XXXVI.

«Incertaine de sa mort, j'envoyai, continua-t-elle, un courrier monté

sur un dromadaire, pour suivre ses traces et avoir de ses nouvelles.

Celui-ci fit en treize jours le voyage de la Mecque, et il ne

rapportait que des notions vagues, quand il fut attaqué et pris dans

le désert. Il n'a pas reparu depuis deux ans; j'ai soin de sa famille.

«Je fus instruite plus tard, par quelques Arabes, de la fin tragique

d'Ali-Bey. Ma première pensée fut de croire à quelque vengeance des

musulmans. Dans son précédent voyage, publié à Paris, il avait dévoilé

les mystères de la Mecque, et décrit en détail les mosquées et le

tombeau de Mahomet, qu'il avait été admis à vénérer sous ses habits

orientaux. On avait pu chercher à punir une telle indiscrétion; mais

je sus bientôt qu'il n'en était rien, et lui-même attribue sa mort à

d'autres causes.

«Je fis de grands efforts pour me mettre en possession des manuscrits

et des instruments astronomiques d'Ali-Bey; on m'avait dit que le chef

des Maugrebins en était le détenteur. Je priai le pacha de Damas de

les retirer et de les placer dans son _khasné_ (trésor) particulier;

il le fit, et ils furent scellés des cachets du molleh et des cadis de

la ville. J'entrevis l'espérance de les avoir en ma possession; je fis

entendre au pacha qu'Ali-Bey s'occupait uniquement d'astronomie; qu'il

allait à la Mecque par ordre de son roi, pour y mesurer le soleil,

qu'il savait bien y être plus grand qu'ailleurs (c'est une croyance de

l'islamisme); que ce qu'il laissait après lui formait l'héritage de

son fils Osman-Bey, qui habitait le royaume de Fez; et qu'enfin,

pour profiter des écrits de ce savant, il fallait traduire ses

observations en arabe: j'offris de me charger de ce travail; mes

motifs allaient être goûtés, je m'en flattais du moins, quand le pacha

fut destitué. Je l'ai regretté sincèrement, car il avait pour moi une

amitié particulière.

«--Ce fils d'Ali-Bey, interrompis-je, existait-il en effet? ou votre

récit n'était-il qu'une fable adroite?

«--Pas du tout, reprit lady Stanhope; dans son voyage à Fez, Ali-Bey,

qui, grâce à son costume et à sa profonde connaissance des idiomes de

l'Orient, pénétrait dans les sérails comme dans les mosquées, eut des

relations avec une soeur du roi de Fez, et la laissa grosse d'un

enfant qu'on nomme aujourd'hui Osman-Bey. L'existence de ce jeune fils

peut servir de base aux réclamations qui auraient pour objet d'obtenir

les manuscrits et les instruments, seul héritage de son père.»

«Lady Stanhope apprit avec plaisir que le voyage d'Ali-Bey avait un

autre but que des découvertes astronomiques, et qu'il avait la mission

de se rendre à Tombuctoo.

«L'expédition des Anglais au pôle nord, disait ce savant dans une de

ses dernières lettres que j'ai lue, et mon voyage au centre de

l'Afrique, doivent résoudre les deux plus grands problèmes

géographiques qui nous restent sur le globe, avec la différence que,

si je réussis, ma mission produira infiniment plus de résultats utiles

à l'humanité que le voyage au pôle.»

«Lady Stanhope déplora doublement la mort prématurée de cet intrépide

voyageur, et finit par me dire qu'on la devait, comme il l'assure

lui-même, au poison et à la jalousie des Européens.

«Les Arabes, ajouta-t-elle, auraient aimé un homme de son caractère.

Tout le monde n'est pas né pour voyager chez eux. Cet illustre

Polonais, par exemple, si grand amateur de chevaux, qui s'est montré

en Syrie il y a deux ans, n'a nullement les qualités propres à

l'Arabie; il est vrai qu'il y a à peine pénétré. J'ai appris avec

étonnement que ses voyages avaient dérangé sa fortune; je ne lui ai

jamais vu qu'un équipage très-mince, et il s'est beaucoup plus occupé

des femmes d'Alep que des hommes du désert.

«Je ne sais comment j'ai pu plaire aux Bédouins et me faire parmi eux

des amis: quelques traits de fermeté et d'énergie y ont peut-être

contribué. J'ai été, pendant deux jours, avec une faible escorte de

cinquante Arabes, poursuivie par trois cent cinquante cavaliers. Dans

les ruines de Palmyre, un chef de deux cents chameaux a levé le

poignard sur moi; mes regards et ma contenance l'ont vaincu; il est

tombé à mes pieds. J'ai passé huit jours dans la grotte d'un santon

retiré dans les rochers du Liban; je couchais près de lui sur des

feuilles sèches; il m'expliquait le Coran et m'initiait aux secrets de

sa vieille expérience.

«La première fois que j'entrai à Damas, on m'avait préparé, au

quartier des chrétiens, une maison séparée. Je fis dire au pacha que

j'étais fatiguée de voir des chrétiens et des juifs; que j'étais venue

faire connaissance avec les Turcs et les Arabes, et que je voulais une

autre habitation. J'en choisis une au milieu des musulmans, en face de

la grande mosquée, et j'y séjournai pendant quelques mois.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 249 / 256 题