--C’est antique, mademoiselle, fit observer le marchand qui, semblable

à tous ses confrères, croyait avoir tout dit avec ce _nec plus ultra_

du bric-à-brac.

--Excusez-moi, monsieur, c’est fait de cette année, répondit-elle tout

doucement, et je viens précisément pour vous prier, si l’on consent à

ce prix, de nous envoyer l’artiste, car on pourrait lui procurer des

commandes assez importantes.

--Si les douze cents francs sont pour lui, qu’aurais-je pour moi? Je

suis marchand, dit le boutiquier avec bonhomie.

--Ah! c’est vrai, répliqua la jeune fille en laissant échapper une

expression de dédain.

--Ah! mademoiselle, prenez! je m’entendrai avec le marchand, s’écria le

Livonien hors de lui.

[Illustration: HORTENSE. WENCESLAS.

Venez, Monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici...

(LA COUSINE BETTE.)]

Fasciné par la sublime beauté d’Hortense et par l’amour pour les arts

qui se manifestait en elle, il ajouta:--Je suis l’auteur de ce groupe,

voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si quelqu’un

en connaîtra la valeur et le marchandera. Vous êtes ma première

admiratrice, prenez!

--Venez, monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici... voici la

carte de mon père, répondit Hortense.

Puis, en voyant le marchand aller dans une pièce pour y envelopper

le groupe dans du linge, elle ajouta tout bas au grand étonnement de

l’artiste qui crut rêver:--Dans l’intérêt de votre avenir, monsieur

Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites pas le nom de votre

acquéreur à mademoiselle Fischer, car c’est notre cousine.

Ce mot, notre cousine, produisit un éblouissement à l’artiste, il

entrevit le paradis en en voyant une des Èves tombées. Il rêvait de

la belle cousine dont lui avait parlé Lisbeth, autant qu’Hortense

rêvait de l’amoureux de sa cousine, et quand elle était entrée:--Ah!

pensait-il, si elle pouvait être ainsi! On comprendra le regard que les

deux amants échangèrent, ce fut de la flamme, car les amoureux vertueux

n’ont pas la moindre hypocrisie.

--Eh bien! que diable fais-tu là-dedans? demanda le père à sa fille.

--J’ai dépensé mes douze cents francs d’économie, viens.

Elle reprit le bras de son père qui répéta:--Douze cents francs!

--Treize cents même... mais tu me prêteras bien la différence!

--Et à quoi... dans cette boutique... as-tu pu dépenser cette somme?

--Ah! voici! répondit l’heureuse jeune fille, si j’ai trouvé un mari ce

ne sera pas cher.

--Un mari, ma fille, dans cette boutique?

--Écoute, mon petit père, me défendrais-tu d’épouser un grand artiste?

--Non, mon enfant. Un grand artiste, aujourd’hui, c’est un prince qui

n’est pas titré. C’est la gloire et la fortune, les deux plus grands

avantages sociaux, après la vertu, ajouta-t-il d’un petit ton cafard.

--Bien entendu, répondit Hortense. Et que penses-tu de la sculpture?

--C’est une bien mauvaise partie, dit Hulot en hochant la tête. Il faut

de grandes protections outre un grand talent; car le gouvernement est

le seul consommateur. C’est un art sans débouchés aujourd’hui qu’il

n’y a plus ni grandes existences, ni grandes fortunes, ni palais

substitués, ni majorats. Nous ne pouvons loger que de petits tableaux,

de petites figures, aussi les arts sont-ils menacés par le _petit_.

--Mais un grand artiste qui trouverait des débouchés... reprit Hortense.

--C’est la solution du problème.

--Et qui serait appuyé!

--Encore mieux!

--Et noble!

--Bah!

--Comte!

--Et il sculpte!

--Il est sans fortune.

--Et il compte sur celle de mademoiselle Hortense Hulot? dit

railleusement le baron en plongeant un regard d’inquisiteur dans les

yeux de sa fille.

--Ce grand artiste, comte, et qui sculpte, vient de voir votre fille

pour la première fois de sa vie, et pendant cinq minutes, monsieur le

baron, répondit Hortense d’un air calme à son père. Hier, vois-tu, mon

cher bon petit père, pendant que tu étais à la chambre, maman s’est

évanouie. Cet évanouissement, qu’elle a mis sur le compte de ses nerfs,

venait de quelque chagrin relatif à mon mariage manqué, car elle m’a

dit que, pour vous débarrasser de moi...

--Elle t’aime trop pour avoir employé une expression...

--Peu parlementaire, reprit Hortense en riant; non, elle ne s’est

pas servie de ce mot-là; mais moi je sais qu’une fille à marier, qui

ne se marie pas, est une croix très-lourde à porter pour des parents

honnêtes. Eh bien! elle pense que s’il se présentait un homme d’énergie

et de talent, à qui une dot de trente mille francs suffirait, nous

serions tous heureux! Enfin elle jugeait convenable de me préparer à la

modestie de mon futur sort, et de m’empêcher de m’abandonner à de trop

beaux rêves... Ce qui signifiait la rupture de mon mariage, et pas de

dot.

--Ta mère est une bien bonne, une bien noble et excellente femme,

répondit le père profondément humilié, quoique assez heureux de cette

confidence.

--Hier, elle m’a dit que vous l’autorisiez à vendre ses diamants

pour me marier; mais je voudrais qu’elle gardât ses diamants, et je

voudrais trouver un mari. Je crois avoir trouvé l’homme, le prétendu

qui répond au programme de maman...

--Là!... sur la place du Carrousel!... en une matinée.

--Oh! papa, _le mal vient de plus loin_, répondit-elle malicieusement.

--Eh bien! voyons, ma petite fille, disons tout à notre bon père,

demanda-t-il d’un air câlin en cachant ses inquiétudes.

Sous la promesse d’un secret absolu, Hortense raconta le résumé de

ses conversations avec la cousine Bette. Puis, en rentrant, elle

montra le fameux cachet à son père comme preuve de la sagacité de

ses conjectures. Le père admira, dans son for intérieur, la profonde

adresse des jeunes filles agitées par l’instinct, en reconnaissant la

simplicité du plan que cet amour idéal avait suggéré, dans une seule

nuit, à cette innocente fille.

--Tu vas voir le chef-d’œuvre que je viens d’acheter, on va l’apporter,

et le cher Wenceslas accompagnera le marchand... L’auteur d’un pareil

groupe doit faire fortune; mais obtiens-lui, par ton crédit, une

statue, et puis un logement à l’Institut...

--Comme tu vas, s’écria le père. Mais si on vous laissait faire, vous

seriez mariés dans les délais légaux, dans onze jours...

--On attend onze jours? répondit-elle en riant. Mais, en cinq minutes,

je l’ai aimé, comme tu as aimé maman en la voyant! et il m’aime, comme

si nous nous connaissions depuis deux ans. Oui, dit-elle à un geste

que fit son père, j’ai lu dix volumes d’amour dans ses yeux. Et ne

sera-t-il pas accepté par vous et par maman pour mon mari, quand il

vous sera démontré que c’est un homme de génie! La sculpture est le

premier des arts! s’écria-t-elle en battant des mains et sautant.

Tiens! je vais tout te dire...

--Il y a donc encore quelque chose?... demanda le père en souriant.

Cette innocence complète et bavarde avait tout à fait rassuré le baron.

--Un aveu de la dernière importance, répondit-elle. Je l’aimais sans le

connaître, mais j’en suis folle depuis une heure que je l’ai vu.

--Un peu trop folle, répondit le baron que le spectacle de cette naïve

passion réjouissait.

--Ne me punis pas de ma confiance, reprit-elle. C’est si bon de

crier dans le cœur de son père: «J’aime, je suis heureuse d’aimer!»

répliqua-t-elle. Tu vas voir mon Wenceslas! Quel front plein de

mélancolie!... des yeux gris où brille le soleil du génie!... et comme

il est distingué! Qu’en penses-tu? Est-ce un beau pays, la Livonie?...

Ma cousine Bette épouser ce jeune homme-là, elle qui serait sa mère?...

Mais ce serait un meurtre! Comme je suis jalouse de ce qu’elle a dû

faire pour lui! je me figure qu’elle ne verra pas mon mariage avec

plaisir.

--Tiens, mon ange, ne cachons rien à ta mère, dit le baron.

--Il faudrait lui montrer ce cachet, et j’ai promis de ne pas trahir

la cousine qui a, dit-elle, peur des plaisanteries de maman, répondit

Hortense.

--Tu as de la délicatesse pour le cachet, et tu voles à la cousine

Bette son amoureux.

--J’ai fait une promesse pour le cachet, et je n’ai rien promis pour

l’auteur.

Cette aventure, d’une simplicité patriarcale, convenait singulièrement

à la situation secrète de cette famille; aussi le baron, en louant

sa fille de sa confiance, lui dit-il que désormais elle devait s’en

remettre à la prudence de ses parents.

--Tu comprends, ma petite fille, que ce n’est pas à toi à t’assurer si

l’amoureux de ta cousine est comte, s’il a des papiers en règle, et si

sa conduite offre des garanties... Quant à ta cousine, elle a refusé

cinq partis quand elle avait vingt ans de moins, ce ne sera pas un

obstacle, et je m’en charge.

--Écoutez! mon père, si vous voulez me voir mariée, ne parlez à ma

cousine de notre amoureux qu’au moment de signer mon contrat de

mariage... Depuis six mois, je la questionne à ce sujet!... Eh bien! il

y a quelque chose d’inexplicable en elle...

--Quoi? dit le père intrigué.

--Enfin, ses regards ne sont pas bons, quand je vais trop loin, fût-ce

en riant, à propos de son amoureux. Prenez vos renseignements; mais

laissez-moi conduire ma barque. Ma confiance doit vous rassurer.

--Le Seigneur a dit: «Laissez venir les enfants à moi!» tu es un de

ceux qui reviennent, répondit le baron avec une légère teinte de

raillerie.

Après le déjeuner, on annonça le marchand, l’artiste et le groupe. La

rougeur subite qui colora sa fille rendit la baronne d’abord inquiète,

puis attentive, et la confusion d’Hortense, le feu de son regard lui

révélèrent bientôt le mystère, si peu contenu dans ce jeune cœur.

Le comte Steinbock, habillé tout en noir, parut au baron être un jeune

homme fort distingué.

--Feriez-vous une statue en bronze? lui demanda-t-il en tenant le

groupe.

Après avoir admiré de confiance, il passa le bronze à sa femme qui ne

se connaissait pas en sculpture.

--N’est-ce pas, maman, que c’est bien beau? dit Hortense à l’oreille de

sa mère.

--Une statue!... monsieur le baron, ce n’est pas si difficile à faire

que d’agencer une pendule comme celle que voici, et que monsieur a eu

la complaisance d’apporter, répondit l’artiste à la question du baron.

Le marchand était occupé à déposer sur le buffet de la salle à manger

le modèle en cire des douze Heures que les Amours essayent d’arrêter.

--Laissez-moi cette pendule, dit le baron stupéfait de la beauté de

cette œuvre, je veux la montrer aux ministres de l’Intérieur et du

Commerce.

--Quel est ce jeune homme qui t’intéresse tant? demanda la baronne à sa

fille.

--Un artiste assez riche pour exploiter ce modèle pourrait y gagner

cent mille francs, dit le marchand de curiosités qui prit un air

capable et mystérieux en voyant l’accord des yeux entre la jeune fille

et l’artiste. Il suffit de vendre vingt exemplaires à huit mille

francs, car chaque exemplaire coûterait environ mille écus à établir;

mais, en numérotant chaque exemplaire et détruisant le modèle, on

trouverait bien vingt amateurs, satisfaits d’être les seuls à posséder

cette œuvre-là.

--Cent mille francs! s’écria Steinbock en regardant tour à tour le

marchand, Hortense, le baron et la baronne.

--Oui, cent mille francs! répéta le marchand, et si j’étais assez

riche, je vous l’achèterais, moi, vingt mille francs; car, en

détruisant le modèle, cela devient une propriété... Mais un des princes

devrait payer ce chef-d’œuvre trente ou quarante mille francs, et en

orner son salon. On n’a jamais fait, dans les arts, de pendule qui

contente à la fois les bourgeois et les connaisseurs, et celle-là,

monsieur, est la solution de cette difficulté...

--Voici pour vous, monsieur, dit Hortense en donnant six pièces d’or au

marchand qui se retira.

--Ne parlez à personne au monde de cette visite, alla dire l’artiste au

marchand sur le seuil de la porte. Si l’on vous demande où nous avons

porté le groupe, nommez le duc d’Hérouville, le célèbre amateur qui

demeure rue de Varennes.

Le marchand hocha la tête en signe d’assentiment.

--Vous vous nommez? demanda le baron à l’artiste quand il revint.

--Le comte Steinbock.

--Avez-vous des papiers qui prouvent ce que vous êtes?...

--Oui, monsieur le baron, ils sont en langue russe et en langue

allemande, mais sans légalisation...

--Vous sentez-vous la force de faire une statue de neuf pieds?

--Oui, monsieur.

--Eh bien! si les personnes que je vais consulter sont contentes de vos

ouvrages, je puis vous obtenir la statue du maréchal Montcornet, que

l’on veut ériger au Père-Lachaise, sur son tombeau. Le Ministère de la

guerre et les anciens officiers de la garde impériale donnent une somme

assez importante pour que nous ayons le droit de choisir l’artiste.

--Oh! monsieur, ce serait ma fortune!... dit Steinbock qui resta

stupéfait de tant de bonheurs à la fois.

--Soyez tranquille, répondit gracieusement le baron, si les deux

ministres, à qui je vais montrer votre groupe et ce modèle sont

émerveillés de ces deux œuvres, votre fortune est en bon chemin...

Hortense serrait le bras de son père à lui faire mal.

--Apportez-moi vos papiers, et ne dites rien de vos espérances à

personne, pas même à notre vieille cousine Bette.

--Lisbeth? s’écria madame Hulot achevant de comprendre la fin sans

deviner les moyens.

--Je puis vous donner des preuves de mon savoir en faisant le buste de

madame... ajouta Wenceslas.

Frappé de la beauté de madame Hulot, depuis un moment l’artiste

comparait la mère et la fille.

--Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous, dit le baron

tout à fait séduit par l’extérieur fin et distingué du comte Steinbock.

Vous saurez bientôt que personne, à Paris, n’a longtemps impunément du

talent, et que tout travail constant y trouve sa récompense.

Hortense tendit au jeune homme en rougissant une jolie bourse

algérienne qui contenait soixante pièces d’or. L’artiste, toujours un

peu gentilhomme, répondit à la rougeur d’Hortense par un coloris de

pudeur assez facile à interpréter.

--Serait-ce, par hasard, le premier argent que vous recevez de vos

travaux? demanda la baronne.

--Oui, madame, de mes travaux d’art, mais non de mes peines, car j’ai

travaillé comme ouvrier...

--Eh bien! espérons que l’argent de ma fille vous portera bonheur!

répondit madame Hulot.

--Et prenez-le sans scrupules, ajouta le baron en voyant Wenceslas qui

tenait toujours la bourse à la main sans la serrer. Cette somme sera

remboursée par quelque grand seigneur, par un prince peut-être qui nous

la rendra certes avec usure pour posséder cette belle œuvre.

--Oh! j’y tiens trop, papa, pour la céder à qui que ce soit, même au

prince royal!

--Je puis faire pour mademoiselle un autre groupe plus joli que ce...

--Ce ne serait pas celui-là, répondit-elle.

Et comme honteuse d’en avoir trop dit, elle alla dans le jardin.

--Je vais donc briser le moule et le modèle en rentrant! dit Steinbock.

--Allons! apportez-moi vos papiers, et vous entendrez bientôt parler de

moi, si vous répondez à tout ce que je conçois de vous, monsieur.

En entendant cette phrase, l’artiste fut obligé de sortir. Après avoir

salué madame Hulot et Hortense, qui revint du jardin exprès pour

recevoir ce salut, il alla se promener dans les Tuileries sans pouvoir,

sans oser rentrer dans sa mansarde, où son tyran l’allait assommer de

questions et lui arracher son secret.

L’amoureux d’Hortense imaginait des groupes et des statues par

centaines; il se sentait une puissance à tailler lui-même le marbre,

comme Canova, qui, faible comme lui, faillit en périr. Il était

transfiguré par Hortense, devenue pour lui l’inspiration visible.

--Ah çà! dit la baronne à sa fille, qu’est-ce que cela signifie?

--Eh bien! chère maman, tu viens de voir l’amoureux de notre cousine

Bette qui, j’espère, est maintenant le mien... Mais ferme les yeux,

fais l’ignorante. Mon Dieu! moi qui voulais tout te cacher, je vais

tout te dire...

--Allons, adieu mes enfants, s’écria le baron en embrassant sa fille et

sa femme, je vais aller peut-être voir la Chèvre, et je saurai d’elle

bien des choses sur le jeune homme.

--Papa, sois prudent, répéta Hortense.

--Oh! petite fille! s’écria la baronne quand Hortense eut fini de lui

raconter son poème dont le dernier chant était l’aventure de cette

matinée, chère petite fille, la plus grande rouée de la terre sera

toujours la Naïveté!

Les passions vraies ont leur instinct. Mettez un gourmand à même de

prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira, même

sans voir, le meilleur. De même, laissez aux jeunes filles bien élevées

le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position d’avoir

ceux qu’elles désigneront, elles se tromperont rarement. La nature

est infaillible. L’œuvre de la nature, en ce genre s’appelle: aimer à

première vue. En amour, la première vue est tout bonnement la seconde

vue.

Le contentement de la baronne, quoique caché sous la dignité

maternelle, égalait celui de sa fille; car des trois manières de marier

Hortense dont avait parlé Crevel, la meilleure, à son gré, paraissait

devoir réussir. Elle vit dans cette aventure une réponse de la

Providence à ses ferventes prières.

Le forçat de mademoiselle Fischer, obligé néanmoins de rentrer au

logis, eut l’idée de cacher la joie de l’amoureux sous la joie de

l’artiste, heureux de son premier succès.

--Victoire! mon groupe est vendu au duc d’Hérouville qui va me donner

des travaux, dit-il en jetant les douze cents francs en or sur la table

de la vieille fille.

Il avait, comme on le pense bien, serré la bourse d’Hortense, il la

tenait sur son cœur.

--Eh bien! répondit Lisbeth, c’est heureux, car je m’exterminais à

travailler. Vous voyez, mon enfant, que l’argent vient bien lentement

dans le métier que vous avez pris, car voici le premier que vous

recevez, et voilà bientôt cinq ans que vous piochez! Cette somme

suffit à peine à rembourser ce que vous m’avez coûté depuis la lettre

de change qui me tient lieu de mes économies. Mais soyez tranquille,

ajouta-t-elle après avoir compté, cet argent sera tout employé pour

vous. Nous avons là de la sécurité pour un an. En un an, vous pouvez

maintenant vous acquitter et voir une bonne somme à vous, si vous allez

toujours de ce train-là.

En voyant le succès de sa ruse, Wenceslas fit des contes à la vieille

fille sur le duc d’Hérouville.

--Je veux vous faire habiller tout en noir, à la mode, et renouveler

votre linge, car vous devez vous présenter bien mis chez vos

protecteurs, répondit Bette. Et puis, il vous faudra maintenant un

appartement plus grand et plus convenable que votre horrible mansarde,

et le bien meubler. Comme vous voilà gai! Vous n’êtes plus le même,

ajouta-t-elle en examinant Wenceslas.

--Mais on a dit que mon groupe était un chef-d’œuvre.

--Eh bien! tant mieux! Faites-en d’autres, répliqua cette sèche fille

toute positive et incapable de comprendre la joie du triomphe ou

la beauté dans les arts. Ne vous occupez plus de ce qui est vendu,

fabriquez quelque autre chose à vendre. Vous avez dépensé deux cents

francs d’argent, sans compter votre travail et votre temps, à ce diable

de Samson. Votre pendule vous coûtera plus de deux mille francs à

faire exécuter. Tenez, si vous m’en croyez, vous devriez achever ces

deux petits garçons couronnant la petite fille avec des bluets, ça

séduira les Parisiens! Moi, je vais passer chez monsieur Graff, le

tailleur, avant d’aller chez monsieur Crevel... Remontez chez vous, et

laissez-moi m’habiller.

Le lendemain, le baron, devenu fou de madame Marneffe, alla voir la

cousine Bette, assez stupéfaite en ouvrant la porte de le trouver

devant elle, car il n’était jamais venu lui faire une visite. Aussi se

dit-elle en elle-même:--Hortense aurait-elle envie de mon amoureux?...

car la veille, elle avait appris, chez monsieur Crevel, la rupture du

mariage avec le conseiller à la cour royale.

--Comment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour la première

fois de votre vie, assurément ce n’est pas pour mes beaux yeux?

--Beaux! c’est vrai, reprit le baron, tu as les plus beaux yeux que

j’aie vus...

--Pourquoi venez-vous? Tenez, me voilà honteuse de vous recevoir dans

un pareil taudis.

La première des deux pièces dont se composait l’appartement de la

cousine Bette, lui servait à la fois de salon, de salle à manger, de

cuisine et d’atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d’ouvriers

aisés: des chaises en noyer foncées de paille, une petite table à

manger en noyer, une table à travailler, des gravures enluminées

dans des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline aux

fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien frotté, bien

reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière, mais plein

de tons froids, un vrai tableau de Terburg où rien ne manquait, pas

même sa teinte grise, représenté par un papier jadis bleuâtre et passé

au ton de lin. Quant à la chambre, personne n’y avait jamais pénétré.

Le baron embrassa tout, d’un coup d’œil, vit la signature de la

médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu’aux

ustensiles de ménage, et il fut pris d’une nausée en se disant à

lui-même:--Voilà donc la vertu!

--Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille trop

rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le

dire, s’écria-t-il en s’asseyant et regardant à travers la cour en

entr’ouvrant le rideau de mousseline plissée. Il y a dans la maison une

très-jolie femme...

--Madame Marneffe! Oh! j’y suis! dit-elle en comprenant tout. Et

Josépha?

--Hélas! cousine, il n’y a plus de Josépha... J’ai été mis à la porte

comme un laquais.

--Et vous voudriez?... demanda la cousine en regardant le baron avec la

dignité d’une prude qui s’offense un quart d’heure trop tôt.

--Comme madame Marneffe est une femme très comme il faut, la femme d’un

employé, que tu peux la voir sans te compromettre, reprit le baron, je

voudrais te voir voisiner avec elle. Oh! sois tranquille, elle aura les

plus grands égards pour la cousine de monsieur le directeur.

En ce moment, on entendit le frôlement d’une robe dans l’escalier,

accompagné par le bruit des pas d’une femme à brodequins superfins. Le

bruit cessa sur le palier. Après deux coups frappés à la porte, madame

Marneffe se montra.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, cette irruption chez vous; mais je ne

vous ai point trouvée hier quand je suis venue vous faire une visite;

nous sommes voisines, et si j’avais su que vous étiez la cousine de

monsieur le Conseiller-d’État, il y a longtemps que je vous aurais

demandé votre protection auprès de lui. J’ai vu entrer monsieur le

directeur, et alors j’ai pris la liberté de venir, car mon mari,

monsieur le baron, m’a parlé d’un travail sur le personnel qui sera

soumis demain au ministre.

Elle avait l’air d’être émue, de palpiter; mais elle avait tout

bonnement monté l’escalier en courant.

--Vous n’avez pas besoin de faire la solliciteuse, belle dame, répondit

le baron, c’est à moi de vous demander la grâce de vous voir.

--Eh! bien, si mademoiselle le trouve bon, venez? dit madame Marneffe.

--Allez, mon cousin, je vais vous rejoindre, dit prudemment la cousine

Bette.

La Parisienne comptait tellement sur la visite et sur l’intelligence de

monsieur le directeur, qu’elle avait fait, non-seulement une toilette

appropriée à une pareille entrevue, mais encore une toilette à son

appartement. Dès le matin, on y avait mis des fleurs achetées à crédit.

Marneffe avait aidé sa femme à nettoyer les meubles, à rendre du lustre

aux plus petits objets, en savonnant, en brossant, en époussetant

tout. Valérie voulait se trouver dans un milieu plein de fraîcheur

afin de plaire à monsieur le directeur, et plaire assez pour avoir le

droit d’être cruelle, de lui tenir la dragée haute, comme à un enfant,

en employant les ressources de la tactique moderne. Elle avait jugé

Hulot. Laissez vingt-quatre heures à une Parisienne aux abois, elle

bouleverserait un ministère.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 7 / 62 段