Écarté de l'arène politique avant d'avoir combattu, Louis de Ronchaud
s'ensevelit dans la solitude de son coeur et de ses pensées; il ne se
laissa connaître que par quelques rares amis, à qui la grâce de son
caractère n'en cachait pas la force, comme une femme d'Orient qui
voile sa taille et son visage pour la foule, d'un blanc linceul, et
qui ne le dépouille qu'en rentrant dans la maison, derrière les
jalousies et les grilles de sa chasteté.
Il jeta un voile sur sa vie: il se consacra exclusivement au _beau_
métaphysique, à cette divinité de la beauté morale, artistique et
virginale, qui n'apparaît que dans la spéculation de ses adorateurs,
et dont la réalité toujours incomplète, agitée, décevante, ne dérange
jamais ni un trait de visage, ni un pli de la robe sur la statue
idéale de l'idéale beauté.
Il se plongea dans les mâles études de l'antiquité grecque et de
l'Allemagne, toujours antique; études sur la philosophie, sur la
poésie, sur l'architecture, sur la musique, sur la sculpture, sur la
peinture, ces cinq formes extérieures par lesquelles le beau, caché
dans les langues, dans les sons, dans les lignes, dans les nombres,
dans le marbre, dans les couleurs, se révèle avec plus ou moins
d'évidence et de splendeur dans tous les temps et dans tous les lieux
où Dieu suscite le génie pour dévoiler la beauté. Il faut que
Pygmalion adore le premier la Divinité qu'il veut faire adorer aux
hommes.
Pygmalion, en effet, dont on a fait le symbole de l'amour profane,
n'est que le symbole du génie; il n'adore pas seulement le beau, il le
crée.
Louis de Ronchaud est un Pygmalion sauvage qui n'adore pas son propre
ouvrage, mais l'ouvrage du génie humain dans toute l'antiquité artiste
à Athènes, et dans toute la renaissance chrétienne à Rome. Il nous
dévoilera bientôt Michel-Ange, Raphaël, comme il vient de nous
dévoiler Praxitèle et Phidias.