C'est pendant ces belles matinées de printemps, dans l'atelier de
Canova à Rome, que le suprême artiste, arrivé alors au sommet de son
génie, de sa renommée et de sa fortune, me permettait de remonter avec
lui sur les traces de sa vie par les dessins ou par les moulures de
ses oeuvres. C'est là que je respirais la sainte componction de la
douleur de l'âme chrétienne dans la statue de la Madeleine, statue
pour ainsi dire d'une âme et non d'une femme, où le corps s'évanouit
pour laisser apparaître l'âme, contre-sens sublime de la sculpture,
qui n'exprime ordinairement que des formes et de la beauté. Mais
Canova avait fait ce miracle, d'exprimer la beauté morale du repentir
dépouillée des formes, et c'était encore de la beauté.
C'est là que je vis la beauté païenne, la fleur de la création
refleurir tout entière dans son Hébé, dans son Pâris, dans ses
Danseuses, dans sa Psyché.
C'est là que le groupe colossal d'Hercule et de Lichas, groupe qui
semble arraché au plafond du Jugement dernier de Michel-Ange, est
métamorphosé en marbre. Quiconque a vu ce bloc gigantesque, qu'on
admire aujourd'hui dans la galerie du prince Torlonia à Rome, sent que
la force et la grâce sont soeurs dans l'âme des puissants génies.
C'est là enfin que j'étais saisi à la fois d'admiration et de
tristesse en voyant ce sculpteur dessiner les métopes du temple
chrétien de Possagno, son pays natal, temple qui devait être bientôt
son propre mausolée.