lui fait grâce...

--Ah! bah! répondit la baronne.

--Comment sais-tu cela? demanda Hortense qui fut prise comme d’une

crampe au cœur.

--Mais, reprit l’atroce Bette, une personne à qui il appartient par les

liens les plus sacrés, sa femme le lui a écrit hier. Il veut partir;

ah! il serait bien bête de quitter la France pour la Russie...

Hortense regarda sa mère en laissant sa tête aller de côté; la baronne

n’eut que le temps de prendre sa fille évanouie, blanche comme la

dentelle de son fichu.

--Lisbeth! tu m’as tué ma fille!... cria la baronne. Tu es née pour

notre malheur.

--Ah çà! quelle est ma faute en ceci, Adeline? demanda la Lorraine en

se levant et prenant une attitude menaçante à laquelle dans son trouble

la baronne ne fit aucune attention.

--J’ai tort, répondit Adeline en soutenant Hortense. Sonne!

En ce moment, la porte s’ouvrit, les deux femmes tournèrent la tête

ensemble et virent Wenceslas Steinbock à qui la cuisinière, en

l’absence de la femme de chambre, avait ouvert la porte.

--Hortense! cria l’artiste qui bondit jusqu’au groupe formé par les

trois femmes.

Et il embrassa sa prétendue au front sous les yeux de la mère, mais

si pieusement que la baronne ne s’en fâcha point. C’était, contre

l’évanouissement, un sel meilleur que tous les sels anglais. Hortense

ouvrit les yeux, vit Wenceslas, et ses couleurs revinrent. Un instant

après, elle se trouva tout à fait remise.

--Voilà donc ce que vous me cachiez? dit la cousine Bette en souriant à

Wenceslas et en paraissant deviner la vérité d’après la confusion des

deux cousines. Comment m’as-tu volé mon amoureux? dit-elle à Hortense

en l’emmenant dans le jardin.

Hortense raconta naïvement le roman de son amour à sa cousine. Sa mère

et son père, persuadés que la Bette ne se marierait jamais, avaient,

dit-elle, autorisé les visites du comte Steinbock. Seulement Hortense,

en Agnès de haute futaie, mit sur le compte du hasard l’acquisition du

groupe et l’arrivée de l’auteur qui, selon elle, avait voulu savoir

le nom de son premier acquéreur. Steinbock vint aussitôt retrouver

les deux cousines pour remercier avec effusion la vieille fille de sa

prompte délivrance. Lisbeth répondit jésuitiquement à Wenceslas que le

créancier ne lui ayant fait que de vagues promesses, elle ne comptait

l’aller délivrer que le lendemain, et que leur prêteur, honteux d’une

ignoble persécution, avait sans doute pris les devants. La vieille

fille d’ailleurs parut heureuse, et félicita Wenceslas sur son bonheur.

--Méchant enfant! lui dit-elle devant Hortense et sa mère, si vous

m’aviez, avant-hier soir, avoué que vous aimiez ma cousine Hortense

et que vous en étiez aimé, vous m’auriez évité bien des larmes. Je

croyais que vous abandonniez votre vieille amie, votre institutrice,

tandis qu’au contraire vous allez être mon cousin; désormais vous

m’appartiendrez par des liens, faibles il est vrai, mais qui suffisent

aux sentiments que je vous ai voués!...

Et elle embrassa Wenceslas au front. Hortense se jeta dans les bras de

sa cousine et fondit en larmes.

--Je te dois mon bonheur, lui dit-elle, je ne l’oublierai jamais...

--Cousine Bette, reprit la baronne en embrassant Lisbeth pendant

l’ivresse où elle était de voir les choses si bien arrangées, le baron

et moi nous avons une dette envers toi, nous l’acquitterons; viens

causer d’affaires dans le jardin, dit-elle en l’emmenant.

Lisbeth joua donc en apparence le rôle du bon ange de la famille; elle

se voyait adorée de Crevel, de Hulot, d’Adeline et d’Hortense.

--Nous voulons que tu ne travailles plus, dit la baronne. En supposant

que tu puisses gagner quarante sous par jour, les dimanches exceptés,

cela fait six cents francs par an. Eh bien! à quelle somme montent tes

économies?...

--Quatre mille cinq cents francs!...

--Pauvre cousine! dit la baronne.

Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant à

toutes les peines et aux privations que supposait cette somme, amassée

en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de cette exclamation,

y vit le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine acquit une dose

formidable de fiel, au moment même où sa cousine abandonnait toutes

ses défiances envers le tyran de son enfance.

--Nous augmenterons cette somme de dix mille cinq cents francs, reprit

Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme usufruitière, et au

nom d’Hortense comme nue propriétaire; tu posséderas ainsi six cents

francs de rente...

Lisbeth parut être au comble du bonheur. Quand elle revint, son

mouchoir sur les yeux, et occupée à étancher des larmes de joie,

Hortense lui raconta toutes les faveurs qui pleuvaient sur Wenceslas,

le bien-aimé de toute la famille.

Au moment où le baron rentra, il trouva donc sa famille au complet,

car la baronne avait officiellement salué le comte de Steinbock du

nom de fils, et fixé, sous la réserve de l’approbation de son mari,

le mariage à quinzaine. Aussi, dès qu’il se montra dans le salon,

le Conseiller-d’État fut-il entouré par sa femme et par sa fille,

qui coururent au-devant de lui, l’une pour lui parler à l’oreille et

l’autre pour l’embrasser.

--Vous êtes allée trop loin en m’engageant ainsi, madame, dit

sévèrement le baron. Ce mariage n’est pas fait, dit-il en jetant un

regard sur Steinbock qu’il vit pâlir.

Le malheureux artiste se dit:--Il connaît mon arrestation.

--Venez, enfants, ajouta le père en emmenant sa fille et le futur dans

le jardin.

Et il alla s’asseoir avec eux sur un des bancs du kiosque, rongé de

mousse.

--Monsieur le comte, aimez-vous ma fille autant que j’aimais sa mère?

demanda le baron à Wenceslas.

--Plus, monsieur, dit l’artiste.

--La mère était la fille d’un paysan et n’avait pas un liard de fortune.

--Donnez-moi mademoiselle Hortense telle que la voilà, sans trousseau

même...

--Je vous crois bien! dit le baron en souriant, Hortense est la fille

du baron Hulot d’Ervy, Conseiller-d’État, directeur à la Guerre,

grand-officier de la Légion-d’Honneur, frère du comte Hulot, dont la

gloire est immortelle et qui sera sous peu maréchal de France. Et...

elle a une dot!

--C’est vrai, dit l’amoureux artiste, je parais avoir de l’ambition,

mais ma chère Hortense serait la fille d’un ouvrier que je

l’épouserais...

--Voilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Va-t’en, Hortense,

laisse-moi causer avec monsieur le comte, tu vois qu’il t’aime bien

sincèrement.

--Oh, mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit

l’heureuse fille.

--Mon cher Steinbock, dit le baron avec une grâce infinie de diction

et un grand charme de manières quand il fut seul avec l’artiste, j’ai

constitué à mon fils deux cent mille francs de dot, desquels le pauvre

garçon n’a pas touché deux liards; il n’en aura jamais rien. La dot de

ma fille sera de deux cent mille francs que vous reconnaîtrez avoir

reçus...

--Oui, monsieur le baron...

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 10 / 62 段