fille, assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu
d’obéir à la mode, que la mode s’appliquât à ses habitudes, et se pliât
à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli
chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la
cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque chose, et la
gâtait en s’en faisant un costume qui tenait des modes impériales et
de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente francs devenait
une loque, et la robe un haillon. La Bette était, à cet égard, d’un
entêtement de mule; elle voulait se plaire à elle seule et se croyait
charmante ainsi; tandis que cette assimilation, harmonieuse en ce
qu’elle la faisait vieille fille de la tête aux pieds, la rendait si
ridicule, qu’avec le meilleur vouloir, personne ne pouvait l’admettre
chez soi les jours de gala.
Cet esprit rétif, capricieux, indépendant, l’inexplicable sauvagerie de
cette fille, à qui le baron avait par quatre fois trouvé des partis (un
employé de son administration, un major, un entrepreneur des vivres,
un capitaine en retraite), et qui s’était refusée à un passementier,
devenu riche depuis, lui méritait le surnom de Chèvre que le baron lui
donnait en riant. Mais ce surnom ne répondait qu’aux bizarreries de la
surface, à ces variations que nous nous offrons tous les uns aux autres
en état de société. Cette fille qui, bien observée, eût présenté le
côté féroce de la classe paysanne, était toujours l’enfant qui voulait
arracher le nez de sa cousine, et qui peut-être, si elle n’était
devenue raisonnable, l’aurait tuée en un paroxisme de jalousie. Elle ne
domptait que par la connaissance des lois et du monde, cette rapidité
naturelle avec laquelle les gens de la campagne, de même que les
Sauvages, passent du sentiment à l’action. En ceci peut-être consiste
toute la différence qui sépare l’homme naturel de l’homme civilisé. Le
Sauvage n’a que des sentiments, l’homme civilisé a des sentiments et
des idées. Aussi, chez les Sauvages, le cerveau reçoit-il pour ainsi
dire peu d’empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment
qui l’envahit, tandis que chez l’homme civilisé, les idées descendent
sur le cœur qu’elles transforment; celui-ci est à mille intérêts, à
plusieurs sentiments, tandis que le Sauvage n’admet qu’une idée à la
fois. C’est la cause de la supériorité momentanée de l’enfant sur les
parents et qui cesse avec le désir satisfait; tandis que, chez l’homme
voisin de la Nature, cette cause est continue. La cousine Bette, la
sauvage Lorraine, quelque peu traîtresse, appartenait à cette catégorie
de caractères plus communs chez le peuple qu’on ne pense, et qui peut
en expliquer la conduite pendant les révolutions.
Au moment où cette Scène commence, si la cousine Bette avait voulu se
laisser habiller à la mode; si elle s’était, comme les Parisiennes,
habituée à porter chaque nouvelle mode, elle eût été présentable et
acceptable; mais elle gardait la roideur d’un bâton. Or, sans grâces,
la femme n’existe point à Paris. Ainsi, la chevelure noire, les beaux
yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise
du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et
desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout,
lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait
aux singes habillés en femmes, promenés par les petits Savoyards.
Comme elle était bien connue dans les maisons unies par les liens de
famille où elle vivait, qu’elle restreignait ses évolutions sociales à
ce cercle, qu’elle aimait son chez soi, ses singularités n’étonnaient
plus personne, et disparaissaient au dehors dans l’immense mouvement
parisien de la rue, où l’on ne regarde que les jolies femmes.
Les rires d’Hortense étaient en ce moment causés par un triomphe
remporté sur l’obstination de la cousine Bette, elle venait de lui
surprendre un aveu demandé depuis trois ans. Quelque dissimulée que
soit une vieille fille, il est un sentiment qui lui fera toujours
rompre le jeûne de la parole, c’est la vanité! Depuis trois ans,
Hortense, devenue excessivement curieuse en certaine matière,
assaillait sa cousine de questions où respirait d’ailleurs une
innocence parfaite: elle voulait savoir pourquoi sa cousine ne s’était
pas mariée. Hortense, qui connaissait l’histoire des cinq prétendus
refusés, avait bâti son petit roman, elle croyait à la cousine Bette
une passion au cœur, et il en résultait une guerre de plaisanteries.
Hortense disait: «Nous autres jeunes filles!» en parlant d’elle et de
sa cousine. La cousine Bette avait, à plusieurs reprises, répondu d’un
ton plaisant:--«Qui vous dit que je n’ai pas un amoureux?» L’amoureux
de la cousine Bette, faux ou vrai, devint alors un sujet de douces
railleries. Enfin, après deux ans de cette petite guerre, la dernière
fois que la cousine Bette était venue, le premier mot d’Hortense avait
été:--«Comment va ton amoureux?--Mais bien, avait-elle répondu; il
souffre un peu, ce pauvre jeune homme.--Ah! il est délicat? avait
demandé la baronne en riant.--Je crois bien, il est blond... Une fille
charbonnée comme je le suis ne peut aimer qu’un blondin, couleur
de la lune.--Mais qu’est-il? que fait-il? dit Hortense. Est-ce un
prince?--Prince de l’outil, comme je suis reine de la bobine. Une
pauvre fille comme moi peut-elle être aimée d’un propriétaire ayant
pignon sur la rue et des rentes sur l’État, ou d’un duc et pair, ou de
quelque Prince Charmant de tes contes de fées?--Oh! je voudrais bien
le voir... s’était écriée Hortense en souriant.--Pour savoir comment
est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? avait répondu la
cousine Bette.--Ce doit être un monstre de vieil employé à barbe de
bouc? avait dit Hortense en regardant sa mère.--Eh bien, c’est ce
qui vous trompe, mademoiselle.--Mais tu as donc un amoureux? avait
demandé Hortense d’un air de triomphe.--Aussi vrai que tu n’en as
pas! avait répondu la cousine d’un air piqué.--Eh bien! si tu as un
amoureux, Bette, pourquoi ne l’épouses-tu pas?... avait dit la baronne
en faisant un signe à sa fille. Voilà trois ans qu’il est question
de lui, tu as eu le temps de l’étudier, et s’il t’est resté fidèle,
tu ne devrais pas prolonger une situation fatigante pour lui. C’est
d’ailleurs une affaire de conscience; et puis, s’il est jeune, il est
temps de prendre un bâton de vieillesse. La cousine Bette avait regardé
fixement la baronne, et voyant qu’elle riait, elle avait répondu:--«Ce
serait marier la faim et la soif; il est ouvrier, je suis ouvrière,
si nous avions des enfants, ils seraient des ouvriers... Non, non,
nous nous aimons d’âme... C’est moins cher!--Pourquoi le caches-tu?
avait demandé Hortense.--Il est en veste, avait répliqué la vieille
fille en riant.--L’aimes-tu? avait demandé la baronne.--Ah! je crois
bien! je l’aime pour lui-même, ce chérubin. Voilà quatre ans que je
le porte dans mon cœur.--Eh bien! si tu l’aimes pour lui-même, avait
dit gravement la baronne, et s’il existe, tu serais bien criminelle
envers lui. Tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer.--Nous savons
toutes ce métier-là en naissant!... dit la cousine.--Non, il y a des
femmes qui aiment et qui restent égoïstes, et c’est ton cas!...» La
cousine avait baissé la tête, et son regard eût fait frémir celui qui
l’aurait reçu, mais elle avait regardé sa bobine.--«En nous présentant
ton amoureux prétendu, Hector pourrait le placer, et le mettre dans une
situation à faire fortune.--Ça ne se peut pas, avait dit la cousine
Bette.--Et pourquoi?--C’est une manière de Polonais, un réfugié...--Un
conspirateur... s’était écriée Hortense. Es-tu heureuse!... A-t-il
eu des aventures?...--Mais il s’est battu pour la Pologne. Il était
professeur dans le gymnase dont les élèves ont commencé la révolte,
et comme il était placé là par le grand-duc Constantin, il n’a pas
de grâce à espérer...--Professeur de quoi?...--De beaux-arts!...--Et
il est arrivé à Paris après la déroute?...--En 1833, il avait fait
l’Allemagne à pied...--Pauvre jeune homme! Et il a?...--Il avait
à peine vingt-quatre ans lors de l’insurrection, il a vingt-neuf
ans aujourd’hui...--Quinze ans de moins que toi, avait dit alors
la baronne.--De quoi vit-il?... avait demandé Hortense.--De son
talent...--Ah! il donne des leçons?...--Non, avait dit la cousine
Bette, il en reçoit, et de dures!...--Et son petit nom, est-il
joli?...--Wenceslas!--Quelle imagination ont les vieilles filles!
s’était écriée la baronne. A la manière dont tu parles, on te croirait,
Lisbeth.--Ne vois-tu pas, maman, que c’est un Polonais tellement fait
au knout, que Bette lui rappelle cette petite douceur de sa patrie.»
Toutes trois elles s’étaient mises à rire, et Hortense avait chanté:
_Wenceslas! idole, de mon âme!_ au lieu de: _O Mathilde_... Et il
y avait eu comme un armistice pendant quelques instants.--«Ces
petites filles, avait dit la cousine Bette en regardant Hortense
quand elle était revenue près d’elle, ça croit qu’on ne peut aimer
qu’elles.--Tiens, avait répondu Hortense en se trouvant seule avec sa
cousine, prouve-moi que Wenceslas n’est pas un conte, et je te donne
mon châle de cachemire jaune.--Mais il est comte!...--Tous les Polonais
sont comtes!--Mais il n’est pas Polonais, il est de Li... va...
Lith...--Lithuanie?...--Non... Livonie?...--C’est cela!--Mais comment
se nomme-t-il?--Voyons, je veux savoir si tu es capable de garder un
secret...--Oh! cousine je serai muette...--Comme un poisson?--Comme un
poisson!...--Par ta vie éternelle?--Par ma vie éternelle!--Non, par ton
bonheur sur cette terre?--Oui.--Eh bien! il se nomme le comte Wenceslas
Steinbock!--Il y avait un des généraux de Charles XII qui portait
ce nom-là.--C’était son grand-oncle! Son père à lui s’est établi en
Livonie après la mort du roi de Suède; mais il a perdu sa fortune lors
de la campagne de 1812, et il est mort, laissant le pauvre enfant, à
l’âge de huit ans, sans ressources. Le grand-duc Constantin, à cause
du nom de Steinbock, l’a pris sous sa protection, et l’a mis dans
une école...--Je ne me dédis pas, avait répondu Hortense, donne-moi
une preuve de son existence, et tu as mon châle jaune! Ah! cette
couleur est le fard des brunes.--Tu me garderas le secret?--Tu auras
les miens.--Eh bien! la prochaine fois que je viendrai, j’aurai la
preuve.--Mais la preuve, c’est l’amoureux, avait dit Hortense.
La cousine Bette, en proie depuis son arrivée à Paris à l’admiration
des cachemires, avait été fascinée par l’idée de posséder ce cachemire
jaune donné par le baron à sa femme, en 1808, et qui, selon l’usage de
quelques familles, avait passé de la mère à la fille en 1830. Depuis
dix ans, le châle s’était bien usé; mais ce précieux tissu, toujours
serré dans une boîte en bois de sandal, semblait, comme le mobilier de
la baronne, toujours neuf à la vieille fille. Donc, elle avait apporté
dans son ridicule un cadeau qu’elle comptait faire à la baronne pour le
jour de sa naissance, et qui, selon elle, devait prouver l’existence du
fantastique amoureux.
Ce cadeau consistait en un cachet d’argent, composé de trois figurines
adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois
personnages représentaient la Foi, l’Espérance et la Charité. Les pieds
reposaient sur des monstres qui s’entre-déchiraient, et parmi lesquels
s’agitait le serpent symbolique. En 1846, après le pas immense que
mademoiselle de Fauveau, les Wagner, les Jeanest, les Froment-Meurice,
et des sculpteurs en bois comme Liénard, ont fait faire à l’art de
Benvenuto-Cellini, ce chef-d’œuvre ne surprendrait personne; mais en
ce moment, une jeune fille experte en bijouterie, dut rester ébahie
en maniant ce cachet, quand la cousine Bette le lui eut présenté, en
lui disant: «--Tiens, comment trouves-tu cela?» Les figures, par
leur dessin, par leurs draperies et par leur mouvement, appartenaient
à l’école de Raphaël; par l’exécution elles rappelaient l’école des
bronziers florentins que créèrent les Donatello, Brunnelleschi,
Ghiberti, Benvenuto-Cellini, Jean de Bologne, etc. La Renaissance, en
France, n’avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui
symbolisaient les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les
joncs, les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d’un effet,
d’un goût, d’un agencement à désespérer les gens du métier. Un ruban
reliait les trois têtes entre elles, et sur les champs qu’il présentait
dans chaque entre-deux des têtes, on voyait un W, un chamois et le mot
_fecit_.
--Qui donc a sculpté cela? demanda Hortense.
--Eh bien! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a là dix mois
de travail; aussi, gagné-je davantage à faire des dragonnes... Il
m’a dit que Steinbock signifiait en allemand _animal des rochers_ ou
chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages... Ah! j’aurai ton châle...
--Et pourquoi?
--Puis-je acheter un pareil bijou? le commander? c’est impossible; donc
il m’est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux? un amoureux!
Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth
Fischer, si elle s’en était aperçue, se garda bien d’exprimer toute son
admiration, quoiqu’elle éprouvât ce saisissement que ressentent les
gens dont l’âme est ouverte au beau, quand ils voient un chef-d’œuvre
sans défaut, complet, inattendu.
--Ma foi, dit-elle, c’est bien gentil.
--Oui, c’est gentil, reprit la vieille fille; mais j’aime mieux un
cachemire orange. Eh bien! ma petite, mon amoureux passe son temps à
travailler dans ce goût-là. Depuis son arrivée à Paris, il a fait trois
ou quatre petites bêtises de ce genre, et voilà le fruit de quatre ans
d’études et de travaux. Il s’est mis apprenti chez les fondeurs, les
mouleurs, les bijoutiers... bah! des mille et des cent y ont passé.
Monsieur me dit qu’en quelques mois, maintenant, il deviendra célèbre
et riche...
--Mais tu le vois donc?
--Tiens! crois-tu que ce soit une fable? Je t’ai dit la vérité en
riant.
--Et il t’aime? demanda vivement Hortense.
--Il m’adore! répondit la cousine en prenant un air sérieux. Vois-tu,
ma petite, il n’a connu que des femmes pâles, fadasses, comme elles
sont toutes dans le Nord; une fille brune, svelte, jeune comme moi, ça
lui a réchauffé le cœur. Mais, _motus!_ tu me l’as promis.
--Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d’un air railleur
la jeune fille en regardant le cachet.
--Six, mademoiselle, j’en ai laissé un en Lorraine qui, pour moi,
décrocherait la lune, encore aujourd’hui.
--Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t’apporte le soleil.
--Où ça peut-il se monnayer? demanda la cousine Bette. Il faut beaucoup
de terre pour profiter du soleil.
Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu’on peut
deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses de
la baronne en lui faisant comparer l’avenir de sa fille au présent, où
elle la voyait s’abandonnant à toute la gaieté de son âge.
--Mais pour t’offrir des bijoux qui veulent six mois de travail, il
doit t’avoir de bien grandes obligations? demanda Hortense que ce bijou
faisait réfléchir profondément.
--Ah! tu veux en savoir trop d’une seule fois! répondit la cousine
Bette. Mais, écoute... tiens, je vais te mettre dans un complot.
--Y serai-je avec ton amoureux?
--Ah! tu voudrais bien le voir! Mais, tu comprends, une vieille fille
comme votre Bette qui a su garder pendant cinq ans un amoureux, le
cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu, je n’ai ni
chat, ni serin, ni chien, ni perroquet, il faut qu’une vieille bique
comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser; eh! bien... je
me donne un Polonais.
--A-t-il des moustaches?
--Longues comme cela, dit la Bette on lui montrant une navette chargée
de fils d’or.
Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en
attendant le dîner.
--Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle.
Tu n’as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que moi qui en ai
quarante-deux, et même quarante-trois.
--J’écoute, je suis de bois, dit Hortense.
--Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de hauteur,
reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant un lion, et
il l’a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu’il
est aussi vieux que Samson. Ce chef-d’œuvre est exposé chez un des
marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du
Carrousel, près de ma maison. Si ton père qui connaît monsieur Popinot,
le ministre du commerce et de l’agriculture, ou le comte de Rastignac,
pouvait leur parler de ce groupe comme d’une belle œuvre ancienne qu’il
aurait vue en passant; il paraît que ces grands personnages donnent
dans cet article au lieu de s’occuper de nos dragonnes, et que la
fortune de mon amoureux serait faite, s’ils achetaient ou même venaient
examiner ce méchant morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu’on
prendrait cette bêtise-là pour de l’antique, et qu’on la payerait
bien cher. Pour lors, si c’est un des ministres qui prend le groupe,
il ira s’y présenter, prouver qu’il est l’auteur, et il sera porté en
triomphe! Oh! il se croit sur le pinacle, il a de l’orgueil, le jeune
homme, autant que deux comtes nouveaux.
--C’est renouvelé de Michel-Ange; mais, pour un amoureux, il n’a pas
perdu l’esprit... dit Hortense. Et combien en veut-il?
--Quinze cents francs?... Le marchand ne doit pas donner le bronze à
moins, car il lui faut une commission.
--Papa, dit Hortense, est commissaire du Roi pour le moment; il voit
tous les jours les deux ministres à la chambre, et il fera ton affaire,
je m’en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse Steinbock!
--Non, mon homme est trop paresseux, il reste des semaines entières à
tracasser de la cire rouge, et rien n’avance. Ah bah! il passe sa vie
au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes et à les dessiner.
C’est un flâneur.
Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme
lorsqu’on s’efforce de rire, car elle était envahie par un amour que
toutes les jeunes filles ont subi, l’amour de l’inconnu, l’amour à
l’état vague et dont les pensées se concrètent autour d’une figure qui
leur est jetée par hasard, comme les floraisons de la gelée se prennent
à des brins de paille suspendus par le vent à la marge d’une fenêtre.
Depuis dix mois, elle avait fait un être réel du fantastique amoureux
de sa cousine par la raison qu’elle croyait, comme sa mère, au célibat
perpétuel de sa cousine; et depuis huit jours, ce fantôme était devenu
le comte Wenceslas Steinbock, le rêve avait un acte de naissance,
la vapeur se solidifiait en un jeune homme de trente ans. Le cachet
qu’elle tenait à la main, espèce d’Annonciation où le génie éclatait
comme une lumière, eut la puissance d’un talisman. Hortense se sentait
si heureuse, qu’elle se prit à douter que ce conte fût de l’histoire;
son sang fermentait, elle riait comme une folle pour donner le change à
sa cousine.
--Mais il me semble que la porte du salon est ouverte, dit la cousine
Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est parti...
--Maman est bien triste depuis deux jours, le mariage dont il était
question est sans doute rompu...
--Bah! ça peut se raccommoder, il s’agit (je puis te dire cela) d’un
conseiller à la Cour royale. Aimerais-tu être madame la présidente? Va,
si cela dépend de monsieur Crevel, il me dira bien quelque chose, et je
saurai demain s’il y a de l’espoir!...
--Cousine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le montrerai
pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai, le
matin...
--Non, rends-le-moi... il y faut un écrin.
--Mais je le ferai voir à papa, pour qu’il puisse parler au ministre
en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se
compromettre, dit-elle.
--Eh! bien, ne le montre pas à ta mère, voilà tout ce que je te
demande; car si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait de
moi...
--Je te le promets.
Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment où la
baronne venait de s’évanouir, et le cri poussé par Hortense suffit à
la ranimer. La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint, elle
trouva la fille et la mère dans les bras l’une de l’autre, la mère
apaisant les craintes de sa fille, et lui disant:--Ce n’est rien, c’est
une crise nerveuse.--Voici ton père, ajouta-t-elle en reconnaissant la
manière de sonner du baron, surtout ne lui parle pas de ceci...
Adeline se leva pour aller au-devant de son mari, dans l’intention de
l’emmener au jardin, en attendant le dîner, de lui parler du mariage
rompu, de le faire expliquer sur l’avenir, et d’essayer de lui donner
quelques avis.
Le baron Hector Hulot se montra dans une tenue parlementaire et
napoléonienne, car on distingue facilement les Impériaux (gens attachés
à l’empire) à leur cambrure militaire, à leurs habits bleus à boutons
d’or, boutonnés jusqu’en haut, à leurs cravates en taffetas noir, à la
démarche pleine d’autorité qu’ils ont contractée dans l’habitude du
commandement despotique exigé par les rapides circonstances où ils se
sont trouvés. Chez le baron rien, il faut en convenir, ne sentait le
vieillard: sa vue était encore si bonne qu’il lisait sans lunettes; sa
belle figure oblongue, encadrée de favoris trop noirs, hélas! offrait
une carnation animée par les marbrures qui signalent les tempéraments
sanguins; et son ventre, contenu par une ceinture, se maintenait, comme
dit Brillat-Savarin, au majestueux. Un grand air d’aristocratie et
beaucoup d’affabilité servaient d’enveloppe au libertin avec qui Crevel
avait fait tant de parties fines. C’était bien là un de ces hommes dont
les yeux s’animent à la vue d’une jolie femme, et qui sourient à toutes
les belles, même à celles qui passent et qu’ils ne reverront plus.
--As-tu parlé, mon ami? dit Adeline en lui voyant un front soucieux.
--Non, répondit Hector; mais je suis assommé d’avoir entendu parler
pendant deux heures sans arriver à un vote... Ils font des combats de
paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie qui ne
dissipent point l’ennemi! On a substitué la parole à l’action, ce qui
réjouit peu les gens habitués à marcher, comme je le disais au maréchal
en le quittant. Mais c’est bien assez de s’être ennuyé sur les bancs
des ministres, amusons-nous ici... Bonjour la Chèvre, bonjour Chevrette!
Et il prit sa fille par le cou, l’embrassa, la lutina, l’assit sur
ses genoux, et lui mit la tête sur son épaule pour sentir cette belle
chevelure d’or sur son visage.
--Il est ennuyé, fatigué, se dit madame Hulot, je vais l’ennuyer
encore, attendons.--Nous restes-tu ce soir?... demanda-t-elle à haute
voix.
--Non, mes enfants. Après le dîner je vous quitte, et si ce n’était pas
le jour de la Chèvre, de mes enfants et de mon frère, vous ne m’auriez
pas vu...
La baronne prit le journal, regarda les théâtres, et posa la feuille
où elle avait lu _Robert-le-Diable_ à la rubrique de l’Opéra. Josépha,
que l’Opéra italien avait cédée depuis six mois à l’Opéra français,
chantait le rôle d’Alice. Cette pantomime n’échappa point au baron qui
regarda fixement sa femme. Adeline baissa les yeux, sortit dans le
jardin, et il l’y suivit.
--Voyons, qu’y a-t-il, Adeline? dit-il en la prenant par la taille,
l’attirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas que je t’aime plus
que...
--Plus que Jenny Cadine et que Josépha? répondit-elle avec hardiesse et
en l’interrompant.
--Et qui t’a dit cela? demanda le baron qui lâchant sa femme recula de
deux pas.
--On m’a écrit une lettre anonyme que j’ai brûlée, et où l’on me
disait, mon ami, que le mariage d’Hortense a manqué par suite de la
gêne où nous sommes. Ta femme, mon cher Hector, n’aurait jamais dit une
parole, elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine, s’est-elle jamais
plainte? Mais la mère d’Hortense te doit la vérité...
Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme dont les
battements de cœur s’entendaient, se décroisa les bras, la saisit, la
pressa sur son cœur, l’embrassa sur le front et lui dit avec cette
force exaltée que prête l’enthousiasme:--Adeline, tu es un ange, et je
suis un misérable...
--Non! non, répondit la baronne en lui mettant brusquement sa main sur
les lèvres pour l’empêcher de dire du mal de lui-même.