XII.

C'est pendant ces belles matinées de printemps, dans l'atelier de

Canova à Rome, que le suprême artiste, arrivé alors au sommet de son

génie, de sa renommée et de sa fortune, me permettait de remonter avec

lui sur les traces de sa vie par les dessins ou par les moulures de

ses oeuvres. C'est là que je respirais la sainte componction de la

douleur de l'âme chrétienne dans la statue de la Madeleine, statue

pour ainsi dire d'une âme et non d'une femme, où le corps s'évanouit

pour laisser apparaître l'âme, contre-sens sublime de la sculpture,

qui n'exprime ordinairement que des formes et de la beauté. Mais

Canova avait fait ce miracle, d'exprimer la beauté morale du repentir

dépouillée des formes, et c'était encore de la beauté.

C'est là que je vis la beauté païenne, la fleur de la création

refleurir tout entière dans son Hébé, dans son Pâris, dans ses

Danseuses, dans sa Psyché.

C'est là que le groupe colossal d'Hercule et de Lichas, groupe qui

semble arraché au plafond du Jugement dernier de Michel-Ange, est

métamorphosé en marbre. Quiconque a vu ce bloc gigantesque, qu'on

admire aujourd'hui dans la galerie du prince Torlonia à Rome, sent que

la force et la grâce sont soeurs dans l'âme des puissants génies.

C'est là enfin que j'étais saisi à la fois d'admiration et de

tristesse en voyant ce sculpteur dessiner les métopes du temple

chrétien de Possagno, son pays natal, temple qui devait être bientôt

son propre mausolée.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 151 / 256 题