XXXV.

«Je suivis mon étrange guide dans l'intérieur du harem, c'est ainsi

que lady Stanhope, s'identifiant avec le sexe dont elle empruntait les

habits, appelait son appartement intime. Sa maison se composait d'une

multitude de chambres disposées autour d'une cour carrée, comme dans

un couvent. Cette cour est un jardin garni de fleurs odoriférantes.

Toutes les ouvertures de la maison donnent sur ce jardin intérieur.

Ainsi, trois des façades de l'édifice ne sont que des murs sans

ouvertures; et la quatrième, par où j'entrais, offre du côté de la mer

une seule porte et un péristyle, si l'on peut nommer ainsi quelques

tiges de cèdre supportant un toit de chaume.

«J'entrai sur les pas de mon hôte (je ne peux pas dire mon hôtesse)

dans un salon garni de sophas. Quelques arcs et deux carquois remplis

de flèches étaient suspendus aux murs; sur un côté du divan paraissait

un grand tableau représentant un cheval libre franchissant un torrent,

et, derrière le cadre, je reconnus un portrait de Bonaparte presque

entièrement dérobé à la vue. Lady Stanhope se coucha dans l'angle

gauche du divan: c'est, en Turquie, la place du maître de la maison;

je me couchai à l'autre angle, vis-à-vis d'elle. J'avais refusé de

souper, elle me fit apporter des abricots blancs, dont l'espèce est

inconnue en Europe, des figues bananes, puis des sorbets. Je

n'oublierai de longtemps ce repas offert par une Anglaise à un

Français sur un pic du Liban.

«N'êtes-vous pas surpris de mon costume? me dit lady Stanhope, en

pressant sur ses lèvres l'ambre d'une longue pipe.

«--Non, Madame, répondis-je; je voulais voir lady Stanhope, et, sous

quelques vêtements qu'elle paraisse à mes yeux, j'espère que mon

hommage aura pénétré jusqu'à son coeur.

«--Oui, Monsieur, reprit-elle, j'ai du plaisir à vous voir, et il

faut que cela soit pour que je le dise; car depuis longtemps mes

compatriotes m'ont dégoûtée des voyageurs; ils se croient en droit de

tourmenter mon existence, et aucun Anglais ne viendrait en Syrie sans

prétendre examiner ma vie et mes discours. Je suis pour toujours

brouillée avec eux; je n'en reçois plus: et que viendraient-ils faire

en Orient? Loin d'égaler les hommes qui l'habitent, ils ne sont pas

même faits pour les observer.

«Le dernier fut ce jeune Banks, que vous avez vu à Constantinople. Je

l'ai fait conduire dans le désert, vers la ville qu'il dit avoir

découverte; il me doit bien des facilités apportées à son voyage, et

il s'en est montré peu reconnaissant; mais je sais oublier les

ingrats. J'ai bien oublié un voyageur plus célèbre, qui porte le même

nom, et qui fut l'ami de mon oncle. Je n'aime pas les traîtres; M.

Pitt avait eu à se plaindre gravement de sir Joseph Banks, et le

prince-régent voulut un jour m'engager à le suivre chez le compagnon

de Cook qu'il allait voir.--Jamais, répondis-je, Esther Stanhope ne

verra sir Joseph Banks; un homme qui trahit son ami est capable de

trahir son roi.

«Bien d'autres Anglais, passagers en Syrie, m'ont obsédée de leurs

persécutions. Pour les éloigner de moi, j'ai dû y répondre par des

brusqueries; mais elles ont produit l'effet que j'en attendais, et je

ne les ai point vus.

«Ils s'en vengent par des publications de leurs voyages, où chacun

d'eux me fait figurer à sa guise, et toujours pour m'accabler de

ridicule. Cette arme est aiguë en Europe; ici elle s'émousse, et

d'ailleurs j'y suis peu sensible depuis longtemps.

«--Quoi! ces jugements si défavorables, ces portraits si peu

ressemblants que la presse multiplie, n'ont-ils rien qui puisse vous

choquer, Milady?

«--Oh! point du tout, reprit-elle en riant; que me font-ils de la part

de ceux qui ne m'ont jamais connue? Si mon nom peut procurer à leurs

ouvrages des lecteurs, et des acheteurs à leurs libraires, je m'en

réjouirai très-sincèrement, car je veux faire le bien, de quelque

manière que ce soit.

«--Je le sais, repris-je, et je dois vous témoigner toute ma

reconnaissance de vos bontés pour mes compatriotes. J'avais su que

plusieurs Français malheureux avaient trouvé chez lady Stanhope le

plus généreux et le plus favorable accueil.

«--Ah! les Français, me dit-elle avec feu, ont des droits tout

particuliers à mes sentiments. Vous avez beau faire, fort heureusement

pour vous, vous ne ressemblerez jamais à vos voisins.

«J'estime votre ambassadeur (M. le marquis de Rivière); c'est un

fanatique dans son dévouement pour ses maîtres, mais il l'est de bonne

foi. Le monde serait plus heureux s'il n'y en avait eu que de

semblables. Au reste, son exemple est peu contagieux. Ces vieux

modèles de l'honneur ne sont plus de notre siècle; aujourd'hui la

fidélité n'est plus que de la niaiserie, et la faveur va au plus

ingrat. Votre Europe si corrompue fait mal à voir. Imitez les Arabes;

au moins chez eux la parole d'un homme ne change et ne trompe

jamais...

«Et ce pauvre, colonel Boutin, que n'ai-je pas fait pour prévenir ses

malheurs? Je les ai au moins bien vengés. Il revenait chez moi, quand

un caprice de curiosité le conduisit chez les Ansariés, où il a péri

on ne sait trop comment. J'appris sa mort par hasard; aussitôt,

appuyée des ordres du pacha de Damas, qui me traitait comme sa fille,

j'expédiai partout des émissaires, mais je ne pus recueillir que des

renseignements incertains, et je ne savais où diriger mes poursuites.

Alors j'écrivis au chef dont l'influence domine dans la montagne en

lui envoyant une superbe paire de pistolets:

«_Abba Mehhemed_, je t'arme chevalier. J'ai à me plaindre des Ansariés

qui ont massacré un de mes frères; j'espère que ces pistolets ne

manqueront jamais personne, qu'ils protégeront tes jours, et qu'ils

vengeront la cause de ton amie.»

«Il partit, et il brûla cinquante-deux villages. La route est sûre

aujourd'hui; vos officiers n'ont plus rien à craindre des Ansariés.

«--Que n'avez-vous pu, dis-je alors, porter vos secours à un autre

voyageur, dont l'entreprise devait être plus utile encore, le

malheureux Ali-Bey! Lady Stanhope s'émut à ce nom.

«--Vous renouvelez, reprit-elle, toute ma douleur: pauvre Ali! combien

je l'ai regretté! Mais soyez franc, ajouta-t-elle après un moment de

silence: avez-vous ordre de me parler d'Ali-Bey?

«--J'ai l'honneur de vous répéter, Milady, que ma visite auprès de

vous est entièrement désintéressée, et ce n'est point un article de

mes instructions. Mes questions relatives à Ali-Bey, que j'ai connu,

viennent d'un homme qui s'intéressait vivement au succès de sa

dernière expédition.

«--Eh bien! Monsieur, reprit lady Stanhope, je crois que Dieu vous

envoie pour me délivrer d'une véritable peine, et je me confie

entièrement à vous.

«J'ai une lettre qu'Ali-Bey m'écrivit peu d'heures avant de mourir.

J'ai aussi un paquet de la rhubarbe empoisonnée à laquelle il croit

devoir sa mort. Il a voulu que ces deux objets fussent envoyés au

ministre de la marine en France. Jusqu'ici, je n'ai osé les confier à

personne; promettez-moi que vous les lui remettrez vous-même, quelle

que soit l'époque de votre retour à Paris, et les dernières volontés

du pauvre voyageur seront ainsi accomplies.»

«Je le promis. Lady Stanhope alla chercher un petit paquet enveloppé

de papier qu'elle me donna; elle me dicta deux lignes, que par ses

ordres j'écrivis sur la lettre même. Ces lignes indiquaient qu'Ali-Bey

avait été enterré au château de Balka, à quatre ou cinq minutes de

Messinib, dans le désert.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 248 / 256 题