Les diverses terrasses sur lesquelles le donjon grisâtre est élevé ou
auxquelles il est adossé, ou dont il est flanqué d'un côté, donnent
des places diverses aux chambres: de plain-pied d'un côté, avec les
jardins, on est de l'autre au premier étage; cette disposition de
terrain sur les pentes de montagnes donne du mouvement, du
pittoresque, des escaliers, des paliers, des rampes extérieures et
intérieures aux maisons; elles semblent, comme un manteau pétrifié,
suivre en rampant dans leur inflexion au sol les ondulations de la
roche ou du gazon qui les porte. Ces accidents de construction font
les charmes des paysagistes; le donjon de Saint-Lupicin avec ses
terrasses, ses jardins encaissés dans des décombres, ses cours de
fermes pleines du vagissement des vaches, du chant des coqs, du
roucoulement des pigeons qui blanchissent les rebords du toit des
puits rustiques où la corde arrondie repose sur les auges dans des
troncs d'arbres creusés pour abreuver les étables, arrête l'oeil du
passant.
Si on entre dans la cour, on voit d'un côté une allée de marronniers,
luxe rare de végétation dans ces contrées déjà froides; de l'autre, à
l'extrémité de carrés du jardin, un pavillon de repos du style
architectural de Louis XV, rappelant prétentieusement Versailles dans
cette sauvagerie des lieux et des moeurs.
Des fenêtres de ce pavillon, on plonge à gauche sur la profonde gorge
descendant vers la ville de Saint-Claude, de l'autre sur le château de
Prat, dont mon père a porté quelque temps le nom et qui était un des
domaines de mon grand-père dans cette contrée. Plus bas, on voit
reluire et on entend gronder au fond d'un ravin inaccessible le
torrent du Lignon qui court en circuitant autour des collines abruptes
rejoindre la Bienne, rivière de Saint-Claude dans la vallée de
Malingès.