«Lady Stanhope me demanda mon nom: je vis que les journaux qu'on lui
envoyait de temps en temps, malgré ses ordres, ajouta-t-elle, le lui
avaient déjà prononcé; j'ajoutai que des fonctions m'attachaient à la
résidence de Constantinople, d'où je venais; et elle me parla de
quelques hommes d'État anglais que j'avais dû y voir.
«Le secrétaire-interprète de l'ambassade, me dit-elle, M. Terrik
Hamilton, grand orientaliste, n'a pu néanmoins retracer que
faiblement, dans sa traduction du poëme d'_Antar_, le caractère
poétique et guerrier des Arabes. Un seul homme était digne de
commander aux Arabes comme au monde. Les rois de l'Europe l'ont
exilé... Ils en seront punis, ils le méritent.
«Depuis que cet homme n'est plus sur le trône, tout est changé; le
trouble reparaît partout; l'Espagne n'a plus de roi; l'Angleterre et
l'Allemagne sont déchirées de factions; un horrible assassinat vient
de recommencer la révolution en France, je vous plains tous et je vous
fuis.
«Mes sentiments, Monsieur, ne doivent pas être les vôtres, je le sais;
mais vous apprécierez ma franchise, et je ne dois point payer votre
visite par une dissimulation qui n'est pas dans mon coeur. Mais
entrons, nous causerons plus à notre aise.
«Je me fis répéter cette invitation, car j'étais plongé dans une
rêverie profonde. Le soleil se couchait dans la mer de Chypre, mes
regards planaient sur la verte plage de Saïde; la chaîne du Liban
chargé de lourds nuages noirs se prolongeait vers le nord; ma pensée
errait dans cette immensité, et les accents prophétiques que je venais
d'entendre, échappés à une femme revêtue du caractère et presque du
costume des anciennes sibylles, ces paroles solennelles disaient à mes
impressions quelque chose de sauvage et d'imposant.