Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable

madame Olivier, la portière, elle s’avança pour voir si les fenêtres

de la mansarde au-dessus de son appartement étaient éclairées. A cette

heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la cour, que la

vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.

--Oh! soyez tranquille, monsieur Steinbock est chez lui, il n’est même

pas sorti, dit malicieusement madame Olivier à mademoiselle Fischer.

La vieille fille ne répondit rien. Elle était encore restée paysanne

en ceci, qu’elle se moquait du qu’en dira-t-on des gens placés loin

d’elle; et, de même que les paysans ne voient que leur village, elle

ne tenait qu’à l’opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait.

Elle monta donc résolument, non pas chez elle, mais à cette mansarde.

Voici pourquoi. Au dessert, elle avait mis dans son sac des fruits

et des sucreries pour son amoureux, et elle venait les lui donner,

absolument comme une vieille fille rapporte une friandise à son chien.

Elle trouva, travaillant à la lueur d’une petite lampe, dont la clarté

s’augmentait en passant à travers un globe plein d’eau, le héros

des rêves d’Hortense, un pâle jeune homme blond, assis à une espèce

d’établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge, d’ébauchoirs,

de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modèle, vêtu d’une blouse,

et tenant un petit groupe en cire à modeler qu’il contemplait avec

l’attention d’un poète au travail.

--Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle en plaçant

son mouchoir sur un coin de l’établi.

Puis elle tira de son cabas avec précaution les friandises et les

fruits.

--Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répondit le pauvre exilé d’une

voix triste.

--Ça vous rafraîchira, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le sang à

travailler ainsi, vous n’étiez pas né pour un si rude métier...

Wenceslas Steinbock regarda la vieille fille d’un air étonné.

--Mangez donc, reprit-elle brusquement, au lieu de me contempler comme

une de vos figures quand elles vous plaisent.

En recevant cette espèce de gourmade en paroles, l’étonnement du jeune

homme cessa, car il reconnut alors son Mentor femelle dont la tendresse

le surprenait toujours, tant il avait l’habitude d’être rudoyé. Quoique

Steinbock eût vingt-neuf ans, il paraissait, comme certains blonds,

avoir cinq ou six ans de moins, et à voir cette jeunesse, dont la

fraîcheur avait cédé sous les fatigues et les misères de l’exil, unie

à cette figure sèche et dure, on aurait pensé que la nature s’était

trompée en leur donnant leurs sexes. Il se leva, s’alla jeter dans

une vieille bergère Louis XV, couverte en velours d’Utrecht jaune, et

parut vouloir s’y reposer. La vieille fille prit alors une prune de

reine-claude, et la présenta doucement à son ami.

--Merci, dit-il en prenant le fruit.

--Êtes-vous fatigué? demanda-t-elle en lui donnant un autre fruit.

--Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie,

répondit-il.

--En voilà des idées! reprit-elle avec une sorte d’aigreur. N’avez-vous

pas un bon génie qui veille sur vous? dit-elle en lui présentant les

sucreries et lui voyant manger tout avec plaisir. Voyez, en dînant chez

ma cousine, j’ai pensé à vous...

--Je sais, dit-il en lançant sur Lisbeth un regard à la fois caressant

et plaintif, que, sans vous, je ne vivrais plus depuis longtemps; mais,

ma chère demoiselle, les artistes ont besoin de distractions...

--Ah! nous y voilà!... s’écria-t-elle en l’interrompant, en se mettant

les poings sur les hanches et arrêtant sur lui des yeux flamboyants.

Vous voulez aller perdre votre santé dans les infâmies de Paris, comme

tant d’ouvriers qui finissent par aller mourir à l’hôpital! Non, non,

faites-vous une fortune, et quand vous aurez des rentes, vous vous

amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi payer les médecins et

les plaisirs, libertin que vous êtes.

Wenceslas Steinbock, en recevant cette bordée accompagnée de regards

qui le pénétraient d’une flamme magnétique, baissa la tête. Si le

médisant le plus mordant eût pu voir le début de cette scène, il aurait

déjà reconnu la fausseté des calomnies lancées par les époux Olivier

sur la demoiselle Fischer. Tout, dans l’accent, dans les gestes et

dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de leur vie

secrète. La vieille fille déployait la tendresse d’une brutale, mais

réelle maternité. Le jeune homme subissait comme un fils respectueux la

tyrannie d’une mère. Cette alliance bizarre paraissait être le résultat

d’une volonté puissante agissant incessamment sur un caractère faible,

sur cette inconsistance particulière aux Slaves qui, tout en leur

laissant un courage héroïque sur les champs de bataille, leur donne

un incroyable décousu dans la conduite, une mollesse morale dont les

causes devraient occuper les physiologistes, car les physiologistes

sont à la politique ce que les entomologistes sont à l’agriculture.

--Et si je meurs avant d’être riche? demanda mélancoliquement Wenceslas.

--Mourir?... s’écria la vieille fille. Oh! je ne vous laisserai point

mourir. J’ai de la vie pour deux, et je vous infuserais mon sang, s’il

le fallait.

En entendant cette exclamation violente et naïve, les larmes

mouillèrent les paupières de Steinbock.

--Ne vous attristez pas, mon petit Wenceslas, reprit Lisbeth émue.

Tenez, ma cousine Hortense a trouvé, je crois, votre cachet assez

gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze, vous

serez quitte avec moi, vous ferez ce que vous voudrez, vous deviendrez

libre! Allons, riez donc!...

--Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, répondit le pauvre

exilé.

--Et pourquoi donc?... demanda la paysanne des Vosges en prenant le

parti du Livonien contre elle-même.

--Parce que vous ne m’avez pas seulement nourri, logé, soigné dans la

misère; mais encore vous m’avez donné de la force! vous m’avez créé ce

que je suis, vous avez été souvent dure, vous m’avez fait souffrir...

--Moi? dit la vieille fille. Allez-vous recommencer vos bêtises sur

la poésie, sur les arts, et faire craquer vos doigts, vous détirer

les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau ne

vaut pas le solide, et le solide, c’est moi! Vous avez des idées dans

la cervelle? la belle affaire! et moi aussi, j’ai des idées... A quoi

sert ce qu’on a dans l’âme, si l’on n’en tire aucun parti? ceux qui ont

des idées ne sont pas alors si avancés que ceux qui n’en ont pas, si

ceux-là savent se remuer... Au lieu de penser à vos rêveries, il faut

travailler. Qu’avez-vous fait depuis que je suis partie?...

--Qu’a dit votre jolie cousine?

--Qui vous a dit qu’elle était jolie? demanda vivement Lisbeth avec un

accent où rugissait une jalousie de tigre.

--Mais, vous-même.

--C’était pour voir la grimace que vous feriez! Avez-vous envie de

courir après les jupes? Vous aimez les femmes, eh bien! fondez-en,

mettez vos désirs en bronze; car vous vous en passerez encore pendant

quelque temps, d’amourettes, et surtout de ma cousine, cher ami. Ce

n’est pas du gibier pour votre nez; il faut à cette fille-là un homme

de soixante mille francs de rente... et il est trouvé. Tiens! le lit

n’est pas fait! dit-elle en regardant à travers l’autre chambre, oh!

pauvre chat! je vous ai oublié...

Aussitôt la vigoureuse fille se débarrassa de son mantelet, de son

chapeau, de ses gants; et, comme une servante, elle arrangea lestement

le petit lit de pensionnaire où couchait l’artiste. Ce mélange de

brusquerie, de rudesse même et de bonté, peut expliquer l’empire que

Lisbeth avait acquis sur cet homme de qui elle faisait une chose à

elle. La vie ne nous attache-t-elle pas par ses alternatives de bon et

de mauvais? Si le Livonien avait rencontré madame Marneffe, au lieu de

rencontrer Lisbeth Fischer, il aurait trouvé, dans sa protectrice,

une complaisance qui l’eût conduit à quelque route, bourbeuse et

déshonorante où il se serait perdu. Il n’aurait certes pas travaillé,

l’artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en déplorant l’âpre cupidité

de la vieille fille, sa raison lui disait-elle de préférer ce bras de

fer à la paresseuse et périlleuse existence que menaient quelques-uns

de ses compatriotes.

Voici l’événement auquel était dû le mariage de cette énergie femelle

et de cette faiblesse masculine, espèce de contre-sens assez fréquent,

dit-on, en Pologne.

En 1833, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit quand

elle avait beaucoup d’ouvrage, sentit, vers une heure du matin, une

forte odeur d’acide carbonique, et entendit les plaintes d’un mourant.

L’odeur du charbon et le râle provenaient d’une mansarde située

au-dessus des deux pièces dont se composait son appartement; elle

supposa qu’un jeune homme nouvellement venu dans la maison, et logé

dans cette mansarde à louer depuis trois ans, se suicidait. Elle monta

rapidement, enfonça la porte avec sa force de Lorraine en y pratiquant

une pesée, et trouva le locataire se roulant sur un lit de sangle

dans les convulsions de l’agonie. Elle éteignit le réchaud. La porte

ouverte, l’air afflua, l’exilé fut sauvé; puis, quand Lisbeth l’eut

couché comme un malade, qu’il fut endormi, elle put reconnaître les

causes du suicide dans le dénûment absolu des deux chambres de cette

mansarde où il n’existait qu’une méchante table, le lit de sangle et

deux chaises.

Sur la table était cet écrit qu’elle lut:

«Je suis le comte Wenceslas Steinbock, né à Prelie, en Livonie.

»Qu’on n’accuse personne de ma mort, les raisons de mon suicide sont

dans ces mots de Kosciusko: _Finis Poloniæ!_

»Le petit-neveu d’un valeureux général de Charles XII n’a pas voulu

mendier. Ma faible constitution m’interdisait le service militaire,

et j’ai vu hier la fin des cent thalers avec lesquels je suis venu de

Dresde à Paris. Je laisse vingt-cinq francs dans le tiroir de cette

table pour payer le terme que je dois au propriétaire.

»N’ayant plus de parents, ma mort n’intéresse personne. Je prie mes

compatriotes de ne pas accuser le gouvernement français. Je ne me

suis pas fait connaître comme réfugié, je n’ai rien demandé, je n’ai

rencontré aucun exilé, personne ne sait à Paris que j’existe.

»Je serai mort dans des pensées chrétiennes. Que Dieu pardonne au

dernier des Steinbock!

»WENCESLAS!»

Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du moribond,

qui payait son terme, ouvrit le tiroir, et vit en effet cinq pièces de

cent sous.

--Pauvre jeune homme! s’écria-t-elle. Et personne au monde pour

s’intéresser à lui!

Elle descendit chez elle, y prit son ouvrage, et vint travailler dans

cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien. A son réveil, on

peut juger de l’étonnement de l’exilé, quand il vit une femme à son

chevet; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des aiguillettes en

or pour un uniforme, la vieille fille s’était promis de protéger ce

pauvre enfant, qu’elle avait admiré dormant. Lorsque le jeune comte fut

tout à fait éveillé, Lisbeth lui donna du courage, et le questionna

pour savoir comment lui faire gagner sa vie. Wenceslas, après avoir

raconté son histoire, ajouta qu’il avait dû sa place à sa vocation

reconnue pour les arts; il s’était toujours senti des dispositions

pour la sculpture; mais le temps nécessaire aux études lui paraissait

trop long pour un homme sans argent, et il se sentait beaucoup trop

faible en ce moment pour s’adonner à un état manuel ou entreprendre la

grande sculpture. Ces paroles furent du grec pour Lisbeth Fischer. Elle

répondit à ce malheureux que Paris offrait tant de ressources, qu’un

homme de bonne volonté devait y vivre. Jamais les gens de cœur n’y

périssaient quand ils apportaient un certain fonds de patience.

--Je ne suis qu’une pauvre fille, moi, une paysanne, et j’ai bien su

m’y créer une indépendance, ajouta-t-elle en terminant. Écoutez-moi. Si

vous voulez bien sérieusement travailler, j’ai quelques économies, je

vous prêterai mois par mois l’argent nécessaire pour vivre; mais pour

vivre strictement et non pour bambocher, pour courailler! On peut dîner

à Paris à vingt-cinq sous par jour, et je vous ferai votre déjeuner

avec le mien tous les matins. Enfin je meublerai votre chambre, et

je payerai les apprentissages qui vous sembleront nécessaires. Vous

me donnerez des reconnaissances en bonne forme de l’argent que je

dépenserai pour vous; et, quand vous serez riche, vous me rendrez le

tout. Mais, si vous ne travaillez pas, je ne me regarderai plus comme

engagée à rien, et je vous abandonnerai.

--Ah! s’écria le malheureux qui sentait encore l’amertume de sa

première étreinte avec la Mort, les exilés de tous les pays ont bien

raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire vers

le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des secours, des

cœurs généreux partout, même dans une mansarde comme celle-ci! Vous

serez tout pour moi, ma chère bienfaitrice, je serai votre esclave!

Soyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstrations caressantes, si

familières aux Polonais, et qui les fait accuser assez injustement de

servilité.

--Oh! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux; mais je

serai volontiers quelque chose comme votre camarade, reprit Lisbeth.

--Oh! si vous saviez avec quelle ardeur j’appelais une créature,

fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand je me débattais dans

le vide de Paris! reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie où

l’empereur m’enverrait, si je rentrais!... Devenez ma providence... Je

travaillerai, je deviendrai meilleur que je ne suis, quoique je ne sois

pas un mauvais garçon.

--Ferez-vous tout ce que je vous dirai de faire? demanda-t-elle.

--Oui!...

--Eh bien! je vous prends pour mon enfant, dit-elle gaîment. Me voilà

avec un garçon qui se relève du cercueil. Allons! nous commençons.

Je vais descendre faire mes provisions, habillez-vous, vous viendrez

partager mon déjeuner quand j’aurai cogné au plafond avec le manche de

mon balai.

Le lendemain, chez les fabricants où mademoiselle Fischer porta son

ouvrage, elle prit des renseignements sur l’état de sculpteur. A

force de demander, elle réussit à découvrir l’atelier des Florent

et Chanor, maison spéciale où l’on fondait, où l’on ciselait les

bronzes riches et les services d’argenterie luxueux. Elle y conduisit

Steinbock en qualité d’apprenti sculpteur, proposition qui parut

bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on n’y

montrait pas à sculpter. La persistance et l’entêtement de la vieille

fille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d’ornements.

Steinbock sut promptement modeler les ornements, il en inventa de

nouveaux, il avait la vocation. Cinq mois après avoir achevé son

apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance du fameux Stidmann,

le principal sculpteur de la maison Florent. Au bout de vingt mois,

Wenceslas en savait plus que son maître; mais, en trente mois, les

économies amassées par la vieille fille pendant seize ans, pièce à

pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille cinq cents francs

en or! une somme qu’elle comptait placer en viager, et représentée

par quoi? par la lettre de change d’un Polonais. Aussi Lisbeth

travaillait-elle en ce moment comme dans sa jeunesse, afin de subvenir

aux dépenses du Livonien. Quand elle se vit entre les mains un papier

au lieu d’avoir ses pièces d’or, elle perdit la tête, et alla consulter

monsieur Rivet, devenu depuis quinze ans le conseil, l’ami de sa

première et plus habile ouvrière. En apprenant cette aventure, monsieur

et madame Rivet grondèrent Lisbeth, la traitèrent de folle, honnirent

les réfugiés dont les menées pour redevenir une nation compromettaient

la prospérité du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la

vieille fille à prendre, ce qu’on appelle en commerce, des sûretés.

--La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c’est sa

liberté, dit alors monsieur Rivet.

Monsieur Achille Rivet était juge au tribunal de commerce.

--Et ce n’est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il. Un

Français reste cinq ans en prison, et après il en sort sans avoir

payé ses dettes, il est vrai, car il n’est plus contraignable que par

sa conscience qui le laisse toujours en repos; mais un étranger ne

sort jamais de prison. Donnez-moi votre lettre de change, vous allez

la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester, vous

poursuivra tous les deux, obtiendra contradictoirement un jugement qui

prononcera la contrainte par corps, et quand tout sera bien en règle,

il vous signera une contre-lettre. En agissant ainsi, vos intérêts

courront, et vous aurez un pistolet toujours chargé contre votre

Polonais!

La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de

ne pas s’inquiéter de cette procédure, uniquement faite pour donner

des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque

argent. Cette défaite était due au génie inventif du juge au tribunal

de commerce. L’innocent artiste, aveugle dans sa confiance en sa

bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, car il fumait

comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l’énergie à endormir.

Un beau jour, monsieur Rivet fit voir à mademoiselle Fischer un dossier

et lui dit:--Vous avez à vous Wenceslas Steinbock, pieds et poings

liés, et si bien, qu’en vingt-quatre heures vous pouvez le loger à

Clichy pour le reste de ses jours.

Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce jour-là la

satisfaction que doit causer la certitude d’avoir commis une mauvaise

bonne action. La bienfaisance a tant de manières d’être à Paris, que

cette expression singulière répond à l’une de ses variations. Une fois

le Livonien entortillé dans les cordes de la procédure commerciale,

il s’agissait d’arriver au payement, car le notable commerçant

regardait Wenceslas Steinbock comme un escroc. Le cœur, la probité,

la poésie étaient à ses yeux, en affaires, des _sinistres_. Rivet

alla voir, dans l’intérêt de cette pauvre mademoiselle Fischer qui,

selon son expression, avait été _dindonnée_ par un Polonais, les

riches fabricants de chez qui Steinbock sortait. Or, secondé par les

remarquables artistes de l’orfèvrerie parisienne déjà cités, Stidmann,

qui faisait arriver l’art français à la perfection où il est maintenant

et qui permet de lutter avec les Florentins et la Renaissance, se

trouvait dans le cabinet de Chanor, lorsque le brodeur y vint prendre

des renseignements sur le nommé Steinbock, un réfugié polonais.

--Qu’appelez-vous le nommé Steinbock? s’écria railleusement Stidmann.

Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j’ai eu pour élève?

Apprenez, monsieur, que c’est un grand artiste. On dit que je me crois

le diable; eh bien, ce pauvre garçon ne sait pas, lui, qu’il peut

devenir un dieu...

--Ah! quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme qui a

l’honneur d’être juge au tribunal de la Seine...

--Excusez, consul!... répliqua Stidmann en se mettant le revers de la

main au front.

--Je suis bien heureux de ce que vous venez de dire. Ainsi, ce jeune

homme pourra gagner de l’argent...

--Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut travailler; il en

aurait déjà bien amassé, s’il était resté chez nous. Que voulez-vous?

les artistes ont horreur de la dépendance.

--Ils ont la conscience de leur valeur et de leur dignité, répondit

Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d’aller seul, de tâcher de se faire

un nom et de devenir un grand homme, c’est son droit! Et j’ai cependant

bien perdu quand il m’a quitté!

--Voilà! s’écria Rivet, voilà les prétentions des jeunes gens, au

sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par vous faire

des rentes, et cherchez la gloire après!

--On se gâte la main à ramasser des écus! répondit Stidmann. C’est à la

gloire à nous apporter la fortune.

--Que voulez-vous? dit Chanor à Rivet, on ne peut pas les attacher...

--Ils mangeraient le licou! répliqua Stidmann.

--Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont autant

de fantaisie que de talent. Ils dépensent énormément, ils ont des

lorettes, ils jettent l’argent par les fenêtres, ils ne trouvent

plus le temps de faire leurs travaux; ils négligent alors leurs

commandes; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et qui

s’enrichissent; puis ils se plaignent de la dureté des temps, tandis

que, s’ils s’étaient appliqués, ils auraient des monts d’or...

--Vous me faites l’effet, vieux Père Lumignon, dit Stidmann, de ce

libraire d’avant la révolution qui disait:--Ah! si je pouvais tenir

Montesquieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans ma soupente et

garder leurs culottes dans une commode, comme ils m’écriraient de bons

petits livres avec lesquels je me ferais une fortune! Si l’on pouvait

forger de belles œuvres comme des clous, les commissionnaires en

feraient... Donnez-moi mille francs, et taisez-vous!

Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle Fischer qui

dînait chez lui tous les lundis et qu’il allait y trouver.

--Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus

heureuse que sage, vous serez remboursée, intérêts, frais et capital.

Ce Polonais a du talent, il peut gagner sa vie; mais enfermez ses

pantalons et ses souliers, empêchez-le d’aller à la Chaumière et

dans le quartier Notre-Dame-de-Lorette, tenez-le en laisse. Sans ces

précautions, votre sculpteur flânera, et si vous saviez ce que les

artistes appellent _flâner_! des horreurs, quoi! Je viens d’apprendre

qu’un billet de mille francs y passe dans une journée.

Cet épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de

Wenceslas et de Lisbeth. La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans

l’absynthe des reproches, lorsqu’elle crut ses fonds compromis, et elle

les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint une marâtre, elle

morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui reprocha de ne pas

travailler assez promptement, et d’avoir pris un état difficile. Elle

ne pouvait pas croire que des modèles en cire rouge, des figurines, des

projets d’ornements, des essais pussent avoir du prix. Bientôt, fâchée

de ses duretés, elle essayait d’en effacer les traces par des soins,

par des douceurs et par des attentions. Le pauvre jeune homme, après

avoir gémi de se trouver dans la dépendance de cette mégère et sous la

domination d’une paysanne des Vosges, était ravi des câlineries et de

cette sollicitude maternelle éprise seulement du physique, du matériel

de la vie. Il fut comme une femme qui pardonne les mauvais traitements

d’une semaine à cause des caresses d’un fugitif raccommodement.

Mademoiselle Fischer prit ainsi sur cette âme un empire absolu. L’amour

de la domination resté dans ce cœur de vieille fille, à l’état de

germe, se développa rapidement. Elle put satisfaire son orgueil et son

besoin d’action: n’avait-elle pas une créature à elle, à gronder, à

diriger, à flatter, à rendre heureuse, sans avoir à craindre aucune

rivalité? Le bon et le mauvais de son caractère s’exercèrent donc

également. Si parfois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait en

revanche des délicatesses, semblables à la grâce des fleurs champêtres;

elle jouissait de le voir ne manquant de rien, elle eût donné sa vie

pour lui; Wenceslas en avait la certitude. Comme toutes les belles

âmes, le pauvre garçon oubliait le mal, les défauts de cette fille qui,

d’ailleurs, lui avait raconté sa vie comme excuse de sa sauvagerie, et

il ne se souvenait jamais que des bienfaits. Un jour, la vieille fille,

exaspérée de ce que Wenceslas était allé flâner au lieu de travailler,

lui fit une scène.

--Vous m’appartenez! lui dit-elle. Si vous êtes honnête homme, vous

devriez tâcher de me rendre le plus tôt possible ce que vous me devez...

Le gentilhomme, en qui le sang des Steinbock s’alluma, devint pâle.

--Mon Dieu! dit-elle, bientôt nous n’aurons plus pour vivre que les

trente sous que je gagne, moi, pauvre fille...

Les deux indigents, irrités dans le duel de la parole, s’animèrent l’un

contre l’autre; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première

fois à sa bienfaitrice de l’avoir arraché à la mort, pour lui faire une

vie de forçat pire que le néant où du moins on se reposait, dit-il, et

il parla de fuir.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 5 / 62 段