Telle était la vie de ce solitaire, se nourrissant à l'ombre du toit
de Saint-Lupicin de sa propre substance admirative, et trouvant
d'ineffables délices d'esprit dans cette contemplation savante de tout
ce que l'homme a fait de grand ou de beau sur ce globe, afin de se
donner à lui-même et de pouvoir donner un jour aux autres un _sursum
corda_ scientifique, capable d'élever l'âme de son siècle et de la
soutenir, au-dessus du plain-pied de la vie vulgaire, à la hauteur des
plus sublimes manifestations du beau dans la morale, dans la politique
et dans l'art.
Telle est la vie recueillie et cénobitique de ces heureux et rares
esprits, jouissant de tout, cultivant tout, divinisant tout, qu'on
appelle de ce doux nom: _les dilettanti_ en Italie, les _amateurs_ en
France. C'est un même nom: CEUX QUI AIMENT; ceux qui aiment sans
intérêt ce qui mérite le plus d'être aimé ici-bas, le bien, le beau,
la vertu, le génie, le rayon divin transperçant à travers toutes
choses humaines, âme ou marbre! Ces hommes sont le choeur chantant de
l'humanité; ils regardent d'en haut ou d'en bas le drame que le siècle
ou les siècles jouent sur la terre, et ils s'y associent par le regard
et par la voix seulement, tantôt pleurant sur la chute de l'homme,
tantôt le relevant de ses déchéances, tantôt le célébrant dans ses
triomphes, prêtres de l'enthousiasme portant jusqu'au ciel, sur leurs
strophes lyriques, l'apothéose du génie humain.