madame du Barry, comme elle, fille de la Lorraine. C’était une de
ces beautés complètes, foudroyantes, une de ces femmes semblables à
madame Tallien, que la Nature fabrique avec un soin particulier; elle
leur dispense ses plus précieux dons: la distinction, la noblesse, la
grâce, la finesse, l’élégance, une chair à part, un teint broyé dans
cet atelier inconnu où travaille le hasard. Ces belles femmes-là se
ressemblent toutes entre elles. Bianca Capella dont le portrait est un
des chefs-d’œuvre de Bronzino, la Vénus de Jean Goujon dont l’original
est la fameuse Diane de Poitiers, la signora Olympia dont le portrait
est à la galerie Doria, enfin Ninon, madame du Barry, madame Tallien,
mademoiselle Georges, madame Récamier, toutes ces femmes, restées
belles en dépit des années, de leurs passions ou de leur vie à plaisirs
excessifs, ont dans la taille, dans la charpente, dans le caractère de
la beauté des similitudes frappantes, et à faire croire qu’il existe
dans l’océan des générations un courant aphrodisien d’où sortent toutes
ces Vénus, filles de la même onde salée!
Adeline Fischer, une des plus belles de cette tribu divine, possédait
les caractères sublimes, les lignes serpentines, le tissu vénéneux de
ces femmes nées reines. La chevelure blonde que notre mère Ève a tenue
de la main de Dieu, une taille d’impératrice, un air de grandeur,
des contours augustes dans le profil, une modestie villageoise
arrêtaient sur son passage tous les hommes, charmés comme le sont les
amateurs devant un Raphaël; aussi, la voyant, l’ordonnateur fit-il,
de mademoiselle Adeline Fischer, sa femme dans le temps légal, au
grand étonnement des Fischer, tous nourris dans l’admiration de leurs
supérieurs.
L’aîné, soldat de 1792, blessé grièvement à l’attaque des lignes de
Wissembourg, adorait l’empereur Napoléon et tout ce qui tenait à la
Grande-Armée. André et Johann parlaient avec respect de l’ordonnateur
Hulot, ce protégé de l’Empereur à qui, d’ailleurs, ils devaient leur
sort, car Hulot d’Ervy, leur trouvant de l’intelligence et de la
probité, les avait tirés des charrois de l’armée pour les mettre à
la tête d’une Régie d’urgence. Les frères Fischer avaient rendu des
services pendant la campagne de 1804. Hulot, à la paix, leur avait
obtenu cette fourniture des fourrages en Alsace, sans savoir qu’il
serait envoyé plus tard à Strasbourg pour y préparer la campagne de
1806.
Ce mariage fut, pour la jeune paysanne, comme une Assomption. La belle
Adeline passa sans transition des boues de son village dans le paradis
de la cour impériale. En effet, dans ce temps-là, l’ordonnateur,
l’un des travailleurs les plus probes, les plus actifs de son corps,
fut nommé baron, appelé près de l’Empereur, et attaché à la garde
impériale. Cette belle villageoise eut le courage de faire son
éducation par amour pour son mari, de qui elle fut exactement folle.
L’ordonnateur en chef était d’ailleurs en homme, une réplique d’Adeline
en femme. Il appartenait au corps d’élite des beaux hommes. Grand,
bien fait, blond, l’œil bleu et d’un feu, d’un jeu, d’une nuance
irrésistibles, la taille élégante, il était remarqué parmi les d’Orsay,
les Forbin, les Ouvrard, enfin dans le bataillon des beaux de l’Empire.
Homme à conquêtes et imbu des idées du Directoire en fait de femmes, sa
carrière galante fut alors interrompue pendant assez long-temps par son
attachement conjugal.
Pour Adeline, le baron fut donc, dès l’origine, une espèce de Dieu
qui ne pouvait faillir; elle lui devait tout: la fortune, elle eut
voiture, hôtel, et tout le luxe du temps; le bonheur, elle était aimée
publiquement; un titre, elle était baronne; enfin la célébrité, on
l’appela la belle madame Hulot, à Paris; enfin, elle eut l’honneur de
refuser les hommages de l’Empereur qui lui fit présent d’une rivière en
diamants, et qui la distingua toujours, car il demandait de temps en
temps: «Et la belle madame Hulot, est-elle toujours sage?» en homme
capable de se venger de celui qui aurait triomphé là où il avait échoué.
Il n’est donc pas besoin de beaucoup d’intelligence pour reconnaître,
dans une âme simple, naïve et belle, les motifs du fanatisme que madame
Hulot mêlait à son amour. Après s’être bien dit que son mari ne saurait
jamais avoir de torts envers elle, elle se fit, dans son for intérieur,
la servante humble, dévouée et aveugle de son créateur. Remarquez
d’ailleurs qu’elle était douée d’un grand bon sens, de ce bon sens du
peuple qui rendit son éducation solide. Dans le monde, elle parlait
peu, ne disait de mal de personne, ne cherchait pas à briller; elle
réfléchissait sur toute chose, elle écoutait, et se modelait sur les
plus honnêtes femmes, sur les mieux nées.
En 1815, Hulot suivit la ligne de conduite du prince de Vissembourg,
l’un de ses amis intimes, et fut l’un des organisateurs de cette armée
improvisée dont la déroute termina le cycle napoléonien à Waterloo.
En 1816, le baron devint une des bêtes noires du ministère Feltre,
et ne fut réintégré dans le corps de l’intendance qu’en 1823, car
on eut besoin de lui pour la guerre d’Espagne. En 1830, il reparut
dans l’administration comme quart de ministre, lors de cette espèce
de conscription levée par Louis-Philippe dans les vieilles bandes
napoléoniennes. Depuis l’avénement au trône de la branche cadette,
dont il fut un actif coopérateur, il restait directeur indispensable
au ministère de la guerre. Il avait d’ailleurs obtenu son bâton de
maréchal, et le roi ne pouvait rien de plus pour lui, à moins de le
faire ou ministre ou pair de France.
Inoccupé de 1818 à 1823, le baron Hulot s’était mis en service actif
auprès des femmes. Madame Hulot faisait remonter les premières
infidélités de son Hector au grand _finale_ de l’Empire. La baronne
avait donc tenu, pendant douze ans, dans son ménage, le rôle de _prima
donna assoluta_, sans partage. Elle jouissait toujours de cette vieille
affection invétérée que les maris portent à leurs femmes quand elles
se sont résignées au rôle de douces et vertueuses compagnes, elle
savait qu’aucune rivale ne tiendrait deux heures contre un mot de
reproche, mais elle fermait les yeux, elle se bouchait les oreilles,
elle voulait ignorer la conduite de son mari au dehors. Elle traitait
enfin son Hector comme une mère traite un enfant gâté. Trois ans avant
la conversation qui venait d’avoir lieu, Hortense reconnut son père aux
Variétés, dans une loge d’avant-scène du rez-de-chaussée, en compagnie
de Jenny Cadine, et s’écria: «--Voilà papa.--Tu te trompes, mon ange,
il est chez le maréchal, répondit la baronne.» La baronne avait bien
vu Jenny Cadine; mais au lieu d’éprouver un serrement au cœur en la
voyant si jolie, elle se dit en elle-même:--Ce mauvais sujet d’Hector
doit être bien heureux. Elle souffrait néanmoins, elle s’abandonnait
secrètement à des rages affreuses; mais, en revoyant son Hector, elle
revoyait toujours ses douze années de bonheur pur, et perdait la force
d’articuler une seule plainte. Elle aurait bien voulu que le baron la
prît pour sa confidente; mais elle n’avait jamais osé lui donner à
entendre qu’elle connaissait ses fredaines, par respect pour lui. Ces
excès de délicatesse ne se rencontrent que chez ces belles filles du
peuple qui savent recevoir des coups sans en rendre; elles ont dans
les veines les restes du sang des premiers martyrs. Les filles bien
nées, étant les égales de leurs maris, éprouvent les besoins de les
tourmenter, et de marquer, comme on marque les points au billard,
leurs tolérances par des mots piquants, dans un esprit de vengeance
diabolique, et pour s’assurer, soit une supériorité, soit un droit de
revanche.
La baronne avait un admirateur passionné dans son beau-frère, le
lieutenant-général Hulot, le vénérable commandant des grenadiers à
pied de la garde impériale, à qui l’on devait donner le bâton de
maréchal pour ses derniers jours. Ce vieillard après avoir, de 1830 à
1834, commandé la division militaire où se trouvaient les départements
bretons, théâtre de ses exploits en 1799 et 1800, était venu fixer
ses jours à Paris, près de son frère, auquel il portait toujours une
affection de père. Ce cœur de vieux soldat sympathisait avec celui
de sa belle-sœur; il l’admirait, comme la plus noble, la plus sainte
créature de son sexe. Il ne s’était pas marié, parce qu’il avait voulu
rencontrer une seconde Adeline, inutilement cherchée à travers vingt
pays et vingt campagnes. Pour ne pas déchoir dans cette âme de vieux
républicain sans reproche et sans tache, de qui Napoléon disait:
«Ce brave Hulot est le plus entêté des républicains, mais il ne me
trahira jamais,» Adeline eût supporté des souffrances encore plus
cruelles que celles qui venaient de l’assaillir. Mais ce vieillard,
âgé de soixante-douze ans, brisé par trente campagnes, blessé pour
la vingt-septième fois à Waterloo, était pour Adeline une admiration
et non une protection. Le pauvre comte, entre autres infirmités,
n’entendait qu’à l’aide d’un cornet!
Tant que le baron Hulot d’Ervy fut bel homme, les amourettes n’eurent
aucune influence sur sa fortune; mais, à cinquante ans, il fallut
compter avec les grâces. A cet âge, l’amour, chez les vieux hommes,
se change en vice; il s’y mêle des vanités insensées. Aussi, vers ce
temps, Adeline vit-elle son mari devenu d’une exigence incroyable
pour sa toilette, se teignant les cheveux et les favoris, portant des
ceintures et des corsets. Il voulut rester beau à tout prix. Ce culte
pour sa personne, défaut qu’il poursuivait jadis de ses railleries, il
le poussa jusqu’à la minutie. Enfin, Adeline s’aperçut que le Pactole
qui coulait chez les maîtresses du baron prenait sa source chez elle.
Depuis huit ans, une fortune considérable avait été dissipée, et
si radicalement, que, lors de l’établissement du jeune Hulot, deux
ans auparavant, le baron avait été forcé d’avouer à sa femme que
ses traitements constituaient toute leur fortune. «--Où cela nous
mènera-t-il? fut la réponse d’Adeline.--Sois tranquille, répondit le
Conseiller-d’État, je vous laisse les émoluments de ma place, et je
pourvoirai à l’établissement d’Hortense et à notre avenir en faisant
des affaires.» La foi profonde de cette femme dans la puissance et la
haute valeur, dans les capacités et le caractère de son mari, avait
calmé cette inquiétude momentanée.
Maintenant la nature des réflexions de la baronne et ses pleurs, après
le départ de Crevel, doivent se concevoir parfaitement. La pauvre femme
se savait depuis deux ans au fond d’un abîme, mais elle s’y croyait
seule. Elle ignorait comment le mariage de son fils s’était fait,
elle ignorait la liaison d’Hector avec l’avide Josépha; enfin, elle
espérait que personne au monde ne connaissait ses douleurs. Or, si
Crevel parlait si lestement des dissipations du baron, Hector allait
perdre sa considération. Elle entrevoyait dans les grossiers discours
de l’ancien parfumeur irrité, le compérage odieux auquel était dû le
mariage du jeune avocat. Deux filles perdues avaient été les prêtresses
de cet hymen, proposé dans quelque orgie, au milieu des dégradantes
familiarités de deux vieillards ivres! «--Il oublie donc Hortense!
se dit-elle, il la voit cependant tous les jours, lui cherchera-t-il
donc un mari chez ses vauriennes?» La mère, plus forte que la femme,
parlait en ce moment toute seule, car elle voyait Hortense riant, avec
sa cousine Bette, de ce fou rire de la jeunesse insouciante, et elle
savait que ces rires nerveux étaient des indices tout aussi terribles
que les rêveries larmoyantes d’une promenade solitaire dans le jardin.
Hortense ressemblait à sa mère, mais elle avait des cheveux d’or, ondés
naturellement et abondants à étonner. Son éclat tenait de celui de la
nacre. On voyait bien en elle le fruit d’un honnête mariage, d’un amour
noble et pur dans toute sa force. C’était un mouvement passionné dans
la physionomie, une gaieté dans les traits, un entrain de jeunesse,
une fraîcheur de vie, une richesse de santé qui vibraient en dehors
d’elle et produisaient des rayons électriques. Hortense appelait le
regard. Quand ses yeux d’un bleu d’outremer, nageant dans ce fluide
qu’y verse l’innocence, s’arrêtaient sur un passant, il tressaillait
involontairement. D’ailleurs pas une seule de ces taches de rousseur,
qui font payer à ces blondes dorées leur blancheur lactée, n’altérait
son teint. Grande, potelée sans être grasse, d’une taille svelte dont
la noblesse égalait celle de sa mère, elle méritait ce titre de déesse
si prodigué dans les anciens auteurs. Aussi, quiconque voyait Hortense
dans la rue, ne pouvait-il retenir cette exclamation:--Mon Dieu! la
belle fille! Elle était si vraiment innocente, qu’elle disait en
rentrant:--Mais qu’ont-ils donc tous, maman, à crier: la belle fille!
quand tu es avec moi? n’es-tu pas plus belle que moi?... Et, en effet,
à quarante-sept ans passés, la baronne pouvait être préférée à sa
fille par les amateurs de couchers de soleil; car elle n’avait encore,
comme disent les femmes, rien perdu _de ses avantages_, par un de ces
phénomènes rares, à Paris surtout, où dans ce genre, Ninon a fait
scandale, tant elle a paru voler la part des laides au dix-septième
siècle.
En pensant à sa fille, la baronne revint au père, elle le vit,
tombant de jour en jour par degrés jusque dans la boue sociale, et
renvoyé peut-être un jour du ministère. L’idée de la chute de son
idole, accompagnée d’une vision indistincte des malheurs que Crevel
avait prophétisés, fut si cruelle pour la pauvre femme qu’elle perdit
connaissance à la façon des extatiques.
La cousine Bette, avec qui causait Hortense, regardait de temps en
temps pour savoir quand elles pourraient rentrer au salon; mais sa
jeune cousine la lutinait si bien de ses questions au moment où la
baronne rouvrit la porte-fenêtre, qu’elle ne s’en aperçut pas.
Lisbeth Fischer, de cinq ans moins âgée que madame Hulot, et néanmoins
fille de l’aîné des Fischer, était loin d’être belle comme sa cousine;
aussi avait-elle été prodigieusement jalouse d’Adeline. La jalousie
formait la base de ce caractère plein d’_excentricités_, mot trouvé
par les Anglais pour les folies non pas des petites mais des grandes
maisons. Paysanne des Vosges, dans toute l’extension du mot, maigre,
brune, les cheveux d’un noir luisant, les sourcils épais et réunis par
un bouquet, les bras longs et forts, les pieds épais, quelques verrues
dans sa face longue et _simiesque_, tel est le portrait concis de cette
vierge.
La famille qui vivait en commun, avait immolé la fille vulgaire à la
jolie fille, le fruit âpre, à la fleur éclatante. Lisbeth travaillait
à la terre, quand sa cousine était dorlotée; aussi lui arriva-t-il un
jour, trouvant Adeline seule, de vouloir lui arracher le nez, un vrai
nez grec que les vieilles femmes admiraient. Quoique battue pour ce
méfait, elle n’en continua pas moins à déchirer les robes et à gâter
les collerettes de la privilégiée.
Lors du mariage fantastique de sa cousine, Lisbeth avait plié devant
cette destinée, comme les frères et les sœurs de Napoléon plièrent
devant l’éclat du trône et la puissance du commandement. Adeline,
excessivement bonne et douce, se souvint à Paris de Lisbeth, et l’y
fit venir, vers 1809, dans l’intention de l’arracher à la misère en
l’établissant. Dans l’impossibilité de marier aussitôt qu’Adeline le
voulait, cette fille aux yeux noirs, aux sourcils charbonnés, et qui ne
savait ni lire ni écrire, le baron commença par lui donner un état; il
mit Lisbeth en apprentissage chez les brodeurs de la cour impériale,
les fameux Pons frères.
La cousine, nommée Bette par abréviation, devenue ouvrière en
passementerie d’or et d’argent, énergique à la manière des montagnards,
eut le courage d’apprendre à lire, à compter et à écrire; car son
cousin, le baron, lui avait démontré la nécessité de posséder ces
connaissances pour tenir un établissement de broderie. Elle voulait
faire fortune: en deux ans, elle se métamorphosa. En 1811, la paysanne
fut une assez gentille, une assez adroite et intelligente première
demoiselle.
Cette partie, appelée passementerie d’or et d’argent, comprenait les
épaulettes, les dragonnes, les aiguillettes, enfin cette immense
quantité de choses brillantes qui scintillaient sur les riches
uniformes de l’armée française et sur les habits civils. L’Empereur,
en Italien très ami du costume, avait brodé de l’or et de l’argent sur
toutes les coutures de ses serviteurs, et son empire comprenait cent
trente-trois départements. Ces fournitures assez habituellement faites
aux tailleurs, gens riches et solides, ou directement aux grands
dignitaires, constituaient un commerce sûr.
Au moment où la cousine Bette, la plus habile ouvrière de la maison
Pons où elle dirigeait la fabrication, aurait pu s’établir, la
déroute de l’Empire éclata. L’olivier de la paix que tenaient à la
main les Bourbons effraya Lisbeth, elle eut peur d’une baisse dans ce
commerce, qui n’allait plus avoir que quatre-vingt-six au lieu de cent
trente-trois départements à exploiter, sans compter l’énorme réduction
de l’armée. Épouvantée enfin par les diverses chances de l’industrie,
elle refusa les offres du baron qui la crut folle. Elle justifia cette
opinion en se brouillant avec monsieur Rivet, acquéreur de la maison
Pons, à qui le baron voulait l’associer, et elle redevint simple
ouvrière.
La famille Fischer était alors retombée dans la situation précaire d’où
le baron Hulot l’avait tirée.
Ruinés par la catastrophe de Fontainebleau, les trois frères Fischer
servirent en désespérés dans les corps francs de 1815. L’aîné, père de
Lisbeth, fut tué. Le père d’Adeline, condamné à mort par un conseil de
guerre, s’enfuit en Allemagne, et mourut à Trèves, en 1820. Le cadet
Johann vint à Paris implorer la reine de la famille, qui, disait-on,
mangeait dans l’or et l’argent, qui ne paraissait jamais aux réunions
qu’avec des diamants sur la tête et au cou, gros comme des noisettes et
donnés par l’Empereur. Johann Fischer, alors âgé de quarante-trois ans,
reçut du baron Hulot une somme de dix mille francs pour commencer une
petite entreprise de fourrages à Versailles, obtenue au ministère de la
guerre par l’influence secrète des amis que l’ancien intendant-général
y conservait.
Ces malheurs de famille, la disgrâce du baron Hulot, une certitude
d’être peu de chose dans cet immense mouvement d’hommes, d’intérêts et
d’affaires, qui fait de Paris un enfer et un paradis, domptèrent la
Bette. Cette fille perdit alors toute idée de lutte et de comparaison
avec sa cousine, après en avoir senti les diverses supériorités;
mais l’envie resta cachée dans le fond du cœur, comme un germe de
peste qui peut éclore et ravager une ville, si l’on ouvre le fatal
ballot de laine où il est comprimé. De temps en temps elle se disait
bien:--«Adeline et moi, nous sommes du même sang, nos pères étaient
frères, elle est dans un hôtel, et je suis dans une mansarde.» Mais,
tous les ans, à sa fête et au jour de l’an, Lisbeth recevait des
cadeaux de la baronne et du baron; le baron, excellent pour elle, lui
payait son bois pour l’hiver; le vieux général Hulot la recevait un
jour à dîner, son couvert était toujours mis chez sa cousine. On se
moquait bien d’elle, mais on n’en rougissait jamais. On lui avait enfin
procuré son indépendance à Paris, où elle vivait à sa guise.
Cette fille avait en effet peur de toute espèce de joug. Sa cousine lui
offrait-elle de la loger chez elle?... Bette apercevait le licou de la
domesticité; maintes fois le baron avait résolu le difficile problème
de la marier; mais séduite au premier abord, elle refusait bientôt en
tremblant de se voir reprocher son manque d’éducation, son ignorance et
son défaut de fortune; enfin, si la baronne lui parlait de vivre avec
leur oncle et d’en tenir la maison à la place d’une servante-maîtresse
qui devait coûter cher, elle répondait qu’elle se marierait encore bien
moins de cette façon-là.
La cousine Bette présentait dans les idées cette singularité qu’on
remarque chez les natures qui se sont développées fort tard, chez
les Sauvages qui pensent beaucoup et parlent peu. Son intelligence
paysanne avait d’ailleurs acquis, dans les causeries de l’atelier, par
la fréquentation des ouvriers et des ouvrières, une dose du mordant
parisien. Cette fille, dont le caractère ressemblait prodigieusement à
celui des Corses, travaillée inutilement par les instincts des natures
fortes, eût aimé à protéger un homme faible; mais à force de vivre dans
la capitale, la capitale l’avait changée à la surface. Le poli parisien
faisait rouille sur cette âme vigoureusement trempée. Douée d’une
finesse devenue profonde, comme chez tous les gens voués à un célibat
réel, avec le tour piquant qu’elle imprimait à ses idées, elle eût paru
redoutable dans toute autre situation. Méchante, elle eût brouillé la
famille la plus unie.
Pendant les premiers temps, quand elle eut quelques espérances dans le
secret desquelles elle ne mit personne, elle s’était décidée à porter
des corsets, à suivre les modes, et obtint alors un moment de splendeur
pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbeth fut alors la brune
piquante de l’ancien roman français. Son regard perçant, son teint
olivâtre, sa taille de roseau pouvaient tenter un major en demi-solde;
mais elle se contenta, disait-elle en riant, de sa propre admiration.
Elle finit d’ailleurs par trouver sa vie heureuse, après en avoir
élagué les soucis matériels, car elle allait dîner tous les jours en
ville, après avoir travaillé depuis le lever du soleil. Elle n’avait
donc qu’à pourvoir à son déjeuner et à son loyer; puis on l’habillait
et on lui donnait beaucoup de ces provisions acceptables, comme le
sucre, le café, le vin, etc.
En 1837, après vingt-sept ans de vie, à moitié payée par la famille
Hulot et par son oncle Fischer, la cousine Bette résignée à ne rien
être, se laissait traiter sans façon; elle se refusait elle-même à
venir aux grands dîners en préférant l’intimité qui lui permettait
d’avoir sa valeur, et d’éviter des souffrances d’amour-propre. Partout,
chez le général Hulot, chez Crevel, chez le jeune Hulot, chez Rivet,
successeur des Pons avec qui elle s’était raccommodée et qui la fêtait,
chez la baronne, elle semblait être de la maison. Enfin partout elle
savait amadouer les domestiques en leur payant de petits pour-boire
de temps en temps, en causant toujours avec eux pendant quelques
instants avant d’entrer au salon. Cette familiarité par laquelle
elle se mettait franchement au niveau des gens, lui conciliait leur
bienveillance subalterne, très-essentielle aux parasites.--C’est une
bonne et brave fille! était le mot de tout le monde sur elle. Sa
complaisance, sans bornes quand on ne l’exigeait pas, était d’ailleurs,
ainsi que sa fausse bonhomie, une nécessité de sa position. Elle avait
fini par comprendre la vie en se voyant à la merci de tout le monde;
et voulant plaire à tout le monde, elle riait avec les jeunes gens à
qui elle était sympathique par une espèce de patelinage qui les séduit
toujours, elle devinait et épousait leurs désirs, elle se rendait leur
interprète, elle leur paraissait être une bonne confidente, car elle
n’avait pas le droit de les gronder. Sa discrétion absolue lui méritait
la confiance des gens d’un âge mûr, car elle possédait, comme Ninon,
des qualités d’homme. En général, les confidences vont plutôt en bas
qu’en haut. On emploie beaucoup plus ses inférieurs que ses supérieurs
dans les affaires secrètes; ils deviennent donc les complices de nos
pensées réservées, ils assistent aux délibérations; or, Richelieu se
regarda comme arrivé quand il eut le droit d’assistance au conseil.
On croyait cette pauvre fille dans une telle dépendance de tout le
monde, qu’elle semblait condamnée à un mutisme absolu. La cousine se
surnommait elle-même le confessionnal de la famille. La baronne seule,
à qui les mauvais traitements qu’elle avait reçus pendant son enfance,
de sa cousine plus forte qu’elle quoique moins âgée, gardait une espèce
de défiance. Puis, par pudeur, elle n’eût confié qu’à Dieu ses chagrins
domestiques.
Ici peut-être est-il nécessaire de faire observer que la maison de
la baronne conservait toute sa splendeur aux yeux de la cousine
Bette, qui n’était pas frappée, comme le marchand parfumeur parvenu,
de la détresse écrite sur les fauteuils rongés, sur les draperies
noircies et sur la soie balafrée. Il en est du mobilier avec lequel
on vit comme de nous-mêmes. En s’examinant tous les jours, on finit,
à l’exemple du baron, par se croire peu changé, jeune, alors que les
autres voient sur nos têtes une chevelure tournant au chinchilla, des
accents circonflexes à notre front, et de grosses citrouilles dans
notre abdomen. Cet appartement, toujours éclairé pour la cousine Bette
par les feux du Bengale des victoires impériales, resplendissait donc
toujours.