Il n'y a rien de plus grand que l'admiration; elle est plus grande
même que le génie, car elle est le génie désintéressé de soi-même,
l'amour pour l'amour, le quiétisme de Fénelon, la charité parfaite
transportée du christianisme dans l'art, le beau pour le beau.
Aussi ces hommes quand ils ont seulement, comme M. Fauvel, un creux
habitable dans une ruine d'Athènes, une chambre basse sous un oranger
et un figuier dans un jardin de Smyrne, ou, comme M. de Ronchaud, un
vieux donjon de leurs pères sur un plateau pierreux au bord d'un
torrent, en face de l'horizon _præceps_ et dentelé du sauvage Jura,
sont-ils au fond les plus heureux des hommes: leur caractère se
ressent du calme des tombeaux qu'ils visitent, de la sérénité du
désert qu'ils parcourent, de la splendeur limpide des cieux; car
l'antiquité grecque, romaine, asiatique, a laissé dans les pyramides,
dans les Thèbes, dans les Panthéons, dans les Palmyres, dans les
Balbeck, dans les Colisées, les vestiges de ses grandeurs, les
cadavres de ses monuments mutilés.
Le poëte et l'antiquaire contractent sur leur physionomie cette
impression d'éternité qui méprise la terre fugitive, parce qu'elle vit
dans tous les âges. Que leur fait le présent? ce présent n'a qu'un
jour; ils habitent, dans la permanence de leurs pensées, avec les
immortels de l'histoire et de l'art; ils sont contemporains de tous
les passés et de tous les avenirs; ils sont les abstractions
supérieures de notre infime personnalité; ce qu'ils habitent le moins,
c'est notre terre: leur conversation, comme dit l'Apôtre, est avec les
esprits invisibles; purs esprits eux-mêmes, ils sont imperméables à
nos misères de fortune ou de vanité. Voilà les _dilettanti_ ou les
_amateurs_; race dont je suis un peu moi-même, que j'ai beaucoup
recherchée et souvent enviée, dans ma vie active. Leur nourrice, en
les recevant des bras de leur mère, leur a dit: Laisse travailler les
autres, toi jouis, souris et repose-toi! et le sourire est resté avec
le lait de leur nourrice sur leurs lèvres.