avait la nonchalance des chattes qui ne courent et ne s’élancent que
forcées par la nécessité. Pour elle, la vie devait être tout plaisir,
et le plaisir devait être sans difficultés. Elle aimait les fleurs,
pourvu qu’on les lui fît venir chez elle. Elle ne concevait pas une
partie de spectacle, sans une bonne loge toute à elle, et une voiture
pour s’y rendre. Ces goûts de courtisane, Valérie les tenait de sa
mère, comblée par le général Montcornet pendant les séjours qu’il
faisait à Paris, et qui, pendant vingt ans, avait vu tout le monde à
ses pieds; qui, gaspilleuse, avait tout dissipé, tout mangé dans cette
vie luxueuse dont le programme est perdu depuis la chute de Napoléon.
Les grands de l’Empire ont égalé, dans leurs folies, les grands
seigneurs d’autrefois. Sous la Restauration, la noblesse s’est toujours
souvenue d’avoir été battue et volée; aussi, mettant à part deux ou
trois exceptions, est-elle devenue économe, sage, prévoyante, enfin
bourgeoise et sans grandeur. Depuis, 1830 a consommé l’œuvre de 1793.
En France, désormais, on aura de grands noms, mais plus de grandes
maisons, à moins de changements politiques, difficiles à prévoir. Tout
y prend le cachet de la personnalité. La fortune des plus sages est
viagère. On y a détruit la Famille.
La puissante étreinte de la Misère qui mordait au sang Valérie le jour
où, selon l’expression de Marneffe, elle avait _fait_ Hulot, avait
décidé cette jeune femme à prendre sa beauté pour moyen de fortune.
Aussi, depuis quelques jours éprouvait-elle le besoin d’avoir auprès
d’elle, à l’instar de sa mère, une amie dévouée à qui l’on confie ce
qu’on doit cacher à une femme de chambre, et qui peut agir, aller,
venir, penser pour nous, une âme damnée enfin, consentant à un partage
inégal de la vie. Or, elle avait deviné, tout aussi bien que Lisbeth,
les intentions dans lesquelles le baron voulait la lier avec la
cousine Bette. Conseillée par la redoutable intelligence de la créole
parisienne qui passe ses heures étendue sur un divan, à promener la
lanterne de son observation dans tous les coins obscurs des âmes,
des sentiments et des intrigues, elle avait inventé de se faire un
complice de l’espion. Probablement cette terrible indiscrétion était
préméditée; elle avait reconnu le vrai caractère de cette ardente
fille, passionnée à vide, et voulait se l’attacher. Aussi cette
conversation ressemblait-elle à la pierre que le voyageur jette dans
un gouffre pour s’en démontrer physiquement la profondeur. Et madame
Marneffe avait eu peur en trouvant tout à la fois un Iago et un Richard
III, dans cette fille en apparence si faible, si humble et si peu
redoutable.
En un instant, la cousine Bette était redevenue elle-même. En un
instant, ce caractère de Corse et de Sauvage, ayant brisé les faibles
attaches qui le courbaient, avait repris sa menaçante hauteur, comme un
arbre s’échappe des mains de l’enfant qui l’a plié jusqu’à lui pour y
voler des fruits verts.
Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet
d’admiration que la plénitude, la perfection et la rapidité des
conceptions chez les natures vierges.
La Virginité, comme toutes les monstruosités, a des richesses
spéciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont
économisées, a pris chez l’individu vierge une qualité de résistance
et de durée incalculable. Le cerveau s’est enrichi dans l’ensemble de
ses facultés réservées. Lorsque les gens chastes ont besoin de leur
corps ou de leur âme, qu’ils recourent à l’action ou à la pensée, ils
trouvent alors de l’acier dans leurs muscles ou de la science infuse
dans leur intelligence, une force diabolique ou la magie noire de la
Volonté.
Sous ce rapport, la vierge Marie, en ne la considérant pour un moment
que comme un symbole, efface par sa grandeur tous les types indous,
égyptiens et grecs. La Virginité, mère des grandes choses, _magna
parens rerum_, tient dans ses belles mains blanches la clef des mondes
supérieurs. Enfin, cette grandiose et terrible exception mérite tous
les honneurs que lui décerne l’église catholique.
En un moment donc la cousine Bette devint le Mohican dont les piéges
sont inévitables, dont la dissimulation est impénétrable, dont la
décision rapide est fondée sur la perfection inouïe des organes. Elle
fut la Haine et la Vengeance sans transaction, comme elles sont en
Italie, en Espagne et en Orient. Ces deux sentiments, qui sont doublés
de l’Amitié, de l’Amour poussés jusqu’à l’absolu, ne sont connus que
dans les pays baignés de soleil. Mais Lisbeth fut surtout fille de la
Lorraine, c’est-à-dire résolue à tromper.
Elle ne prit pas volontiers cette dernière partie de son rôle; elle fit
une singulière tentative, due à son ignorance profonde. Elle imagina
que la prison était ce que les enfants l’imaginent tous, elle confondit
la _mise au secret_ avec l’emprisonnement. La mise au secret est le
superlatif de l’emprisonnement, et ce superlatif est le privilége de la
justice criminelle.
En sortant de chez madame Marneffe, Lisbeth courut chez monsieur Rivet,
et le trouva dans son cabinet.
--Eh bien! mon bon monsieur Rivet, lui dit-elle après avoir mis le
verrou à la porte du cabinet, vous aviez raison, les Polonais!... c’est
de la canaille... tous gens sans foi ni loi.
--Des gens qui veulent mettre l’Europe en feu, dit le pacifique Rivet,
ruiner tous les commerces et les commerçants pour une patrie qui,
dit-on, est tout marais, pleine d’affreux Juifs, sans compter les
Cosaques et les Paysans, espèces de bêtes féroces classées à tort dans
le genre humain. Ces Polonais méconnaissent le temps actuel. Nous ne
sommes plus des Barbares! La guerre s’en va, ma chère demoiselle, elle
s’en est allée avec les Rois. Notre temps est le triomphe du commerce,
de l’industrie et de la sagesse bourgeoise qui ont créé la Hollande.
Oui, dit-il en s’animant, nous sommes dans une époque où les peuples
doivent tout obtenir par le développement légal de leurs libertés,
et par le jeu _pacifique_ des institutions constitutionnelles; voilà
ce que les Polonais ignorent, et j’espère... Vous dites, ma belle?
ajouta-t-il en s’interrompant et voyant, à l’air de son ouvrière, que
la haute politique était hors de sa compréhension.
--Voici le dossier, répliqua Bette; si je ne veux pas perdre mes trois
mille deux cent dix francs, il faut mettre ce scélérat en prison...
--Ah! je vous l’avais bien dit! s’écria l’oracle du quartier
Saint-Denis.
La maison Rivet, successeur de Pons frères, était toujours restée rue
des Mauvaises-Paroles, dans l’ancien hôtel de Langeais, bâti par cette
illustre maison au temps où les grands seigneurs se groupaient autour
du Louvre.
--Aussi, vous ai-je donné des bénédictions en venant ici!... répondit
Lisbeth.
--S’il peut ne se douter de rien, il sera coffré dès quatre heures du
matin, dit le juge en consultant son Almanach pour vérifier le lever du
soleil; mais après-demain seulement, car on ne peut pas l’emprisonner
sans l’avoir prévenu qu’on veut l’arrêter par un commandement avec
dénonciation de la contrainte par corps. Ainsi...
--Quelle bête de loi, dit la cousine Bette, car le débiteur se sauve.
--Il en a bien le droit, répliqua le juge en souriant. Aussi, tenez,
voici comment...
--Quant à cela, je prendrai le papier, dit la Bette en interrompant le
Consul, je le lui remettrai en lui disant que j’ai été forcée de faire
de l’argent et que mon prêteur a exigé cette formalité. Je connais mon
Polonais, il ne dépliera seulement pas le papier, il en allumera sa
pipe!
--Ah! pas mal! pas mal! mademoiselle Fischer. Eh bien! soyez
tranquille, l’affaire sera bâclée. Mais, un instant! ce n’est pas le
tout que de coffrer un homme, on ne se passe ce luxe judiciaire que
pour toucher son argent. Par qui serez-vous payée?
--Par ceux qui lui donnent de l’argent.
--Ah! oui, j’oubliais que le ministre de la Guerre l’a chargé du
monument érigé à l’un de nos clients. Ah! la maison a fourni bien des
uniformes au général Montcornet, il les noircissait promptement à la
fumée des canons, celui-là! Quel brave! et il payait _recta_!
Un maréchal de France a pu sauver l’Empereur ou son pays, _il payait
recta_ sera toujours son plus bel éloge dans la bouche d’un commerçant.
--Eh bien! à samedi, monsieur Rivet, vous aurez vos glands plats. A
propos, je quitte la rue du Doyenné, je vais demeurer rue Vanneau.
--Vous faites bien, je vous voyais avec peine dans ce trou qui, malgré
ma répugnance pour tout ce qui ressemble à de l’Opposition, déshonore,
j’ose le dire, oui! déshonore le Louvre et la place du Carrousel.
J’adore Louis-Philippe, c’est mon idole, il est la représentation
auguste, exacte de la classe sur laquelle il a fondé sa dynastie,
et je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour la passementerie en
rétablissant la garde nationale...
--Quand je vous entends parler ainsi, dit Lisbeth, je me demande
pourquoi vous n’êtes pas député.
--On craint mon attachement à la dynastie, répondit Rivet, mes ennemis
politiques sont ceux du roi, ah! c’est un noble caractère, une belle
famille; enfin, reprit-il en continuant son argumentation, c’est notre
idéal: des mœurs, de l’économie, tout! Mais la _finition_ du Louvre
est une des conditions auxquelles nous avons donné la couronne, et la
liste civile, à qui l’on n’a pas fixé de terme, j’en conviens, nous
laisse le cœur de Paris dans un état navrant... C’est parce que je suis
_juste-milieu_ que je voudrais voir le juste-milieu de Paris dans un
autre état. Votre quartier fait frémir. On vous y aurait assassiné un
jour ou l’autre... Eh bien! voilà votre monsieur Crevel nommé chef de
bataillon de sa légion, j’espère que c’est nous qui lui fournirons sa
grosse épaulette.
--J’y dîne aujourd’hui, je vous l’enverrai.
Lisbeth crut avoir à elle son Livonien en se flattant de couper
toutes les communications entre le monde et lui. Ne travaillant plus,
l’artiste serait oublié comme un homme enterré dans un caveau, où seule
elle irait le voir. Elle eut ainsi deux jours de bonheur, car elle
espéra donner des coups mortels à la baronne et à sa fille.
Pour se rendre chez monsieur Crevel, qui demeurait rue des Saussayes,
elle prit par le pont du Carrousel, le quai Voltaire, le quai d’Orsay,
la rue Belle-Chasse, la rue de l’Université, le pont de la Concorde et
l’avenue de Marigny. Cette route illogique était tracée par la logique
des passions, toujours excessivement ennemie des jambes. La cousine
Bette, tant qu’elle fut sur les quais, regarda la rive droite de la
Seine en allant avec une grande lenteur. Son calcul était juste. Elle
avait laissé Wenceslas s’habillant, elle pensait qu’aussitôt délivré
d’elle, l’amoureux irait chez la baronne par le chemin le plus court.
En effet, au moment où elle longeait le parapet du quai Voltaire
en dévorant la rivière, et marchant en idée sur l’autre rive, elle
reconnut l’artiste dès qu’il déboucha par le guichet des Tuileries pour
gagner le pont Royal. Elle rejoignit là son infidèle et put le suivre
sans être vue par lui, car les amoureux se retournent rarement; elle
l’accompagna jusqu’à la maison de madame Hulot, où elle le vit entrer
comme un homme habitué d’y venir.
Cette dernière preuve qui confirmait les confidences de madame
Marneffe, mit Lisbeth hors d’elle. Elle arriva chez le chef de
bataillon nouvellement élu dans cet état d’irritation mentale qui fait
commettre les meurtres, et trouva le père Crevel attendant ses enfants,
monsieur et madame Hulot jeunes, dans son salon.
Mais Célestin Crevel est le représentant si naïf et si vrai du parvenu
parisien, qu’il est difficile d’entrer sans cérémonie chez cet heureux
successeur de César Birotteau. Célestin Crevel est à lui seul tout un
monde, aussi mérite-t-il, plus que Rivet, les honneurs de la palette,
à cause de son importance dans ce drame domestique.
Avez-vous remarqué comme, dans l’enfance, ou dans les commencements
de la vie sociale, nous nous créons de nos propres mains un modèle à
notre insu, souvent? Ainsi le commis d’une maison de banque rêve, en
entrant dans le salon de son patron, de posséder un salon pareil. S’il
fait fortune, ce ne sera pas, vingt ans plus tard, le luxe alors à la
mode qu’il intronisera chez lui, mais le luxe arriéré qui le fascinait
jadis. On ne sait pas toutes les sottises qui sont dues à cette
jalousie rétrospective, de même qu’on ignore toutes les folies dues à
ces rivalités secrètes qui poussent les hommes à imiter le type qu’ils
se sont donné, à consumer leurs forces pour être un clair de lune.
Crevel fut adjoint parce que son patron avait été adjoint, il était
chef de bataillon parce qu’il avait eu envie des épaulettes de César
Birotteau. Aussi, frappé des merveilles réalisées par l’architecte
Grindot, au moment où la fortune avait mis son patron en haut de la
roue, Crevel, comme il le disait dans son langage, _n’en avait fait
ni eune ni deusse_, quand il s’était agi de décorer son appartement:
il s’était adressé, les yeux fermés et la bourse ouverte, à Grindot,
architecte alors tout à fait oublié. On ne sait pas combien de temps
vont encore les gloires éteintes, soutenues par les admirations
arriérées.
Grindot avait recommencé là pour la millième fois son salon blanc et
or, tendu de damas rouge. Le meuble en bois de palissandre sculpté
comme on sculpte les ouvrages courants, sans finesse, avait donné
pour la fabrique parisienne un juste orgueil à la province, lors de
l’Exposition des produits de l’Industrie. Les flambeaux, les bras, le
garde-cendre, le lustre, la pendule appartenaient au genre rocaille. La
table ronde, immobile au milieu du salon, offrait un marbre incrusté de
tous les marbres italiens et antiques venus de Rome, où se fabriquent
ces espèces de cartes minéralogiques semblables à des échantillons
de tailleurs, qui faisait périodiquement l’admiration de tous les
bourgeois que recevait Crevel. Les portraits de feu madame Crevel,
de Crevel, de sa fille et de son gendre, dus au pinceau de Pierre
Grassou, le peintre en renom dans la bourgeoisie, à qui Crevel devait
le ridicule de son attitude byronienne, garnissaient les parois, mis
tous les quatre en pendants. Les bordures, payées mille francs pièce,
s’harmoniaient bien à toute cette richesse de café qui, certes, eût
fait hausser les épaules à un véritable artiste.
Jamais l’or n’a perdu la plus petite occasion de se montrer stupide.
On compterait aujourd’hui dix Venise dans Paris, si les commerçants
retirés avaient eu cet instinct des grandes choses qui distingue les
Italiens. De nos jours encore, un négociant milanais lègue très-bien
cinq cent mille francs au _Duomo_ pour la dorure de la Vierge colossale
qui en couronne la coupole. Canova ordonne, dans son testament, à son
frère, de bâtir une église de quatre millions, et le frère y ajoute
quelque chose du sien. Un bourgeois de Paris (et tous ont, comme Rivet,
un amour au cœur pour leur Paris) penserait-il jamais à faire élever
les clochers qui manquent aux tours de Notre-Dame? Or, comptez les
sommes recueillies par l’État en successions sans héritiers. On aurait
achevé tous les embellissements de Paris avec le prix des sottises en
carton-pierre, en pâtes dorées, en fausses sculptures consommées depuis
quinze ans par les individus du genre Crevel.
Au bout de ce salon se trouvait un magnifique cabinet meublé de tables
et d’armoires en imitation de Boulle.
La chambre à coucher, tout en perse, donnait également dans le salon.
L’acajou dans toute sa gloire infestait la salle à manger, où des vues
de Suisse, richement encadrées, ornaient des panneaux. Le père Crevel,
qui rêvait un voyage en Suisse, tenait à posséder ce pays en peinture,
jusqu’au moment où il irait le voir en réalité.
Crevel, ancien adjoint, décoré, garde national, avait, comme on le
voit, reproduit fidèlement toutes les grandeurs, même mobilières, de
son infortuné prédécesseur. Là où, sous la Restauration, l’un était
tombé, celui-ci tout à fait oublié s’était élevé, non par un singulier
jeu de fortune, mais par la force des choses. Dans les révolutions
comme dans les tempêtes maritimes, les valeurs solides vont à fond,
le flot met les choses légères à fleur d’eau. César Birotteau,
royaliste et en faveur, envié, devint le point de mire de l’Opposition
bourgeoise, tandis que la triomphante bourgeoisie se représentait
elle-même dans Crevel.
Cet appartement, de mille écus de loyer, qui regorgeait de toutes les
belles choses vulgaires que procure l’argent, prenait le premier étage
d’un ancien hôtel, entre cour et jardin. Tout s’y trouvait conservé
comme des coléoptères chez un entomologiste, car Crevel y demeurait
très-peu.
Ce _local_ somptueux constituait le domicile légal de l’ambitieux
bourgeois. Servi là par une cuisinière et par un valet de chambre,
il louait deux domestiques de supplément et faisait venir son dîner
d’apparat de chez Chevet, quand il festoyait des amis politiques,
des gens à éblouir, ou quand il recevait sa famille. Le siége de la
véritable existence de Crevel, autrefois rue Notre-Dame-de-Lorette,
chez mademoiselle Héloïse Brisetout, était transféré, comme on l’a vu,
rue Chauchat. Tous les matins, l’_ancien négociant_ (tous les bourgeois
retirés s’intitulent _ancien négociant_) passait deux heures rue des
Saussayes pour y vaquer à ses affaires, et donnait le reste du temps
à Zaïre, ce qui tourmentait beaucoup Zaïre. Orosmane-Crevel avait un
marché _ferme_ avec mademoiselle Héloïse; elle lui devait pour cinq
cents francs de bonheur, tous les mois, sans reports. Crevel payait
d’ailleurs son dîner et tous les _extra_. Ce contrat à primes, car il
faisait beaucoup de présents, paraissait économique à l’ex-amant de la
célèbre cantatrice. Il disait à ce sujet aux négociants veufs, aimant
trop leurs filles, qu’il valait mieux avoir des chevaux loués au mois
qu’une écurie à soi. Néanmoins, si l’on se rappelle la confidence du
portier de la rue Chauchat au baron, Crevel n’évitait ni le cocher ni
le groom.
Crevel avait, comme on le voit, fait tourner son amour excessif pour
sa fille au profit de ses plaisirs. L’immoralité de sa situation était
justifiée par des raisons de haute morale. Puis l’ancien parfumeur
tirait de cette vie (vie nécessaire, vie débraillée, Régence,
Pompadour, maréchal de Richelieu, etc.), un vernis de supériorité.
Crevel se posait en homme à vues larges, en grand seigneur au petit
pied, en homme généreux, sans étroitesse dans les idées, le tout à
raison d’environ douze à quinze cents francs par mois. Ce n’était pas
l’effet d’une hypocrisie politique, mais un effet de vanité bourgeoise
qui néanmoins arrivait au même résultat. A la Bourse, Crevel passait
pour être supérieur à son époque et surtout pour un bon vivant.
En ceci, Crevel croyait avoir dépassé son bonhomme Birotteau de cent
coudées.
--Eh bien! s’écria Crevel en entrant en colère à l’aspect de la cousine
Bette, c’est donc vous qui mariez mademoiselle Hulot avec un jeune
comte que vous avez élevé pour elle à la brochette?...
--On dirait que cela vous contrarie? répondit Lisbeth en arrêtant sur
Crevel un œil pénétrant. Quel intérêt avez-vous donc à empêcher ma
cousine de se marier? car vous avez fait manquer, m’a-t-on dit, son
mariage avec le fils de monsieur Lebas...
--Vous êtes une bonne fille, bien discrète, reprit le père Crevel.
Eh bien! croyez-vous que je pardonnerai jamais à _monsieur_ Hulot le
crime de m’avoir enlevé Josépha?... surtout pour faire d’une honnête
créature, que j’aurais fini par épouser dans mes vieux jours, une
vaurienne, une saltimbanque, une fille d’Opéra... Non, non! jamais.
--C’est un bonhomme cependant monsieur Hulot, dit la cousine Bette.
--Aimable!... très-aimable, trop aimable, reprit Crevel, je ne lui veux
pas de mal; mais je désire prendre ma revanche, et je la prendrai.
C’est mon idée fixe!
--Serait-ce à cause de cette envie-là que vous ne venez plus chez
madame Hulot?
--Peut-être...
--Ah! vous faisiez donc la cour à ma cousine? dit Lisbeth en souriant,
je m’en doutais.
--Et elle m’a traité comme un chien, pis que cela, comme un laquais; je
dirai mieux: comme un détenu politique. Mais je réussirai, dit-il en
fermant le poing et en s’en frappant le front.
--Pauvre homme, ce serait affreux de trouver sa femme en fraude, après
avoir été renvoyé par sa maîtresse!...
--Josépha! s’écria Crevel, Josépha l’aurait quitté, renvoyé, chassé!
Bravo! Josépha. Josépha! tu m’as vengé! je t’enverrai deux perles pour
mettre à tes oreilles, mon ex-biche!... Je ne sais rien de cela, car,
après vous avoir vue le lendemain du jour où la belle Adeline m’a prié
encore une fois de passer la porte, je suis allé chez les Lebas, à
Corbeil, d’où je reviens. Héloïse a fait le diable pour m’envoyer à
la campagne, et j’ai su la raison de ses menées: elle voulait pendre,
et sans moi, la crémaillère rue Chauchat, avec des artistes, des
cabotins, des gens de lettres... J’ai été joué! Je pardonnerai, car
Héloïse m’amuse. C’est une Déjazet inédite. Comme elle est drôle, cette
fille-là! voici le billet que j’ai trouvé hier au soir:
«_Mon bon vieux, j’ai dressé ma tente rue Chauchat. J’ai pris la
précaution de faire essuyer les plâtres par des amis. Tout va bien.
Venez quand vous voudrez, monsieur. Agar attend son Abraham._»
Héloïse me dira des nouvelles, car elle sait sa Bohême sur le bout du
doigt.
--Mais mon cousin a très-bien pris ce désagrément, répondit la cousine.
--Pas possible, dit Crevel en s’arrêtant dans sa marche semblable à
celle d’un balancier de pendule.
--Monsieur Hulot est d’un certain âge, fit malicieusement observer
Lisbeth.
--Je le connais, reprit Crevel; mais nous nous ressemblons sous un
certain rapport: Hulot ne pourra pas se passer d’un attachement.
Il est capable de revenir à sa femme, se dit-il. Ce serait de la
nouveauté pour lui, mais adieu ma vengeance. Vous souriez, mademoiselle
Fischer?... ah! vous savez quelque chose?...
--Je ris de vos idées, répondit Lisbeth. Oui, ma cousine est encore
assez belle pour inspirer des passions; moi, je l’aimerais, si j’étais
homme.
--Qui a bu, boira! s’écria Crevel, vous vous moquez de moi! Le baron
aura trouvé quelque consolation.
Lisbeth inclina la tête par un geste affirmatif.
--Ah! il est bien heureux de remplacer du jour au lendemain Josépha!
dit Crevel en continuant. Mais je n’en suis pas étonné, car il me
disait, un soir à souper, que, dans sa jeunesse, pour n’être pas au
dépourvu, il avait toujours trois maîtresses, celle qu’il était en
train de quitter, la régnante et celle à laquelle il faisait la cour
pour l’avenir. Il devait tenir en réserve quelque grisette dans son
vivier! dans son parc aux cerfs! Il est très Louis XV, le gaillard!
oh! est-il heureux d’être bel homme! Néanmoins, il vieillit, il est
_marqué_... il aura donné dans quelque petite ouvrière.
--Oh! non, répondit Lisbeth.
--Ah! dit Crevel, que ne ferais-je pas pour l’empêcher de pouvoir
mettre son chapeau! Il m’était impossible de lui prendre Josépha, les
femmes de cette espèce ne reviennent jamais à leur premier amour.
D’ailleurs, comme on dit, un retour n’est jamais de l’amour. Mais,
cousine Bette, je donnerais bien, c’est-à-dire je dépenserais bien
cinquante mille francs pour enlever à ce grand bel homme sa maîtresse
et lui prouver qu’un gros père à ventre de chef de bataillon et à crâne
de futur maire de Paris ne se laisse pas souffler sa dame, sans damer
le pion...
--Ma situation, répondit Bette, m’oblige à tout entendre et à ne rien
savoir. Vous pouvez causer avec moi sans crainte, je ne répète jamais
un mot de ce qu’on veut bien me confier. Pourquoi voulez-vous que je
manque à cette loi de ma conduite? personne n’aurait plus confiance en
moi.
--Je le sais, répliqua Crevel, vous êtes la perle des vieilles
filles... Voyons! sacristi, il y a des exceptions. Tenez, ils ne vous
ont jamais fait de rentes dans la famille...
--Mais j’ai ma fierté, je ne veux rien coûter à personne, dit Bette.
--Ah! si vous vouliez m’aider à me venger, reprit l’ancien négociant,
je placerais dix mille francs en viager sur votre tête. Dites-moi,
belle cousine, dites-moi quelle est la remplaçante de Josépha, et vous
aurez de quoi payer votre loyer, votre petit déjeuner le matin, ce bon
café que vous aimez tant, vous pourrez vous donner du moka pur... hein?
Oh! comme c’est bon du moka pur!