Mais est-il possible, cependant, qu'un jeune poëte à l'âme ardente et
expansive, tel que celui dont nous parlons, ait passé toute sa
jeunesse dans un manoir du Jura sans autre passion que ses dessins,
ses manuscrits, ses poussières de marbres antiques, ses voyages
d'antiquaire, le compas à la main, avec ses contemplations de tableaux
ou de statues? Non, cela n'est pas possible, parce que cela n'est pas
naturel; le beau n'est pas seulement dans les choses mortes, il est
aussi dans les choses vivantes, dans les femmes surtout, ce résumé
palpitant de toutes les idéalités froides qui se révèlent et qui
sourit comme la poésie sourit au poëte. Le feu du volcan universel est
un coeur de femme. Quelle main peut se poser sur la neige même du
Jura, sans la sentir attiédie par le feu qui couve sous l'enveloppe
glacée de ces collines? C'est évidemment cette chaleur d'âme, d'autant
plus ardente qu'elle est plus contenue, qui a inspiré à ce
contemplateur recueilli dans sa chambre haute, sur sa montagne, ces
poésies étranges, nocturnes, à demi-voix, mais à plein vol, qu'il
s'est chantées à lui-même, il y a quelques années.
Ses amis les ont imprimées, malgré lui, à un petit nombre
d'exemplaires, comme un secret d'initiés poétiques; ils les ont
emportées çà et là, à mesure que les feuilles tombaient de la presse,
pour les disputer aux profanes. Nous les avons lues une fois
nous-même, d'emprunt, sans pouvoir jamais, depuis, retrouver cette
délicieuse cassette, pour en extraire un des bijoux ciselés patiemment
sur les hauts lieux du Jura natal, et pour les faire admirer à ceux
qui goûtent encore les beaux vers, ces médailles d'une monnaie d'or
qui n'a plus cours dans le monde actuel, mais qui a toujours son prix
dans le monde du _beau_.
Ce volume perdu ou égaré se retrouvera un jour, je n'en doute pas; il
se retrouvera grossi de poésies plus mûres et plus humaines; il dira
combien le donjon sans fumée de Saint-Lupicin et combien son toit
blanchi de neiges ont caché de flammes et d'ardeurs sous la cendre de
cette jeunesse évaporée en mélodieux soupirs qui ne montaient qu'au
ciel, où montent tous les rêves et tous les encens. Je pourrais en
citer quelques-uns de mémoire, encore aujourd'hui, de ces vers
orphéïques du Jura, mais je craindrais de les dénaturer d'accent en
les répétant. Les secrets doivent rester sur les lèvres de ceux qui
ont entendu ces confidences d'une belle âme. Ce qui est dit pour une
oreille n'est pas dit pour toute la foule.