«Je suivis mon étrange guide dans l'intérieur du harem, c'est ainsi
que lady Stanhope, s'identifiant avec le sexe dont elle empruntait les
habits, appelait son appartement intime. Sa maison se composait d'une
multitude de chambres disposées autour d'une cour carrée, comme dans
un couvent. Cette cour est un jardin garni de fleurs odoriférantes.
Toutes les ouvertures de la maison donnent sur ce jardin intérieur.
Ainsi, trois des façades de l'édifice ne sont que des murs sans
ouvertures; et la quatrième, par où j'entrais, offre du côté de la mer
une seule porte et un péristyle, si l'on peut nommer ainsi quelques
tiges de cèdre supportant un toit de chaume.
«J'entrai sur les pas de mon hôte (je ne peux pas dire mon hôtesse)
dans un salon garni de sophas. Quelques arcs et deux carquois remplis
de flèches étaient suspendus aux murs; sur un côté du divan paraissait
un grand tableau représentant un cheval libre franchissant un torrent,
et, derrière le cadre, je reconnus un portrait de Bonaparte presque
entièrement dérobé à la vue. Lady Stanhope se coucha dans l'angle
gauche du divan: c'est, en Turquie, la place du maître de la maison;
je me couchai à l'autre angle, vis-à-vis d'elle. J'avais refusé de
souper, elle me fit apporter des abricots blancs, dont l'espèce est
inconnue en Europe, des figues bananes, puis des sorbets. Je
n'oublierai de longtemps ce repas offert par une Anglaise à un
Français sur un pic du Liban.
«N'êtes-vous pas surpris de mon costume? me dit lady Stanhope, en
pressant sur ses lèvres l'ambre d'une longue pipe.
«--Non, Madame, répondis-je; je voulais voir lady Stanhope, et, sous
quelques vêtements qu'elle paraisse à mes yeux, j'espère que mon
hommage aura pénétré jusqu'à son coeur.
«--Oui, Monsieur, reprit-elle, j'ai du plaisir à vous voir, et il
faut que cela soit pour que je le dise; car depuis longtemps mes
compatriotes m'ont dégoûtée des voyageurs; ils se croient en droit de
tourmenter mon existence, et aucun Anglais ne viendrait en Syrie sans
prétendre examiner ma vie et mes discours. Je suis pour toujours
brouillée avec eux; je n'en reçois plus: et que viendraient-ils faire
en Orient? Loin d'égaler les hommes qui l'habitent, ils ne sont pas
même faits pour les observer.
«Le dernier fut ce jeune Banks, que vous avez vu à Constantinople. Je
l'ai fait conduire dans le désert, vers la ville qu'il dit avoir
découverte; il me doit bien des facilités apportées à son voyage, et
il s'en est montré peu reconnaissant; mais je sais oublier les
ingrats. J'ai bien oublié un voyageur plus célèbre, qui porte le même
nom, et qui fut l'ami de mon oncle. Je n'aime pas les traîtres; M.
Pitt avait eu à se plaindre gravement de sir Joseph Banks, et le
prince-régent voulut un jour m'engager à le suivre chez le compagnon
de Cook qu'il allait voir.--Jamais, répondis-je, Esther Stanhope ne
verra sir Joseph Banks; un homme qui trahit son ami est capable de
trahir son roi.
«Bien d'autres Anglais, passagers en Syrie, m'ont obsédée de leurs
persécutions. Pour les éloigner de moi, j'ai dû y répondre par des
brusqueries; mais elles ont produit l'effet que j'en attendais, et je
ne les ai point vus.
«Ils s'en vengent par des publications de leurs voyages, où chacun
d'eux me fait figurer à sa guise, et toujours pour m'accabler de
ridicule. Cette arme est aiguë en Europe; ici elle s'émousse, et
d'ailleurs j'y suis peu sensible depuis longtemps.
«--Quoi! ces jugements si défavorables, ces portraits si peu
ressemblants que la presse multiplie, n'ont-ils rien qui puisse vous
choquer, Milady?
«--Oh! point du tout, reprit-elle en riant; que me font-ils de la part
de ceux qui ne m'ont jamais connue? Si mon nom peut procurer à leurs
ouvrages des lecteurs, et des acheteurs à leurs libraires, je m'en
réjouirai très-sincèrement, car je veux faire le bien, de quelque
manière que ce soit.
«--Je le sais, repris-je, et je dois vous témoigner toute ma
reconnaissance de vos bontés pour mes compatriotes. J'avais su que
plusieurs Français malheureux avaient trouvé chez lady Stanhope le
plus généreux et le plus favorable accueil.
«--Ah! les Français, me dit-elle avec feu, ont des droits tout
particuliers à mes sentiments. Vous avez beau faire, fort heureusement
pour vous, vous ne ressemblerez jamais à vos voisins.
«J'estime votre ambassadeur (M. le marquis de Rivière); c'est un
fanatique dans son dévouement pour ses maîtres, mais il l'est de bonne
foi. Le monde serait plus heureux s'il n'y en avait eu que de
semblables. Au reste, son exemple est peu contagieux. Ces vieux
modèles de l'honneur ne sont plus de notre siècle; aujourd'hui la
fidélité n'est plus que de la niaiserie, et la faveur va au plus
ingrat. Votre Europe si corrompue fait mal à voir. Imitez les Arabes;
au moins chez eux la parole d'un homme ne change et ne trompe
jamais...
«Et ce pauvre, colonel Boutin, que n'ai-je pas fait pour prévenir ses
malheurs? Je les ai au moins bien vengés. Il revenait chez moi, quand
un caprice de curiosité le conduisit chez les Ansariés, où il a péri
on ne sait trop comment. J'appris sa mort par hasard; aussitôt,
appuyée des ordres du pacha de Damas, qui me traitait comme sa fille,
j'expédiai partout des émissaires, mais je ne pus recueillir que des
renseignements incertains, et je ne savais où diriger mes poursuites.
Alors j'écrivis au chef dont l'influence domine dans la montagne en
lui envoyant une superbe paire de pistolets:
«_Abba Mehhemed_, je t'arme chevalier. J'ai à me plaindre des Ansariés
qui ont massacré un de mes frères; j'espère que ces pistolets ne
manqueront jamais personne, qu'ils protégeront tes jours, et qu'ils
vengeront la cause de ton amie.»
«Il partit, et il brûla cinquante-deux villages. La route est sûre
aujourd'hui; vos officiers n'ont plus rien à craindre des Ansariés.
«--Que n'avez-vous pu, dis-je alors, porter vos secours à un autre
voyageur, dont l'entreprise devait être plus utile encore, le
malheureux Ali-Bey! Lady Stanhope s'émut à ce nom.
«--Vous renouvelez, reprit-elle, toute ma douleur: pauvre Ali! combien
je l'ai regretté! Mais soyez franc, ajouta-t-elle après un moment de
silence: avez-vous ordre de me parler d'Ali-Bey?
«--J'ai l'honneur de vous répéter, Milady, que ma visite auprès de
vous est entièrement désintéressée, et ce n'est point un article de
mes instructions. Mes questions relatives à Ali-Bey, que j'ai connu,
viennent d'un homme qui s'intéressait vivement au succès de sa
dernière expédition.
«--Eh bien! Monsieur, reprit lady Stanhope, je crois que Dieu vous
envoie pour me délivrer d'une véritable peine, et je me confie
entièrement à vous.
«J'ai une lettre qu'Ali-Bey m'écrivit peu d'heures avant de mourir.
J'ai aussi un paquet de la rhubarbe empoisonnée à laquelle il croit
devoir sa mort. Il a voulu que ces deux objets fussent envoyés au
ministre de la marine en France. Jusqu'ici, je n'ai osé les confier à
personne; promettez-moi que vous les lui remettrez vous-même, quelle
que soit l'époque de votre retour à Paris, et les dernières volontés
du pauvre voyageur seront ainsi accomplies.»
«Je le promis. Lady Stanhope alla chercher un petit paquet enveloppé
de papier qu'elle me donna; elle me dicta deux lignes, que par ses
ordres j'écrivis sur la lettre même. Ces lignes indiquaient qu'Ali-Bey
avait été enterré au château de Balka, à quatre ou cinq minutes de
Messinib, dans le désert.