suis bien malheureux; mais puisque tu m’ouvres ainsi ton cœur, j’y puis
verser des chagrins qui m’étouffaient... Si ton oncle Fischer est dans
l’embarras, c’est moi qui l’y ai mis, il m’a souscrit pour vingt-cinq
mille francs de lettres de change! Et tout cela pour une femme qui me
trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là, qui m’appelle un
vieux _chat teint_! Oh!... c’est affreux qu’un vice coûte plus cher à
satisfaire qu’une famille à nourrir!... Et c’est irrésistible... Je te
promettrais à l’instant de ne jamais retourner chez cette abominable
israélite, si elle m’écrit deux lignes, j’irais, comme on allait au feu
sous l’Empereur.
--Ne te tourmente pas, Hector, dit la pauvre femme au désespoir et
oubliant sa fille à la vue des larmes qui roulaient dans les yeux de
son mari. Tiens! j’ai mes diamants, sauve avant tout mon oncle!
--Tes diamants valent à peine vingt mille francs, aujourd’hui. Cela ne
suffirait pas au père Fischer; ainsi garde-les pour Hortense, je verrai
demain le maréchal.
--Pauvre ami! s’écria la baronne en prenant les mains de son Hector et
les lui baisant.
Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamants, le père les
donnait à Hortense, elle regarda cet effort comme sublime, et elle fut
sans force.
--Il est le maître, il peut tout prendre ici, il me laisse mes
diamants, c’est un dieu.
Telle fut la pensée de cette femme, qui certes avait plus obtenu par sa
douceur qu’une autre par quelque colère jalouse.
Le moraliste ne saurait nier que généralement les gens bien élevés et
très-vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens vertueux;
ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision l’indulgence
en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges, et ils passent
pour être excellents. Quoiqu’il y ait des gens charmants parmi les gens
vertueux, la vertu se croit assez belle par elle-même pour se dispenser
de faire des frais; puis les gens réellement vertueux, car il faut
retrancher les hypocrites, ont presque tous de légers soupçons sur leur
situation; ils se croient dupés au grand marché de la vie, et ils ont
des paroles aigrelettes à la façon des gens qui se prétendent méconnus.
Ainsi le baron, qui se reprochait la ruine de sa famille, déploya
toutes les ressources de son esprit et de ses grâces de séducteur
pour sa femme, pour ses enfants et sa cousine Bette. En voyant venir
son fils et Célestine Crevel qui nourrissait un petit Hulot, il fut
charmant pour sa belle-fille, il l’accabla de compliments, nourriture
à laquelle la vanité de Célestine n’était pas accoutumée, car jamais
fille d’argent ne fut si vulgaire ni si parfaitement insignifiante.
Le grand-père prit le marmot, il le baisa, le trouva délicieux et
ravissant; il lui parla le parler des nourrices, prophétisa que ce
poupard deviendrait plus grand que lui, glissa des flatteries à
l’adresse de son fils Hulot, et rendit l’enfant à la grosse Normande
chargée de le tenir. Aussi Célestine échangea-t-elle avec la baronne
un regard qui voulait dire: «Quel homme charmant!» Naturellement, elle
défendait son beau-père contre les attaques de son propre père.
Après s’être montré beau-père agréable et grand-père _gâteau_, le baron
emmena son fils dans le jardin pour lui présenter des observations
pleines de sens sur l’attitude à prendre à la Chambre sur une
circonstance délicate, surgie le matin. Il pénétra le jeune avocat
d’admiration par la profondeur de ses vues, il l’attendrit par son
ton amical, et surtout par l’espèce de déférence avec laquelle il
paraissait désormais vouloir le mettre à son niveau.
Monsieur Hulot fils était bien le jeune homme tel que l’a fabriqué la
Révolution de 1830: l’esprit infatué de politique, respectueux envers
ses espérances, les contenant sous une fausse gravité, très-envieux
des réputations faites, lâchant des phrases au lieu de ces mots
incisifs, les diamants de la conversation française, mais plein de
tenue et prenant la morgue pour la dignité. Ces gens sont des cercueils
ambulants qui contiennent un Français d’autrefois; le Français s’agite
par moments, et donne des coups contre son enveloppe anglaise; mais
l’ambition le retient, et il consent à y étouffer. Ce cercueil est
toujours vêtu de drap noir.
--Ah! voici mon frère! dit le baron Hulot en allant recevoir le comte à
la porte du salon.
Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal Montcornet,
il l’amena en lui prenant le bras avec des démonstrations d’affection
et de respect.
Ce pair de France, dispensé d’aller aux séances à cause de sa surdité,
montrait une belle tête froidie par les années, à cheveux gris encore
assez abondants pour être comme collés par la pression du chapeau.
Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse d’un air
guilleret; et comme il conservait une excessive activité condamnée au
repos, il partageait son temps entre la lecture et la promenade. Ses
mœurs douces se voyaient sur sa figure blanche, dans son maintien,
dans son honnête discours plein de choses sensées. Il ne parlait
jamais guerre ni campagne; il savait être trop grand pour avoir besoin
de faire de la grandeur. Dans un salon, il bornait son rôle à une
observation continuelle des désirs des femmes.
--Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l’animation que le baron
répandait dans cette petite réunion de famille. Hortense n’est
cependant pas mariée, ajouta-t-il en reconnaissant sur le visage de sa
belle-sœur des traces de mélancolie.
--Ça viendra toujours assez tôt, lui cria dans l’oreille la Bette d’une
voix formidable.
--Vous voilà bien, mauvaise graine qui n’a pas voulu fleurir!
répondit-il en riant.
Le héros de Forzheim aimait assez la cousine Bette, car il se trouvait
entre eux des ressemblances. Sans éducation, sorti du peuple, son
courage avait été l’unique artisan de sa fortune militaire, et son bon
sens lui tenait lieu d’esprit. Plein d’honneur, les mains pures, il
finissait radieusement sa belle vie, au milieu de cette famille où se
trouvaient toutes ses affections, sans soupçonner les égarements encore
secrets de son frère. Nul plus que lui ne jouissait du beau spectacle
de cette réunion, où jamais il ne s’élevait le moindre sujet de
discorde, où frères et sœurs s’aimaient également, car Célestine avait
été considérée aussitôt comme de la famille. Aussi le brave petit comte
Hulot demandait-il de temps en temps pourquoi le père Crevel ne venait
pas.--Mon père est à la campagne! lui criait Célestine. Cette fois on
lui dit que l’ancien parfumeur voyageait.
Cette union si vraie de sa famille fit penser à madame Hulot:--Voilà le
plus sûr des bonheurs, et celui-là, qui pourrait nous l’ôter?
En voyant sa favorite Adeline l’objet des attentions du baron, le
général en plaisanta si bien, que le baron, craignant le ridicule,
reporta sa galanterie sur sa belle-fille qui, dans ces dîners de
famille, était toujours l’objet de ses flatteries et de ses soins, car
il espérait par elle ramener le père Crevel et lui faire abjurer tout
ressentiment. Quiconque eût vu cet intérieur de famille aurait eu de la
peine à croire que le père était aux abois, la mère au désespoir, le
fils au dernier degré de l’inquiétude sur l’avenir de son père, et la
fille occupée à voler un amoureux à sa cousine.
A sept heures, le baron voyant son frère, son fils, la baronne et
Hortense occupés tous à faire le whist, partit pour aller applaudir sa
maîtresse à l’Opéra en emmenant la cousine Bette, qui demeurait rue du
Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce quartier désert, pour
toujours s’en aller après le dîner. Les Parisiens avoueront tous que la
prudence de la vieille fille était rationnelle.
L’existence du pâté de maisons qui se trouve le long du vieux Louvre,
est une de ces protestations que les Français aiment à faire contre
le bon sens, pour que l’Europe se rassure sur la dose d’esprit qu’on
leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous là, sans
le savoir, quelque grande pensée politique. Ce ne sera certes pas un
hors-d’œuvre que de décrire ce coin de Paris actuel, plus tard on
ne pourrait pas l’imaginer; et nos neveux, qui verront sans doute le
Louvre achevé, se refuseraient à croire qu’une pareille barbarie ait
subsisté pendant trente-six ans, au cœur de Paris, en face du palais
où trois dynasties ont reçu pendant ces dernières trente-six années,
l’élite de la France et celle de l’Europe.
Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel, jusqu’à la rue du
Musée, tout homme venu, ne fût-ce que pour quelques jours, à Paris,
remarque une dizaine de maisons à façades ruinées, où les propriétaires
découragés ne font aucune réparation, et qui sont le résidu d’un
ancien quartier en démolition depuis le jour où Napoléon résolut de
terminer le Louvre. La rue et l’impasse du Doyenné, voilà les seules
voies intérieures de ce pâté sombre et désert où les habitants sont
probablement des fantômes, car on n’y voit jamais personne. Le pavé,
beaucoup plus bas que celui de la chaussée de la rue du Musée, se
trouve au milieu de celle de la rue Froidmanteau. Enterrées déjà par
l’exhaussement de la place, ces maisons sont enveloppées de l’ombre
éternelle que projettent les hautes galeries du Louvre, noircies de ce
côté par le souffle du Nord. Les ténèbres, le silence, l’air glacial,
la profondeur caverneuse du sol concourent à faire de ces maisons des
espèces de cryptes, des tombeaux vivants. Lorsqu’on passe en cabriolet
le long de ce demi-quartier mort, et que le regard s’engage dans la
ruelle du Doyenné, l’âme a froid, l’on se demande qui peut demeurer là,
ce qui doit s’y passer le soir, à l’heure où cette ruelle se change
en coupe-gorge, et où les vices de Paris, enveloppés du manteau de la
nuit, se donnent pleine carrière. Ce problème, effrayant par lui-même,
devient horrible quand on voit que ces prétendues maisons ont pour
ceinture un marais du côté de la rue de Richelieu, un océan de pavés
moutonnants du côté des Tuileries, de petits jardins, des baraques
sinistres du côté des galeries, et des steppes de pierre de taille et
de démolitions du côté du vieux Louvre. Henri III et ses mignons qui
cherchent leurs chausses, les amants de Marguerite qui cherchent leurs
têtes, doivent danser des sarabandes au clair de la lune dans ces
déserts dominés par la voûte d’une chapelle encore debout, comme pour
prouver que la religion catholique si vivace en France, survit à tout.
Voici bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules
de ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes: Extirpez ces verrues
de ma face! On a sans doute reconnu l’utilité de ce coupe-gorge, et
la nécessité de symboliser au cœur de Paris l’alliance intime de la
misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales. Aussi
ces ruines froides, au sein desquelles le journal des légitimistes
a commencé la maladie dont il meurt, les infâmes baraques de la rue
du Musée, l’enceinte en planches des étalagistes qui la garnissent,
auront-elles la vie plus longue et plus prospère que celles de trois
dynasties peut-être!
Dès 1823, la modicité du loyer dans des maisons condamnées à
disparaître, avait engagé la cousine Bette à se loger là, malgré
l’obligation que l’état du quartier lui faisait de se retirer avant
la nuit close. Cette nécessité s’accordait d’ailleurs avec l’habitude
villageoise qu’elle avait conservée de se coucher et de se lever avec
le soleil, ce qui procure aux gens de la campagne de notables économies
sur l’éclairage et le chauffage. Elle demeurait donc dans une des
maisons auxquelles la démolition du fameux hôtel occupé par Cambacérès,
a rendu la vue de la place.
Au moment où le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la porte de
cette maison, en lui disant: «Adieu, cousine!» une jeune femme, petite,
svelte, jolie, mise avec une grande élégance, exhalant un parfum
choisi, passait entre la voiture et la muraille pour entrer aussi dans
la maison. Cette dame échangea, sans aucune espèce de préméditation, un
regard avec le baron, uniquement pour voir le cousin de la locataire;
mais le libertin ressentit cette vive impression, passagère chez tous
les Parisiens, quand ils rencontrent une jolie femme qui réalise, comme
disent les entomologistes, leur _desiderata_, et il mit avec une sage
lenteur un de ses gants avant de remonter en voiture, pour se donner
une contenance et pouvoir suivre de l’œil la jeune femme dont la robe
était agréablement balancée par autre chose que par ces affreuses et
frauduleuses sous-jupes en crinoline.
--Voilà, se disait-il, une gentille petite femme de qui je ferais
volontiers le bonheur, car elle ferait le mien.
Quand l’inconnue eut atteint le palier de l’escalier qui desservait le
corps de logis situé sur la rue, elle regarda la porte-cochère du coin
de l’œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué sur
place par l’admiration, dévoré de désir et de curiosité. C’est comme
une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir, en la
trouvant sur leur passage. Certaines femmes attachées à leurs devoirs,
vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades, lorsqu’elles
n’ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.
La jeune femme monta rapidement l’escalier. Bientôt une fenêtre de
l’appartement du deuxième étage s’ouvrit, et la jeune femme s’y montra,
mais en compagnie d’un monsieur dont le crâne pelé, dont l’œil peu
courroucé révélaient un mari.
--Sont-elles fines et spirituelles ces créatures-là!... se dit le
baron, elle m’indique ainsi sa demeure. C’est un peu trop vif, surtout
dans ce quartier-ci. Prenons garde. Le directeur leva la tête quand il
fut monté dans le milord, et alors la femme et le mari se retirèrent
vivement, comme si la figure du baron eût produit sur eux l’effet
mythologique de la tête de Méduse.--On dirait qu’ils me connaissent,
pensa le baron. Alors, tout s’expliquerait. En effet, quand la voiture
eut remonté la chaussée de la rue du Musée, il se pencha pour revoir
l’inconnue, et il la trouva revenue à la fenêtre. Honteuse d’être
prise à contempler la capote sous laquelle était son admirateur, la
jeune femme se rejeta vivement en arrière.--Je saurai qui c’est par la
Chèvre, se dit le baron.
L’aspect du Conseiller-d’État avait produit, comme on va le voir, une
sensation profonde sur le couple.
--Mais c’est le baron Hulot, dans la direction de qui se trouve mon
bureau! s’écria le mari en quittant le balcon de la fenêtre.
--Eh! bien, Marneffe, la vieille fille du troisième au fond de la cour
qui vit avec ce jeune homme, est sa cousine? Est-ce drôle que nous
n’apprenions cela qu’aujourd’hui, et par hasard!
--Mademoiselle Fischer vivre avec un jeune homme!... répéta l’employé.
C’est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement de la
cousine d’un Conseiller-d’État qui fait la pluie et le beau temps au
Ministère. Tiens, viens dîner, je t’attends depuis quatre heures!
La très-jolie madame de Marneffe, fille naturelle du comte de
Montcornet, l’un des plus célèbres lieutenants de Napoléon, avait
été mariée au moyen d’une dot de vingt mille francs à un employé
subalterne du Ministère de la Guerre. Par le crédit de l’illustre
lieutenant-général, maréchal de France dans les six derniers mois de sa
vie, ce plumigère était arrivé à la place inespérée de premier commis
dans son bureau; mais, au moment d’être nommé sous-chef, la mort du
maréchal avait coupé par le pied les espérances de Marneffe et de sa
femme. L’exiguïté de la fortune du sieur Marneffe chez qui s’était
déjà fondue la dot de mademoiselle Valérie Fortin, soit au payement
des dettes de l’employé, soit en acquisitions nécessaires à un garçon
qui se monte une maison, mais surtout les exigences d’une jolie femme
habituée chez sa mère à des jouissances auxquelles elle ne voulut pas
renoncer, avaient obligé le ménage à réaliser des économies sur le
loyer. La position de la rue du Doyenné, peu éloignée du Ministère de
la Guerre et du centre parisien, sourit à monsieur et à madame Marneffe
qui, depuis environ quatre ans, habitaient la maison de mademoiselle
Fischer.
Le sieur Jean-Paul-Stanislas Marneffe appartenait à cette nature
d’employés qui résiste à l’abrutissement par l’espèce de puissance
que donne la dépravation. Ce petit homme maigre, à cheveux et à barbe
grêles, à figure étiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée, les yeux
à paupières légèrement rougies et harnachées de lunettes, de piètre
allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que chacun se
dessine d’un homme traduit aux assises pour attentat aux mœurs.
L’appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages
parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe qui
règne dans tant d’intérieurs. Dans le salon, les meubles recouverts
en velours de coton passé, les statuettes de plâtre jouant le bronze
florentin, le lustre mal ciselé, simplement mis en couleur, à bobèches
en cristal fondu; le tapis dont le bon marché s’expliquait tardivement
par la quantité de coton introduite par le fabricant, et devenue
visible à l’œil nu, tout jusqu’aux rideaux qui vous eussent appris que
le damas de laine n’a pas trois ans de splendeur, tout chantait misère
comme un pauvre en haillons à la porte d’une église.
La salle à manger, mal soignée par une seule servante, présentait
l’aspect nauséabond des salles à manger d’hôtel de province: tout y
était encrassé, mal entretenu.
La chambre de monsieur, assez semblable à la chambre d’un étudiant,
meublée de son lit de garçon, de son mobilier de garçon, flétri, usé
comme lui-même, et faite une fois par semaine; cette horrible chambre
où tout traînait, où de vieilles chaussettes pendaient sur des chaises
foncées de crin, dont les fleurs reparaissaient dessinées par la
poussière, annonçait bien l’homme à qui son ménage est indifférent, qui
vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou ailleurs.
La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie qui
déshonorait l’appartement officiel où les rideaux étaient partout
jaunes de fumée et de poussière, où l’enfant, évidemment abandonné à
lui-même, laissait traîner ses joujoux partout. Situés dans l’aile qui
réunissait, d’un seul côté seulement, la maison bâtie sur le devant
de la rue, au corps-de-logis adossé au fond de la cour à la propriété
voisine, la chambre et le cabinet de toilette de Valérie, élégamment
tendus en perse, à meubles en bois de palissandre, à tapis en moquette,
sentaient la jolie femme, et, disons-le, presque la femme entretenue.
Sur le manteau de velours de la cheminée s’élevait la pendule alors à
la mode. On voyait un petit Dunkerque assez bien garni, des jardinières
en porcelaine chinoise luxueusement montées. Le lit, la toilette,
l’armoire à glace, le tête-à-tête, les colifichets obligés signalaient
les recherches ou les fantaisies du jour.
Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d’élégance,
que tout y datât de trois ans, un dandy n’eût rien trouvé à redire,
sinon que ce luxe était entaché de bourgeoisie. L’art, la distinction,
qui résulte des choses que le goût sait s’approprier, manquaient là
totalement. Un docteur ès sciences sociales eût reconnu l’amant à
quelques-unes de ces futilités de riche bijouterie qui ne peuvent venir
que de ce demi-dieu, toujours absent, toujours présent chez une femme
mariée.
Le dîner que firent le mari, la femme et l’enfant, ce dîner retardé de
quatre heures, eût expliqué la crise financière que subissait cette
famille, car la table est le plus sûr thermomètre de la fortune dans
les ménages parisiens. Une soupe aux herbes et à l’eau de haricots,
un morceau de veau aux pommes de terre, inondé d’eau rousse en guise
de jus, un plat de haricots et des cerises d’une qualité inférieure,
le tout servi et mangé dans des assiettes et des plats écornés avec
l’argenterie peu sonore et triste du maillechort, était-ce un menu
digne de cette jolie femme? Le baron en eût pleuré, s’il en avait
été témoin. Les carafes ternies ne sauvaient pas la vilaine couleur
du vin pris au litre chez le marchand de vin du coin. Les serviettes
servaient depuis une semaine. Enfin tout trahissait une misère sans
dignité, l’insouciance de la femme et celle du mari pour la famille.
L’observateur le plus vulgaire se serait dit, en les voyant, que ces
deux êtres étaient arrivés à ce funeste moment où la nécessité de vivre
fait chercher une friponnerie heureuse.
La première phrase dite par Valérie à son mari, va d’ailleurs expliquer
le retard qu’avait éprouvé le dîner, dû probablement au dévouement
intéressé de la cuisinière.
--Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu’à cinquante pour
cent, et demande en garantie une délégation sur tes appointements.
La misère, secrète encore chez le directeur de la Guerre, et qui avait
pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs, sans compter
les gratifications, était donc arrivée à son dernier période chez
l’employé.
--Tu as _fait_ mon directeur, dit le mari en regardant sa femme.
--Je le crois, répondit-elle sans épouvanter de ce mot pris à l’argot
des coulisses.
--Qu’allons-nous devenir? reprit Marneffe, le propriétaire nous saisira
demain. Et ton père, qui s’avise de mourir sans faire de testament! Ma
parole d’honneur, ces gens de l’Empire se croient tous immortels comme
leur Empereur.
--Pauvre père, dit-elle, il n’a eu que moi d’enfant, il m’aimait bien!
La comtesse aura brûlé le testament. Comment m’aurait-il oublié, lui
qui nous donnait de temps en temps des trois ou quatre billets de mille
francs à la fois?
--Nous devons quatre termes, quinze cents francs! notre mobilier les
vaut-il? _That is the question!_ a dit Shakspeare.
--Tiens, adieu, mon chat, dit Valérie qui n’avait pris que quelques
bouchées de veau d’où la domestique avait extrait le jus pour un brave
soldat revenu d’Alger. Aux grands maux, les grands remèdes!
--Valérie! où vas-tu? s’écria Marneffe en coupant à sa femme le chemin
de la porte.
--Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant ses
anglaises sous son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te bien
mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du
directeur.
L’ignorance où sont les locataires d’une même maison de leurs
situations sociales réciproques est un des faits constants qui peuvent
le plus peindre l’entraînement de la vie parisienne; mais il est facile
de comprendre qu’un employé qui va tous les jours de grand matin à son
bureau, qui revient chez lui pour dîner, qui sort tous les soirs, et
qu’une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne rien savoir
de l’existence d’une vieille fille logée au troisième étage au fond de
la cour de leur maison, surtout quand cette fille a les habitudes de
mademoiselle Fischer.
La première de la maison, Lisbeth allait chercher son lait, son pain,
sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil; elle
ne recevait jamais de lettres, ni de visites, elle ne voisinait point.
C’était une de ces existences anonymes, entomologiques, comme il y en
a dans certaines maisons, où l’on apprend au bout de quatre ans qu’il
existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu Voltaire, Pilastre du
Rosier, Beaujon, Marcel, Molé, Sophie Arnoult, Franklin et Robespierre.
Ce que monsieur et madame Marneffe venaient de dire sur Lisbeth
Fischer, ils l’avaient appris à cause de l’isolement du quartier et
des rapports que leur détresse avait établis entre eux et les portiers
dont la bienveillance leur était trop nécessaire pour ne pas avoir
été soigneusement entretenue. Or, la fierté, le mutisme, la réserve
de la vieille fille avaient engendré chez les portiers ce respect
exagéré, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement inavoué de
l’inférieur. Les portiers se croyaient d’ailleurs dans l’espèce, comme
on dit au Palais, les égaux d’un locataire dont le loyer était de deux
cent cinquante francs. Les confidences de la cousine Bette à sa petite
cousine Hortense étant vraies, chacun comprendra que la portière avait
pu, dans quelque conversation intime avec les Marneffe, calomnier
mademoiselle Fischer en croyant simplement médire d’elle.