Et elle expliqua catégoriquement au Polonais, comment on pouvait en
vingt-quatre heures le mettre pour le reste de ses jours en prison.
Ce fut un coup de massue. Steinbock tomba dans une mélancolie noire
et dans un mutisme absolu. Le lendemain, dans la nuit, Lisbeth ayant
entendu des préparatifs de suicide, monta chez son pensionnaire, lui
présenta le dossier et une quittance en règle.
--Tenez, mon enfant, pardonnez-moi! dit-elle les yeux humides. Soyez
heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop; mais, dites-moi que vous
penserez quelquefois à la pauvre fille qui vous a mis à même de gagner
votre vie. Que voulez-vous? vous êtes la cause de mes méchancetés:
je puis mourir, que deviendriez-vous sans moi?... Voilà la raison de
l’impatience que j’ai de vous voir en état de fabriquer des objets
qui puissent se vendre. Je ne vous redemande pas mon argent pour moi,
allez!... J’ai peur de votre paresse que vous nommez rêverie, de vos
conceptions qui mangent tant d’heures pendant lesquelles vous regardez
le ciel, et je voudrais que vous eussiez contracté l’habitude du
travail.
Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une attitude qui
pénétrèrent le noble artiste; il saisit sa bienfaitrice, la pressa sur
son cœur, et l’embrassa au front.
--Gardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaieté. Pourquoi
me mettriez-vous à Clichy? ne suis-je pas emprisonné ici par la
reconnaissance?
Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrivé six mois auparavant,
avait fait produire à Wenceslas trois choses: le cachet que gardait
Hortense, le groupe mis chez le marchand de curiosités, et une
admirable pendule qu’il achevait en ce moment, car il tissait les
derniers écrous du modèle.
Cette pendule représentait les douze Heures, admirablement
caractérisées par douze figures de femmes entraînées dans une danse
si folle et si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de fleurs
et de fruits, ne pouvaient arrêter au passage que l’Heure de minuit,
dont la chlamyde déchirée restait aux mains de l’Amour le plus hardi.
Ce sujet reposait sur un socle rond d’une admirable ornementation, où
s’agitaient des animaux fantastiques. L’Heure était indiquée dans une
bouche monstrueuse ouverte par un bâillement. Chaque Heure offrait des
symboles heureusement imaginés qui en caractérisaient les occupations
habituelles.
Il est facile maintenant de comprendre l’espèce d’attachement
extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien;
elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s’étiolant
dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation affreuse.
La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse d’une
mère, avec la jalousie d’une femme et l’esprit d’un dragon; ainsi elle
s’arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible,
en le laissant toujours sans argent. Elle aurait voulu garder sa
victime et son compagnon pour elle, sage comme il était par force, et
elle ne comprenait pas la barbarie de ce désir insensé, car elle avait
pris, elle, l’habitude de toutes les privations. Elle aimait assez
Steinbock pour ne pas l’épouser, et l’aimait trop pour le céder à une
autre femme; elle ne savait pas se résigner à n’en être que la mère,
et se regardait comme une folle quand elle pensait à l’autre rôle.
Ces contradictions, cette féroce jalousie, ce bonheur de posséder un
homme à elle, tout agitait démesurément le cœur de cette fille. Éprise
réellement depuis quatre ans, elle caressait le fol espoir de faire
durer cette vie inconséquente et sans issue, où sa persistance devait
causer la perte de celui qu’elle appelait son enfant. Ce combat de ses
instincts et de sa raison la rendait injuste et tyrannique. Elle se
vengeait sur ce jeune homme de ce qu’elle n’était ni jeune, ni riche,
ni belle; puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant
ses torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies.
Elle ne concevait le sacrifice à faire à son idole qu’après y avoir
écrit sa puissance à coups de hache. C’était enfin la _Tempête_ de
Shakspeare renversée, Caliban maître d’Ariel et de Prospero. Quant
à ce malheureux jeune homme à pensées élevées, méditatif, enclin à
la paresse, il offrait dans les yeux, comme ces lions encagés au
Jardin des Plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme.
Le travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les
besoins de son cœur. Son ennui devenait une maladie physique, et il
mourait sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l’argent d’une
folie souvent nécessaire. Par certaines journées d’énergie, où le
sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait
Lisbeth comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride, doit
regarder une eau saumâtre. Ces fruits amers de l’indigence et de cette
réclusion dans Paris, étaient savourés comme des plaisirs par Lisbeth.
Aussi prévoyait-elle avec terreur que la moindre passion allait lui
arracher son esclave. Parfois elle se reprochait, en contraignant par
sa tyrannie et ses reproches ce poëte à devenir un grand sculpteur de
petites choses, de lui avoir donné les moyens de se passer d’elle.
Le lendemain, ces trois existences, si diversement et si réellement
misérables, celle d’une mère au désespoir, celle du ménage Marneffe et
celle du pauvre exilé, devaient toutes être affectées par la passion
naïve d’Hortense et par le singulier dénoûment que le baron allait
trouver à sa passion malheureuse pour Josépha.
Au moment d’entrer à l’Opéra, le Conseiller-d’État fut arrêté par
l’aspect un peu sombre du temple de la rue Lepelletier, où il ne vit ni
gendarmes, ni lumières, ni gens de service, ni barrières pour contenir
la foule. Il regarda l’affiche, y vit une bande blanche au milieu de
laquelle brillait ce mot sacramentel:
RELACHE PAR INDISPOSITION.
Aussitôt il s’élança chez Josépha qui demeurait dans les environs,
comme tous les artistes attachés à l’Opéra, rue Chauchat.
--Monsieur! que demandez-vous? lui dit le portier, à son grand
étonnement.
--Vous ne me connaissez donc plus? répondit le baron avec inquiétude.
--Au contraire, monsieur; c’est parce que j’ai l’honneur de remettre
monsieur, que je lui dis: Où allez-vous!
Un frisson mortel glaça le baron.
--Qu’est-il arrivé? demanda-t-il.
--Si monsieur le baron entrait dans l’appartement de mademoiselle
Mirah, il y trouverait mademoiselle Héloïse Brisetout, monsieur Bixiou,
monsieur Léon de Lora, monsieur Lousteau, monsieur de Vernisset,
monsieur Stidmann, et des femmes pleines de patchouli qui pendent la
crémaillère...
--Eh bien! où donc est?...
--Mademoiselle Mirah!... Je ne sais pas trop si je fais bien de vous le
dire.
Le baron glissa deux pièces de cent sous dans la main du portier.
--Eh bien, elle reste maintenant rue de la Ville-l’Évêque, dans un
hôtel que lui a donné, dit-on, le duc d’Hérouville, répondit à voix
basse le portier.
Après avoir demandé le numéro de cet hôtel, le baron prit un milord et
arriva devant une de ces jolies maisons modernes à doubles portes, où,
dès la lanterne de gaz, le luxe se manifeste.
Le baron, vêtu de son habit de drap bleu, à cravate blanche, gilet
blanc, pantalon de nankin, bottes vernies, beaucoup d’empois dans
le jabot, passa pour un invité retardataire aux yeux du portier de
ce nouvel Éden. Sa prestance, sa manière de marcher, tout en lui
justifiait cette opinion.
Au coup de cloche sonné par le portier, un valet parut au péristyle. Ce
valet, nouveau comme l’hôtel, laissa pénétrer le baron qui lui dit d’un
ton de voix accompagné d’un geste impérial:--Fais passer cette carte à
mademoiselle Josépha...
Le _Patito_ regarda machinalement la pièce où il se trouvait, et se
vit dans un salon d’attente, plein de fleurs rares, dont l’ameublement
devait coûter quatre mille écus de cent sous. Le valet, revenu, pria
monsieur d’entrer au salon en attendant qu’on sortît de table pour
prendre le café.
Quoique le baron eût connu le luxe de l’Empire, qui certes fut un
des plus prodigieux et dont les créations, si elles ne furent pas
durables, n’en coûtèrent pas moins des sommes folles, il resta comme
ébloui, abasourdi, dans ce salon dont les trois fenêtres donnaient sur
un jardin féerique, un de ces jardins fabriqués en un mois avec des
terrains rapportés, avec des fleurs transplantées, et dont les gazons
semblent obtenus par des procédés chimiques. Il admira non-seulement
les recherches, les dorures, les sculptures les plus coûteuses du
style dit Pompadour, des étoffes merveilleuses que le premier épicier
venu aurait pu commander et obtenir à flots d’or; mais encore ce que
des princes seuls ont la faculté de choisir, de trouver, de payer et
d’offrir: deux tableaux de Greuze et deux de Watteau, deux têtes de
Van-Dyck, deux paysages de Ruysdaël, deux du Guaspre, un Rembrandt
et un Holbein, un Murillo et un Titien, deux Teniers et deux Metzu,
un Van-Huysum et un Abraham Mignon, enfin deux cent mille francs de
tableaux admirablement encadrés. Les bordures valaient presque les
toiles.
--Ah! tu comprends maintenant, mon bonhomme? dit Josépha.
Venue sur la pointe du pied par une porte muette, sur des tapis de
Perse, elle saisit son adorateur dans une de ces stupéfactions où les
oreilles tintent si bien, qu’on n’entend rien que le glas du désastre.
Ce mot de _bonhomme_, dit à ce personnage si haut placé dans
l’administration, et qui peint admirablement l’audace avec laquelle ces
créatures ravalent les plus grandes existences, laissa le baron cloué
par les pieds. Josépha, toute en blanc et jaune, était si bien parée
pour cette fête, qu’elle pouvait encore briller au milieu de ce luxe
insensé, comme le bijou le plus rare.
--N’est-ce pas que c’est beau? reprit-elle. Le duc a mis là tous
les bénéfices d’une affaire en commandite dont les actions ont été
vendues en hausse. Pas bête, mon petit duc? Il n’y a que les grands
seigneurs d’autrefois pour savoir changer du charbon de terre en or.
Le notaire, avant le dîner, m’a apporté le contrat d’acquisition à
signer, et qui contient quittance du prix. Comme ils sont là tous
grands seigneurs: d’Esgrignon, Rastignac, Maxime, Lenoncourt, Verneuil,
Laginski, Rochefide, la Palférine, et en fait de banquiers, Nucingen
et du Tillet, avec Antonia, Malaga, Carabine et la Schontz, ils ont
tous compati à ton malheur. Oui, mon vieux, tu es invité, mais à la
condition de boire tout de suite la valeur de deux bouteilles en vins
de Hongrie, de Champagne et du Cap pour te mettre à leur niveau. Nous
sommes, mon cher, tous trop tendus ici pour qu’il n’y ait pas relâche
à l’Opéra, mon directeur est saoul comme un cornet à piston, il en est
aux _couacs_!
--Oh! Josépha! s’écria le baron.
--Comme c’est bête, une explication, répondit-elle en souriant.
Voyons, vaux-tu les six cent mille francs que coûte l’hôtel et le
mobilier? Peux-tu m’apporter une inscription de trente mille francs de
rentes que le duc m’a donnée dans un cornet de papier blanc à dragées
d’épicier?... C’est là une jolie idée!
--Quelle perversité! dit le Conseiller-d’État, qui dans ce moment de
rage aurait troqué les diamants de sa femme pour remplacer le duc
d’Hérouville pendant vingt-quatre heures.
--C’est mon état d’être perverse! répliqua-t-elle. Ah! voilà comment
tu prends la chose! Pourquoi n’as-tu pas inventé de commandite? Mon
Dieu, mon pauvre _chat teint_, tu devrais me remercier: je te quitte
au moment où tu pourrais manger avec moi l’avenir de ta femme, la dot
de ta fille, et... Ah! tu pleures, L’Empire s’en va!... je vais saluer
l’Empire.
Elle se posa tragiquement et dit:
On vous appelle Hulot! je ne vous connais plus!...
Et elle rentra.
La porte entr’ouverte laissa passer, comme un éclair, un jet de lumière
accompagné d’un éclat du crescendo de l’orgie et chargé des odeurs d’un
festin du premier ordre.
La cantatrice revint voir par la porte entrebâillée, et trouvant Hulot
planté sur ses pieds comme s’il eût été de bronze, elle fit un pas en
avant et reparut.
--Monsieur, dit-elle, j’ai cédé les guenilles de la rue Chauchat à la
petite Héloïse Brisetout de Bixiou; si vous voulez y réclamer votre
bonnet de coton, votre tire-botte, votre ceinture et votre cire à
favoris, j’ai stipulé qu’on vous les rendrait.
Cette horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron comme
Loth dut sortir de Gomorrhe, mais sans se retourner, comme madame.
Hulot revint chez lui, marchant en furieux, se parlant à lui-même, et
trouva sa famille faisant avec calme le whist à deux sous la fiche
qu’il avait vu commencer. En voyant son mari, la pauvre Adeline crut
à quelque affreux désastre, à un déshonneur; elle donna ses cartes à
Hortense et entraîna Hector dans ce même petit salon, où cinq heures
auparavant Crevel lui prédisait les plus honteuses agonies de la misère.
--Qu’as-tu? dit-elle effrayée.
--Oh! pardonne-moi; mais laisse-moi te raconter ces infamies.
Il exhala sa rage pendant dix minutes.
--Mais, mon ami, répondit héroïquement cette pauvre femme, de pareilles
créatures ne connaissent pas l’amour! cet amour pur et dévoué que tu
mérites; comment pourrais-tu, toi si perspicace, avoir la prétention de
lutter avec un million?
--Chère Adeline! s’écria le baron en saisissant sa femme et la pressant
sur son cœur.
La baronne venait de jeter du baume sur les plaies saignantes de
l’amour-propre.
--Certes, ôtez la fortune au duc d’Hérouville, entre nous deux, _elle_
n’hésiterait pas! dit le baron.
--Mon ami, reprit Adeline en faisant un dernier effort, s’il te faut
absolument des maîtresses, pourquoi ne prends-tu pas, comme Crevel,
des femmes qui ne soient pas chères et dans une classe à se trouver
long-temps heureuses de peu. Nous y gagnerions tous. Je conçois le
besoin, mais je ne comprends rien à la vanité...
--Oh! quelle bonne et excellente femme tu es! s’écria-t-il. Je suis un
vieux fou. Je ne mérite pas d’avoir un ange comme toi pour compagne.
--Je suis tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle
avec une teinte de mélancolie.
--Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist
avec mon frère et mes enfants; il faut que je me mette à mon métier
de père de famille, que je marie mon Hortense et que j’enterre le
libertin...
Cette bonhomie toucha si fort la pauvre Adeline, qu’elle dit:--Cette
créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soit à mon Hector.
Ah! je ne te céderais pas pour tout l’or de la terre. Comment peut-on
te laisser quand on a le bonheur d’être aimé par toi!...
Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa femme
la confirma dans l’opinion que la douceur et la soumission étaient
les plus puissantes armes de la femme. Elle se trompait en ceci.
Les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats
semblables à ceux des plus grands vices. Bonaparte est devenu
l’Empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l’endroit où
Louis XVI a perdu la monarchie et la tête pour n’avoir pas laissé
verser le sang d’un monsieur Sauce.
Le lendemain, Hortense, qui mit le cachet de Wenceslas sous son
oreiller pour ne pas s’en séparer pendant son sommeil, fut habillée de
bonne heure, et fit prier son père de venir au jardin dès qu’il serait
levé.
Vers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande de sa
fille, lui donnait le bras, et ils allaient ensemble le long des quais,
par le pont Royal, sur la place du Carrousel.
--Ayons l’air de flâner, papa, dit Hortense en débouchant par le
guichet pour traverser cette immense place...
--Flâner ici?... demanda railleusement le père.
--Nous sommes censés aller au Musée, et là-bas, dit-elle en montrant
les baraques adossées aux murailles des maisons qui tombent à
angle droit sur la rue du Doyenné, tiens, il y a des marchands de
bric-à-brac, de tableaux...
--Ta cousine demeure là...
--Je le sais bien; mais il ne faut pas qu’elle nous voie...
--Et que veux-tu faire? dit le baron en se trouvant à trente pas
environ des fenêtres de madame de Marneffe à laquelle il pensa soudain.
Hortense avait conduit son père devant le vitrage d’une des boutiques
situées à l’angle du pâté de maisons qui longe les galeries du vieux
Louvre et qui fait face à l’hôtel de Nantes. Elle entra dans cette
boutique en laissant son père occupé à regarder les fenêtres de la
jolie petite dame qui, la veille, avait laissé son image au cœur du
vieux Beau, comme pour y calmer la blessure qu’il allait recevoir, et
il ne put s’empêcher de mettre en pratique le conseil de sa femme.
--Rabattons-nous sur les petites bourgeoises, se dit-il en se rappelant
les adorables perfections de madame Marneffe. Cette petite femme-là me
fera promptement oublier l’avide Josépha.
Or, voici ce qui se passa simultanément dans la boutique et hors de la
boutique.
En examinant les fenêtres de sa nouvelle _belle_, le baron aperçut le
mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même, faisait évidemment
le guet et semblait attendre quelqu’un sur la place. Craignant d’être
aperçu, puis reconnu plus tard, l’amoureux baron tourna le dos à la rue
du Doyenné, mais en se mettant de trois-quarts afin de pouvoir y donner
un coup d’œil de temps en temps. Ce mouvement le fit rencontrer presque
face à face avec madame Marneffe qui, venant des quais, doublait le
promontoire des maisons pour retourner chez elle. Valérie éprouva comme
une commotion en recevant le regard étonné du baron, et elle y répondit
par une œillade de prude.
--Jolie femme! s’écria le baron, et pour qui l’on ferait bien des
folies!
--Eh! monsieur, répondit-elle en se retournant comme une femme qui
prend un parti violent, vous êtes monsieur le baron Hulot, n’est-ce pas?
Le baron de plus en plus stupéfait fit un geste d’affirmation.
--Eh bien! puisque le hasard a marié deux fois nos yeux, et que j’ai le
bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous dirai qu’au lieu
de faire des folies, vous devriez bien faire justice... Le sort de mon
mari dépend de vous.
--Comment l’entendez-vous? demanda galamment le baron.
--C’est un employé de votre direction, à la Guerre, Division de
monsieur Lebrun, bureau de monsieur Coquet, répondit-elle en souriant.
--Je me sens disposé, madame... madame?
--Madame Marneffe.
--Ma petite madame Marneffe, à faire des injustices pour vos beaux
yeux... J’ai dans votre maison une cousine, et j’irai la voir un de ces
jours, le plus tôt possible, venez m’y présenter votre requête.
--Excusez mon audace, monsieur le baron; mais vous comprendrez comment
j’ai pu oser parler ainsi, je suis sans protection.
--Ah! ah!
--Oh! monsieur, vous vous méprenez, dit-elle en baissant les yeux.
Le baron crut que le soleil venait de disparaître.
--Je suis au désespoir, mais je suis une honnête femme, reprit-elle.
J’ai perdu, il y a six mois, mon seul protecteur, le maréchal
Montcornet.
--Ah! vous êtes sa fille.
--Oui, monsieur, mais il ne m’a jamais reconnue.
--Afin de pouvoir vous laisser une partie de sa fortune.
--Il ne m’a rien laissé, monsieur, car on n’a pas trouvé de testament.
--Oh! pauvre petite, le maréchal a été surpris par l’apoplexie...
Allons, espérez, madame, on doit quelque chose à la fille d’un des
chevaliers Bayard de l’Empire.
Madame Marneffe salua gracieusement, et fut aussi fière de son succès
que le baron l’était du sien.
--D’où diable vient-elle si matin? se demanda-t-il en analysant le
mouvement onduleux de la robe auquel elle imprimait une grâce peut-être
exagérée. Elle a la figure trop fatiguée pour revenir du bain, et son
mari l’attend. C’est inexplicable, et cela donne beaucoup à penser.
Madame Marneffe une fois rentrée, le baron voulut savoir ce que faisait
sa fille dans la boutique. En y entrant, comme il regardait toujours
les fenêtres de madame Marneffe, il faillit heurter un jeune homme
au front pâle, aux yeux gris pétillants, vêtu d’un paletot d’été en
mérinos noir, d’un pantalon de gros coutil et de souliers à guêtres en
cuir jaune, qui sortait comme un braque; et il le vit courir vers la
maison de madame Marneffe où il entra. En glissant dans la boutique,
Hortense y avait distingué tout aussitôt le fameux groupe mis en
évidence sur une table placée au centre dans le champ de la porte.
Sans les circonstances auxquelles elle en devait la connaissance, ce
chef-d’œuvre eût vraisemblablement frappé la jeune fille par ce qu’il
faut appeler le _brio_ des grandes choses, elle qui, certes, aurait pu
poser en Italie pour la statue du _Brio_.
Toutes les œuvres des gens de génie n’ont pas au même degré ce
brillant, cette splendeur visible à tous les yeux, même à ceux des
ignorants. Ainsi, certains tableaux de Raphaël, tels que la célèbre
Transfiguration, la Madone de Foligno, les fresques des Stanze au
Vatican ne commanderont pas soudain l’admiration, comme le Joueur de
violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la vision
d’Ezéchiel de la galerie de Pitti, le Portement de croix de la galerie
Borghèse, le Mariage de la Vierge du musée Bréra à Milan. Le Saint
Jean-Baptiste de la tribune, Saint Luc peignant la Vierge à l’Académie
de Rome n’ont pas le charme du portrait de Léon X et de la Vierge de
Dresde. Néanmoins, tout est de la même valeur. Il y a plus! le Stanze,
la Transfiguration, les Camaïeux et les trois tableaux de chevalet du
Vatican sont le dernier degré du sublime et de la perfection. Mais
ces chefs-d’œuvre exigent de l’admirateur le plus instruit une sorte
de tension, une étude pour être compris dans toutes leurs parties;
tandis que le Violoniste, le Mariage de la Vierge, la Vision d’Ezéchiel
entrent d’eux-mêmes dans votre cœur par la double porte des yeux,
et s’y font leur place; vous aimez à les recevoir ainsi sans aucune
peine; ce n’est pas le comble de l’art, c’en est le bonheur. Ce fait
prouve qu’il se rencontre dans la génération des œuvres artistiques les
mêmes hasards de naissance que dans les familles où il y a des enfants
heureusement doués, qui viennent beaux et sans faire de mal à leurs
mères, à qui tout sourit, à qui tout réussit; il y a enfin les fleurs
du génie comme les fleurs de l’amour.
Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à employer,
est le caractère des premières œuvres. C’est le fruit de la pétulance
et de la fougue intrépide du talent jeune, pétulance qui se retrouve
plus tard dans certaines heures heureuses; mais ce brio ne sort
plus alors du cœur de l’artiste; et, au lieu de le jeter dans ses
œuvres comme un volcan lance ses feux, il le subit, il le doit à des
circonstances, à l’amour, à la rivalité, souvent à la haine, et plus
encore aux commandements d’une gloire à soutenir.
Le groupe de Wenceslas était à ses œuvres à venir ce qu’est le Mariage
de la Vierge à l’œuvre total de Raphaël, le premier pas du talent
fait dans une grâce inimitable, avec l’entrain de l’enfance et son
aimable plénitude, avec sa force cachée sous des chairs roses et
blanches trouées par des fossettes qui font comme des échos aux rires
de la mère. Le prince Eugène a, dit-on, payé quatre cent mille francs
ce tableau qui vaudrait un million pour un pays privé de tableaux de
Raphaël, et l’on ne donnerait pas cette somme pour la plus belle des
fresques, dont cependant la valeur est bien supérieure comme art.
Hortense contint son admiration en pensant à la somme de ses économies
de jeune fille, elle prit un petit air indifférent et dit au
marchand:--Quel est le prix de ça?
--Quinze cents francs, répondit le marchand en jetant une œillade à un
jeune homme assis sur un tabouret dans un coin.
Ce jeune homme devint stupide en voyant le vivant chef-d’œuvre du baron
Hulot. Hortense, ainsi prévenue, reconnut alors l’artiste à la rougeur
qui nuança son visage pâli par la souffrance, elle vit reluire dans
deux yeux gris une étincelle allumée par sa question; elle regarda
cette figure maigre et tirée comme celle d’un moine plongé dans
l’ascétisme; elle adora cette bouche rosée et bien dessinée, un petit
menton fin, et les cheveux châtains à filaments joyeux du Slave.
--Si c’était douze cents francs, répondit-elle, je vous dirais de me
l’envoyer.