XXXI.

Quoique fort jeune en 1848, le poëte de Saint-Lupicin, bien qu'issu

comme moi de souche royaliste, fut convoqué par le peuple de son pays

à venir au secours de la France sous la forme, alors la seule

possible, d'une république de droit commun, sans privilége, sans

dictature, et par conséquent sans proscriptions et sans échafauds.

Il ne s'en fallut que de quelques voix pour qu'il fût le représentant

de la jeunesse de la Franche-Comté, comme son père l'avait été de

l'âge mûr.

La république était l'idéal du beau platonique en matière de

gouvernement, elle était de plus, alors, l'apothéose de la liberté

sans tache, l'épreuve à faire de la raison d'un grand peuple voulant

se gouverner par lui-même, puisque tous ses gouvernements tombaient

d'eux-mêmes sous leur propre poids.

Le poëte, ce chercheur du beau dans l'histoire comme dans la nature et

dans l'art, devenait donc républicain par naissance comme par

nécessité.

L'ermite de Saint-Lupicin s'enflamma pour elle d'une passion grecque,

romaine, française, puisée dans Thucydide, dans Tacite, dans les

_Girondins_. Il aurait été éloquent, il était sage de caractère, il

serait mort en souriant pour son idéal, sûr de le retrouver réalisé au

delà de l'échafaud de madame Roland, de Vergniaud, d'André Chénier. Il

y a de ces trois natures dans la sienne: une femme, un poëte, un

orateur à la langue d'or, au coeur de citoyen.

Le sort de ces trois victimes de la liberté n'aurait pas contristé son

dévouement. Hélas! il y a des sorts plus tristes qui font bien envier

ces nobles trépas. J'en connais de tels: la vie aussi est un pilori,

si elle n'est pas un échafaud. Lequel vaut mieux, d'une agonie

d'esprit de vingt ans ou d'un coup de hache d'une seconde? Je le sais

bien, moi, je ne dois pas le dire, de peur de tenter le désespoir des

hommes qui savent plus aisément mourir que souffrir; ce ne sont pas

les plus magnanimes.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 121 / 256 题