Cet homme de l’Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer

absolument les façons de l’amour moderne. Les nouveaux scrupules, les

différentes conversations inventées depuis 1830, et où la _pauvre

faible femme_ finit par se faire considérer comme la victime des désirs

de son amant, comme une sœur de charité qui panse des blessures, comme

un ange qui se dévoue. Ce _nouvel art d’aimer_ consomme énormément de

paroles évangéliques à l’œuvre du diable. La passion est un martyre.

On aspire à l’idéal, à l’infini, de part et d’autre l’on veut devenir

meilleurs par l’amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à

mettre encore plus d’ardeur dans la pratique, plus de rage dans les

chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère de notre temps,

a gangrené la galanterie. On est deux anges, et l’on se comporte comme

deux démons, si l’on peut. L’amour n’avait pas le temps de s’analyser

ainsi lui-même entre deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite

que l’Empire, en succès. Or, sous la Restauration, le bel Hulot, en

redevenant homme à femmes, avait d’abord consolé quelques anciennes

amies alors tombées, comme des astres éteints du firmament politique,

et de là, vieillard, il s’était laissé capturer par les Jenny Cadine et

les Josépha.

Madame Marneffe avait dressé ses batteries en apprenant les antécédents

du directeur, que son mari lui raconta longuement, après quelques

renseignements pris dans les bureaux. La comédie du sentiment moderne

pouvant avoir pour le baron le charme de la nouveauté, le parti de

Valérie était pris, et, disons-le, l’essai qu’elle fit de sa puissance

pendant cette matinée répondit à toutes ses espérances. Grâce à ces

manœuvres sentimentales, romanesques et romantiques, Valérie obtint,

sans avoir rien promis, la place de sous-chef et la croix de la

Légion-d’Honneur pour son mari.

Cette petite guerre n’alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale,

sans des parties de spectacle, sans beaucoup de cadeaux en mantilles,

en écharpes, en robes, en bijoux. L’appartement de la rue du Doyenné

déplaisait, le baron complota d’en meubler un magnifiquement, rue

Vanneau, dans une charmante maison moderne.

Monsieur Marneffe obtint un congé de quinze jours, à prendre dans un

mois, pour aller régler des affaires d’intérêt dans son pays, et une

gratification. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse pour y

étudier le beau sexe.

Si le baron Hulot s’occupa de sa protégée, il n’oublia pas son protégé.

Le ministre du commerce, le comte Popinot, aimait les arts: il donna

deux mille francs d’un exemplaire du groupe de Samson, à la condition

que le moule serait brisé, pour qu’il n’existât que son Samson et celui

de mademoiselle Hulot. Ce groupe excita l’admiration d’un prince à

qui l’on porta le modèle de la pendule et qui la commanda; mais elle

devait être unique, et il en offrit trente mille francs. Les artistes

consultés, au nombre desquels fut Stidmann, déclarèrent que l’auteur

de ces deux œuvres pouvait faire une statue. Aussitôt, le maréchal

prince de Wissembourg, ministre de la guerre et président du comité de

souscription pour le monument du maréchal Montcornet, fit prendre une

délibération par laquelle l’exécution en était confiée à Steinbock. Le

comte de Rastignac, alors sous-secrétaire d’État, voulut une œuvre de

l’artiste dont la gloire surgissait aux acclamations de ses rivaux.

Il obtint de Steinbock le délicieux groupe des deux petits garçons

couronnant une petite fille, et il lui promit un atelier au Dépôt des

marbres du gouvernement, situé, comme on sait, au Gros-Caillou.

Ce fut le succès, mais le succès comme il vient à Paris, c’est-à-dire

fou, le succès à écraser les gens qui n’ont pas des épaules et des

reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent. On parlait

dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas Steinbock, sans

que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le moindre soupçon. Tous

les jours, dès que mademoiselle Fischer sortait pour dîner, Wenceslas

allait chez la baronne. Il y passait une ou deux heures, excepté le

jour où la Bette venait chez sa cousine Hulot. Cet état de choses dura

pendant quelques jours.

Le baron sûr des qualités et de l’état civil du comte Steinbock, la

baronne heureuse de son caractère et de ses mœurs, Hortense fière de

son amour approuvé, de la gloire de son prétendu, n’hésitaient plus

à parler de ce mariage; enfin, l’artiste était au comble du bonheur,

quand une indiscrétion de madame Marneffe mit tout en péril. Voici

comment.

Lisbeth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe pour

avoir un œil dans ce ménage, avait déjà dîné chez Valérie, qui, de

son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Hulot, caressait

beaucoup la vieille fille. Valérie eut donc l’idée d’engager

mademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement où

elle devait s’installer. La vieille fille, heureuse de trouver une

maison de plus où aller dîner et captée par madame Marneffe, l’avait

prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles elle

s’était liée, aucune n’avait fait autant de frais pour elle. En effet,

madame Marneffe, toute aux petits soins pour mademoiselle Fischer, se

trouvait, pour ainsi dire, vis-à-vis d’elle ce qu’était la cousine

Bette vis-à-vis de la baronne, de monsieur Rivet, de Crevel, de tous

ceux enfin qui la recevaient à dîner. Les Marneffe avaient surtout

excité la commisération de la cousine Bette en lui laissant voir la

profonde détresse de leur ménage, et la vernissant, comme toujours,

des plus belles couleurs: des amis obligés et ingrats, des maladies,

une mère, madame Fortin, à qui l’on avait caché sa détresse, et morte

en se croyant toujours dans l’opulence, grâce à des sacrifices plus

qu’humains, etc.

--Pauvres gens! disait-elle à son cousin Hulot, vous avez bien raison

de vous intéresser à eux, ils le méritent bien, car ils sont si

courageux, si bons! Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de leur

place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort du

maréchal Montcornet! C’est barbarie au gouvernement de vouloir qu’un

employé, qui a femme et enfants, vive dans Paris avec deux mille quatre

cents francs d’appointements.

Une jeune femme qui, pour elle, avait des semblants d’amitié, qui lui

disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir se

laisser conduire par elle, devint donc en peu de temps plus chère à

l’excentrique cousine Bette que tous ses parents.

De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe une décence, une

éducation, des manières, que ni Jenny Cadine, ni Josépha, ni leurs

amies ne lui avaient offertes, s’était épris pour elle, en un mois,

d’une passion de vieillard, passion insensée qui semblait raisonnable.

En effet, il n’apercevait là ni moquerie, ni orgies, ni dépenses

folles, ni dépravation, ni mépris des choses sociales, ni cette

indépendance absolue qui, chez l’actrice et chez la cantatrice, avaient

causé tous ses malheurs. Il échappait également à cette rapacité de

courtisane, comparable à la soif du sable.

Madame Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait d’étranges

façons pour accepter la moindre chose de lui.--Bon pour les places, les

gratifications, tout ce que vous pouvez nous obtenir du gouvernement;

mais ne commencez pas par déshonorer la femme que vous dites aimer,

disait Valérie, autrement je ne vous croirai pas... Et j’aime à vous

croire, ajoutait-elle avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le

ciel.

A chaque présent, c’était un fort à emporter, une conscience à violer.

Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une bagatelle,

fort chère d’ailleurs, en s’applaudissant de rencontrer enfin une

vertu, de trouver la réalisation de ses rêves. Dans ce ménage, primitif

(disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui. Monsieur Marneffe

paraissait être à mille lieues de croire que le Jupiter de son

ministère eût l’intention de descendre en pluie d’or chez sa femme, et

il se faisait le valet de son auguste chef.

Madame Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée,

fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et

la démoralisation courtisanesques qui maintenant causaient d’affreux

dégoûts au baron, car il n’avait pas encore connu les charmes de la

vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer,

comme dit la chanson, _tout le long de la rivière_.

Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne

ne s’étonnera d’apprendre que Valérie ait su d’Hector le secret du

prochain mariage du grand artiste Steinbock avec Hortense. Entre un

amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement à

devenir une maîtresse, il se passe des luttes orales et morales où la

parole trahit souvent la pensée, de même que dans un assaut le fleuret

prend l’animation de l’épée du duel. L’homme le plus prudent imite

alors monsieur de Turenne. Le baron avait donc laissé entrevoir toute

la liberté d’action que le mariage de sa fille lui donnerait, pour

répondre à l’aimante Valérie, qui s’était plus d’une fois écriée:--Je

ne conçois pas qu’on fasse une faute pour un homme qui ne serait

pas tout à nous! Déjà le baron avait mille fois juré que, _depuis

vingt-cinq ans_, tout était fini entre madame Hulot et lui.--On la dit

si belle! répliquait madame Marneffe, je veux des preuves.--Vous en

aurez, dit le baron, heureux de ce vouloir par lequel sa Valérie se

compromettait.--Et comment? Il faudrait ne jamais me quitter, avait

répondu Valérie. Hector avait alors été forcé de révéler ses projets en

exécution rue Vanneau pour démontrer à sa Valérie qu’il songeait à lui

donner cette moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en

supposant que le jour et la nuit partagent également l’existence des

gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant

seule, une fois que sa fille serait mariée. La baronne passerait alors

tout son temps chez Hortense et chez les jeunes Hulot, il était sûr de

l’obéissance de sa femme.--Dès lors, mon petit ange, ma véritable vie,

mon vrai ménage sera rue Vanneau.--Mon Dieu, comme vous disposez de

moi!... dit alors madame Marneffe. Et mon mari?...--Cette guenille?--Le

fait est qu’auprès de vous, c’est cela... répondit-elle en riant.

Madame Marneffe eut une furieuse envie de voir le jeune comte de

Steinbock après en avoir appris l’histoire, peut-être en voulait-elle

obtenir quelque bijou, pendant qu’elle vivait encore sous le même toit.

Cette curiosité déplut tant au baron, que Valérie jura de ne jamais

regarder Wenceslas. Mais, après avoir fait récompenser l’abandon de

cette fantaisie par un petit service de thé complet en vieux Sèvres,

pâte tendre, elle garda son désir au fond de son cœur, écrit comme

sur un agenda. Donc, un jour qu’elle avait prié sa cousine Bette de

venir prendre ensemble leur café dans sa chambre, elle la mit sur le

chapitre de son amoureux, afin de savoir si elle pourrait le voir sans

danger.

--Ma petite, dit-elle, car elles se traitaient mutuellement de _ma

petite_, pourquoi ne m’avez-vous pas encore présenté votre amoureux?...

Savez-vous qu’il est en peu de temps devenu célèbre?

--Lui! célèbre?

--Mais on ne parle que de lui!...

--Ah! bah! s’écria Lisbeth.

--Il va faire la statue de mon père, et je lui serai bien utile pour la

réussite de son œuvre, car madame Montcornet ne peut pas, comme moi,

lui prêter une miniature de Sain, un chef-d’œuvre fait en 1809, avant

la campagne de Wagram, et donné à ma pauvre mère, enfin un Montcornet

jeune et beau...

Sain et Augustin tenaient à eux deux le sceptre de la peinture en

miniature sous l’Empire.

--Il va, dites-vous, ma petite, faire une statue?... demanda Lisbeth.

--De neuf pieds, commandée par le Ministère de la Guerre. Ah çà! d’où

sortez-vous? je vous apprends ces nouvelles-là. Mais le gouvernement va

donner au comte de Steinbock un atelier et un logement au Gros-Caillou,

au Dépôt des marbres, votre Polonais en sera peut-être le directeur,

une place de deux mille francs, une bague au doigt...

--Comment savez-vous tout cela, quand moi je ne le sais pas? dit enfin

Lisbeth en sortant de sa stupeur.

--Voyons, ma chère petite cousine Bette, dit gracieusement madame

Marneffe, êtes-vous susceptible d’une amitié dévouée, à toute épreuve?

Voulez-vous que nous soyons comme deux sœurs? Voulez-vous me jurer

de n’avoir pas plus de secrets pour moi que je n’en aurai pour vous,

d’être mon espion comme je serai le vôtre?... Voulez-vous surtout me

jurer que vous ne me vendrez jamais, ni à mon mari, ni à monsieur

Hulot, et que vous n’avouerez jamais que c’est moi qui vous ai dit...

Madame Marneffe s’arrêta dans cette œuvre de _picador_, la cousine

Bette l’effraya. La physionomie de la Lorraine était devenue terrible.

Ses yeux noirs et pénétrants avaient la fixité de ceux des tigres.

Sa figure ressemblait à celles que nous supposons aux pythonisses,

elle serrait ses dents pour les empêcher de claquer, et une affreuse

convulsion faisait trembler ses membres. Elle avait glissé sa main

crochue entre son bonnet et ses cheveux pour les empoigner et soutenir

sa tête, devenue trop lourde; elle brûlait! La fumée de l’incendie

qui la ravageait semblait passer par ses rides comme par autant de

crevasses labourées par une éruption volcanique. Ce fut un spectacle

sublime.

--Eh bien! pourquoi vous arrêtez-vous? dit-elle d’une voix creuse, je

serai pour vous tout ce que j’étais pour lui. Oh! je lui aurais donné

tout mon sang...

--Vous l’aimez donc?...

--Comme s’il était mon enfant!...

--Eh bien! reprit madame Marneffe en respirant à l’aise, puisque vous

ne l’aimez que comme ça, vous allez être bien heureuse, car vous le

voulez heureux?

Lisbeth répondit par un signe de tête rapide comme celui d’une folle.

--Il épouse dans un mois votre petite cousine.

--Hortense? cria la vieille fille en se frappant le front et en se

levant.

--Ah çà! vous l’aimez donc ce jeune homme? demanda madame Marneffe.

--Ma petite, c’est entre nous à la vie à la mort, dit mademoiselle

Fischer. Oui, si vous avez des attachements, ils me seront sacrés.

Enfin, vos vices deviendront pour moi des vertus, car j’en aurai

besoin, moi, de vos vices!

--Vous viviez donc avec lui? s’écria Valérie.

--Non, je voulais être sa mère...

--Ah! je n’y comprends plus rien, reprit Valérie, car alors vous n’êtes

pas jouée ni trompée, et vous devez être bien heureuse de lui voir

faire un beau mariage, le voilà lancé. D’ailleurs, tout est bien fini

pour vous, allez. Notre artiste va tous les jours chez madame Hulot,

dès que vous sortez pour dîner...

--Adeline! se dit Lisbeth. Oh! Adeline, tu me le payeras, je te rendrai

plus laide que moi!...

--Mais vous voilà pâle comme une morte! reprit Valérie. Il y a donc

quelque chose?... Oh! suis-je bête! la mère et la fille doivent se

douter que vous mettriez des obstacles à cet amour, puisqu’ils se

cachent de vous, s’écria madame Marneffe; mais, si vous ne viviez pas

avec le jeune homme, tout cela, ma petite, est pour moi plus obscur que

le cœur de mon mari...

--Oh! vous ne savez pas, vous, reprit Lisbeth, vous ne savez pas ce

que c’est que cette manigance-là! c’est le dernier coup qui tue! En

ai-je reçu des meurtrissures à l’âme! Vous ignorez que depuis l’âge

où l’on sent, j’ai été immolée à Adeline! On me donnait des coups,

et on lui faisait des caresses! J’allais mise comme un souillon, et

elle était vêtue comme une dame. Je piochais le jardin, j’épluchais

les légumes, et elle ses dix doigts ne se remuaient que pour arranger

des chiffons!... Elle a épousé le baron, elle est venue briller à la

cour de l’Empereur, et je suis restée jusqu’en 1809 dans mon village,

attendant un parti sortable, pendant quatre ans; ils m’en ont tirée,

mais pour me faire ouvrière et pour me proposer des employés, des

capitaines qui ressemblaient à des portiers!... J’ai eu pendant

vingt-six ans tous leurs restes... Et voilà que, comme dans l’Ancien

Testament, le pauvre possède un seul agneau qui fait son bonheur,

et le riche qui a des troupeaux envie la brebis du pauvre et la lui

dérobe!... sans le prévenir, sans la lui demander. Adeline me filoute

mon bonheur! Adeline!... Adeline, je te verrai dans la boue et plus

bas que moi! Hortense, que j’aimais, m’a trompée... Le baron... non,

cela n’est pas possible. Voyons, redites-moi les choses qui là-dedans

peuvent être vraies?

--Calmez-vous, ma petite...

--Valérie, mon cher ange, je vais me calmer, répondit cette fille

bizarre en s’asseyant. Une seule chose peut me rendre la raison:

donnez-moi une preuve!...

--Mais votre cousine Hortense possède le groupe de Samson dont voici

la lithographie publiée par une Revue; elle l’a payé de ses économies,

et c’est le baron qui, dans l’intérêt de son futur gendre, le lance et

obtient tout.

--De l’eau!... de l’eau! demanda Lisbeth après avoir jeté les yeux

sur la lithographie au bas de laquelle elle lut: _groupe appartenant

à mademoiselle Hulot d’Ervy_. De l’eau! ma tête brûle, je deviens

folle!...

Madame Marneffe apporta de l’eau, la vieille fille ôta son bonnet,

défit ses noirs cheveux, et se mit la tête dans la cuvette que lui tint

sa nouvelle amie; elle s’y trempa le front à plusieurs reprises, et

arrêta l’inflammation commencée. Après cette immersion, elle retrouva

tout son empire sur elle-même.

--Pas un mot, dit-elle à madame Marneffe en s’essuyant, pas un mot de

tout ceci... Voyez!... je suis tranquille, et tout est oublié, je pense

à bien autre chose!

--Elle sera demain à Charenton, c’est sûr, se dit madame Marneffe en

regardant la Lorraine.

--Que faire? reprit Lisbeth. Voyez-vous, mon petit ange, il faut se

taire, courber la tête, et aller à la tombe, comme l’eau va droit à la

rivière. Que tenterais-je? Je voudrais réduire tout ce monde, Adeline,

sa fille, le baron en poussière. Mais que peut une parente pauvre

contre toute une famille riche?... Ce serait l’histoire du pot de terre

contre le pot de fer.

--Oui, vous avez raison, répondit Valérie, il faut seulement s’occuper

de tirer le plus de foin à soi du râtelier. Voilà la vie à Paris.

--Et, dit Lisbeth, je mourrai promptement, allez, si je perds cet

enfant à qui je croyais toujours servir de mère, avec qui je comptais

vivre toute ma vie...

Elle eut des larmes dans les yeux, et s’arrêta. Cette sensibilité chez

cette fille de soufre et de feu fit frissonner madame Marneffe.

--Eh bien! je vous trouve, dit-elle en prenant la main de Valérie,

c’est une consolation dans ce grand malheur... Nous nous aimerons

bien, et pourquoi nous quitterions-nous? je n’irai jamais sur vos

brisées. On ne m’aimera jamais, moi!... tous ceux qui voulaient de

moi, m’épousaient à cause de la protection de mon cousin... Avoir de

l’énergie à escalader le Paradis, et l’employer à se procurer du pain,

de l’eau, des guenilles et une mansarde! Ah! c’est là, ma petite, un

martyre! J’y ai séché.

Elle s’arrêta brusquement et plongea dans les yeux bleus de madame

Marneffe un regard noir qui traversa l’âme de cette jolie femme, comme

la lame d’un poignard lui eût traversé le cœur.

--Et pourquoi parler? s’écria-t-elle en s’adressant un reproche à

elle-même. Ah! je n’en ai jamais tant dit, allez!... _La triche en

reviendra à son maître!_... ajouta-t-elle après une pause, en employant

une expression du langage enfantin. Comme vous dites sagement:

aiguisons nos dents et tirons du râtelier le plus de foin possible.

--Vous avez raison, dit madame Marneffe que cette crise effrayait et

qui ne se souvenait plus d’avoir émis cet apophthegme. Je vous crois

dans le vrai, ma petite. Allez, la vie n’est déjà pas si longue, il

faut en tirer parti tant qu’on peut, et employer les autres à son

plaisir... J’en suis arrivée là, moi, si jeune! J’ai été élevée en

enfant gâté, mon père s’est marié par ambition et m’a presque oubliée,

après avoir fait de moi son idole, après m’avoir élevée comme la fille

d’une reine! Ma pauvre mère, qui me berçait des plus beaux rêves, est

morte de chagrin en me voyant épouser un petit employé à douze cents

francs, vieux et froid libertin à trente-neuf ans, corrompu comme

un bagne, et qui ne voyait en moi que ce qu’on voyait en vous, un

instrument de fortune!... Eh bien! j’ai fini par trouver que cet homme

infâme est le meilleur des maris. En me préférant les sales guenons du

coin de la rue, il me laisse libre. S’il prend tous ses appointements

pour lui, jamais il ne me demande compte de la manière dont je me fais

des revenus...

A son tour elle s’arrêta, comme une femme qui se sent entraînée par le

torrent de la confidence, et frappée de l’attention que lui prêtait

Lisbeth, elle jugea nécessaire de s’assurer d’elle avant de lui livrer

ses derniers secrets.

--Voyez, ma petite, quelle est ma confiance en vous!... reprit madame

Marneffe à qui Lisbeth répondit par un signe excessivement rassurant.

On jure souvent par les yeux et par un mouvement de tête plus

solennellement qu’à la cour d’assises.

--J’ai tous les dehors de l’honnêteté, reprit madame Marneffe en posant

sa main sur la main de Lisbeth comme pour en accepter la foi, je suis

une femme mariée et je suis ma maîtresse, à tel point que le matin,

en partant au Ministère, s’il prend fantaisie à Marneffe de me dire

adieu et qu’il trouve la porte de ma chambre fermée, il s’en va tout

tranquillement. Il aime son enfant moins que je n’aime un des enfants

en marbre qui jouent au pied d’un des deux fleuves aux Tuileries. Si

je ne viens pas dîner, il dîne très-bien avec la bonne, car la bonne

est toute à monsieur, et, tous les soirs, après le dîner, il sort

pour ne rentrer qu’à minuit ou une heure. Malheureusement, depuis un

an, me voilà sans femme de chambre, ce qui veut dire que, depuis un

an, je suis veuve... Je n’ai eu qu’une passion, un bonheur... c’était

un riche Brésilien parti depuis un an, ma seule faute! Il est allé

vendre ses biens, tout réaliser pour pouvoir s’établir en France. Que

trouvera-t-il de sa Valérie? un fumier. Bah! ce sera sa faute et non la

mienne, pourquoi tarde-t-il tant à revenir? Peut-être aussi aura-t-il

fait naufrage, comme ma vertu.

--Adieu, ma petite, dit brusquement Lisbeth, nous ne nous quitterons

plus jamais. Je vous aime, je vous estime, je suis à vous! Mon cousin

me tourmente pour que j’aille loger dans votre future maison, rue

Vanneau, je ne le voulais pas, car j’ai bien deviné la raison de cette

nouvelle bonté...

--Tiens, vous m’auriez surveillée, je le sais bien, dit madame Marneffe.

--C’est bien là la raison de sa générosité, répliqua Lisbeth. A

Paris, la moitié des bienfaits sont des spéculations, comme la

moitié des ingratitudes sont des vengeances!... Avec une parente

pauvre, on agit comme avec les rats à qui l’on présente un morceau de

lard. J’accepterai l’offre du baron, car cette maison m’est devenue

odieuse. Ah! çà, nous avons assez d’esprit toutes les deux pour savoir

taire ce qui nous nuirait, et dire ce qui doit être dit; ainsi, pas

d’indiscrétion, et une amitié...

--A toute épreuve... s’écria joyeusement madame Marneffe, heureuse

d’avoir un porte-respect, un confident, une espèce de tante honnête.

Écoutez! le baron fait bien les choses, rue Vanneau...

--Je crois bien, reprit Lisbeth, il en est à trente mille francs! je

ne sais où il les a pris, par exemple, car Josépha, la cantatrice,

l’avait saigné à blanc. Oh! vous êtes bien tombée, ajouta-t-elle. Le

baron volerait pour celle qui tient son cœur entre deux petites mains

blanches et satinées comme les vôtres.

--Eh bien! reprit madame Marneffe avec la sécurité des filles qui n’est

que l’insouciance, ma petite, dites donc, prenez de ce ménage-ci tout

ce qui pourra vous aller pour votre nouveau logement... cette commode,

cette armoire à glaces, ce tapis, la tenture...

Les yeux de Lisbeth se dilatèrent par l’effet d’une joie insensée, elle

n’osait croire à un pareil cadeau.

--Vous faites plus pour moi dans un moment que mes parents riches en

trente ans!... s’écria-t-elle. Ils ne se sont jamais demandé si j’avais

des meubles! A sa première visite, il y a quelques semaines, le baron a

fait une grimace de riche à l’aspect de ma misère... Eh bien! merci, ma

petite, je vous revaudrai cela, vous verrez plus tard comment!

Valérie accompagna sa cousine Bette jusque sur le palier, où les deux

femmes s’embrassèrent.

--Comme elle pue la fourmi!... se dit la jolie femme quand elle fut

seule, je ne l’embrasserai pas souvent, ma cousine! Cependant, prenons

garde, il faut la ménager, elle me sera bien utile, elle me fera faire

fortune.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 8 / 62 段