XXXVIII.

Mais est-il possible, cependant, qu'un jeune poëte à l'âme ardente et

expansive, tel que celui dont nous parlons, ait passé toute sa

jeunesse dans un manoir du Jura sans autre passion que ses dessins,

ses manuscrits, ses poussières de marbres antiques, ses voyages

d'antiquaire, le compas à la main, avec ses contemplations de tableaux

ou de statues? Non, cela n'est pas possible, parce que cela n'est pas

naturel; le beau n'est pas seulement dans les choses mortes, il est

aussi dans les choses vivantes, dans les femmes surtout, ce résumé

palpitant de toutes les idéalités froides qui se révèlent et qui

sourit comme la poésie sourit au poëte. Le feu du volcan universel est

un coeur de femme. Quelle main peut se poser sur la neige même du

Jura, sans la sentir attiédie par le feu qui couve sous l'enveloppe

glacée de ces collines? C'est évidemment cette chaleur d'âme, d'autant

plus ardente qu'elle est plus contenue, qui a inspiré à ce

contemplateur recueilli dans sa chambre haute, sur sa montagne, ces

poésies étranges, nocturnes, à demi-voix, mais à plein vol, qu'il

s'est chantées à lui-même, il y a quelques années.

Ses amis les ont imprimées, malgré lui, à un petit nombre

d'exemplaires, comme un secret d'initiés poétiques; ils les ont

emportées çà et là, à mesure que les feuilles tombaient de la presse,

pour les disputer aux profanes. Nous les avons lues une fois

nous-même, d'emprunt, sans pouvoir jamais, depuis, retrouver cette

délicieuse cassette, pour en extraire un des bijoux ciselés patiemment

sur les hauts lieux du Jura natal, et pour les faire admirer à ceux

qui goûtent encore les beaux vers, ces médailles d'une monnaie d'or

qui n'a plus cours dans le monde actuel, mais qui a toujours son prix

dans le monde du _beau_.

Ce volume perdu ou égaré se retrouvera un jour, je n'en doute pas; il

se retrouvera grossi de poésies plus mûres et plus humaines; il dira

combien le donjon sans fumée de Saint-Lupicin et combien son toit

blanchi de neiges ont caché de flammes et d'ardeurs sous la cendre de

cette jeunesse évaporée en mélodieux soupirs qui ne montaient qu'au

ciel, où montent tous les rêves et tous les encens. Je pourrais en

citer quelques-uns de mémoire, encore aujourd'hui, de ces vers

orphéïques du Jura, mais je craindrais de les dénaturer d'accent en

les répétant. Les secrets doivent rester sur les lèvres de ceux qui

ont entendu ces confidences d'une belle âme. Ce qui est dit pour une

oreille n'est pas dit pour toute la foule.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 128 / 256 题