Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de vieille

fille, assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu

d’obéir à la mode, que la mode s’appliquât à ses habitudes, et se pliât

à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli

chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la

cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque chose, et la

gâtait en s’en faisant un costume qui tenait des modes impériales et

de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente francs devenait

une loque, et la robe un haillon. La Bette était, à cet égard, d’un

entêtement de mule; elle voulait se plaire à elle seule et se croyait

charmante ainsi; tandis que cette assimilation, harmonieuse en ce

qu’elle la faisait vieille fille de la tête aux pieds, la rendait si

ridicule, qu’avec le meilleur vouloir, personne ne pouvait l’admettre

chez soi les jours de gala.

Cet esprit rétif, capricieux, indépendant, l’inexplicable sauvagerie de

cette fille, à qui le baron avait par quatre fois trouvé des partis (un

employé de son administration, un major, un entrepreneur des vivres,

un capitaine en retraite), et qui s’était refusée à un passementier,

devenu riche depuis, lui méritait le surnom de Chèvre que le baron lui

donnait en riant. Mais ce surnom ne répondait qu’aux bizarreries de la

surface, à ces variations que nous nous offrons tous les uns aux autres

en état de société. Cette fille qui, bien observée, eût présenté le

côté féroce de la classe paysanne, était toujours l’enfant qui voulait

arracher le nez de sa cousine, et qui peut-être, si elle n’était

devenue raisonnable, l’aurait tuée en un paroxisme de jalousie. Elle ne

domptait que par la connaissance des lois et du monde, cette rapidité

naturelle avec laquelle les gens de la campagne, de même que les

Sauvages, passent du sentiment à l’action. En ceci peut-être consiste

toute la différence qui sépare l’homme naturel de l’homme civilisé. Le

Sauvage n’a que des sentiments, l’homme civilisé a des sentiments et

des idées. Aussi, chez les Sauvages, le cerveau reçoit-il pour ainsi

dire peu d’empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment

qui l’envahit, tandis que chez l’homme civilisé, les idées descendent

sur le cœur qu’elles transforment; celui-ci est à mille intérêts, à

plusieurs sentiments, tandis que le Sauvage n’admet qu’une idée à la

fois. C’est la cause de la supériorité momentanée de l’enfant sur les

parents et qui cesse avec le désir satisfait; tandis que, chez l’homme

voisin de la Nature, cette cause est continue. La cousine Bette, la

sauvage Lorraine, quelque peu traîtresse, appartenait à cette catégorie

de caractères plus communs chez le peuple qu’on ne pense, et qui peut

en expliquer la conduite pendant les révolutions.

Au moment où cette Scène commence, si la cousine Bette avait voulu se

laisser habiller à la mode; si elle s’était, comme les Parisiennes,

habituée à porter chaque nouvelle mode, elle eût été présentable et

acceptable; mais elle gardait la roideur d’un bâton. Or, sans grâces,

la femme n’existe point à Paris. Ainsi, la chevelure noire, les beaux

yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise

du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et

desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout,

lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait

aux singes habillés en femmes, promenés par les petits Savoyards.

Comme elle était bien connue dans les maisons unies par les liens de

famille où elle vivait, qu’elle restreignait ses évolutions sociales à

ce cercle, qu’elle aimait son chez soi, ses singularités n’étonnaient

plus personne, et disparaissaient au dehors dans l’immense mouvement

parisien de la rue, où l’on ne regarde que les jolies femmes.

Les rires d’Hortense étaient en ce moment causés par un triomphe

remporté sur l’obstination de la cousine Bette, elle venait de lui

surprendre un aveu demandé depuis trois ans. Quelque dissimulée que

soit une vieille fille, il est un sentiment qui lui fera toujours

rompre le jeûne de la parole, c’est la vanité! Depuis trois ans,

Hortense, devenue excessivement curieuse en certaine matière,

assaillait sa cousine de questions où respirait d’ailleurs une

innocence parfaite: elle voulait savoir pourquoi sa cousine ne s’était

pas mariée. Hortense, qui connaissait l’histoire des cinq prétendus

refusés, avait bâti son petit roman, elle croyait à la cousine Bette

une passion au cœur, et il en résultait une guerre de plaisanteries.

Hortense disait: «Nous autres jeunes filles!» en parlant d’elle et de

sa cousine. La cousine Bette avait, à plusieurs reprises, répondu d’un

ton plaisant:--«Qui vous dit que je n’ai pas un amoureux?» L’amoureux

de la cousine Bette, faux ou vrai, devint alors un sujet de douces

railleries. Enfin, après deux ans de cette petite guerre, la dernière

fois que la cousine Bette était venue, le premier mot d’Hortense avait

été:--«Comment va ton amoureux?--Mais bien, avait-elle répondu; il

souffre un peu, ce pauvre jeune homme.--Ah! il est délicat? avait

demandé la baronne en riant.--Je crois bien, il est blond... Une fille

charbonnée comme je le suis ne peut aimer qu’un blondin, couleur

de la lune.--Mais qu’est-il? que fait-il? dit Hortense. Est-ce un

prince?--Prince de l’outil, comme je suis reine de la bobine. Une

pauvre fille comme moi peut-elle être aimée d’un propriétaire ayant

pignon sur la rue et des rentes sur l’État, ou d’un duc et pair, ou de

quelque Prince Charmant de tes contes de fées?--Oh! je voudrais bien

le voir... s’était écriée Hortense en souriant.--Pour savoir comment

est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? avait répondu la

cousine Bette.--Ce doit être un monstre de vieil employé à barbe de

bouc? avait dit Hortense en regardant sa mère.--Eh bien, c’est ce

qui vous trompe, mademoiselle.--Mais tu as donc un amoureux? avait

demandé Hortense d’un air de triomphe.--Aussi vrai que tu n’en as

pas! avait répondu la cousine d’un air piqué.--Eh bien! si tu as un

amoureux, Bette, pourquoi ne l’épouses-tu pas?... avait dit la baronne

en faisant un signe à sa fille. Voilà trois ans qu’il est question

de lui, tu as eu le temps de l’étudier, et s’il t’est resté fidèle,

tu ne devrais pas prolonger une situation fatigante pour lui. C’est

d’ailleurs une affaire de conscience; et puis, s’il est jeune, il est

temps de prendre un bâton de vieillesse. La cousine Bette avait regardé

fixement la baronne, et voyant qu’elle riait, elle avait répondu:--«Ce

serait marier la faim et la soif; il est ouvrier, je suis ouvrière,

si nous avions des enfants, ils seraient des ouvriers... Non, non,

nous nous aimons d’âme... C’est moins cher!--Pourquoi le caches-tu?

avait demandé Hortense.--Il est en veste, avait répliqué la vieille

fille en riant.--L’aimes-tu? avait demandé la baronne.--Ah! je crois

bien! je l’aime pour lui-même, ce chérubin. Voilà quatre ans que je

le porte dans mon cœur.--Eh bien! si tu l’aimes pour lui-même, avait

dit gravement la baronne, et s’il existe, tu serais bien criminelle

envers lui. Tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer.--Nous savons

toutes ce métier-là en naissant!... dit la cousine.--Non, il y a des

femmes qui aiment et qui restent égoïstes, et c’est ton cas!...» La

cousine avait baissé la tête, et son regard eût fait frémir celui qui

l’aurait reçu, mais elle avait regardé sa bobine.--«En nous présentant

ton amoureux prétendu, Hector pourrait le placer, et le mettre dans une

situation à faire fortune.--Ça ne se peut pas, avait dit la cousine

Bette.--Et pourquoi?--C’est une manière de Polonais, un réfugié...--Un

conspirateur... s’était écriée Hortense. Es-tu heureuse!... A-t-il

eu des aventures?...--Mais il s’est battu pour la Pologne. Il était

professeur dans le gymnase dont les élèves ont commencé la révolte,

et comme il était placé là par le grand-duc Constantin, il n’a pas

de grâce à espérer...--Professeur de quoi?...--De beaux-arts!...--Et

il est arrivé à Paris après la déroute?...--En 1833, il avait fait

l’Allemagne à pied...--Pauvre jeune homme! Et il a?...--Il avait

à peine vingt-quatre ans lors de l’insurrection, il a vingt-neuf

ans aujourd’hui...--Quinze ans de moins que toi, avait dit alors

la baronne.--De quoi vit-il?... avait demandé Hortense.--De son

talent...--Ah! il donne des leçons?...--Non, avait dit la cousine

Bette, il en reçoit, et de dures!...--Et son petit nom, est-il

joli?...--Wenceslas!--Quelle imagination ont les vieilles filles!

s’était écriée la baronne. A la manière dont tu parles, on te croirait,

Lisbeth.--Ne vois-tu pas, maman, que c’est un Polonais tellement fait

au knout, que Bette lui rappelle cette petite douceur de sa patrie.»

Toutes trois elles s’étaient mises à rire, et Hortense avait chanté:

_Wenceslas! idole, de mon âme!_ au lieu de: _O Mathilde_... Et il

y avait eu comme un armistice pendant quelques instants.--«Ces

petites filles, avait dit la cousine Bette en regardant Hortense

quand elle était revenue près d’elle, ça croit qu’on ne peut aimer

qu’elles.--Tiens, avait répondu Hortense en se trouvant seule avec sa

cousine, prouve-moi que Wenceslas n’est pas un conte, et je te donne

mon châle de cachemire jaune.--Mais il est comte!...--Tous les Polonais

sont comtes!--Mais il n’est pas Polonais, il est de Li... va...

Lith...--Lithuanie?...--Non... Livonie?...--C’est cela!--Mais comment

se nomme-t-il?--Voyons, je veux savoir si tu es capable de garder un

secret...--Oh! cousine je serai muette...--Comme un poisson?--Comme un

poisson!...--Par ta vie éternelle?--Par ma vie éternelle!--Non, par ton

bonheur sur cette terre?--Oui.--Eh bien! il se nomme le comte Wenceslas

Steinbock!--Il y avait un des généraux de Charles XII qui portait

ce nom-là.--C’était son grand-oncle! Son père à lui s’est établi en

Livonie après la mort du roi de Suède; mais il a perdu sa fortune lors

de la campagne de 1812, et il est mort, laissant le pauvre enfant, à

l’âge de huit ans, sans ressources. Le grand-duc Constantin, à cause

du nom de Steinbock, l’a pris sous sa protection, et l’a mis dans

une école...--Je ne me dédis pas, avait répondu Hortense, donne-moi

une preuve de son existence, et tu as mon châle jaune! Ah! cette

couleur est le fard des brunes.--Tu me garderas le secret?--Tu auras

les miens.--Eh bien! la prochaine fois que je viendrai, j’aurai la

preuve.--Mais la preuve, c’est l’amoureux, avait dit Hortense.

La cousine Bette, en proie depuis son arrivée à Paris à l’admiration

des cachemires, avait été fascinée par l’idée de posséder ce cachemire

jaune donné par le baron à sa femme, en 1808, et qui, selon l’usage de

quelques familles, avait passé de la mère à la fille en 1830. Depuis

dix ans, le châle s’était bien usé; mais ce précieux tissu, toujours

serré dans une boîte en bois de sandal, semblait, comme le mobilier de

la baronne, toujours neuf à la vieille fille. Donc, elle avait apporté

dans son ridicule un cadeau qu’elle comptait faire à la baronne pour le

jour de sa naissance, et qui, selon elle, devait prouver l’existence du

fantastique amoureux.

Ce cadeau consistait en un cachet d’argent, composé de trois figurines

adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois

personnages représentaient la Foi, l’Espérance et la Charité. Les pieds

reposaient sur des monstres qui s’entre-déchiraient, et parmi lesquels

s’agitait le serpent symbolique. En 1846, après le pas immense que

mademoiselle de Fauveau, les Wagner, les Jeanest, les Froment-Meurice,

et des sculpteurs en bois comme Liénard, ont fait faire à l’art de

Benvenuto-Cellini, ce chef-d’œuvre ne surprendrait personne; mais en

ce moment, une jeune fille experte en bijouterie, dut rester ébahie

en maniant ce cachet, quand la cousine Bette le lui eut présenté, en

lui disant: «--Tiens, comment trouves-tu cela?» Les figures, par

leur dessin, par leurs draperies et par leur mouvement, appartenaient

à l’école de Raphaël; par l’exécution elles rappelaient l’école des

bronziers florentins que créèrent les Donatello, Brunnelleschi,

Ghiberti, Benvenuto-Cellini, Jean de Bologne, etc. La Renaissance, en

France, n’avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui

symbolisaient les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les

joncs, les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d’un effet,

d’un goût, d’un agencement à désespérer les gens du métier. Un ruban

reliait les trois têtes entre elles, et sur les champs qu’il présentait

dans chaque entre-deux des têtes, on voyait un W, un chamois et le mot

_fecit_.

--Qui donc a sculpté cela? demanda Hortense.

--Eh bien! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a là dix mois

de travail; aussi, gagné-je davantage à faire des dragonnes... Il

m’a dit que Steinbock signifiait en allemand _animal des rochers_ ou

chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages... Ah! j’aurai ton châle...

--Et pourquoi?

--Puis-je acheter un pareil bijou? le commander? c’est impossible; donc

il m’est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux? un amoureux!

Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth

Fischer, si elle s’en était aperçue, se garda bien d’exprimer toute son

admiration, quoiqu’elle éprouvât ce saisissement que ressentent les

gens dont l’âme est ouverte au beau, quand ils voient un chef-d’œuvre

sans défaut, complet, inattendu.

--Ma foi, dit-elle, c’est bien gentil.

--Oui, c’est gentil, reprit la vieille fille; mais j’aime mieux un

cachemire orange. Eh bien! ma petite, mon amoureux passe son temps à

travailler dans ce goût-là. Depuis son arrivée à Paris, il a fait trois

ou quatre petites bêtises de ce genre, et voilà le fruit de quatre ans

d’études et de travaux. Il s’est mis apprenti chez les fondeurs, les

mouleurs, les bijoutiers... bah! des mille et des cent y ont passé.

Monsieur me dit qu’en quelques mois, maintenant, il deviendra célèbre

et riche...

--Mais tu le vois donc?

--Tiens! crois-tu que ce soit une fable? Je t’ai dit la vérité en

riant.

--Et il t’aime? demanda vivement Hortense.

--Il m’adore! répondit la cousine en prenant un air sérieux. Vois-tu,

ma petite, il n’a connu que des femmes pâles, fadasses, comme elles

sont toutes dans le Nord; une fille brune, svelte, jeune comme moi, ça

lui a réchauffé le cœur. Mais, _motus!_ tu me l’as promis.

--Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d’un air railleur

la jeune fille en regardant le cachet.

--Six, mademoiselle, j’en ai laissé un en Lorraine qui, pour moi,

décrocherait la lune, encore aujourd’hui.

--Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t’apporte le soleil.

--Où ça peut-il se monnayer? demanda la cousine Bette. Il faut beaucoup

de terre pour profiter du soleil.

Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu’on peut

deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses de

la baronne en lui faisant comparer l’avenir de sa fille au présent, où

elle la voyait s’abandonnant à toute la gaieté de son âge.

--Mais pour t’offrir des bijoux qui veulent six mois de travail, il

doit t’avoir de bien grandes obligations? demanda Hortense que ce bijou

faisait réfléchir profondément.

--Ah! tu veux en savoir trop d’une seule fois! répondit la cousine

Bette. Mais, écoute... tiens, je vais te mettre dans un complot.

--Y serai-je avec ton amoureux?

--Ah! tu voudrais bien le voir! Mais, tu comprends, une vieille fille

comme votre Bette qui a su garder pendant cinq ans un amoureux, le

cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu, je n’ai ni

chat, ni serin, ni chien, ni perroquet, il faut qu’une vieille bique

comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser; eh! bien... je

me donne un Polonais.

--A-t-il des moustaches?

--Longues comme cela, dit la Bette on lui montrant une navette chargée

de fils d’or.

Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en

attendant le dîner.

--Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle.

Tu n’as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que moi qui en ai

quarante-deux, et même quarante-trois.

--J’écoute, je suis de bois, dit Hortense.

--Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de hauteur,

reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant un lion, et

il l’a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu’il

est aussi vieux que Samson. Ce chef-d’œuvre est exposé chez un des

marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du

Carrousel, près de ma maison. Si ton père qui connaît monsieur Popinot,

le ministre du commerce et de l’agriculture, ou le comte de Rastignac,

pouvait leur parler de ce groupe comme d’une belle œuvre ancienne qu’il

aurait vue en passant; il paraît que ces grands personnages donnent

dans cet article au lieu de s’occuper de nos dragonnes, et que la

fortune de mon amoureux serait faite, s’ils achetaient ou même venaient

examiner ce méchant morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu’on

prendrait cette bêtise-là pour de l’antique, et qu’on la payerait

bien cher. Pour lors, si c’est un des ministres qui prend le groupe,

il ira s’y présenter, prouver qu’il est l’auteur, et il sera porté en

triomphe! Oh! il se croit sur le pinacle, il a de l’orgueil, le jeune

homme, autant que deux comtes nouveaux.

--C’est renouvelé de Michel-Ange; mais, pour un amoureux, il n’a pas

perdu l’esprit... dit Hortense. Et combien en veut-il?

--Quinze cents francs?... Le marchand ne doit pas donner le bronze à

moins, car il lui faut une commission.

--Papa, dit Hortense, est commissaire du Roi pour le moment; il voit

tous les jours les deux ministres à la chambre, et il fera ton affaire,

je m’en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse Steinbock!

--Non, mon homme est trop paresseux, il reste des semaines entières à

tracasser de la cire rouge, et rien n’avance. Ah bah! il passe sa vie

au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes et à les dessiner.

C’est un flâneur.

Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme

lorsqu’on s’efforce de rire, car elle était envahie par un amour que

toutes les jeunes filles ont subi, l’amour de l’inconnu, l’amour à

l’état vague et dont les pensées se concrètent autour d’une figure qui

leur est jetée par hasard, comme les floraisons de la gelée se prennent

à des brins de paille suspendus par le vent à la marge d’une fenêtre.

Depuis dix mois, elle avait fait un être réel du fantastique amoureux

de sa cousine par la raison qu’elle croyait, comme sa mère, au célibat

perpétuel de sa cousine; et depuis huit jours, ce fantôme était devenu

le comte Wenceslas Steinbock, le rêve avait un acte de naissance,

la vapeur se solidifiait en un jeune homme de trente ans. Le cachet

qu’elle tenait à la main, espèce d’Annonciation où le génie éclatait

comme une lumière, eut la puissance d’un talisman. Hortense se sentait

si heureuse, qu’elle se prit à douter que ce conte fût de l’histoire;

son sang fermentait, elle riait comme une folle pour donner le change à

sa cousine.

--Mais il me semble que la porte du salon est ouverte, dit la cousine

Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est parti...

--Maman est bien triste depuis deux jours, le mariage dont il était

question est sans doute rompu...

--Bah! ça peut se raccommoder, il s’agit (je puis te dire cela) d’un

conseiller à la Cour royale. Aimerais-tu être madame la présidente? Va,

si cela dépend de monsieur Crevel, il me dira bien quelque chose, et je

saurai demain s’il y a de l’espoir!...

--Cousine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le montrerai

pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai, le

matin...

--Non, rends-le-moi... il y faut un écrin.

--Mais je le ferai voir à papa, pour qu’il puisse parler au ministre

en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se

compromettre, dit-elle.

--Eh! bien, ne le montre pas à ta mère, voilà tout ce que je te

demande; car si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait de

moi...

--Je te le promets.

Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment où la

baronne venait de s’évanouir, et le cri poussé par Hortense suffit à

la ranimer. La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint, elle

trouva la fille et la mère dans les bras l’une de l’autre, la mère

apaisant les craintes de sa fille, et lui disant:--Ce n’est rien, c’est

une crise nerveuse.--Voici ton père, ajouta-t-elle en reconnaissant la

manière de sonner du baron, surtout ne lui parle pas de ceci...

Adeline se leva pour aller au-devant de son mari, dans l’intention de

l’emmener au jardin, en attendant le dîner, de lui parler du mariage

rompu, de le faire expliquer sur l’avenir, et d’essayer de lui donner

quelques avis.

Le baron Hector Hulot se montra dans une tenue parlementaire et

napoléonienne, car on distingue facilement les Impériaux (gens attachés

à l’empire) à leur cambrure militaire, à leurs habits bleus à boutons

d’or, boutonnés jusqu’en haut, à leurs cravates en taffetas noir, à la

démarche pleine d’autorité qu’ils ont contractée dans l’habitude du

commandement despotique exigé par les rapides circonstances où ils se

sont trouvés. Chez le baron rien, il faut en convenir, ne sentait le

vieillard: sa vue était encore si bonne qu’il lisait sans lunettes; sa

belle figure oblongue, encadrée de favoris trop noirs, hélas! offrait

une carnation animée par les marbrures qui signalent les tempéraments

sanguins; et son ventre, contenu par une ceinture, se maintenait, comme

dit Brillat-Savarin, au majestueux. Un grand air d’aristocratie et

beaucoup d’affabilité servaient d’enveloppe au libertin avec qui Crevel

avait fait tant de parties fines. C’était bien là un de ces hommes dont

les yeux s’animent à la vue d’une jolie femme, et qui sourient à toutes

les belles, même à celles qui passent et qu’ils ne reverront plus.

--As-tu parlé, mon ami? dit Adeline en lui voyant un front soucieux.

--Non, répondit Hector; mais je suis assommé d’avoir entendu parler

pendant deux heures sans arriver à un vote... Ils font des combats de

paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie qui ne

dissipent point l’ennemi! On a substitué la parole à l’action, ce qui

réjouit peu les gens habitués à marcher, comme je le disais au maréchal

en le quittant. Mais c’est bien assez de s’être ennuyé sur les bancs

des ministres, amusons-nous ici... Bonjour la Chèvre, bonjour Chevrette!

Et il prit sa fille par le cou, l’embrassa, la lutina, l’assit sur

ses genoux, et lui mit la tête sur son épaule pour sentir cette belle

chevelure d’or sur son visage.

--Il est ennuyé, fatigué, se dit madame Hulot, je vais l’ennuyer

encore, attendons.--Nous restes-tu ce soir?... demanda-t-elle à haute

voix.

--Non, mes enfants. Après le dîner je vous quitte, et si ce n’était pas

le jour de la Chèvre, de mes enfants et de mon frère, vous ne m’auriez

pas vu...

La baronne prit le journal, regarda les théâtres, et posa la feuille

où elle avait lu _Robert-le-Diable_ à la rubrique de l’Opéra. Josépha,

que l’Opéra italien avait cédée depuis six mois à l’Opéra français,

chantait le rôle d’Alice. Cette pantomime n’échappa point au baron qui

regarda fixement sa femme. Adeline baissa les yeux, sortit dans le

jardin, et il l’y suivit.

--Voyons, qu’y a-t-il, Adeline? dit-il en la prenant par la taille,

l’attirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas que je t’aime plus

que...

--Plus que Jenny Cadine et que Josépha? répondit-elle avec hardiesse et

en l’interrompant.

--Et qui t’a dit cela? demanda le baron qui lâchant sa femme recula de

deux pas.

--On m’a écrit une lettre anonyme que j’ai brûlée, et où l’on me

disait, mon ami, que le mariage d’Hortense a manqué par suite de la

gêne où nous sommes. Ta femme, mon cher Hector, n’aurait jamais dit une

parole, elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine, s’est-elle jamais

plainte? Mais la mère d’Hortense te doit la vérité...

Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme dont les

battements de cœur s’entendaient, se décroisa les bras, la saisit, la

pressa sur son cœur, l’embrassa sur le front et lui dit avec cette

force exaltée que prête l’enthousiasme:--Adeline, tu es un ange, et je

suis un misérable...

--Non! non, répondit la baronne en lui mettant brusquement sa main sur

les lèvres pour l’empêcher de dire du mal de lui-même.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 3 / 62 段