--Ah! bah! s’écria Crevel de plus en plus ébahi. Bien! Mais

Au lecteur.

Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, la version

originale. Seules les corrections indiquées à la fin du texte ont

été effectuées.

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

DIX-SEPTIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

TROISIÈME LIVRE

PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ

RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.

SCÈNES

DE LA

VIE PARISIENNE

LES PARENTS PAUVRES

(1re partie) La Cousine Bette.--(2e partie) Le Cousin Pons.

PARIS

Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR

RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3

1863

[Illustration: MADAME MARNELLE. LISBETH.

..... Car elles se traitaient mutuellement de ma petite.

(LA COUSINE BETTE.)]

TROISIÈME LIVRE.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

LES PARENTS PAUVRES.

A DON MICHELE ANGELO CAJETANI, PRINCE DE TÉANO.

_Ce n’est ni au prince romain, ni à l’héritier de l’illustre maison

de Cajetani qui a fourni des papes à la Chrétienté, c’est au savant

commentateur de Dante que je dédie ce petit fragment d’une longue

histoire._

_Vous m’avez fait apercevoir la merveilleuse charpente d’idées sur

laquelle le plus grand poète italien a construit son poème, le seul

que les modernes puissent opposer à celui d’Homère. Jusqu’à ce que

je vous eusse entendu, la_ DIVINE COMÉDIE _me semblait une immense

énigme, dont le mot n’avait été trouvé par personne, et moins par les

commentateurs que par qui que ce soit. Comprendre ainsi Dante, c’est

être grand comme lui; mais toutes les grandeurs vous sont familières._

_Un savant français se ferait une réputation, gagnerait une

chaire et beaucoup de croix, à publier, en un volume dogmatique,

l’improvisation par laquelle vous avez charmé l’une de ces soirées où

l’on se repose d’avoir vu Rome. Vous ne savez peut-être pas que la

plupart de nos professeurs vivent sur l’Allemagne, sur l’Angleterre,

sur l’Orient ou sur le Nord, comme des insectes sur un arbre; et,

comme l’insecte, ils en deviennent partie intégrante, empruntant leur

valeur de celle du sujet. Or, l’Italie n’a pas encore été exploitée

à chaire ouverte. On ne me tiendra jamais compte de ma discrétion

littéraire. J’aurais pu, vous dépouillant, devenir un homme docte de

la force de trois Schlegel; tandis que je vais rester simple docteur

en médecine sociale, le vétérinaire des maux incurables ne fût-ce

que pour offrir un témoignage de reconnaissance à mon cicérone, et

joindre votre illustre nom à ceux des Porcia, des San Severino, des

Pareto, des di Negro, des Belgiojoso, qui représenteront dans la_

COMÉDIE HUMAINE _cette alliance intime et continue de l’Italie et

de la France que déjà le Bandello, cet évêque, auteur de contes

très-drôlatiques, consacrait de la même manière, au seizième siècle,

dans ce magnifique recueil de nouvelles d’où sont issues plusieurs

pièces de Shakespeare, quelquefois même des rôles entiers, et_

textuellement.

_Les deux esquisses que je vous dédie constituent les deux éternelles

faces d’un même fait. _Homo duplex_, a dit notre grand Buffon,

pourquoi ne pas ajouter: _Res duplex?_ Tout est double, même la

vertu. Aussi Molière présente-t-il toujours les deux côtés de tout

problème humain; à son imitation, Diderot écrivit un jour:_ CECI

N’EST PAS UN CONTE, _le chef-d’œuvre de Diderot peut-être, où il

offre la sublime figure de mademoiselle de Lachaux immolée par

Gardanne, en regard de celle d’un parfait amant tué par sa maîtresse.

Mes deux nouvelles sont donc mises en pendant, comme deux jumeaux

de sexe différent. C’est une fantaisie littéraire à laquelle on

peut sacrifier une fois, surtout dans un ouvrage où l’on essaie de

représenter toutes les formes qui servent de vêtement à la pensée.

La plupart des disputes humaines viennent de ce qu’il existe à la

fois des savants et des ignorants, constitués de manière à ne jamais

voir qu’un seul côté des faits ou des idées; et chacun de prétendre

que la face qu’il a vue est la seule vraie, la seule bonne. Aussi

le Livre Saint a-t-il jeté cette prophétique parole: _Dieu livra le

monde aux discussions._ J’avoue que ce seul passage de l’Écriture

devrait engager le Saint-Siége à vous donner le gouvernement des

deux Chambres pour obéir à cette sentence commentée, en 1814, par

l’ordonnance de Louis XVIII._

_Que votre esprit, que la poésie qui est en vous protègent les deux

épisodes des_ PARENTS PAUVRES

_De votre affectionné serviteur_,

DE BALZAC.

Paris, août-septembre 1846.

PREMIER ÉPISODE.

LA COUSINE BETTE.

PREMIÈRE PARTIE.

LE PÈRE PRODIGUE.

Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces voitures

nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées

des _milords_, cheminait, rue de l’Université, portant un gros homme de

taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale.

Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il s’en

trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans leurs

habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts assez

dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées à

l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire.

La physionomie de ce capitaine appartenant à la deuxième légion

respirait un contentement de lui-même qui faisait resplendir son teint

rougeaud et sa figure passablement joufflue. A cette auréole que la

richesse acquise dans le commerce met au front des boutiquiers retirés,

on devinait l’un des élus de Paris, au moins ancien adjoint de son

arrondissement. Aussi, croyez que le ruban de la Légion-d’Honneur ne

manquait pas sur la poitrine, crânement bombée à la prussienne. Campé

fièrement dans le coin du milord, cet homme décoré laissait errer

son regard sur les passants qui souvent, à Paris, recueillent ainsi

d’agréables sourires adressés à de beaux yeux absents.

Le milord arrêta dans la partie de la rue comprise entre la rue de

Bellechasse et la rue de Bourgogne, à la porte d’une grande maison

nouvellement bâtie sur une portion de la cour d’un vieil hôtel à

jardin. On avait respecté l’hôtel qui demeurait dans sa forme primitive

au fond de la cour diminuée de moitié.

A la manière seulement dont le capitaine accepta les services du cocher

pour descendre du milord, on eût reconnu le quinquagénaire. Il y a

des gestes dont la franche lourdeur a toute l’indiscrétion d’un acte

de naissance. Le capitaine remit son gant jaune à sa main droite,

et, sans rien demander au concierge, se dirigea vers le perron du

rez-de-chaussée de l’hôtel d’un air qui disait: «Elle est à moi!» Les

portiers de Paris ont le coup d’œil savant, ils n’arrêtent point les

gens décorés, vêtus de bleu, à démarche pesante; enfin ils connaissent

les riches.

Ce rez-de-chaussée était occupé tout entier par monsieur le baron

Hulot d’Ervy, commissaire ordonnateur sous la République, ancien

intendant-général d’armée, et alors directeur d’une des plus

importantes administrations du Ministère de la Guerre, Conseiller

d’État, grand-officier de la Légion-d’Honneur, etc., etc.

Ce baron Hulot s’était nommé lui-même d’Ervy, lieu de sa naissance,

pour se distinguer de son frère, le célèbre général Hulot, colonel des

grenadiers de la garde impériale, que l’Empereur avait créé comte de

Forzheim, après la campagne de 1809. Le frère aîné, le comte, chargé

de prendre soin de son frère cadet, l’avait, par prudence paternelle,

placé dans l’administration militaire où, grâce à leurs doubles

services, le baron obtint et mérita la faveur de Napoléon. Dès 1807, le

baron Hulot était intendant-général des armées en Espagne.

Après avoir sonné, le capitaine bourgeois fit de grands efforts pour

remettre en place son habit, qui s’était autant retroussé par derrière

que par devant, poussé par l’action d’un ventre pyriforme. Admis

aussitôt qu’un domestique en livrée l’eut aperçu, cet homme important

et imposant suivit le domestique, qui dit en ouvrant la porte du

salon:--Monsieur Crevel!

En entendant ce nom, admirablement approprié à la tournure de celui qui

le portait, une grande femme blonde, très-bien conservée, parut avoir

reçu comme une commotion électrique et se leva.

--Hortense, mon ange, va dans le jardin avec ta cousine Bette, dit-elle

vivement à sa fille qui brodait à quelques pas d’elle.

Après avoir gracieusement salué le capitaine, mademoiselle Hortense

Hulot sortit par une porte-fenêtre, en emmenant avec elle une vieille

fille sèche qui paraissait plus âgée que la baronne, quoiqu’elle eût

cinq ans de moins.

--Il s’agit de ton mariage, dit la cousine Bette à l’oreille de sa

petite cousine Hortense sans paraître offensée de la façon dont la

baronne s’y prenait pour les renvoyer, en la comptant pour presque rien.

La mise de cette cousine eût au besoin expliqué ce sans-gêne.

Cette vieille fille portait une robe de mérinos, couleur raisin de

Corinthe, dont la coupe et les lisérés dataient de la Restauration, une

collerette brodée qui pouvait valoir trois francs, un chapeau de paille

cousue à coques de satin bleu bordées de paille comme on en voit aux

revendeuses de la halle. A l’aspect de souliers en peau de chèvre dont

la façon annonçait un cordonnier du dernier ordre, un étranger aurait

hésité à saluer la cousine Bette comme une parente de la maison, car

elle ressemblait tout à fait à une couturière en journée. Néanmoins

la vieille fille ne sortit pas sans faire un petit salut affectueux

à monsieur Crevel, auquel ce personnage répondit par un signe

d’intelligence.

--Vous viendrez demain, n’est-ce pas, mademoiselle Fischer? dit-il.

--Vous n’avez pas de monde? demanda la cousine Bette.

--Mes enfants et vous, voilà tout, répliqua le visiteur.

--Bien, répondit-elle, comptez alors sur moi.

--Me voici, madame, à vos ordres, dit le capitaine de la milice

bourgeoise en saluant de nouveau la baronne Hulot.

Et il jeta sur madame Hulot un regard comme Tartuffe en jette à Elmire,

quand un acteur de province croit nécessaire de marquer les intentions

de ce rôle, à Poitiers ou à Coutances.

--Si vous voulez me suivre par ici, monsieur, nous serons beaucoup

mieux que dans ce salon pour causer d’affaires, dit madame Hulot en

désignant une pièce voisine qui, dans l’ordonnance de l’appartement,

formait un salon de jeu.

Cette pièce n’était séparée que par une légère cloison du boudoir

dont la croisée donnait sur le jardin, et madame Hulot laissa

monsieur Crevel seul pendant un moment, car elle jugea nécessaire de

fermer la croisée et la porte du boudoir, afin que personne ne pût

y venir écouter. Elle eut même la précaution de fermer également la

porte-fenêtre du grand salon, en souriant à sa fille et à sa cousine

qu’elle vit établies dans un vieux kiosque au fond du jardin. Elle

revint en laissant ouverte la porte du salon de jeu, afin d’entendre

ouvrir celle du grand salon, si quelqu’un y entrait. En allant et

venant ainsi, la baronne, n’étant observée par personne, laissait dire

à sa physionomie toute sa pensée; et qui l’aurait vue, eût été presque

épouvanté de son agitation. Mais en revenant de la porte d’entrée du

grand salon au salon de jeu, sa figure se voila sous cette réserve

impénétrable que toutes les femmes, même les plus franches, semblent

avoir à commandement.

Pendant ces préparatifs au moins singuliers, le garde national

examinait l’ameublement du salon où il se trouvait. En voyant les

rideaux de soie, anciennement rouges, déteints en violet par l’action

du soleil, et limés sur les plis par un long usage, un tapis d’où

les couleurs avaient disparu, des meubles dédorés et dont la soie

marbrée de taches était usée par bandes, des expressions de dédain,

de contentement et d’espérance se succédèrent naïvement sur sa plate

figure de commerçant parvenu. Il se regardait dans la glace, par-dessus

une vieille pendule-Empire, en se passant lui-même en revue, quand le

froufrou de la robe de soie lui annonça la baronne. Et il se remit

aussitôt en position.

Après s’être jetée sur un petit canapé, qui certes avait été fort beau

vers 1809, la baronne indiquant à Crevel un fauteuil dont les bras

étaient terminés par des têtes de sphinx bronzées dont la peinture s’en

allait par écailles en laissant voir le bois par places, lui fit signe

de s’asseoir.

--Ces précautions que vous prenez, madame, seraient d’un charmant

augure pour un...

--Un amant, répliqua-t-elle en interrompant le garde national.

--Le mot est faible, dit-il en plaçant sa main droite sur son cœur et

roulant des yeux qui font presque toujours rire une femme quand elle

leur voit froidement une pareille expression, amant! amant! dites

ensorcelé?

--Écoutez, monsieur Crevel, reprit la baronne trop sérieuse pour

pouvoir rire, vous avez cinquante ans, c’est dix ans de moins que

monsieur Hulot, je le sais; mais, à mon âge, les folies d’une femme

doivent être justifiées par la beauté, par la jeunesse, par la

célébrité, par le mérite, par quelques-unes des splendeurs qui nous

éblouissent au point de nous faire tout oublier, même notre âge. Si

vous avez cinquante mille livres de rentes, votre âge contrebalance

bien votre fortune; ainsi de tout ce qu’une femme exige, vous ne

possédez rien...

--Et l’amour? dit le garde national en se levant et s’avançant, un

amour qui...

--Non, monsieur, de l’entêtement! dit la baronne en l’interrrompant

pour en finir avec cette ridiculité.

--Oui, de l’entêtement et de l’amour, reprit-il, mais aussi quelque

chose de mieux, des droits...

--Des droits? s’écria madame Hulot qui devint sublime de mépris, de

défi, d’indignation. Mais, reprit-elle, sur ce ton, nous ne finirons

jamais, et je ne vous ai pas demandé de venir ici pour causer de ce qui

vous en a fait bannir malgré l’alliance de nos deux familles...

--Je l’ai cru...

--Encore! reprit-elle. Ne voyez-vous pas, monsieur, à la manière leste

et dégagée dont je parle d’amant, d’amour, de tout ce qu’il y a de

plus scabreux pour une femme, que je suis parfaitement sûre de rester

vertueuse? Je ne crains rien, pas même d’être soupçonnée en m’enfermant

avec vous. Est-ce là la conduite d’une femme faible? Vous savez bien

pourquoi je vous ai prié de venir!...

--Non, madame, répliqua Crevel en prenant un air froid.

Il se pinça les lèvres et se remit en position.

--Et bien! je serai brève pour abréger notre mutuel supplice, dit la

baronne Hulot en regardant Crevel.

Crevel fit un salut ironique dans lequel un homme du métier eût reconnu

les grâces d’un ancien commis-voyageur.

--Notre fils a épousé votre fille...

--Et si c’était à refaire!... dit Crevel.

--Ce mariage ne se ferait pas, répondit vivement la baronne, je m’en

doute. Néanmoins, vous n’avez pas à vous plaindre. Mon fils est

non-seulement un des premiers avocats de Paris, mais encore le voici

député depuis un an, et son début à la chambre est assez éclatant pour

faire supposer qu’avant peu de temps il sera ministre. Victorin a été

nommé deux fois rapporteur de lois importantes, et il pourrait déjà

devenir, s’il le voulait, avocat-général à la Cour de Cassation. Si

donc vous me donnez à entendre que vous avez un gendre sans fortune...

--Un gendre que je suis obligé de soutenir, reprit Crevel, ce qui me

semble pis, madame. Des cinq cent mille francs constitués en dot à ma

fille, deux cents ont passé, Dieu sait à quoi!... à payer les dettes de

monsieur votre fils, à meubler _mirobolamment_ sa maison, une maison

de cinq cent mille francs qui rapporte à peine quinze mille francs,

puisqu’il en occupe la plus belle partie, et sur laquelle il redoit

deux cent soixante mille francs... Le produit couvre à peine les

intérêts de la dette. Cette année, je donne à ma fille une vingtaine de

mille francs pour qu’elle puisse nouer les deux bouts. Et mon gendre,

qui gagnait trente mille francs au Palais, disait-on, va négliger le

Palais pour la Chambre...

--Ceci, monsieur Crevel, est encore un hors-d’œuvre, et nous éloigne

du sujet. Mais, pour en finir là-dessus, si mon fils devient ministre,

s’il vous fait nommer officier de la Légion-d’Honneur, et conseiller de

Préfecture à Paris, pour un ancien parfumeur, vous n’aurez pas à vous

plaindre?...

--Ah! nous y voici, madame. Je suis un épicier, un boutiquier,

un ancien débitant de pâte d’amande, d’eau de Portugal, d’huile

céphalique, on doit me trouver bien honoré d’avoir marié ma fille

unique au fils de monsieur le baron Hulot d’Ervy, ma fille sera

baronne. C’est Régence, c’est Louis XV, Œil-de-Bœuf! c’est très-bien...

J’aime Célestine comme on aime une fille unique, je l’aime tant

que, pour ne lui donner ni frère ni sœur, j’ai accepté tous les

inconvénients du veuvage à Paris (et dans la force de l’âge, madame!),

mais sachez bien que, malgré cet amour insensé pour ma fille, je

n’entamerai pas ma fortune pour votre fils dont les dépenses ne me

paraissent pas claires, à moi, ancien négociant...

--Monsieur, vous voyez en ce moment même au Ministère du Commerce,

monsieur Popinot, un ancien droguiste de la rue des Lombards.

--Mon ami, madame!... dit le parfumeur retiré; car moi, Célestin

Crevel, ancien premier commis du père César Birotteau, j’ai acheté

le fonds dudit Birotteau, beau-père de Popinot, lequel Popinot était

simple commis dans cet établissement, et c’est lui qui me le rappelle,

car il n’est pas fier (c’est une justice à lui rendre) avec les gens

bien posés et qui possèdent soixante mille francs de rente.

--Eh bien! monsieur, les idées que vous qualifiez par le mot Régence

ne sont donc plus de mise à une époque où l’on accepte les hommes pour

leur valeur personnelle? et c’est ce que vous avez fait en mariant

votre fille à mon fils...

--Vous ne savez pas comment s’est conclu ce mariage!... s’écria Crevel.

Ah! maudite vie de garçon! Sans mes déportements, ma Célestine serait

aujourd’hui la vicomtesse Popinot!

--Mais, encore une fois, ne récriminons pas sur des faits accomplis,

reprit énergiquement la baronne. Parlons du sujet de plainte que me

donne votre étrange conduite. Ma fille Hortense a pu se marier, le

mariage dépendait entièrement de vous, j’ai cru à des sentiments

généreux chez vous, j’ai pensé que vous auriez rendu justice à une

femme qui n’a jamais eu dans le cœur d’autre image que celle de

son mari, que vous auriez reconnu la nécessité pour elle de ne pas

recevoir un homme capable de la compromettre, et que vous vous seriez

empressé, par honneur pour la famille à laquelle vous vous êtes allié,

de favoriser l’établissement d’Hortense avec monsieur le conseiller

Lebas... Et vous, monsieur, vous avec fait manquer ce mariage...

--Madame, répondit l’ancien parfumeur, j’ai agi en honnête homme. On

est venu me demander si les deux cent mille francs de dot attribués

à mademoiselle Hortense seraient payés. J’ai répondu textuellement

ceci: «--Je ne le garantirais pas. Mon gendre, à qui la famille Hulot

a constitué cette somme en dot, avait des dettes, et je crois que si

monsieur Hulot d’Ervy mourait demain, sa veuve serait sans pain.»

Voilà, belle dame.

--Auriez-vous tenu ce langage, monsieur, demanda madame Hulot en

regardant fixement Crevel, si pour vous j’eusse manqué à mes devoirs?...

--Je n’aurais pas eu le droit de le dire, chère Adeline, s’écria ce

singulier amant en coupant la parole à la baronne, car vous trouveriez

la dot dans mon portefeuille...

Et joignant la preuve à la parole, le gros Crevel mit un genou en terre

et baisa la main de madame Hulot, en la voyant plongée par ces paroles

dans une muette horreur qu’il prit pour de l’hésitation.

--Acheter le bonheur de ma fille au prix de... Oh! levez-vous,

monsieur, ou je sonne.

L’ancien parfumeur se releva très-difficilement. Cette circonstance le

rendit si furieux, qu’il se remit en position. Presque tous les hommes

affectionnent une posture par laquelle ils croient faire ressortir tous

les avantages dont les a doués la nature. Cette attitude, chez Crevel,

consistait à se croiser les bras à la Napoléon, en mettant sa tête de

trois quarts, et jetant son regard comme le peintre le lui faisait

lancer dans son portrait, c’est-à-dire à l’horizon.

--Conserver, dit-il avec une fureur bien jouée, conserver sa foi à un

libert...

--A un mari, monsieur, qui en est digne, reprit madame Hulot en

interrompant Crevel pour ne pas lui laisser prononcer un mot qu’elle ne

voulait pas entendre.

--Tenez, madame, vous m’avez écrit de venir, vous voulez savoir

les raisons de ma conduite, vous me poussez à bout avec vos airs

d’impératrice, avec votre dédain, et votre... mépris! Ne dirait-on pas

que je suis un nègre? Je vous le répète, croyez-moi! j’ai le droit de

vous... de vous faire la cour... car... Mais, non, je vous aime assez

pour me taire...

--Parlez, monsieur, j’ai dans quelques jours quarante-huit ans, je ne

suis pas sottement prude, je puis tout écouter...

--Voyons, me donnez-vous votre parole d’honnête femme, car vous êtes,

malheureusement pour moi, une honnête femme, de ne jamais me nommer, de

ne pas dire que je vous livre ce secret?...

--Si c’est la condition de la révélation, je jure de ne nommer à

personne, pas même à mon mari, la personne de qui j’aurai su les

énormités que vous allez me confier.

--Je le crois bien, car il ne s’agit que de vous et de lui...

Madame Hulot pâlit.

--Ah! si vous aimez encore Hulot, vous allez souffrir! Voulez-vous que

je me taise?...

--Parlez, monsieur, car il s’agit, selon vous, de justifier à mes yeux

les étranges déclarations que vous m’avez faites, et votre persistance

à tourmenter une femme de mon âge, qui voudrait marier sa fille et

puis... mourir en paix!

--Vous le voyez, vous êtes malheureuse...

--Moi, monsieur?

--Oui, belle et noble créature! s’écria Crevel, tu n’as que trop

souffert...

--Monsieur, taisez-vous et sortez! ou parlez-moi convenablement.

--Savez-vous, madame, comment le sieur Hulot et moi, nous nous sommes

connus?... chez nos maîtresses, madame.

--Oh! monsieur...

--Chez nos maîtresses, madame, répéta Crevel d’un ton mélodramatique et

en rompant sa position pour faire un geste de la main droite.

--Eh bien! après, monsieur?... dit tranquillement la baronne au grand

ébahissement de Crevel.

Les séducteurs à petits motifs ne comprennent jamais les grandes âmes.

--Moi, veuf depuis cinq ans, reprit Crevel en parlant comme un homme

qui va raconter une histoire, ne voulant pas me remarier, dans

l’intérêt de ma fille que j’idolâtre, ne voulant pas non plus avoir

d’accointances chez moi, quoique j’eusse alors une très-jolie dame de

comptoir, j’ai mis, comme on dit, dans ses meubles une petite ouvrière

de quinze ans, d’une beauté miraculeuse et de qui, je l’avoue, je

devins amoureux à en perdre la tête. Aussi, madame, ai-je prié ma

propre tante, que j’ai fait venir de mon pays (la sœur de ma mère!) de

vivre avec cette charmante créature et de la surveiller pour qu’elle

restât aussi sage que possible dans cette situation, comment dire?...

_chocnoso_... non, illicite!... La petite, dont la vocation pour la

musique était visible, a eu des maîtres, elle a reçu de l’éducation

(il fallait bien l’occuper!). Et d’ailleurs, je voulais être à la

fois son père, son bienfaiteur, et, lâchons le mot, son amant; faire

d’une pierre deux coups, une bonne action et une bonne amie. J’ai été

heureux cinq ans. La petite a l’une de ces voix qui sont la fortune

d’un théâtre, et je ne peux la qualifier autrement qu’en disant que

c’est Duprez en jupon. Elle m’a coûté deux mille francs par an,

uniquement pour lui donner son talent de cantatrice. Elle m’a rendu

fou de la musique, j’ai eu pour elle et pour ma fille une loge aux

Italiens. J’y allais alternativement un jour avec Célestine, un jour

avec Josépha...

--Comment, cette illustre cantatrice?...

--Oui, madame, reprit Crevel avec orgueil, cette fameuse Josépha me

doit tout... Enfin, quand la petite eut vingt ans, en 1834, croyant

l’avoir attachée à moi pour toujours, et devenu très-faible avec elle,

je voulus lui donner quelques distractions, je lui laissai voir une

jolie petite actrice, Jenny Cadine, dont la destinée avait quelque

similitude avec la sienne. Cette actrice devait aussi tout à un

protecteur, qui l’avait élevée à la brochette. Ce protecteur était le

baron Hulot...

--Je le sais, monsieur, dit la baronne d’une voix calme et sans la

moindre altération.

--Ah! bah! s’écria Crevel de plus en plus ébahi. Bien! Mais savez-vous

que votre monstre d’homme a _protégé_ Jenny Cadine, à l’âge de treize

ans?

--Eh bien! monsieur, après? dit la baronne.

--Comme Jenny Cadine, reprit l’ancien négociant, en avait vingt, ainsi

que Josépha, lorsqu’elles se sont connues, le baron jouait le rôle de

Louis XV vis-à-vis de mademoiselle de Romans, dès 1826, et vous aviez

alors douze ans de moins...

--Monsieur, j’ai eu des raisons pour laisser à monsieur Hulot sa

liberté.

--Ce mensonge-là, madame, suffira sans doute à effacer tous les

péchés que vous avez commis, et vous ouvrira la porte du paradis,

répliqua Crevel d’un air fin qui fit rougir la baronne. Dites cela,

femme sublime et adorée, à d’autres; mais pas au père Crevel, qui,

sachez-le bien, a trop souvent banqueté dans des parties carrées avec

votre scélérat de mari, pour ne pas savoir tout ce que vous valez! Il

s’adressait parfois des reproches, entre deux vins, en me détaillant

vos perfections. Oh! je vous connais bien: vous êtes un ange. Entre

une jeune fille de vingt ans et vous, un libertin hésiterait, moi je

n’hésite pas.

--Monsieur!...

--Bien, je m’arrête... Mais apprenez, sainte et digne femme, que les

maris, une fois gris, racontent bien des choses de leurs épouses chez

leurs maîtresses qui en rient, comme des crevées.

Des larmes de pudeur, qui roulèrent entre les beaux cils de madame

Hulot, arrêtèrent net le garde national et il ne pensa plus à se

remettre en position.

--Je reprends, dit-il. Nous nous sommes liés, le baron et moi, par nos

coquines. Le baron, comme tous les gens vicieux, est très-aimable, et

vraiment bon enfant. Oh! m’a-t-il plu, ce drôle-là! Non, il avait des

inventions... enfin laissons là ces souvenirs... Nous sommes devenus

comme deux frères... Le scélérat, tout à fait Régence, essayait bien

de me dépraver, de me prêcher le saint-simonisme en fait de femmes,

de me donner des idées de grand seigneur, de justaucorps bleu; mais,

voyez-vous, j’aimais ma petite à l’épouser, si je n’avais pas craint

d’avoir des enfants. Entre deux vieux papas, amis comme... comme nous

l’étions, comment voulez-vous que nous n’ayons pas pensé à marier nos

enfants? Trois mois après le mariage de son fils avec ma Célestine,

Hulot, (je ne sais pas comment je prononce son nom, l’infâme! car

il nous a trompés tous les deux, madame!...) eh bien! l’infâme m’a

soufflé ma petite Josépha. Ce scélérat se savait supplanté par un jeune

Conseiller d’État et par un artiste (excusez du peu!) dans le cœur de

Jenny Cadine, dont les succès étaient de plus en plus _esbrouffants_,

et il m’a pris ma pauvre petite maîtresse, un amour de femme; mais

vous l’avez vue assurément aux Italiens où il l’a fait entrer par son

crédit. Votre homme n’est pas aussi sage que moi, qui suis réglé comme

un papier de musique, (il avait été déjà pas mal entamé par Jenny

Cadine qui lui coûtait bien près de trente mille francs par an). Eh

bien! sachez-le, il achève de se ruiner pour Josépha. Josépha, madame,

est juive, elle se nomme Mirah (c’est l’anagramme de Hiram), un chiffre

israélite pour pouvoir la reconnaître, car c’est une enfant abandonnée

en Allemagne (les recherches que j’ai faites prouvent qu’elle est la

fille naturelle d’un riche banquier juif). Le théâtre, et surtout les

instructions que Jenny Cadine, madame Schontz, Malaga, Carabine ont

données sur la manière de traiter les vieillards, à cette petite que je

tenais dans une voie honnête et peu coûteuse, ont développé chez elle

l’instinct des premiers Hébreux pour l’or et les bijoux, pour le Veau

d’or! La cantatrice célèbre, devenue âpre à la curée, veut être riche,

très-riche. Aussi ne dissipe-t-elle rien de ce qu’on dissipe pour

elle. Elle s’est essayée sur le sieur Hulot, qu’elle a plumé net, oh!

plumé, ce qui s’appelle _rasé_! Ce malheureux, après avoir lutté contre

un des Keller et le marquis d’Esgrignon, fous tous deux de Josépha,

sans compter les idolâtres inconnus, va se la voir enlever par ce duc

si puissamment riche qui protége les arts. Comment l’appelez-vous?...

un nain?... ah! le duc d’Hérouville. Ce grand seigneur a la prétention

d’avoir à lui seul Josépha, tout le monde courtisanesque en parle, et

le baron n’en sait rien; car il en est au treizième arrondissement

comme dans tous les autres: l’amant est, comme les maris, le dernier

instruit. Comprenez-vous mes droits, maintenant? Votre époux, belle

dame, m’a privé de mon bonheur, de la seule joie que j’ai eue depuis

mon veuvage. Oui, si je n’avais pas eu le malheur de rencontrer ce

vieux roquentin, je posséderais encore Josépha; car, moi, voyez-vous,

je ne l’aurais jamais mise au théâtre, elle serait restée obscure,

sage, et à moi. Oh! si vous l’aviez vue, il y a huit ans: mince et

nerveuse, le teint doré d’une Andalouse, comme on dit, les cheveux

noirs et luisants comme du satin, un œil à longs cils bruns qui jetait

des éclairs, une distinction de duchesse dans les gestes, la modestie

de la pauvreté, de la grâce honnête, de la gentillesse comme une biche

sauvage. Par la faute du sieur Hulot, ces charmes, cette pureté, tout

est devenu piége à loup, chatière à pièces de cent sous. La petite est

la reine des impures, comme on dit. Enfin elle _blague_, aujourd’hui,

elle qui ne connaissait rien de rien, pas même ce mot-là!

En ce moment, l’ancien parfumeur s’essuya les yeux où roulaient

quelques larmes. La sincérité de cette douleur agit sur madame Hulot

qui sortit de la rêverie où elle était tombée.

--Eh bien! madame, est-ce à cinquante-deux ans qu’on retrouve un pareil

trésor? A cet âge, l’amour coûte trente mille francs par an, j’en

ai su le chiffre par votre mari, et moi, j’aime trop Célestine pour

la ruiner. Quand je vous ai vue, à la première soirée que vous nous

avez donnée, je n’ai pas compris que ce scélérat de Hulot entretînt

une Jenny Cadine... Vous aviez l’air d’une impératrice. Vous n’avez

pas trente ans, madame, reprit-il, vous me paraissez jeune, vous êtes

belle. Ma parole d’honneur, ce jour-là j’ai été touché à fond, je me

disais: «Si je n’avais pas ma Josépha, puisque le père Hulot délaisse

sa femme, elle m’irait comme un gant.» Ah! pardon! c’est un mot de

mon ancien état. Le parfumeur revient de temps en temps, c’est ce

qui m’empêche d’aspirer à la députation. Aussi, lorsque j’ai été si

lâchement trompé par le baron, car entre vieux drôles comme nous, les

maîtresses de nos amis devraient être sacrées, me suis-je juré de lui

prendre sa femme. C’est justice. Le baron n’aurait rien à dire, et

l’impunité nous est acquise. Vous m’avez mis à la porte comme un chien

galeux aux premiers mots que je vous ai touchés de l’état de mon cœur;

vous avez redoublé par là mon amour, mon entêtement, si vous voulez, et

vous serez à moi.

--Et comment?

--Je ne sais pas, mais ce sera. Voyez-vous, madame, un imbécile de

parfumeur (retiré!) qui n’a qu’une idée en tête, est plus fort qu’un

homme d’esprit qui en a des milliers. Je suis _toqué_ de vous, et vous

êtes ma vengeance! c’est comme si j’aimais deux fois. Je vous parle à

cœur ouvert, en homme résolu. De même que vous me dites: «je ne serai

pas à vous,» je cause froidement avec vous. Enfin, selon le proverbe,

je joue cartes sur table. Oui, vous serez à moi, dans un temps donné...

Oh! vous auriez cinquante ans, vous seriez encore ma maîtresse. Et ce

sera, car moi j’attends tout de votre mari...

Madame Hulot jeta sur ce bourgeois calculateur un regard si fixe de

terreur, qu’il la crut devenue folle, et il s’arrêta.

--Vous l’avez voulu, vous m’avez couvert de votre mépris, vous m’avez

défié, j’ai parlé! dit-il en éprouvant le besoin de justifier la

sauvagerie de ses dernières paroles.

--Oh! ma fille, ma fille! s’écria la baronne d’une voix de mourante.

--Ah! je ne connais plus rien! reprit Crevel. Le jour où Josépha m’a

été prise, j’étais comme une tigresse à qui l’on a enlevé ses petits...

Enfin, j’étais comme je vous vois en ce moment. Votre fille! c’est,

pour moi, le moyen de vous obtenir. Oui, j’ai fait manquer le mariage

de votre fille!... et vous ne la marierez point sans mon secours!

Quelque belle que soit mademoiselle Hortense, il lui faut une dot...

--Hélas! oui! dit la baronne en s’essuyant les yeux.

--Eh bien! essayez de demander dix mille francs au baron, reprit Crevel

qui se remit en position.

Il attendit pendant un moment, comme un acteur qui _marque un temps_.

--S’il les avait, il les donnerait à celle qui remplacera Josépha!

dit-il en forçant son _médium_. Dans la voie où il est, s’arrête-t-on?

Il aime d’abord trop les femmes! (Il y a en tout un juste milieu,

comme a dit notre Roi.) Et puis la vanité s’en mêle! C’est un bel

homme! Il vous mettra tous sur la paille pour son plaisir. Vous êtes

déjà d’ailleurs sur le chemin de l’hôpital. Tenez, depuis que je n’ai

mis les pieds chez vous, vous n’avez pas pu renouveler le meuble de

votre salon. Le mot GÊNE est vomi par toutes les lézardes de ces

étoffes. Quel est le gendre qui ne sortira pas épouvanté des preuves

mal déguisées de la plus horrible des misères, celle des gens comme il

faut? J’ai été boutiquier, je m’y connais. Il n’y a rien de tel que

le coup d’œil du marchand de Paris pour savoir découvrir la richesse

réelle et la richesse apparente... Vous êtes sans le sou, dit-il à voix

basse. Cela se voit en tout, même sur l’habit de votre domestique.

Voulez-vous que je vous révèle d’affreux mystères qui vous sont

cachés?...

--Monsieur, dit madame Hulot qui pleurait à mouiller son mouchoir,

assez! assez!

--Eh bien! mon gendre donne de l’argent à son père, et voilà ce que je

voulais vous dire, en débutant, sur le train de votre fils. Mais je

veille aux intérêts de ma fille... soyez tranquille.

--Oh! marier ma fille et mourir!... dit la malheureuse femme qui perdit

la tête.

--Eh bien! en voici le moyen! reprit Crevel.

Madame Hulot regarda Crevel avec un air d’espérance qui changea si

rapidement sa physionomie, que ce seul mouvement aurait dû attendrir

Crevel et lui faire abandonner son projet ridicule.

--Vous serez belle encore dix ans, reprit Crevel en position, ayez des

bontés pour moi, et mademoiselle Hortense est mariée. Hulot m’a donné

le droit, comme je vous disais, de poser le marché, tout crûment, et il

ne se fâchera pas. Depuis trois ans, j’ai fait valoir mes capitaux, car

mes fredaines ont été restreintes. J’ai trois cent mille francs de gain

en dehors de ma fortune, ils sont à vous...

--Sortez, monsieur, dit madame Hulot, sortez, et ne reparaissez

jamais devant moi. Sans la nécessité où vous m’avez mise de savoir le

secret de votre lâche conduite dans l’affaire du mariage projeté pour

Hortense... Oui, lâche... reprit-elle à un geste de Crevel. Comment

faire peser de pareilles inimitiés sur une pauvre fille, sur une belle

et innocente créature?... Sans cette nécessité qui poignait mon cœur de

mère, vous ne m’auriez jamais reparlé, vous ne seriez plus rentré chez

moi. Trente-deux ans d’honneur, de loyauté de femme ne périront pas

sous les coups de monsieur Crevel...

--Ancien parfumeur, successeur de César de Birotteau, à la Reine

des Roses, rue Saint-Honoré, dit railleusement Crevel, ancien

adjoint au maire, capitaine de la garde nationale, chevalier de la

Légion-d’Honneur, absolument comme mon prédécesseur...

--Monsieur, reprit la baronne, monsieur Hulot, après vingt ans de

constance, a pu se lasser de sa femme, ceci ne regarde que moi; mais

vous voyez, monsieur, qu’il a mis bien du mystère à ses infidélités,

car j’ignorais qu’il vous eût succédé dans le cœur de mademoiselle

Josépha...

--Oh! s’écria Crevel, à prix d’or, madame... Cette fauvette lui coûte

plus de cent mille francs depuis deux ans. Ah! ah! vous n’êtes pas au

bout...

--Trêve à tout ceci, monsieur Crevel. Je ne renoncerai pas pour vous

au bonheur qu’une mère éprouve à pouvoir embrasser ses enfants sans se

sentir un remords au cœur, à se voir respectée, aimée par sa famille,

et je rendrai mon âme à Dieu sans souillure...

--_Amen!_ dit Crevel avec cette amertume diabolique qui se répand

sur la figure des gens à prétention quand ils ont échoué de nouveau

dans de pareilles entreprises. Vous ne connaissez pas la misère à

son dernier période, la honte... le déshonneur... J’ai tenté de vous

éclairer, je voulais vous sauver, vous et votre fille!... eh bien! vous

épelerez la parabole moderne du _père prodigue_, depuis la première

jusqu’à la dernière lettre. Vos larmes et votre fierté me touchent,

car voir pleurer une femme qu’on aime, c’est affreux!... dit Crevel en

s’asseyant. Tout ce que je puis vous promettre, chère Adeline, c’est de

ne rien faire contre vous, ni contre votre mari; mais n’envoyez jamais

aux renseignements chez moi. Voilà tout!

--Que faire, donc? s’écria madame Hulot.

Jusque-là, la baronne avait soutenu courageusement les triples tortures

que cette explication imposait à son cœur, car elle souffrait comme

femme, comme mère et comme épouse. En effet, tant que le beau-père de

son fils s’était montré rogue et agressif, elle avait trouvé de la

force dans la résistance qu’elle opposait à la brutalité du boutiquier;

mais la bonhomie qu’il manifestait au milieu de son exaspération

d’amant rebuté, de beau garde national humilié, détendit ses fibres

montées à se briser; elle se tordit les mains, elle fondit en larmes,

et elle était dans un tel état d’abattement stupide, qu’elle se laissa

baiser les mains par Crevel à genoux.

--Mon Dieu! que devenir? reprit-elle en s’essuyant les yeux. Une mère

peut-elle voir froidement sa fille dépérir sous ses yeux? Quel sera le

sort d’une si magnifique créature, aussi forte de sa vie chaste auprès

de sa mère, que de sa nature privilégiée! Par certains jours, elle se

promène dans le jardin, triste, sans savoir pourquoi; je la trouve avec

des larmes dans les yeux...

--Elle a vingt-un ans, dit Crevel.

--Faut-il la mettre au couvent? demanda la baronne, car dans de

pareilles crises, la religion est souvent impuissante contre la nature,

et les filles les plus pieusement élevées perdent la tête!... Mais

levez-vous donc, monsieur, ne voyez-vous pas que, maintenant, tout est

fini entre nous, que vous me faites horreur, que vous avez renversé la

dernière espérance d’une mère!...

--Et si je la relevais?... dit-il.

Madame Hulot regarda Crevel avec une expression délirante qui le

toucha; mais il refoula la pitié dans son cœur, à cause de ce mot:

_Vous me faites horreur!_ La Vertu est toujours un peu trop tout d’une

pièce, elle ignore les nuances et les tempéraments à l’aide desquels on

louvoie dans une fausse position.

--On ne marie pas aujourd’hui, sans dot, une fille aussi belle que

l’est mademoiselle Hortense, reprit Crevel en reprenant son air pincé.

Votre fille est une de ces beautés effrayantes pour les maris; c’est

comme un cheval de luxe qui exige trop de soins coûteux pour avoir

beaucoup d’acquéreurs. Allez donc à pied avec une pareille femme

au bras? tout le monde vous regardera, vous suivra, désirera votre

épouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne veulent pas avoir

des amants à tuer; car, après tout, on n’en tue jamais qu’un. Vous

ne pouvez, dans la situation où vous êtes, marier votre fille que de

trois manières: par mon secours, vous n’en voulez pas! et d’un; en

trouvant un vieillard de soixante ans, très-riche, sans enfants, et qui

voudrait en avoir, c’est difficile, mais cela se rencontre, il y a tant

de vieux qui prennent des Josépha, des Jenny Cadine, pourquoi n’en

rencontrerait-on pas un qui ferait la même bêtise légitimement?... Si

je n’avais pas ma Célestine et nos deux petits enfants, j’épouserais

Hortense. Et de deux! La dernière manière est la plus facile...

Madame Hulot leva la tête, et regarda l’ancien parfumeur avec anxiété.

--Paris est une ville où tous les gens d’énergie qui poussent comme des

sauvageons sur le territoire français, se donnent rendez-vous, et il

y grouille bien des talents, sans feu ni lieu, des courages capables

de tout, même de faire fortune... Eh bien! ces garçons-là... (Votre

serviteur en était dans son temps, et il en a connu!... Qu’avait du

Tillet? Qu’avait Popinot, il y a vingt ans?... ils pataugeaient tous

les deux dans la boutique du papa Birotteau, sans autre capital que

l’envie de parvenir, qui, selon moi, vaut le plus beau capital!... On

mange des capitaux, et l’on ne se mange pas le moral!... Qu’avais-je,

moi? l’envie de parvenir, du courage. Du Tillet est l’égal aujourd’hui

des plus grands personnages. Le petit Popinot, le plus riche droguiste

de la rue des Lombards, est devenu député, le voilà ministre...) Eh

bien! l’un de ces _condottieri_, comme on dit, de la commandite, de la

plume ou de la brosse, est le seul être, à Paris, capable d’épouser

une belle fille sans le sou, car ils ont tous les genres de courage.

Monsieur Popinot a épousé mademoiselle Birotteau sans espérer un liard

de dot. Ces gens-là sont fous! ils croient à l’amour, comme ils croient

à leur fortune et à leurs facultés!... Cherchez un homme d’énergie

qui devienne amoureux de votre fille et il l’épousera sans regarder

au présent. Vous m’avouerez que, pour un ennemi, je ne manque pas de

générosité, car ce conseil est contre moi.

--Ah! monsieur Crevel, si vous vouliez être mon ami, quittez vos idées

ridicules!...

--Ridicules? madame, ne vous démolissez pas ainsi, regardez-vous... Je

vous aime et vous viendrez à moi! Je veux dire un jour à Hulot: «Tu

m’as pris Josépha, j’ai ta femme!...» C’est la vieille loi du talion!

Et je poursuivrai l’accomplissement de mon projet, à moins que vous ne

deveniez excessivement laide. Je réussirai, voici pourquoi, dit-il en

se mettant en position et regardant madame Hulot.

--Vous ne rencontrerez ni un vieillard, ni un jeune homme amoureux,

reprit-il après une pause, parce que vous aimez trop votre fille

pour la livrer aux manœuvres d’un vieux libertin, et que vous ne vous

résignerez pas, vous, baronne Hulot, sœur du vieux lieutenant-général

qui commandait les vieux grenadiers de la vieille garde, à prendre

l’homme d’énergie là où il sera; car il peut se trouver simple ouvrier,

comme tel millionnaire d’aujourd’hui se trouvait simple mécanicien il

y a dix ans, simple conducteur de travaux, simple contre-maître de

fabrique. Et alors, en voyant votre fille, poussée par ses vingt ans,

capable de vous déshonorer, vous vous direz: «Il vaut mieux que ce soit

moi qui me déshonore; et si monsieur Crevel veut me garder le secret,

je vais gagner la dot de ma fille, deux cent mille francs, pour dix ans

d’attachement à cet ancien marchand de gants... le père Crevel!...»

Je vous ennuie, et ce que je dis est profondément immoral, n’est-ce

pas? Mais si vous étiez mordue par une passion irrésistible, vous vous

feriez, pour me céder, des raisonnements comme s’en font les femmes qui

aiment... Eh bien! l’intérêt d’Hortense vous les mettra dans le cœur,

ces capitulations de conscience...

--Il reste à Hortense un oncle.

--Qui, le père Fischer?... il arrange ses affaires, et par la faute du

baron encore, dont le râteau passe sur toutes les caisses qui sont à sa

portée.

--Le comte Hulot...

--Oh! votre mari, madame, a déjà fricassé les économies du vieux

lieutenant-général, il en a meublé la maison de sa cantatrice. Voyons,

me laisserez-vous partir sans espérance?

--Adieu, monsieur. On guérit facilement d’une passion pour une femme

de mon âge, et vous prendrez des idées chrétiennes. Dieu protége les

malheureux...

La baronne se leva pour forcer le capitaine à la retraite, et elle le

repoussa dans le grand salon.

--Est-ce au milieu de pareilles guenilles que devrait vivre la belle

madame Hulot? dit-il.

Et il montrait une vieille lampe, un lustre dédoré, les cordes du

tapis, enfin les haillons de l’opulence qui faisaient de ce grand salon

blanc, rouge et or, un cadavre des fêtes impériales.

--La vertu, monsieur, reluit sur tout cela. Je n’ai pas envie de devoir

un magnifique mobilier en faisant de cette beauté, que vous me prêtez,

_des piéges à loups, des chatières à pièces de cent sous_!

Le capitaine se mordit les lèvres en reconnaissant les expressions par

lesquelles il venait de flétrir l’avidité de Josépha.

--Et pour qui cette persévérance? demanda-t-il.

En ce moment la baronne avait éconduit l’ancien parfumeur jusqu’à la

porte.

--Pour un libertin!... ajouta-t-il en faisant une moue d’homme vertueux

et millionnaire.

--Si vous aviez raison, monsieur, ma constance aurait alors quelque

mérite, voilà tout.

Elle laissa le capitaine après l’avoir salué comme on salue pour se

débarrasser d’un importun, et se retourna trop lestement pour le voir

une dernière fois en position. Elle alla rouvrir les portes qu’elle

avait fermées, et ne put remarquer le geste menaçant par lequel Crevel

lui dit adieu. Elle marchait fièrement, noblement, comme une martyre

au Colysée. Elle avait néanmoins épuisé ses forces, car elle se laissa

tomber sur le divan de son boudoir bleu, comme une femme près de se

trouver mal, et elle resta les yeux attachés sur le kiosque en ruines

où sa fille babillait avec la cousine Bette.

Depuis les premiers jours de son mariage jusqu’en ce moment, la baronne

avait aimé son mari, comme Joséphine a fini par aimer Napoléon, d’un

amour admiratif, d’un amour maternel, d’un amour lâche. Si elle

ignorait les détails que Crevel venait de lui donner, elle savait

cependant fort bien que, depuis vingt ans, le baron Hulot lui faisait

des infidélités; mais elle s’était mis sur les yeux un voile de plomb,

elle avait pleuré silencieusement, et jamais une parole de reproche

ne lui était échappée. En retour de cette angélique douceur, elle

avait obtenu la vénération de son mari, et comme un culte divin autour

d’elle. L’affection qu’une femme porte à son mari, le respect dont

elle l’entoure, sont contagieux dans la famille. Hortense croyait son

père un modèle accompli d’amour conjugal. Quant à Hulot fils, élevé

dans l’admiration du baron, en qui chacun voyait un des géants qui

secondèrent Napoléon, il savait devoir sa position au nom, à la place

et à la considération paternelle; d’ailleurs, les impressions de

l’enfance exercent une longue influence, et il craignait encore son

père; aussi eût-il soupçonné les irrégularités révélées par Crevel,

déjà trop respectueux pour s’en plaindre, il les aurait excusées par

des raisons tirées de la manière de voir des hommes à ce sujet.

Maintenant il est nécessaire d’expliquer le dévouement extraordinaire

de cette belle et noble femme; et voici l’histoire de sa vie en peu de

mots.

Dans un village situé sur les extrêmes frontières de la Lorraine, au

pied des Vosges, trois frères, du nom de Fischer, simples laboureurs,

partirent, par suite des réquisitions républicaines, à l’armée dite du

Rhin.

En 1799, le second des frères, André, veuf et père de madame Hulot,

laissa sa fille aux soins de son frère aîné, Pierre Fischer, qu’une

blessure reçue en 1797 avait rendu incapable de servir, et fit quelques

entreprises partielles dans les Transports Militaires, service qu’il

dut à la protection de l’ordonnateur Hulot d’Ervy. Par un hasard assez

naturel, Hulot, qui vint à Strasbourg, vit la famille Fischer. Le

père d’Adeline et son jeune frère étaient alors soumissionnaires des

fourrages en Alsace.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 1 / 62 段