«Quelques Français, nés sous cet heureux climat, m'accueillirent avec
tout ce qu'ils pouvaient se rappeler de notre langue, qui fut celle de
leurs pères, mais qu'eux-mêmes ne parlent plus aujourd'hui: quelques
mots usuels leur sont venus par tradition. Le consul lui-même,
familiarisé avec de nouvelles moeurs, avait peine à se souvenir en ma
faveur des habitudes françaises. Mon oreille, accoutumée aux sons
rapides et doux de la langue grecque, aux articulations lentes et
sonores de l'idiome turc, se trouvait entièrement étrangère au ton de
l'arabe vulgaire, et semblait frappée par instant de quelques phrases
harmonieuses au milieu des cris d'un jargon guttural.
«Cet isolement complet redoubla le désir que j'avais depuis longtemps
de me rapprocher du seul Européen habitant ces contrées. Je savais
que lady Esther Stanhope s'était établie en Syrie, et qu'elle était
alors dans sa maison d'Abra, voisine de Saïde.
«Cette illustre Anglaise avait résolu, après la mort de son oncle le
célèbre Pitt, de voyager longtemps loin de son pays: peut-être même,
dès lors, se promit-elle de ne plus revenir en Angleterre.
«Elle visita d'abord la France et l'Italie, puis l'Allemagne, la
Russie et Constantinople. Elle passa trois mois dans la ville de
Brousse en Bithynie, au pied du mont Olympe, et fut tentée de s'y
fixer pour toujours. Mais Brousse a une population de soixante mille
âmes; c'est la province la plus voisine et la plus dépendante du
sérail; il fallait autour de lady Stanhope de la solitude et de la
liberté.
«Elle passa en Égypte; elle fut la première femme qui osât pénétrer
sous les voûtes de la grande pyramide; puis elle fit naufrage sur
l'île de Chypre. Après avoir vu Jérusalem, Damas et Palmyre, elle
choisit le Liban pour sa résidence. Elle y fit construire une maison;
elle apprit l'arabe.
«Le costume des femmes syriennes lui parut incommode, et propre
seulement à la vie sédentaire et intérieure; l'habit européen
l'exposait trop à la curiosité et à l'attention des Druses; elle
adopta donc les vêtements des hommes du pays.
«On lui fait passer de Londres ses revenus: sa fortune est en Syrie au
moins égale à celle d'un scheik puissant. Elle fait du bien autour
d'elle; elle s'est acquis une véritable considération pour ses
bienfaits, comme par la noblesse de ses manières et son goût pour la
solitude, grande vertu aux yeux des hommes du désert.