«Tous ces détails que j'avais recueillis sur lady Esther Stanhope
excitaient de plus en plus mon intérêt; mais j'étais fort embarrassé
pour obtenir d'être admis dans sa retraite. J'avais appris que
plusieurs voyageurs, qui s'étaient hardiment et sans préambule
présentés chez elle, en étaient partis sans l'avoir vue. J'essayai
d'intéresser à mon tour sa curiosité; et je sollicitai la permission
de la voir par un billet très-laconique, où je n'ajoutais ni mon nom,
ni aucune des politesses de convention en Europe; le billet même
semblait tenir quelque chose de la rudesse du désert; il ne contenait
que ces mots:
«Un jeune Français, passant à Saïde, prie lady Esther Stanhope de lui
permettre de la voir.»
«Lady Stanhope m'a avoué depuis que j'avais en effet attiré son
attention; elle ne pouvait croire, disait-elle, qu'une demande sans
compliments ni emphase fût d'un voyageur uniquement indiscret ou
curieux. Elle y répondit en m'envoyant un guide chargé de remettre au
consul la lettre suivante:
«MONSIEUR LE CONSUL,
J'ai reçu le billet d'un jeune Français, et je vous adresse ma réponse
pour lui, puisqu'il ne dit ni son nom ni sa demeure. Je vous serais
bien obligée de lui faire savoir que, si la visite qu'il désire me
faire est dictée par un motif de curiosité ou de simple politesse, je
le prie de m'en dispenser, attendu que je suis tout à fait reléguée,
et que je ne vois personne. Si, au contraire, il a quelque chose à me
dire, il peut très-bien vous remettre une lettre pour moi. Et dans le
cas où il serait pressé de partir, et dans ce cas seulement, il pourra
venir avec le porteur--de ces lignes, qui est un homme à mon service.
Esther-Lucy STANHOPE.
«Je me déclarai _très-pressé de partir_, et je choisis la dernière
alternative que m'offrait lady Stanhope; je me mis aussitôt en route
avec l'Arabe qu'elle m'avait envoyé.
«Le village d'Abra, où elle réside, est à une lieue de Saïde.
J'avançai peu à peu vers la montagne, au milieu des beaux jardins et
des ruisseaux qui entourent la ville; puis, traversant des collines
arides formées d'une couche de roche blanchâtre, je me trouvai au
pied des premières chaînes du Liban. Après quelques minutes d'une
ascension pénible, j'arrivai près de la maison de _Cid Milady_
(seigneur Milady). C'est le nom que donnent les Arabes à la femme
extraordinaire que j'allais voir.